Le Collier de Saphirs

Katherine Stone · Chapitre 30 sur 34

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Le Collier de Saphirs

Chapitre 29

 

 

Après le départ de James et de Catherine, Alexandra s’abstint de prendre les analgésiques qu’on lui avait prescrits. Les médicaments la plongeaient dans une somnolence quasi constante, alors qu’elle avait au contraire besoin d’être en pleine possession de ses moyens pour annoncer la vérité à Robert.

Malgré la douleur qui semblait avoir décuplé, elle était pleinement lucide quand il arriva. Le visage très pâle de l’actrice était entouré d’un halo d’or, sa chevelure ayant été lavée et brossée par une infirmière compatissante. Elle se tenait assise, bien calée contre ses oreillers.

— Bonsoir, mon amour, dit Robert en déposant un léger baiser sur ses lèvres.

— Bonsoir. Robert...

— Oui?

— Je me rappelle parfaitement le coup de téléphone anonyme reçu le soir de l’accident.

— Tu peux tout me dire, murmura-t-il, le cœur battant. Rien ne pourra détruire notre amour.

— Il y était question d’une jolie petite fille abandonnée par sa mère.

— Je ne comprends pas.

— Il s’agit de notre fille, Robert. Katie est notre enfant.

— Ce n’est pas possible...

En levant vers lui un regard inondé de larmes, elle perçut l’immensité de sa détresse, et, de nouveau, la terreur l’envahit. Allait-elle le perdre malgré tout, après lui avoir causé en vain cette peine effroyable ? N’était-ce pas une vérité trop insoutenable pour qu’il puisse la comprendre et lui pardonner ?

— Je te supplie de me pardonner, murmura-t-elle, tentant désespérément de deviner ce qui se passait derrière l’écran de ses yeux fixes et soudain si lointains... J’ai pris cette décision pour le bien de Katie. Pour son bonheur. Et elle est heureuse, Robert, tu le sais.

Il s’arracha au tourbillon d’émotions qui le submergeaient et se força à regarder celle que son cœur avait choisi d’aimer jusqu’à son dernier battement.

— Oui, mon amour, finit-il par répondre d’une voix blanche, je sais qu’elle est heureuse. Katie est l’enfant la mieux aimée du monde.

— C’est l’enfant de Brynne. N’est-ce pas ?

Elle lui demandait de partager ce terrible secret et de l’aider à combler, par son amour, un vide immense. Le cœur de Robert protesta aussitôt. Katie était leur enfant ! À l’instant où il l’avait prise dans ses bras pour la première fois, il avait ressenti une émotion rare, une joie que nul mot ne pouvait décrire. Katie était leur enfant.

Mais il se souvint aussitôt de Brynne, de ses déceptions successives et du vœu qu’il avait fait de la protéger toujours. L’image de la famille que Brynne, Stephen et Katie formaient ensemble lui traversa l’esprit. C’était une image de paix et de bonheur. Puis son regard et ses pensées revinrent à Alexandra. Elle avait pris la plus généreuse des décisions pour l’amour de Katie, pour aider Brynne, et même, comprit-il tout à coup, pour le préserver, lui. Depuis lors, elle vivait avec ce chagrin immense, qui était la conséquence de cette décision. Et voici qu’à présent, Alexandra lui demandait de partager son tragique secret. Il fallait qu’il accepte ; il fallait aussi qu’il ne la laisse jamais douter du bien-fondé de la décision qu’elle avait prise, ne fût-ce qu’un instant.

— Oui, répondit-il enfin, avec un sourire tremblant. Katie est l’enfant de Brynne. Je t’aime, Alexandra. Je t'aime plus que tout.

Il s’assit auprès d’elle et la prit dans ses bras, avec

précaution, mais Alexandra se pressa contre lui, comme pour lui signifier avec le langage du corps qu’il n’y aurait plus jamais place entre eux pour le moindre secret. Et comme par miracle, sa douleur s’estompa, réduite au silence par la force de son amour.

 

— Robert ? Alexandra ?

Toujours enlacés, les yeux clos, perdus dans la chaleur de leur étreinte, ils mirent une bonne seconde à se rendre compte que la voix de Brynne était réelle. Elle se tenait à moins de trois mètres d’eux, sur le pas de la porte.

— Brynne ? lâcha Robert, rouvrant les yeux, en considérant d’un air hébété sa sœur, qui lui souriait.

— Je vous dérange ?

— Non, assura Alexandra en se redressant. Bonjour, Brynne. Entrez donc.

Habituée à vivre avec son secret, elle réussit à reprendre ses esprits plus vite que Robert.

— Vous êtes sûrs ? Nous pensions arriver trop tard pour vous rendre visite aujourd’hui, mais Stephen a pu se libérer plus tôt que prévu, et...

— Entre, Brynne, répéta Robert, s’efforçant sans grand succès d’afficher le même calme que sa compagne.

— Merci, fit sa sœur en pénétrant dans la pièce d’un air gêné. Comment vous sentez-vous, Alexandra ?

— Beaucoup mieux.

— J’en suis heureuse.

Brynne avait parfaitement conscience qu’elle venait de les interrompre en un moment important. Peut-être, d’ailleurs, ce qu’ils s’étaient dit avait-il un rapport avec la raison de sa venue. En tout autre occasion, elle se serait éclipsée. Mais ce soir-là, elle aussi avait des choses importantes à dire. Pour son salut — et celui d’Alexandra, sans doute — il fallait que ces choses soient dites le plus tôt possible, en tête à tête. Aussi se tourna-t-elle vers son frère aîné avec un sourire qui ne lui ressemblait pas.

— Pourrais-tu me laisser un moment seule avec Alexandra, s’il te plaît ? Ce ne sera pas long.

Robert se contenta de consulter Alexandra du regard, et la réponse qu’il lut dans ses yeux le rassura.

— Bien sûr, dit-il en ramassant l’épais porte-documents qui l’accompagnait partout. Je vais en profiter pour jeter un coup d’œil sur mes dossiers dans la salle d’attente.

Après son départ, Brynne ôta son épais manteau et le déposa sur le dossier d’une chaise. Alexandra remarqua aussitôt qu’elle était enceinte.

— Brynne ! s’exclama-t-elle, haussant les sourcils.

— Ce sera une petite fille, répondit celle-ci, le regard empli de joie. Elle a déjà sept mois, et les médecins disent que tout se déroule le plus normalement du monde. Elle se porte comme un charme.

— Sept mois ? répéta Alexandra, étonnée. Comment se fait-il que... ?

Elle avait vu Brynne à peine un mois plus tôt, à l’occasion d’un week-end à Richmond, et n’avait rien remarqué.

— Il semblerait que mon bassin soit de ceux qui permettent à un enfant de se développer sans se faire remarquer jusqu’à un stade avancé de la grossesse.

Alexandra hocha lentement la tête.

Le mien aussi...

Brynne s’assit à son chevet.

— Cet enfant a été conçu le soir de la naissance de Katie, très peu de temps après le coup de téléphone de James, murmura-t-elle en rougissant. Stephen et moi avions pourtant décidé de ne plus jamais essayer de forcer le destin. C’était un simple oubli, sans doute dû à la joie intense que venait de nous procurer l’annonce de la venue au monde de Katie. Elle est arrivée, et le bonheur qu’elle nous a donné a permis à cette vie minuscule de se fortifier en moi. J’en suis persuadée, Alexandra. Je suis persuadée que le miracle s’est produit grâce à Katie.

Elle laissa échapper un soupir.

— Grâce à Katie, et aussi grâce à vous... Katie est votre fille, n’est-ce pas ?

Les larmes qui brouillèrent aussitôt le regard Alexandra lui fournirent la réponse qu’elle attendait. Alexandra dut attendre un long moment pour parvenir à hocher la tête, puis pour trouver la force de demander à Brynne :

— Comment l’avez-vous appris ?

— Je ne l’ai pas appris. Je n’en étais pas sûre, du moins pas jusqu’à cet instant. Et cette idée ne m’avait jamais effleurée avant votre accident. Mais quand Robert m’a parlé d’un mystérieux coup de téléphone qui vous avait manifestement bouleversée, et surtout quand il a ajouté qu’il vous soupçonnait de lui dissimuler un lourd secret, tout s’est mis en place. Je me suis souvenue du jour où je vous ai surprise dans la chambre de Katie, en train de la tenir dans vos bras. Vous vous êtes battue jusqu’au bout pour nous cacher la vérité. Sans cet accident, je ne sais pas quand j’aurais fini par comprendre.

Brynne marqua une nouvelle pause avant d’annoncer la décision qu’elle venait de prendre au terme d’une longue et pénible discussion avec son mari.

— Stephen et moi voulons vous rendre Katie.

— Brynne... balbutia Alexandra, dans un murmure frémissant de joie incrédule. Oh, Brynne...

— Robert est fou d’elle. Il sera ravi de l’adopter, quelle que soit l’identité de son père naturel. Il l’aimera comme sa propre fille.

— Brynne... Katie est sa fille.

Brynne ouvrit des yeux ronds, complètement prise au dépourvu. Avec son mari, elle s’était longuement préparée à cette conversation avec Alexandra. Mais tous deux croyaient que la liaison d’Alexandra et de Robert n’avait commencé qu’après la séparation de ce dernier d’avec Hillary.

— Est-ce qu’il sait ? souffla-t-elle.

— Je venais de tout lui dire quand vous êtes entrée.

— Et vous avez décidé ensemble de continuer à me cacher la vérité, n’est-ce pas ?

Alexandra se contenta de hausser les épaules. Pendant d’interminables secondes, les deux femmes se contemplèrent en silence. Brynne comprit qu’Alexandra et Robert s’étaient promis de lui laisser Katie coûte que coûte. Quant à l’actrice, elle sentit que Brynne serait venue la trouver de la même façon, qu’elle lui aurait tenu le même langage, si elle n’avait pas porté dans son ventre un second enfant.

— Vous êtes quelqu’un de bien, murmura enfin Alexandra.

— Vous aussi.

Brynne se leva avec un sourire ému.

— Si j’allais chercher Robert ? Il me semble qu’il nous reste un certain nombre de détails à mettre au point.

 

Brynne trouva son frère dans la petite salle d’attente aveugle. Il n’avait naturellement pas ouvert son porte-documents. Il était resté tout ce temps parfaitement immobile, la tête entre les mains, incapable de maîtriser le furieux tourbillon de ses pensées.

— Robert ?

Il leva la tête, le regard vague, et parut mettre un certain temps à reconnaître sa sœur. Sa confusion ne fit que s’accroître quand, à son tour, il remarqua son ventre rebondi.

— Brynne, qu’est-ce que... ?

— Je vais avoir une fille... Ta petite Katie aura bientôt une cousine.

Une lueur de compréhension éclaira les yeux sombres de Robert, où elle vit perler des larmes pour la première fois de sa vie. Depuis l’enfance, il lui avait toujours caché ses pleurs pour lui épargner des souffrances qu’il ne connaissait que trop. Mais cette fois, tandis qu’il se levait pour la prendre dans ses bras, il ne se donna pas la peine de les refouler : c’étaient des larmes de joie.

 

Après le concert à la Maison-Blanche, suivi d’un dîner avec le couple présidentiel, Jane, Alexander et Catherine rentrèrent à leur hôtel, situé juste en face de l’hôpital. La jeune femme passa quelques instants dans la chambre de ses parents, le temps pour Alexander de téléphoner à l’hôpital et de s’assurer qu’Alexandra allait bien. Ensuite, elle les embrassa et s’en alla.

Elle ne prit pas le chemin de sa chambre. Toujours vêtue de sa robe du soir sous un manteau d’hiver, elle traversa la rue dans le vent glacial et pénétra dans l’hôpital. Alexandra avait quitté les soins intensifs pour un service où les heures de visite étaient moins souples ; mais c’était le soir de Noël, et Catherine était convaincue de bénéficier d’une certaine indulgence. Avec un sourire complice, l’infirmière de garde lui fit signe d’entrer dans la chambre de sa sœur, dont la porte était entrebâillée. Alexandra était assise dans son lit. Adossée aux oreillers, elle scrutait la nuit par la fenêtre. En s’avançant dans la pièce, Catherine remarqua sur ses lèvres un sourire rêveur.

— Alexandra ?

Sa sœur se tourna vers elle, surprise et heureuse.

— Cat... Quelle coïncidence ! J’allais justement demander au standard de faire ton numéro à l’hôtel. J’ai une grande nouvelle à t’annoncer : Robert et moi allons reprendre Katie. N’est-ce pas merveilleux ?

Et Alexandra lui raconta tout ce qui venait de se passer, entre larmes et rires, oublieuse de la douleur qui l’obligeait souvent à s’interrompre pour reprendre son souffle.

— Brynne, Stephen et Katie sont descendus dans le même hôtel que vous. Ils souhaitent te présenter ta nièce le plus tôt possible.

— Es-tu certaine que tout soit arrangé ?

— Oui. Bien sûr, ce sera difficile au début pour Brynne et Stephen, mais leur générosité leur donne une telle force... Us ont décidé de rester jusqu’à ma sortie de l’hôpital ; après quoi Katie, Robert et moi nous installerons à La Roseraie.

Par la suite, ils trouveraient une maison plus grande. Quant à la Maison-Blanche, jamais ils n’y emménageraient. La date de naissance de Katie prouvait que leur liaison était antérieure à la séparation officielle de Robert et d’Hillary, contrairement à ce qui avait été dit dans la presse. Mais cela n’avait aucune importance, avait-il assuré entre deux baisers. S’il était tout à fait prêt à quitter la politique, jamais il n’abandonnerait le service de la nation. Le regard luisant de bonheur, Alexandra fit part à sa sœur de tous leurs projets.

— Robert et moi voulons nous marier le plus vite possible, avant que papa, maman et toi ne repartiez. La chose se fera ici même s’il le faut.

— J’ai encore plusieurs jours devant moi. Et bien que papa doive jouer le 28 avec un orchestre symphonique, je suis sûre qu’ils pourront trouver quelqu’un pour le remplacer, et...

— Ce sera inutile, Cat. Je compte bien quitter l’hôpital le 26 ou le 27 au plus tard. Et ensuite, quand Katie, Robert et moi partirons pour La Roseraie, j’avoue que...

— Vous formerez une merveilleuse petite famille et vous ne demanderez pas mieux que d’être un peu tranquilles.

— Oui, approuva Alexandra, soulagée de voir que sa sœur la comprenait. Je crois que nous avons besoin de passer un peu de temps ensemble. Rien que nous trois...

— Je suis bien de ton avis. Nous partirons donc tous comme prévu le 26, mais je reviendrai dès que tu seras disposée à recevoir de la visite. Quant à papa et maman, je sais qu’ils comptent déjà les jours qui les séparent de...

Elle s’interrompit en voyant grandir une ombre d’inquiétude dans le regard de sa sœur aînée.

— Qu’y a-t-il, Alexandra ?

— J’ai tellement peur de leur avouer la vérité...

— Peur ? Pourquoi ?

— Parce que je sais qu’ils seront terriblement déçus d’apprendre que j’ai pu abandonner ma petite fille.

— Tu te trompes. Us comprendront tes motifs.

Alexandra secoua lentement la tête. Une fois de plus, elle allait décevoir ses parents. Catherine ne pouvait avoir raison.

— Pourrais-tu le leur expliquer à ma place, Cat ? demanda-t-elle à brûle-pourpoint. Peut-être comprendront-ils mieux si c’est toi qui leur parles. Tu connais les raisons qui m’ont poussée à prendre cette décision.

— D’accord, Alexandra. Je leur dirai. Mais je suis certaine qu’ils te comprendront. Pourquoi seraient-ils déçus ?

 

Le lendemain matin, Jane et Alexander vinrent rendre visite à Alexandra.

— Nous venons à l’instant de faire la connaissance de notre adorable petite-fille, déclara Jane avec un sourire attendri.

— Elle est superbe ! renchérit Alexander.

Alexandra regarda sa mère, puis son père. Elle ne vit que de l’amour dans leurs yeux — pas la moindre trace de déception. Elle baissa néanmoins la tête.

— Je vous demande pardon, souffla-t-elle.

— Pourquoi, ma chérie ? s’exclama Jane, incrédule, bien que Catherine l’ait avertie des craintes de sa sœur.

— Vous devez être profondément déçus d’apprendre que j’ai pu l’abandonner.

— Pas le moins du monde, fit Jane en effleurant le front de sa fille. Nous avons tout de suite compris. C’était une décision courageuse, inspirée par une vraie générosité. Jamais tu ne nous as déçus, Alexandra.

— Bien sûr que si ! Auriez-vous oublié le jour où j’ai vu Cat pour la première fois ? Le moment où j’ai déclaré que je ne voulais pas d’elle pour sœur ?

— Nous n’oublierons jamais ce moment, intervint doucement Alexander. Mais nous n’avons pas été déçus, loin de là. Simplement, l’assurance avec laquelle tu as annoncé que Catherine n’était pas ta sœur nous a sidérés, et nous avons même craint un moment que ce que nous considérions comme un miracle ne finisse par se transformer en un affreux cauchemar.

— Il est vrai que nous avons perdu un peu de toi ce jour-là, ajouta Jane. Avant, tu étais toujours si radieuse, si affectueuse, si sûre de toi... Nous t’avons toujours adorée, Alexandra. Tu ne nous as jamais déçus.

Alexandra but ces douces paroles comme si elle cherchait à toute force à les croire. Se pouvait-il que l’horrible déception éprouvée en ce jour lointain fût tout simplement la sienne ? L’enfant qu’elle était alors pouvait-elle s’être sentie honteuse des monstrueux sentiments tapis au fond de son cœur? Peut-être bien. Mais en tout cas, ces monstres n’existaient plus aujourd’hui. Vaincus et chassés par l’amour, ils ne reviendraient jamais la hanter.

— C’était un miracle, murmura-t-elle, le regard illuminé de l’intérieur. J’adore ma petite sœur... Et je vous adore tous les deux !

Tous les regards se brouillèrent, et pendant de longues secondes, ni Jane ni Alexander ne furent capables de répondre.

— Tes yeux brillent du même éclat qu’en ce beau matin de mai où nous sommes partis tous les trois pour Kansas City... murmura enfin Jane, bouleversée.

— ... Et où tu nous as annoncé, avec ton assurance inimitable, que tu allais avoir une petite sœur ! compléta son mari.

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