Le Collier de Saphirs

Katherine Stone · Chapitre 3 sur 34

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Le Collier de Saphirs

Chapitre 2

 

Manhattan, avril 1989

À grand renfort de cartons d’invitation dorés sur tranche, tout ce que Manhattan comptait de célébrités avait été réuni dans le grand salon de l’hôtel Plaza pour le gala annuel de l’Académie. Ce formidable rassemblement d’étoiles, tenu le premier samedi après la remise des Oscars, était la réponse new-yorkaise à la brillante réception organisée à Spago par le célèbre agent Swifty Lazar. Les deux listes d’invités se ressemblaient — exclusivement composées de gens très riches, très renommés et très influents —, mais l’immensité du salon du Plaza permettait un faste incomparable. Cette année-là, le clou du décor était une statue de glace haute de quatre mètres, représentant le célèbre Oscar. L’étincelante sculpture, dressée au centre d’un bassin empli de champagne millésimé, était teintée d’or par les reflets du grisant liquide qui pétillait à ses pieds.

Alexandra Taylor fendit lentement la foule des invités en tenue de gala. Au passage, elle distribuait de gracieux remerciements à tous ceux qui la félicitaient, et des sourires à ceux qui se contentaient de lever silencieusement leur flûte en son honneur. Aux yeux de tous ceux qui n’avaient cessé de la féliciter tout au long de la soirée, Alexandra semblait accueillir son triomphe avec une remarquable sérénité, comme si elle avait fait sienne la royale dignité du personnage qui venait de lui valoir l’Oscar

de meilleure actrice : celui d’Elizabeth Ire d’Angleterre, qu’elle incarnait dans Majesty, une biographie de la reine brillamment filmée par le metteur en scène Lawrence Carlyle.

Le calme apparent d’Alexandra n’était qu’une nouvelle preuve de son talent d’actrice. Sous la façade sereine de son beau visage, six jours après la remise des Oscars, son cœur continuait de vibrer d’une joie intense. Mais il s’agissait d’une joie intime, même si elle n’avait quasiment connu aucun moment d’intimité depuis son triomphe. Un instant de répit, seule... C’était ce dont elle avait besoin maintenant, songea-t-elle, attirée presque malgré elle vers une terrasse déserte, baignée de lune, dont l’élégant balcon se découpait derrière une porte-fenêtre entrouverte. Minuit approchait. Ce serait bientôt l’heure de partir et quelques minutes de calme, dans la pénombre, lui donneraient la force d’effectuer en sens inverse, souriante et pleine d’esprit, la traversée de cet océan de gens riches et célèbres.

Elle pensait trouver sur le balcon la tranquillité espérée, mais ce ne fut pas le cas. Quelqu’un s’y tenait déjà. Toutefois, la déception d’Alexandra s’estompa dès qu’elle crut reconnaître l’élégante silhouette masculine qui lui tournait le dos. Les cheveux de l’homme, d’un noir de jais, brillaient sous la lune.

— Vous ici, monsieur Bond ? lâcha-t-elle en s’approchant, un sourire espiègle au coin des lèvres.

L’homme se retourna.

— Je vous demande pardon ?

— Oh... C’est plutôt à moi de vous demander pardon. Je vous ai pris pour Timothy Dalton.

— Timothy Dalton ? Qui est-ce ?

— Comment ? Vous ne connaissez pas l’actuel interprète de James Bond ?

— Je m’appelle James Sterling.

— Enchantée.

Qui n’avait entendu parler de James Sterling ? Cet avocat était connu comme le loup blanc à New York, même s’il fuyait les mondanités. À trente-quatre ans, grâce à ses extraordinaires qualités de négociateur, James Sterling était une sorte de légende vivante : dans le monde entier, les industriels les plus puissants se l’arrachaient dès qu’il s’agissait d’orchestrer une opération — rachat, vente ou fusion de groupes — où des milliards étaient en jeu.

Les grands de ce monde faisaient appel à James pour négocier en leur nom — mais en vérité, c’était plutôt James qui les choisissait. La fortune de sa famille était si considérable qu’il aurait fort bien pu se passer de travailler. S’il était devenu avocat, c’était par goût. Aussi pouvait-il s’offrir le luxe de ne s’occuper que des affaires qui suscitaient son intérêt ou paraissaient lancer un défi à son talent.

Issu d’une excellente famille, d’une famille de patriciens, James était porté aux nues moins pour son sang bleu que pour son sang-froid. Aux yeux de ses admirateurs, c’était ce sang-froid, justement, ce calme glacé qu’il conservait même dans les pires moments, qui faisait de lui le meilleur avocat d’affaires de New York. De l’avis de ses détracteurs, ce sang-froid était aussi à l’origine de son incapacité à s’attacher à quiconque, lui qui avait eu des liaisons avec quelques-unes des plus belles femmes du monde.

Alexandra n’était nullement impressionnée par cette réputation. Après tout, ce n’était qu’un homme. Un bel homme, admit-elle en soutenant son regard d’un bleu profond, un homme dont le charme magnétique déclenchait en elle une curieuse impression de chaleur, semblable au picotement que procure un bon champagne bu trop vite. Avec un sourire entendu et presque insolent, comme si son nom n’évoquait pour elle qu’un souvenir vague et incertain, elle fronça les sourcils.

— James Sterling... L’avocat?

— Oui. Et vous ? dit-il après un instant de silence. Qui êtes-vous ?

Alexandra sentit le sang lui monter aux joues. Elle avait fait preuve de présomption en tenant pour acquis qu’il la reconnaîtrait. Mais après tout, ne faisait-elle pas partie des invités d’honneur de la soirée ? Peut-être feignait-il simplement d’ignorer son identité, comme elle-même venait de le faire.

— Je suis Alexandra Taylor.

— Enchanté, murmura-t-il, prenant à son tour un air surpris. Alexandra Taylor... L’actrice ?

— Oui.

— Quelle coïncidence ! C’est justement pour vous voir que je suis ici ce soir. Je tenais à vous dire mon admiration pour votre interprétation d’Elizabeth.

— Merci.

Elle répondit d’un ton neutre, sans montrer trace de sa perplexité. Ne venait-elle pas de surprendre dans le regard de son interlocuteur une ombre qui ressemblait à de la déception ?

— Je suppose, ajouta-t-elle, que vous vous attendiez à rencontrer une interprète plus... élisabéthaine ?

— Peut-être.

James avait vu Majesty quatre jours plus tôt à Hong Kong, un soir de pluie. D’emblée, il s’était forgé une image très précise de l’actrice qui venait de l’éblouir. Alexandra Taylor était forcément britannique. Bien qu’elle incarnât la reine durant sa vie adulte, de dix-sept à soixante-dix ans, il s’était mis en tête qu’elle avait le même âge que lui. Alexandra Taylor ne pouvait être qu’une étoile confirmée de la scène londonienne, majestueuse et hautaine, que seul le prestige de Lawrence Carlyle avait réussi à attirer vers le grand écran. Sa beauté était nécessairement sublime et, comme celle d’Elizabeth, décuplée par une immense richesse intérieure. Ses yeux verts se devaient d’être rêveurs, méditatifs, perdus dans l’éblouissant tohu-bohu d’une fête comme celle-ci ; et ses cheveux d’un blond vénitien, loin des mains tyranniques des coiffeurs omniprésents sur le tournage du film, formeraient une cascade de boucles sauvages, à peine retenues par deux ou trois barrettes placées à la va-vite — unique concession faite aux règles de l’élégance mondaine par une femme qui méprisait les modes.

James avait une telle confiance dans le portrait qu’il s’en était fait que, lorsqu’il avait cherché Alexandra Taylor du regard dans le salon bondé, il ne lui était pas venu à l’idée de demander à quelqu’un de la lui désigner. Ses yeux, au passage, s’étaient certes arrêtés un instant sur la splendide créature aux longs cheveux d’or et aux yeux d’émeraude qui venait de le rejoindre sur le balcon ; il s’était même demandé qui elle pouvait être, s’il devait chercher à lui être présenté, et...

Et voici qu’à présent, cette belle jeune femme affirmait être Alexandra Taylor. Comment la croire ?

Elle haussa les épaules, comme pour s’excuser de n’être qu’Alexandra Taylor.

— Et encore, dit-elle, vous avez échappé au pire. Au lendemain des récompenses, les organisateurs de ce gala ont insisté pour me faire porter, ce soir, la tenue réservée aux lauréats d’un Oscar, le tout accompagné d’une perruque dorée.

— Mais vous avez refusé.

— Cela me paraissait un peu excessif.

— Seriez-vous modeste ?

— J’ai vaguement l’impression d’être une usurpatrice.

— Pourquoi ? N’êtes-vous pas une authentique actrice ?

— Si, dans la mesure où je fais ce métier depuis huit ans. Mais j’ai surtout travaillé pour la télévision, et aussi un peu pour le théâtre. Majesty est mon premier film.

— Beau début...

— Beau rôle...

Alexandra était décidément trop modeste, songea James. Peu d’actrices auraient pu interpréter la reine Elizabeth comme elle l’avait fait. Elle ne donnait à aucun moment l’impression de jouer, et c’était là toute la magie du film. Il était impossible de distinguer la reine de l’actrice qui lui avait rendu la vie, tant l’Elizabeth créée par Alexandra avait de profondeur humaine.

— Parlez-moi d’Elizabeth, demanda-t-il doucement.

Parlez-moi d’Alexandra.

— Elizabeth était une femme exceptionnelle. Je n’en avais pas vraiment conscience avant le tournage. Je me suis aperçue de l’étendue de mon ignorance quand j’ai commencé à travailler le rôle. À l’école, c’était surtout la question de sa prétendue virginité qui suscitait les commentaires des élèves, surtout chez les garçons...

— Le film n’apporte pas de réponse à cette énigme, remarqua James. Et vous, personnellement, qu’en pensez-vous à la lumière de votre travail ?

— Elizabeth, c’est certain, a eu des relations intimes avec certains hommes. Qu’elles aient débouché ou non sur des rapports sexuels n’a aucune importance, parce que je vous parle ici d’une intimité beaucoup plus profonde. J’ai la conviction absolue qu’Elizabeth fut aimée passionnément pour ce qu’elle était, non pour ce qu’elle représentait.

— Vous trouvez donc si important d’être aimée pour ce que vous êtes ?

— Oui, répondit l’actrice après un temps d’hésitation. C’est du moins ce qu’il me semble. Mais je croyais que nous parlions d’Elizabeth.

— En effet, mais la conversation a progressivement dévié sur vous. Je sais déjà que vous considérez les rapports sexuels, du moins certains rapports sexuels, comme quelque chose de tout à fait secondaire.

— C’est exact, admit-elle avec un rire étouffé. Mais vous n’avez pas besoin d’en savoir plus. Parlons plutôt de vous. Je me demandais si...

— Oui?

— Eh bien... j’ai actuellement besoin d’un avocat. Peut-être pourriez-vous m’indiquer un de vos confrères ?

— Bien sûr. Mais il faudrait que vous m’en disiez un peu plus long sur l’affaire qui vous préoccupe.

— Soit. Vraiment, tout à l’heure, vous ne m’avez pas reconnue ?

— Je vous en donne ma parole.

— J’en déduis que vous ne faites pas partie des téléspectateurs les plus assidus de Pennsylvania Avenue.

James ébaucha un sourire en coin.

— J’ai entendu parler de la série, mais je ne l’ai jamais regardée. N’y voyez aucun jugement de valeur. Je ne regarde pratiquement pas la télévision. Tout ce que je sais, c’est que ce feuilleton bat tous les records d’audience. En seriez-vous la vedette ?

— Disons que le personnage que j’interprète — Stéphanie Winslow — n’est pas des plus effacés. C’est une journaliste à la fois très féminine et très consciencieuse, une battante, ce qui lui permet régulièrement de se tailler une place de choix dans le scénario.

La pointe d’admiration qui perçait dans la voix d’Alexandra quand elle parlait de Stéphanie, comme si elle décrivait une personne qui lui était tout à fait étrangère, n’échappa pas à James.

— Pourquoi vous faut-il un avocat ?

— Parce que mon contrat va expirer et que je n’ai plus d’agent.

— Pourquoi ?

— Pourquoi tant de questions ? Le James Sterling dont on parle tant brasse des milliards de dollars, il ne s’intéresse pas à ce genre de peccadilles. J’ai tout à coup l’impression d’être convoquée à la barre des témoins !

— Il est vrai que je passe le plus clair de mon temps dans de confortables bureaux aux vitres fumées, assis devant une table de conseil d’administration. Mais un bon avocat, quelle que soit l’affaire, doit savoir poser les questions clés.

— Vous considérez donc le fait que je n’ai plus d’agent comme une question clé ?

— Sans l’ombre d’un doute, puisque vous refusez de vous en expliquer.

Alexandra passa en soupirant une main dans ses lourdes boucles d’or. Puis, ayant levé les yeux vers James, elle se décida à lui avouer quelque chose qu’elle n’avait jamais dit à personne.

— Disons que mon agent et moi avons coupé les ponts pour cause de « divergence artistique ». Quand Lawrence Carlyle l’a contacté pour savoir si je serais intéressée par le rôle d’Elizabeth, il a répondu négativement sans même me demander mon avis. Je sais bien que sélectionner les propositions fait partie du métier d’agent. Mais un bon agent est censé refuser les projets parce qu’ils lui semblent indignes de l’artiste qu’il représente, et non parce qu’il estime son client indigne d’y participer.

— Votre ex-agent manque cruellement de jugement. Cela dit, Carlyle et vous avez fini par vous rencontrer malgré lui.

— Un jour, Lawrence a tout bonnement fait irruption sur le tournage de Pennsylvania Avenue pour me parler. Après avoir vu plusieurs épisodes de la série — très appréciée en Angleterre —, il était arrivé à la conclusion que Stéphanie était une sorte d’Elizabeth moderne.

— Je vois. Ensuite, très logiquement, vous avez rompu avec votre agent. Et du coup, vous n’avez plus personne pour négocier vos nouveaux contrats.

— Exactement. Mais étant donné le succès de Majesty, je suis sûre que n’importe quel agent n’aura d’autre idée en tête que de me trouver d’autres rôles pour le cinéma.

— Cette perspective ne semble pas vous enchanter.

— À court terme, non. Le tournage de Pennsylvania

Avenue m’occupe à plein temps de juillet à janvier. Jusqu’à présent, j’ai consacré tout le reste de l’année à d’autres projets, au théâtre surtout. Mais l’année prochaine, quoi qu’il arrive, j’ai décidé de prendre cinq mois de vacances.

— Que faites-vous en ce moment ?

— Je joue Roméo et Juliette dans un théâtre de Broadway. Je m’étais promis de faire une pause au printemps, mais que voulez-vous... Bref, vous comprenez maintenant pourquoi je ne veux pas prendre un nouvel agent. En fait, je ne souhaite m’engager que pour Pennsylvania Avenue. Le nouveau contrat est quasiment prêt, il ne reste plus qu’à fixer le cachet. Je sais exactement ce que je veux, mais je préférerais laisser quelqu’un se charger des pourparlers à ma place. Un ou deux coups de téléphone à Los Angeles devraient suffire à tout régler. Pouvez-vous me recommander quelqu’un ?

— Bien sûr. Vous l’avez devant vous.

— Vous ? Je connais votre réputation, James... C’est une affaire bien trop insignifiante pour un avocat de votre trempe.

— Vraiment? Moi aussi, Alexandra, je puis m’offrir le luxe rare de choisir parmi tout ce qu’on me propose. Je n’accepte que les cas qui présentent un réel intérêt pour moi et le vôtre est du nombre. D’ailleurs, vous ne pouviez mieux tomber : je m’envole demain pour Los Angeles, via Chicago, et j’y resterai jusqu’à vendredi. J’ai là-bas un certain nombre de rendez-vous importants, mais il se trouve qu’ils sont espacés de plusieurs jours. Si je pouvais meubler mes moments de loisir en m’occupant de votre cas, j’aurais au moins l’impression de n’avoir pas perdu mon temps.

— À mon avis, quelques coups de fil devraient suffire.

— Détrompez-vous. Après avoir lu votre ancien contrat et discuté avec vous de ce que vous souhaitez obtenir, j’aurai besoin de mener une petite enquête afin de m’assurer que vos prétentions sont raisonnables.

Une ombre d’inquiétude passa dans le regard d’Alexandra. Elle n’échappa pas à James, qui esquissa un sourire.

— Envisagez-vous d’exiger des sommes mirobolantes ?

— Ne suffit-il pas que je vous en donne le montant ? Il ne vous restera plus qu’à passer ces coups de téléphone.

— Je ne travaille pas ainsi. En revanche, si vous me fournissez toutes les informations dont j’ai besoin, je vous promets de faire de mon mieux pour vous obtenir un accord très avantageux. Sachez, ajouta-t-il avec un sourire, que je ne fais jamais de promesse que je ne puis tenir.

— Je ne vous demandais rien d’autre que de m’indiquer un de vos confrères.

— Et très honnêtement, je ne vois que moi.

— Parce que vous êtes le meilleur ?

— Comme vous, Alexandra.

— C’est très flatteur. Si vous y tenez vraiment...

— J’y tiens. Que diriez-vous de faire parvenir une copie de votre contrat à mon bureau, lundi matin ? On me la transmettra par télécopie et je vous rappellerai dans la soirée après l’avoir étudiée.

— Lundi matin, je suis déjà surchargée, objecta Alexandra, fronçant les sourcils. J’ai une meilleure idée. J’habite tout près d’ici, sur Riverside Drive. Une limousine avec chauffeur m’attend dehors. Je pourrais faire un saut à mon appartement et vous rapporter un exemplaire de ce contrat d’ici vingt minutes, si toutefois vous ne voyez pas d’inconvénient à m’attendre...

— Je n’en vois aucun. Cela dit, je préférerais de loin vous accompagner.

— Eh bien, je...

— À moins, bien sûr, qu’en quittant la réception à votre bras, je ne m’expose à être provoqué en duel par le comte de Leicester, ou par Dieu sait quel autre prétendant...

— Le comte de Leicester était marié, James.

— Et donc hors jeu ?

— Absolument.

— Et les autres ?

— Je suis venue seule. Mais il doit y avoir dans ce salon une jeune personne qui n’appréciera pas de vous voir partir en ma compagnie.

— Moi aussi, je suis seul. Je croyais vous l’avoir déjà dit, Alexandra : je ne suis venu que pour vous.

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