Le Collier de Saphirs
Chapitre 27
Dès que la silhouette d’Alexandra eut été avalée par la nuit, Catherine composa le numéro familier d’Inverness.
— Allô, James ?
— Catherine, je...
— Alexandra a besoin de ton aide. Quelqu’un vient de lui téléphoner... Quelqu’un qui connaît l’existence de sa fille.
— Passe-la-moi, s’il te plaît.
— Elle vient de partir. Ce quelqu’un lui a donné rendez-vous sur le port de Marlboro.
— Comment a-t-elle pu accepter ?
— Je n’ai pas pu la retenir. Elle...
Catherine s’interrompit, saisie d’un affreux pressentiment. Avant même qu’elle ait pu en deviner la raison, le bruit lointain d’une explosion lui parvint.
— Non !
— Catherine ? Que se passe-t-il ?
— Je viens d’entendre un bruit... C’était comme un accident ! Alexandra... Mon Dieu !
— J’arrive. Je me charge de prévenir une ambulance et la police. Sois prudente, Catherine.
Elle n’écouta pas son conseil. Après avoir dévalé les marches de granit, elle s’élança à perdre haleine sur la route sinueuse, coupant chaque virage au plus serré.
Alexandra était invisible. D’abord, elle ne vit qu’une sinistre colonne de fumée, plus noire que le ciel de tempête, et les flammes qui montaient de la voiture écrasée sur la plage, beaucoup plus bas. Catherine rejoignit le bord de la falaise et s’apprêtait à entreprendre coûte que coûte la descente, malgré le danger, quand elle aperçut le corps inanimé de sa sœur. Il gisait en travers d’une étroite corniche, à moins de deux mètres en contrebas. Catherine ôta son manteau, le roula en boule et le déposa au milieu de la route pour attirer l’attention des ambulanciers, puis rejoignit Alexandra sur le replat et s’agenouilla près d’elle.
— Alexandra ! s’exclama-t-elle, sans oser toucher son visage livide.
Elle était vivante. Sa poitrine se soulevait à intervalles brefs et irréguliers, son pouls battait frénétiquement.
— Les secours arrivent, murmura-t-elle au creux de son oreille. Je t’en supplie, bats-toi de toutes tes forces ! S’il te plaît, Alexandra... Tiens bon !
L’ambulance venue de Marlboro s’immobilisa au bord de la route cinq minutes plus tard ; elle fut bientôt rejointe par la voiture de James, lequel venait d’effectuer en treize minutes un trajet qui en exigeait vingt. Installée sur une civière, Alexandra était toujours sur la corniche. Les infirmiers l’avaient placée sous perfusion pour stabiliser sa tension artérielle. Ayant diagnostiqué une grave hémorragie interne, ils avaient prévenu le service de chirurgie du Memorial Hospital.
Catherine était auprès d’elle. James s’apprêtait à les rejoindre, quand un lieutenant de police, qui avait assisté à son arrivée avec un vif intérêt, le retint.
— Est-ce vous qui avez appelé ?
— Oui. Je suis James Sterling.
— Lieutenant Ed Baker. Comment avez-vous appris la nouvelle, monsieur Sterling ?
— La sœur d’Alexandra me parlait au téléphone quand elle a entendu le bruit de l’accident.
— Est-ce elle qui est à genoux sur la corniche, à côté de la civière ?
— Oui.
— Il faut que je lui parle. Je suis arrivé il y a tout juste cinq minutes, mais j’avoue être intrigué par un certain nombre de détails.
— Par exemple ?
— Il n’y a pas la moindre trace de dérapage sur la chaussée. La marque des pneus montre que la voiture a quitté la route tout droit.
— Ce qui veut dire ?
— Alexandra aurait-elle pu vouloir mettre un terme à ses jours ?
— Certainement pas.
— Vous êtes bien catégorique.
— Je la connais. Elle est incapable d’un tel geste.
— Vous m’en voyez d’autant plus soulagé que je suis un fidèle de Pennsylvania Avenue. Ce qui est certain, c’est qu’il s’est passé quelque chose d’insolite, quelque chose qui l’a poussée à rouler à tombeau ouvert, au point qu’elle a fini par perdre le contrôle de sa voiture. Peut-être sa sœur pourra-t-elle éclairer notre lanterne.
— Peut-être.
James marqua un bref temps d’arrêt. Il fallait absolument qu’il parle à Catherine avant le policier pour lui demander de ne rien révéler.
— M’autorisez-vous à lui dire quelques mots, lieutenant ? Catherine doit être bouleversée, et je crois qu’il vaut mieux que je lui explique pourquoi vous souhaitez lui parler.
— Je vous en prie.
À cet instant, les ambulanciers soulevèrent la civière pour la remonter. En se levant à son tour, Catherine tituba. Elle se tenait tout au bord de l’abîme, et James et le lieutenant Baker firent instinctivement un pas vers elle. Heureusement, elle retrouva aussitôt son équilibre et demanda aux infirmiers l’autorisation de monter auprès de sa sœur dans l’ambulance. C’était hélas impossible, répondirent-ils au moment d’entreprendre leur ascension. Mieux valait qu’elle les suive dans la voiture de la police. Catherine resta seule sur la corniche, et James attendit que l’ambulance ait démarré pour l’y rejoindre. Elle semblait si perdue, si fragile, qu’il eut envie de la prendre dans ses bras et de la serrer très fort contre lui. Mais il craignait trop de l’effrayer : elle se tenait tout près du vide.
— Elle s’en sortira, Catherine...
Il aida la jeune femme à revenir sur la route, lui fit remettre son manteau et la prit dans ses bras. Elle gardait la tête basse, et son corps continuait de trembler comme une feuille. Il sentit qu’elle et lui auraient bientôt à prendre une décision capitale. À contrecœur, il la relâcha pour boutonner son manteau, puis lui encadra le visage à deux mains. Les policiers se tenaient à distance, en plein conciliabule, et leurs voix étaient étouffées par les hurlements du vent.
— Catherine... lui dit-il d’une voix douce. Le lieutenant Baker veut te parler pour savoir ce qui s’est passé juste avant le départ d’Alexandra.
— Oh... soupira-t-elle après un long silence. Je sais que Katie est sa fille, James. Alexandra m’a tout dit juste avant de partir. Je saurai garder son secret.
— Il le faut. Dès que tu auras répondu au lieutenant Baker, je te conduirai à l’hôpital. Au passage, nous ferons un détour par le port de Marlboro. On ne sait jamais.
Elle acquiesça avec un pauvre sourire.
Le lieutenant les attendait près de sa voiture. Il esquissa un sourire compatissant en voyant approcher Catherine et James.
— J’ai quelques questions à vous poser, miss Taylor. Veuillez m’en excuser, mais c’est indispensable.
— Je comprends.
— Merci. Il est évident que votre sœur roulait trop vite, et nous aimerions comprendre pourquoi. Etiez-vous avec elle juste avant son départ ?
— Oui.
— Avait-elle bu ?
— Nous étions en train de prendre le thé.
— Avait-elle consommé une drogue quelconque ? De la cocaïne, ou autre chose de ce genre ?
— Non. Alexandra ne se drogue pas, et elle boit très peu d’alcool.
— Vous êtes en train de prendre le thé, et tout à coup, elle part sur les chapeaux de roues. Pourquoi ?
— Alexandra venait de recevoir un coup de téléphone.
— Connaissez-vous l’identité de son correspondant et la raison de son appel ?
— Non.
— Mais cet appel a perturbé votre sœur ?
— Oui.
— Pensez-vous qu’elle soit partie pour retrouver cette personne ?
— C’est très possible.
— Savez-vous où elle allait ?
— Non.
— Recevait-elle souvent des appels anonymes ?
— Je l’ignore. Je n’étais chez elle que depuis trois jours. Elle n’a jamais fait allusion à ce genre de chose.
— Mais elle a reçu un coup de téléphone qui l’a perturbée au point de la pousser à sauter dans sa voiture et à conduire si vite qu’elle... Veuillez m’excuser, miss Taylor.
— Ce qu’a pu lui dire cette personne est-il si important ?
— Peut-être pas, répondit le lieutenant Baker d’un ton bonhomme. Cela dit, miss Taylor, il faut aussi que je vous interroge sur la voiture.
— La voiture ?
— Pouvez-vous me dire quand votre sœur l’a utilisée pour la dernière fois ?
— Hier soir vers onze heures, pour rentrer des studios.
— Et à votre connaissance, elle fonctionnait normalement ?
— Tout à fait. D’ailleurs, elle a très bien marché toute la journée d’aujourd’hui.
— Comment le savez-vous ?
— C’est moi qui l’avais prise.
— Oh... Je vois. À quelle heure êtes-vous revenue à La Roseraie ?
— Peu avant trois heures.
— Et cet appel a eu lieu ?
— À quatre heures.
— Parfait, miss Taylor. Ce sera tout pour le moment. Je sais que vous souhaitez vous rendre à l’hôpital. Si vous vous souvenez d’un détail quelconque, voici ma carte. N’hésitez pas à m’appeler.
James engagea sans hésiter sa voiture sur l’aire de stationnement du port de plaisance de Marlboro. Il n’avait pas grand-chose à craindre. L’auteur du coup de téléphone pouvait être soit Hillary, soit Thompson Hall, l’un et l’autre ayant de bonnes raisons de chercher à empêcher le mariage d’Alexandra et de Robert. Mais le parking était absolument désert. Le correspondant anonyme avait-il pris la fuite en entendant hurler, sur la route toute proche, les sirènes de l’ambulance ou celles de la police? Tandis que James balayait les lieux du regard, une phrase du lieutenant Baker lui revint en mémoire. La voiture d’Alexandra n’avait laissé aucune trace de dérapage sur la route, comme si la jeune femme n’avait pas cherché à freiner... comme si elle n’avait pas cherché à éviter l’abîme. James avait supposé que, s’étant rendu compte trop tard de ce qui se passait, elle avait senti que sa seule chance était de sauter. Mais peut-être avait-elle essayé de freiner ou de tourner, sans résultat ? Et si personne ne l’attendait au port de Marlboro, c’était probablement parce que son correspondant savait pertinemment qu’elle n’y arriverait pas... Cela paraissait inimaginable. Et pourtant, le lieutenant Baker avait envisagé cette possibilité dès le premier instant.
— Que se passe-t-il, James ? demanda Catherine, consciente de la soudaine tension de l’avocat.
— Catherine... Il vaut mieux dire au lieutenant Baker que l’auteur du coup de téléphone attendait Alexandra ici.
— Pourquoi ?
— Pour que la police fasse relever les empreintes digitales de toutes les cabines téléphoniques des environs.
À peine eut-il terminé sa phrase que James se rendit compte de l’absurdité de son raisonnement : si quelqu’un avait cherché à attirer Alexandra jusqu’à sa voiture en sachant qu’elle aurait un accident, il n’aurait pas effectué son appel depuis le lieu du rendez-vous.
— N’avions-nous pas décidé de ne révéler aucun détail à la police ? L’auteur du coup de téléphone pourrait leur permettre de remonter jusqu’à
Katie.
— C’est vrai, mais... À mon avis, ta sœur a eu un accident parce qu’elle conduisait trop vite.
— C’est aussi ce que je pense.
— Cependant, il est trop tôt pour écarter l’hypothèse d’un sabotage.
— Mon Dieu... souffla-t-elle.
— Je ne crois pas que la police ait besoin d’être informée du contenu de l’appel, mais à mon avis, tu devrais dire au lieutenant Baker que tu t’es finalement rappelé avoir entendu Alexandra mentionner le port de Marlboro avant de partir. Ne crois-tu pas que ce soit la meilleure solution ? N’est-ce pas plus prudent pour Alexandra, du moins tant que nous ne serons pas sûrs à cent pour cent qu’il s’agit d’un accident ?
— Tu as peut-être raison. D’accord, James, je l’appellerai.
— Etait-ce un homme ou une femme ?
— C’était un murmure, répondit Catherine après un instant de réflexion. Franchement, je n’en sais trop rien. Je n’oserais pas me prononcer.
— Après m’avoir déposé à Inverness, n’as-tu pas eu l’impression d’être suivie ?
— Je n’ai rien remarqué. J’étais trop perturbée par ce que nous... par ce que je venais de te dire. Je te demande pardon.
— C’est aussi ma faute. Catherine.
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