Le Collier de Saphirs
Chapitre 20
Inverness, Maryland, février 1990
— Allô, Elliot ? Ici Alexandra Taylor.
— Oh... Comment allez-vous, Alexandra ?
— Je vous appelle au sujet de James.
Plus de six semaines s’étaient écoulées depuis la froide soirée d’hiver lors de laquelle ils s’étaient séparés. Sur le coup, les dernières phrases de James l’avaient effrayée. Elles avaient quelque chose de lugubre, de définitif, comme s’il pensait ne jamais la revoir. Mais James s’était empressé de la rassurer en lui reprochant sa tendance naturelle à dramatiser.
— Comment va-t-il ? ajouta-t-elle.
— Bien.
— J’en suis soulagée. Me serait-il possible d’entrer en contact avec lui ?
— Pouvez-vous me dire pourquoi ?
— Non. Enfin... Est-ce si important?
— Peut-être. S’agit-il d’une question vraiment urgente ? Son retour est prévu d’ici à moins de deux semaines. Ne pourriez-vous attendre jusque-là ?
— Je suppose que si, soupira-t-elle, résignée. Cependant, si vous avez l’occasion de lui parler d’ici là, pouvez-vous lui dire que je me trouve chez lui, à Inverness ?
James avait remis à Alexandra un double des clés de la villa de ses parents, en lui conseillant de s’y réfugier aussi souvent qu’elle le voudrait pour échapper au souvenir de Robert, omniprésent à La Roseraie. La jeune femme s’y trouvait toujours quand James appela, trois jours après son coup de téléphone à Elliot.
— Alexandra ? Elliot m’a dit que tu cherchais à me joindre.
— Oui. J’ai besoin d’une assistance juridique.
— Tu as dérangé Elliot pour une simple histoire de contrat ?
— C’est beaucoup plus sérieux. Je préférerais t’en parler de vive voix. Si j’ai appelé Elliot, c’est pour connaître la date de ton retour.
— Je rentre bientôt.
— En vainqueur, comme toujours ?
— Les victoires ne sont jamais très nettes dans ce domaine, répondit-il. Patience et compromis sont les maîtres mots.
— Ce ne sont pas tes armes favorites.
— Non. Mais j’ai fait quelques progrès.
En vérité, certains des diplomates les plus aguerris du ministère avaient d’ores et déjà reconnu en lui un maître en la matière. En toutes circonstances, il faisait preuve d’un calme inébranlable. Il ressemblait à une statue de glace que rien ne pouvait faire fondre, pas même l’étouffante chaleur de la jungle, pas même le désespoir qui envahissait ses collègues quand un accord imminent se dissolvait soudain comme un mirage dans le désert. Les négociations avaient fait de tels progrès qu’il devait retourner sur place un mois plus tard.
— C’est l’enfant de Robert ? demanda-t-il à brûle-pour-point à Alexandra dix jours plus tard, en baissant les yeux sur son ventre rond.
— Oui.
— Comment cela a-t-il pu arriver ?
— De la façon habituelle.
— Je te connais, Alexandra, tu as toujours pris toutes les précautions nécessaires sur ce plan. À moins que ce ne soit un accident prémédité ?
— Pas du tout ! Tu devrais savoir que seule l’abstinence est efficace à cent pour cent. C’est arrivé, voilà tout.
— Ne monte pas sur tes grands chevaux. Et maintenant ?
— Je voudrais que tu t’occupes de l’adoption.
— De l’adoption ?
— J’ai l’intention de donner mon enfant à Brynne et à Stephen. Je sais qu’ils ont toujours rêvé d’en avoir un et qu’ils seront les meilleurs parents du monde.
— Tout cela est exact, mais ne crois-tu pas que tu devrais d’abord en discuter avec Robert ?
— Avec Robert ? Tu oublies qu’il m’a abandonnée ! Je ne vois aucune raison de le mettre au courant. C’est à moi seule de décider.
— Je crois que tu ferais bien de réfléchir encore un peu.
— C’est tout réfléchi. Je n’ai rien fait d’autre depuis l’instant où j’ai découvert que j’étais enceinte. J’ai pris ce que je crois être la meilleure décision pour l’avenir de cet enfant. Avec Brynne et Stephen, il grandira heureux, dans une vraie famille, sans avoir jamais à se poser d’angoissantes questions sur l’absence de son père.
— L’adoption pose certains problèmes spécifiques.
— Je sais que Brynne et Stephen ont déjà eu des expériences pénibles sur ce plan, mais une adoption plénière ne suffirait-elle pas à éliminer ce genre de risque ? N’est-ce pas le moyen légal de rendre la chose définitive et irréversible ? Il faudrait leur donner la garantie que personne ne pourra leur reprendre cet enfant.
— Je peux m’occuper de l’aspect juridique, mais je ne vois pas comment je pourrais leur garantir qu’on ne leur reprendra jamais l’enfant.
— Pourquoi ?
— Parce que la mère — toi, Alexandra — saura où il se trouve.
— Bien sûr, mais comment peux-tu croire que... ? Écoute, en août dernier, pendant que Catherine et toi étiez en mer, Brynne a fait une fausse couche. J’étais près d’elle. J’ai vu s’effondrer son rêve, de mes yeux, James, et je préférerais mourir plutôt que de lui retirer cet enfant. Tu dois me croire !
James soutint longuement son regard et comprit que rien ne la ferait revenir sur la parole qu’elle venait de donner.
— Qui d’autre sait que tu es enceinte ?
— Personne. Et personne ne le saura jamais, à l’exception peut-être d’un médecin. Je n’en ai pas encore consulté. Au fait, n’aurais-tu pas quelqu’un à me recommander?
James songea aussitôt au Dr Lawton, vieil ami de la famille et collègue réputé de sa défunte mère.
— N’as-tu pas l’intention de prévenir tes parents ?
— Non, répondit Alexandra, haussant les épaules. Je crois qu’il ne vaut mieux pas. L’idée de leur mentir me fait horreur, mais aussi bien eux que Catherine sont persuadés, comme tout le monde, que j’ai quitté le pays il y a quatre semaines pour un tour du monde de six mois. Après avoir acheté un billet tour-du-monde et retiré soixante-quinze mille dollars en liquide à ma banque, j’ai fait mes adieux à tous les gens que je connais et je suis venue me cacher ici.
— Pourquoi avoir retiré tant d’argent ?
— Si quelqu’un essayait de retrouver ma trace, un simple reçu de carte de crédit suffirait à me trahir.
— Qui pourrait avoir intérêt à te chercher ? Quelqu’un était-il au courant de ta liaison avec Robert ?
— Je dois penser à l’avenir de l’enfant, éluda-t-elle. Es-tu prêt à m’aider ?
James hésita, partagé entre des sentiments conflictuels. Il sentait bien que la décision d’Alexandra, uniquement inspirée par sa générosité, était définitive. Il savait de même qu’un enfant comblerait de bonheur Brynne et Stephen. Mais il y avait Catherine... Que penserait-elle du geste de sa sœur ?
— James ?
— C’est d’accord, Alexandra. Je t’aiderai.
Je t’aiderai parce que Catherine, à qui ton geste causerait un immense chagrin, n’en saura jamais rien.
Au mois d’avril, Alexandra téléphona à Catherine à son hôtel de Seattle.
— Alexandra ! De quel pays de rêve m’appelles-tu ?
— Je suis dans le Maryland, avoua sa sœur, qui envisageait de tout lui dire depuis plusieurs semaines. Je n’en ai pas bougé depuis janvier, et... je suis enceinte.
— Enceinte ?
— Le bébé doit naître en juin, mais je ne le garderai pas.
— Quoi ? Qu’est-ce que tu dis ?
— Cela vaut mieux pour lui.
— Comment peux-tu dire une chose pareille ?
— C’est la pure vérité. Je ne serais certainement pas une bonne mère.
— Au contraire. Je suis certaine que tu seras la meilleure des mamans.
— Merci, souffla son aînée, sentant ses yeux s’emplir de larmes. Mais il vaut mieux pour cet enfant qu’il ait un père et une mère.
— Cela vaut mieux pour le bébé, ou pour toi ? On dirait presque que c’est l’idée de devoir l’élever seule qui t’effraie !
— Pas du tout, Cat.
— Dans ce cas, garde-la. Ou alors, confie-la à nos parents. Je suis sûre qu’ils seront ravis de s’occuper d’elle.
— D’elle ?
— Je parle du bébé. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai la conviction que ce sera une fille.
— Je ne peux pas leur demander une chose pareille. Je ne veux même pas qu’ils le sachent. J’ai tenu à te mettre au courant, mais...
— J’arrive. Je vais annuler la fin de ma tournée et m’installer à La Roseraie avec toi. Je t’aiderai à l’élever.
— Merci, Cat. Mais si tu veux m’aider, il n’y a qu’une seule façon de le faire : tu dois comprendre que le choix que j’ai fait est le meilleur pour l’enfant.
— Jamais je ne pourrai comprendre une chose pareille.
— Essaie encore, supplia Alexandra d’une voix blanche. Peux-tu y réfléchir, et me rappeler ensuite ? Je suis à Inverness.
— À Inverness ?
— Oui. Je n’en sors jamais. Le docteur, un ami de Marion, vient me voir de temps en temps. Il y a aussi James... C’est lui qui va s’occuper de l’adoption.
— James ? répéta Catherine, le souffle coupé. Je le croyais à l’étranger !
— Il est rentré depuis trois semaines. Il repart bientôt, mais devrait être de retour à la fin mai, j’espère avant la naissance de l’enfant.
Depuis son départ, Catherine n’avait cessé de penser à lui, de s’inquiéter pour lui, à chaque instant du jour et de la nuit. Sa mélancolie s’était transmise à sa musique, qui enchantait plus que jamais les salles combles devant lesquelles elle se produisait. Et voici qu’elle apprenait que James était revenu vers Alexandra, comme chaque fois que sa sœur avait eu besoin de lui.
— Cat ? lança Alexandra, surprise par le silence qui s’éternisait au bout de la ligne. Qu’y a-t-il ?
— Tu commets une erreur. N’abandonne pas ton enfant.
— Cat, je t’en supplie !
— Je suis navrée, mais c’est ce que je pense.
— Cat...
— Il faut que je te laisse. On m’attend.
— Pourquoi le lui avoir dit ? explosa James, outré.
— Parce que c’est ma sœur et que je tenais à être honnête avec elle. Je me suis bêtement imaginé que... J’ai peut-être commis une erreur.
— Ton erreur est peut-être ailleurs, remarqua-t-il d’un ton cassant. Ne crois-tu pas que tu devrais reconsidérer ta décision ?
— Non ! riposta-t-elle, soutenant son regard avec une froide résolution. C’est hors de question.
Puis, elle sortit se promener dans le jardin. Dès que James fut seul, l’image de Catherine fit irruption dans ses pensées, et sa colère céda la place à une vive inquiétude. La décision d’Alexandra l’avait certainement bouleversée. Déchirée entre son amour pour sa sœur et les secrets de son passé, elle devait se sentir plus seule que jamais.
Il n’avait pas assez de foi en lui-même pour prendre le risque d’aller la retrouver. Il risquait de succomber au besoin désespéré qu’il avait de sa tendresse — et ce besoin, en fin de compte, ne ferait que l’entraîner petit à petit, comme il se sentait entraîné lui-même, dans les ténébreuses profondeurs d’une incurable haine.
Il ne pouvait se permettre d’aller la retrouver, mais peut-être devait-il lui parler, afin de l’aider à comprendre. Il avait rangé l’itinéraire de sa tournée avec l’écharpe qu’elle lui avait tricotée, dans un tiroir fermé à clef de la commode de sa chambre. Il n’emportait ni l’un ni l’autre dans ses dangereux voyages. Il ne voulait garder auprès de lui aucun symbole de l’amour de Catherine.
James monta dans sa chambre. Ayant consulté l’itinéraire, il vit qu’elle se trouvait à Seattle. Sans hésiter, il composa le numéro de l’hôtel où elle était descendue.
— Allô ?
C’était elle.
— Allô, Catherine ? C’est moi, James. Si je t’appelle, c’est parce que je voudrais t’aider à la comprendre.
— C’est inutile, James. J’ai compris.
— La décision n’appartient qu’à elle. C’est ainsi. Elle ne peut la prendre en fonction de ton passé...
— Tu lui as dit la vérité ?
— Non, bien sûr que non. Tu devrais le savoir.
— Cet enfant... Est-ce ton fils, James ? demanda Catherine dans un murmure.
— Bien sûr que non. Quand il a été conçu, nous nous aimions déjà, toi et moi. J’ai du mal à croire que tu aies pu l’oublier.
— Même si ce n’est pas ton fils, insista Catherine d’une voix qu’elle-même eut peine à reconnaître, il pourrait le devenir. Si tu reconnais cet enfant, personne ne se doutera jamais de rien. Alexandra est peut-être effrayée à l’idée de devoir l’élever seule, et si...
Sa voix se tut, brisée par l’émotion. Incrédule, James attendit de longues secondes avant de prendre la parole.
— Est-ce que tu veux ? Serais-tu en train de me demander d’épouser Alexandra ?
Le cœur de Catherine protesta aussitôt avec l’énergie du désespoir, et son cri résonna longtemps dans les profondeurs de son esprit. Comment aurait-elle pu vouloir une chose pareille, elle qui aimait désespérément James et avait tant besoin de lui ?
— Oui, James. C’est ce que je te demande.
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