Le Collier de Saphirs

Katherine Stone · Chapitre 27 sur 34

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Le Collier de Saphirs

Chapitre 26

 

Ile de Castiglia, décembre 1990

Alain et Catherine avaient rejoint leur poste d’observation favori, sur la falaise, pour admirer les arcs-en-ciel qui se mouraient dans la pâleur du crépuscule hivernal. Ils ne disaient rien ; mais ce jour-là, leur silence était moins serein qu’à l’ordinaire et le beau visage d’Alain était tendu. Dans moins d’une heure, Catherine devait monter dans son jet privé pour rallier Paris, d’où elle embarquerait ensuite pour Washington. Ils allaient être séparés pendant dix jours — c’était leur plus longue séparation depuis le début de leur idylle. Mais il semblait à Catherine que ce n’était pas tout. Alain s’apprêtait à lui dire quelque chose d’important. Elle le sentait d’autant mieux qu’il n’avait plus de secret pour elle.

— Alain ? Qu’y a-t-il ?

— Je souhaiterais vous soumettre une idée, afin que vous puissiez y réfléchir pendant votre séjour aux Etats-Unis.

Elle acquiesça.

— De quoi s’agit-il ?

— J’aimerais, murmura Alain en scrutant intensément son regard de saphir, que vous réfléchissiez à l’idée de devenir ma femme.

— Alain ! s’écria-t-elle, rayonnante. Ces dix jours de réflexion sont parfaitement inutiles... Ma réponse est oui.

— Vraiment ?

— Je vous aime.

— Moi aussi, Catherine, je vous aime, répondit-il en déposant un léger baiser sur sa tempe. Comme ces dix jours vont me paraître longs !

— Vous aurez à peine le temps de renouer avec les amis que vous avez délaissés tout l’automne... par ma faute, remarqua-t-elle avec un malicieux sourire.

— C’est exact. Quant à vous, vous passerez certainement de délicieux moments en compagnie de votre sœur et de vos parents. J’ose néanmoins espérer que c’est la dernière fois que nous passerons Noël séparés.

Un petit frisson parcourut l’échine de Catherine. Un an plus tôt, presque jour pour jour — c’était aussi un dimanche de décembre —, James lui avait fait une promesse semblable.

— C’est la dernière fois, répéta-t-elle d’un ton rêveur, en s’efforçant de chasser le douloureux souvenir de son amour perdu. Puis-je annoncer la nouvelle à Alexandra et à mes parents ?

— Bien sûr. M’autorisez-vous à prévenir Natalie ? Elle sera d’autant plus heureuse qu’elle vous considère déjà comme une sœur.

— Je n’y vois aucun inconvénient.

— Elle exigera certainement de dessiner votre bague de fiançailles, mais je compte sur vous pour refréner ses audaces artistiques. Que diriez-vous d’un solitaire très classique, mais très pur, monté sur un anneau d’or blanc et jaune ?

— C’est une idée merveilleuse, approuva-t-elle, le regard brillant.

 

Alexandra raccrocha le combiné avec une moue dégoûtée.

— Comment osent-ils me déranger le jour du divorce de Robert ? grommela-t-elle en revenant vers sa sœur, avec qui elle était en train de prendre le petit déjeuner dans la cuisine de La Roseraie. Il devrait y avoir une loi pour interdire ces choses-là !

— Que se passe-t-il ? s’enquit Catherine.

— Figure-toi qu’ils veulent que je travaille aujourd’hui ! Ne suis-je pas rentrée hier à onze heures du soir ? Ne t’ai-je pas dit que mon metteur en scène m’avait solennellement promis de me laisser en paix toute la journée d’aujourd’hui ?

— Si. Il a changé d’avis ?

— À l’en croire, il n’aura besoin de moi que jusqu’en milieu d’après-midi. Il a même ajouté — mais je crois que j’ai intérêt à le lui faire coucher par écrit — que si nous bouclons aujourd’hui la scène qu’il veut tourner, il me libérera pour toute la fin de la semaine, ce qui signifie que je ne reprendrai le tournage qu’après Noël.

— La perspective est alléchante.

— Difficile de résister, n’est-ce pas ? Pourrais-tu me déposer aux studios, en allant à la Maison-Blanche ? Je prendrai un taxi pour rentrer.

— La répétition devrait être terminée vers midi. Si tu veux que je te ramène, je t’attendrai en visitant les studios.

— Si cela ne te dérange pas, je préférerais que tu ailles chercher James.

— James ?

— Il m’a téléphoné hier. Un accord vient d’être signé en Colombie — c’est un triomphe — et il rentre aujourd’hui. Son avion atterrit à treize heures quinze, et j’avais promis d’aller le chercher à l’aéroport. C’est justement l’anniversaire de la mort de ses parents, et je me suis dit que... Rassure-toi, je ne lui en ai pas parlé. Il sera peut-être encore plus sombre que d’habitude, mais...

— Mais ?

— Il n’a pas rejeté mon offre. Les fêtes approchent, et James est seul. J’espère qu’il acceptera de partager notre dîner de Noël. Tu pourrais lui transmettre l’invitation à ma place. Peux-tu aller le chercher, Cat ? À moins que cela ne t’ennuie ?

— Bien sûr que non.

— Merci mille fois. Si le cœur t’en dit, tu peux aussi l’inviter à dîner à La Roseraie ce soir. Robert devrait rentrer vers six heures.

 

À l’époque où ils échafaudaient ensemble toutes sortes de projets d’amoureux, l’idée de se retrouver dans un aéroport leur paraissait à tous deux extrêmement romantique. Ces retrouvailles auraient dû être fréquentes : ils s’étaient promis de ne jamais rester séparés plus d’une semaine. C’était exactement un an auparavant...

Catherine n’avait plus revu James depuis qu’ils s’étaient croisés sur l’île de Castiglia au mois de juillet. Mais à sa descente d’avion, quand James l’aperçut dans la foule, il eut un instant l’impression que l’épouvantable année qui s’achevait n’avait jamais existé, et que leur amour magique était toujours vivant, plus resplendissant que jamais. Il ne s’attendait pas à la voir là, et ses yeux surpris exprimèrent spontanément une joie et un désir dont le regard de Catherine lui renvoya aussitôt le reflet. Hélas, ce merveilleux moment ne dura pas. Très vite — trop vite —, le souvenir de la triste réalité se chargea de réduire leur joie au silence. Et au moment de se rejoindre, il ne leur resta plus qu’à échanger un sourire d’excuse.

 

Ils parlèrent peu durant le trajet, se souriant de temps en temps pour meubler les silences. Quand Catherine gara sa voiture devant la villa d’Inverness, elle n’avait pas encore parlé à James du repas de Noël, et encore moins du dîner de ce soir à La Roseraie.

— James, dit-elle après avoir coupé le contact, il faut que je te dise quelque chose.

— Je t’écoute.

— Alain m’a demandée en mariage, et j’ai dit oui.

— Alain de Castiglia ?

— Oui. Alexandra ne t’a-t-elle jamais parlé de... nous ?

— Non.

— Tu ne me présentes pas tes meilleurs vœux de bonheur ?

— Catherine... Le connais-tu vraiment?

— Oui. Je le connais très bien.

— T’a-t-il parlé de son père ?

— Je sais tout de Gilles, de sa folie et de sa cruauté sans nom... James ! Ne me dis pas que c’est pour enquêter sur Alain que tu t’es rendu sur l’Ile en juillet !

— Pas le moins du monde. Simplement, avant mon départ, mon ami Elliot Archer s’est chargé de m’exposer les grandes lignes de l’histoire récente de la principauté. C’est la princesse Natalie elle-même qui m’a parlé d’Alain. Tu sais certainement qu’il a été fiancé autrefois.

Alain se mariera un jour, lui avait confié Natalie sur la vedette. Il se mariera pour donner à l’île un héritier, il le doit, mais je suis certaine qu’il ne le fera pas par amour.

— Je sais qu’il aimait passionnément Monique, répliqua Catherine, la voix frémissante de colère. Je sais aussi qu’après sa mort tragique, à laquelle il a assisté impuissant, il a longtemps cru qu’il ne tomberait plus jamais amoureux. Oui, James, je sais tout cela. Crois-tu vraiment que personne ne puisse m’aimer, simplement parce que tu n’y es pas parvenu ?

— Je t’ai aimée, Catherine. Tu le sais.

Et je t’aime encore.

— Tu as cru m’aimer... À l’époque, j’étais si naïve ! Je ne connaissais rien à la vie. Mais j’ai changé, et c’est Alain qui m’a appris ce qu’est l’amour. Il sait tout de moi, tout, et de mon côté, je connais tous ses secrets. Sa vie a été marquée par d’effroyables tragédies ; mais contrairement à toi, il n’a pas peur de partager ses émotions les plus intimes. Alain a assez confiance en moi et en notre amour pour me parler de ses joies et de ses peines. Toi, tu n’as jamais voulu partager que tes joies. Je sais maintenant que ce n’était pas de l’amour.

— Catherine...

— Tu devrais te réjouir de mon bonheur ! lâcha-t-elle en le dévisageant intensément. Tu as rejeté mon amour au moment où tu en aurais eu le plus besoin. Alain, lui, m’aime comme tu ne m’as jamais aimée. S’il souffrait, loin de me fuir, il accueillerait mon amour à bras ouverts !

— Je t’aimais, Catherine. Comment peux-tu penser le contraire ?

— Cela n’a plus beaucoup d’importance.

Le cœur de James protesta de toutes ses forces, mais sa raison le réduisit au silence. Il ouvrit lentement la portière.

— En effet, répondit-il d’une voix sourde.

 

Alexandra s’affairait dans la cuisine quand Catherine rentra d’Inverness.

— Alors ? Comment va-t-il ?

— Bien.

— Vient-il dîner ?

— Non. Au fait... J’ai oublié de lui parler de Noël.

— Tu n’as pas l’air dans ton assiette, Cat.

— Ça va passer. J’ai besoin d’une bonne douche.

— La salle de bains est libre. Fait-il froid dehors ?

— Assez.

Catherine frissonnait, mais le froid qui l’habitait n’avait aucun rapport avec le vent d’hiver qui s’était levé en cours d’après-midi. Il était tout simplement dû à la réapparition brutale du fantôme d’un amour mort.

— On annonce une tempête de neige pour cette nuit, remarqua Alexandra. Il vaudrait peut-être mieux que Robert passe la nuit ici.

 

Après avoir pris une longue douche, Catherine s’habilla pour le dîner et rejoignit sa sœur dans le séjour.

— Ta robe est superbe, déclara Alexandra en reposant sa tasse de thé.

— Merci, fit Catherine avec un vague sourire.

— Veux-tu une tasse de thé ?

— Volontiers. Ne bouge pas, je vais chercher la théière.

À son retour de la cuisine, elle s’assit à côté de sa sœur.

Toutes deux contemplèrent un moment le ciel crépusculaire qui, au-dessus de la baie de Chesapeake, se chargeait de nuages menaçants. Puis elles entreprirent de mettre sur pied un début de programme pour la visite de leurs parents, qui arrivaient le lendemain matin. Jane et Alexander voudraient connaître les studios où l’on tournait Pennsylvania Avenue ; Robert leur montrerait les coulisses du Capitole ; et après le concert de Catherine à la Maison-Blanche, ils devaient dîner tous ensemble avec le Président et la Première Dame...

Le téléphone sonna.

— Ton prince charmant ou le mien ? demanda gaiement Alexandra.

À l’instant où elle allait se lever, Catherine posa une main sur le combiné tout proche.

— Je vais répondre, proposa-t-elle, avide d’entendre la voix d’Alain pour chasser les fantômes du passé. Allô ?

— Il était une fois une très jolie petite fille dont la maman ne voulait pas.

— Allô ? Qui est à l’appareil ?

— Si vous voulez connaître la suite de l’histoire, venez immédiatement me rejoindre sur le port de plaisance de Marlboro.

— Qui êtes... ?

Catherine n’alla pas plus loin : la communication venait d’être coupée.

— Cat ? demanda Alexandra, sentant naître une sourde panique au creux de son estomac. Qui était-ce ?

Thompson Hall ? Hillary ? Pendant d’interminables semaines, son cœur avait bondi à chaque sonnerie du téléphone. Mais ses craintes avaient fini par s’estomper à l’approche de Noël. Le divorce de Robert serait prononcé le jour même, ce qui prouvait qu’Hillary ne savait rien ; quant à Thompson Hall, s’il avait découvert quelque chose, il l’en aurait déjà avertie.

— Cat?

Celle-ci inspira profondément et lui répéta, mot pour mot, les singuliers propos de l’auteur du coup de téléphone. Toute gaieté disparut du regard d’Alexandra, immédiatement remplacée par une farouche détermination.

— Je pars pour Marlboro, annonça-t-elle.

— Je t’accompagne, proposa Catherine en se levant.

— Non. Je veux que tu restes. Téléphone à James et dis-lui ce qui se passe.

— Veux-tu que je prévienne aussi Robert ?

— Non ! Je ne lui ai jamais parlé de notre enfant. Je ne veux pas qu’il sache.

— C’est Katie, n’est-ce pas ?

Le silence stupéfait d’Alexandra lui fournit la meilleure des réponses.

— Robert m’a beaucoup parlé d’elle lors de notre dîner de lundi. Comme tu ne m’as jamais dit un mot sur la petite fille adoptée par Brynne et Stephen, j’ai tout de suite fait le rapprochement.

— Oui... Katie est notre enfant, mais Robert n’en saura jamais rien. Je ne veux pas le faire souffrir. Il faut que je parte, Cat. Peux-tu appeler James ?

— Que va-t-il faire ?

— Je n’en sais rien, mais je t’en prie, téléphone-lui. Où sont les clés de la voiture ?

— Dans mon sac, répondit Catherine, saisissant en hâte son sac à main pour en sortir le porte-clés de sa sœur. Tout ira bien, Alexandra. Ne t’affole pas.

— Je n’en suis pas si sûre, déclara Alexandra d’une voix sourde.

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