Le Collier de Saphirs

Katherine Stone · Chapitre 6 sur 34

Pages du PDF

Le Collier de Saphirs

Chapitre 5

 

 

Manhattan, mai 1989

Au fur et à mesure que l’ascenseur l’emmenait sans bruit vers le bureau de James, au dernier étage d’un gratte-ciel de Madison Avenue, le pouls d’Alexandra s’accélérait. Il venait de rentrer de Tokyo après un voyage de douze jours, et elle avait vécu cette séparation plus péniblement que prévu. Leurs agendas surchargés et le décalage horaire s’étaient ligués pour les priver de ces délicieux entretiens téléphoniques nocturnes, qui étaient devenus un rituel chaque fois que James partait en voyage ; lors de ces longues conversations, ils avaient l’impression de se connaître depuis toujours — et non depuis sept minuscules semaines.

James était arrivé vers midi. Il était plus de six heures du soir. Alexandra avait tenu à lui laisser le temps de faire avec ses clients le point des négociations menées en leur nom. Elle tenait par-dessus tout, quand elle le verrait, à l’avoir tout à elle.

Elle avait tellement soif de lui ! Tout lui avait manqué, ses yeux, son sourire, sa voix, ses baisers. Elle avait hâte de lui faire le récit des douze jours qu’elle venait de vivre loin de lui. Elle avait envie de rires, de mots tendres et de caresses.

La porte de son bureau était entrebâillée : il l’attendait. Du couloir, par la fente de lumière, elle l’aperçut, penché sur un de ses dossiers. James sentit immédiatement sa présence. Il se leva et traversa la pièce.

— Bonsoir, maître Sterling, dit-elle en s’adossant langoureusement au chambranle de la porte entrouverte. Monsieur l’avocat, j’exige une fusion-acquisition en bonne et due forme de ma personne physique avec la vôtre. Dans le cas contraire, je...

James s’éclaircit la gorge et émit un petit rire gêné.

— Alexandra... fit-il en ouvrant grand la porte, permets-moi de te présenter Robert McAllister.

— Oh...

Se fût-il agi de tout autre homme, Alexandra serait sans nul doute parvenue à cacher son embarras en décochant à l’intrus un sourire d’une innocence angélique. Mais c’était Robert McAllister qui était assis dans un fauteuil jusqu’alors masqué à sa vue, et elle sentit le feu lui monter aux joues.

— Bonsoir, sénateur, lança-t-elle d’une voix cassante.

— Enchanté, miss Taylor, répondit l’intéressé en se levant.

Le ton était détendu, mais Robert se raidit néanmoins imperceptiblement en voyant scintiller dans les yeux de l’actrice un éclair qui semblait l’accuser d’une faute impardonnable.

— Robert m’assure que vous ne vous êtes jamais rencontrés, remarqua tranquillement James, posant sur elle son regard bleu.

— C’est la pure vérité, admit Alexandra.

Et pour cause ! Le sénateur et Mme Robert McAllister avaient toujours brillé par leur absence lors du traditionnel gala de Noël donné par les producteurs de Pennsylvania Avenue. En trois ans à peine, cette grande soirée au profit des enfants atteints du cancer était devenue l’une des œuvres de charité les plus importantes de Washington. Les plus grands noms de la politique s’y pressaient, à l’exception du plus grand de tous : Robert McAllister.

Le sénateur de Virginie avait toujours délibérément boudé le gala de Noël, tout comme il s’était abstenu d’assister au tournage de Pennsylvania Avenue. La quasi-totalité des sénateurs du pays avaient profité au moins une fois de leur passage à Washington pour visiter les studios, par curiosité, pour s’afficher en compagnie de visages célèbres, ou simplement pour être présentés à Alexandra. Mais Robert, lui, n’était jamais venu. Alexandra estimait, naturellement, qu’un élu avait mieux à faire. Pourtant si le sénateur McAllister était toujours resté loin des studios et du gala de Noël, ce n’était pas pour de nobles motifs, mais pour une raison bien précise : il tenait à l’éviter.

Elle scruta d’un air de défi ses traits réguliers, comme si elle espérait y trouver la confirmation de sa théorie. Mais les yeux bruns qui soutinrent son regard continuèrent d’afficher un calme exaspérant, presque provocateur. L’homme cachait bien son mépris. Sans doute Robert McAllister, en bon politicien, était-il encore meilleur acteur qu’elle.

— Il y a longtemps que je souhaitais faire votre connaissance, finit-elle par lâcher, gratifiant le sénateur de son plus beau sourire. J’ignorais que James et vous vous connaissiez.

— Nous avons étudié le droit ensemble.

— Je vois.

Malgré la désastreuse nouvelle que constituait la réponse de Robert, elle réussit à garder son sourire. Les deux hommes auraient simplement pu se rencontrer pour affaires. Hélas, c’était beaucoup plus grave : ils étaient amis.

— Ma femme et moi sommes en ville pour le week-end, reprit le sénateur. Nous sommes malheureusement pris samedi, mais nous serions ravis de dîner demain soir avec James et vous.

Robert s’attendait visiblement à une réponse rapide et positive. Il devait déjà savoir par James qu’Alexandra ne jouait pas au théâtre le lendemain soir. Pourtant, ses espoirs furent déçus. La jeune femme prit un air confus, presque égaré, comme si elle cherchait désespérément une excuse et n’en trouvait pas. Se rendant compte de son embarras, Robert lui tendit la perche.

— Je suppose que cette invitation de dernière minute vous pose un problème. Vous êtes probablement déjà prise.

Ce n’est pas cela. Mais pour rien au monde je ne dînerais avec votre femme.

Était-il possible que Robert ne se doutât de rien ? Le fait qu’il n’ait jamais cherché à l’approcher pouvait-il n’être qu’une simple coïncidence? Peut-être... Mais qu’Hillary n’ait jamais parlé à son époux de leur vieille rivalité paraissait pour le moins surprenant. Cependant, là encore, il s’agissait d’une hypothèse. Peut-être s’était-elle simplement toujours arrangée pour trouver à son mari d’autres occupations mondaines le soir du gala de Noël.

— Ma sœur fête ses vingt et un ans ce week-end, finit-elle par déclarer du bout des lèvres, consciente de la faiblesse de son excuse.

— Je te téléphonerai demain matin pour te donner notre réponse, dit James à son ami.

— D’accord. Il faut que je vous quitte. Je suis ravi d’avoir fait votre connaissance, Alexandra.

— Tout le plaisir était pour moi, Robert.

Alexandra resta seule dans le bureau pendant que James reconduisait le sénateur jusqu’à l’ascenseur. À son retour, il la trouva face à la baie vitrée, le regard baissé sur le long serpentin de lumière d’un embouteillage, quelque trente étages plus bas. Ses beaux yeux verts semblaient ignorer le grandiose spectacle du crépuscule qui embrasait le ciel. Ignorer la beauté ne ressemblait pas à Alexandra. Elle était loin, très loin de lui. James attendit qu’elle s’aperçoive de son retour. Mais comme elle ne réagissait pas, il finit par prendre la parole, ce qui la fit sursauter.

— Je ne savais pas que tu étais politiquement engagée, Alexandra. Et je ne suis pas surpris que tes idées soient proches de celles de Robert.

— La politique n’a rien à voir là-dedans.

— Ce n’est tout de même pas le fait qu’il t’ait entendue qui a pu te contrarier ?

— Non, admit Alexandra en se retournant.

— Alors ?

— Sa femme et moi ne sommes pas en très bons termes.

— Que s’est-il passé entre vous ?

— C’est une vieille histoire. Hillary et moi ne nous sommes pas vues depuis huit ans. Nous étions ensemble au collège.

— Hillary et toi ? J’ai du mal à te suivre.

— Il est vrai que tout nous séparait et que nous n’aurions jamais dû fréquenter le même établissement... En tout cas, c’était visiblement l’opinion d’Hillary Samantha Ballinger. Et pourtant, le temps d’une année scolaire, la fille du gouverneur du Texas et la pauvre petite paysanne du Kansas que j’étais ont usé leurs fonds de culotte sur les mêmes bancs. Cela s’est passé sur son domaine réservé, à l’Académie Ballinger de Dallas. Tu dois en avoir entendu parler, non ? Cette école privée n’accueille que la fine fleur de l’élite. Le grand-père d’Hillary l’a justement fondée afin qu’elle et ses semblables ne soient pas contraints de se mêler aux gens du peuple.

— Tant d’histoires pour une simple querelle de lycéennes ?

— C’était plus que cela.

— Mais tu as sûrement fait une croix sur cette histoire depuis longtemps, dit James, malgré l’amertume qui imprégnait la voix et le regard d’Alexandra. Robert est un ami très proche. Je tiens beaucoup à dîner chez lui demain soir en ta compagnie.

— Ne pourrais-tu y aller seul ?

— Il me faudrait une excellente raison.

— Je croyais avoir le droit de dire non.

— Pas cette fois, Alexandra.

Alexandra fouilla le regard de l’avocat, de l’incomparable négociateur, de cet homme dont l’extraordinaire succès était dû à une volonté de fer.

— Serait-ce un ultimatum, James ?

Face à ce visage impénétrable, elle comprit qu’il était sans doute capable de la quitter si elle ne se pliait pas à sa volonté.

James préféra éluder la question.

— Si tu me disais plutôt ce qui s’est passé entre Hillary et toi ?

Cette histoire, réalisa Alexandra, concernait moins Hillary qu’elle-même. Elle était révélatrice de ses propres échecs, de son peu d’estime pour elle-même, et surtout de sa cruauté. Hillary avait joué le rôle d’un miroir capable de lui renvoyer l’image de ses propres défauts avec une effroyable netteté.

— Alexandra... Je dois passer un dernier coup de fil à un client de San Francisco avant d’avoir le droit de considérer ma journée comme terminée. Ce que j’ai à lui dire n’a rien de confidentiel. Tu peux rester. Installe-toi dans le canapé. Ensuite, nous pourrions aller chez toi pour reparler tranquillement de tout cela, qu’en penses-tu ?

C’était une question, mais cette fois encore, Alexandra sentit qu’elle n’avait guère le droit de refuser. Elle allait être forcée de révéler à James de sinistres vérités. De lui décrire les sentiments horribles qui s’étaient emparés d’elle près de vingt et un ans plus tôt, à la seconde où elle avait vu sa petite sœur pour la première fois.

 

— Ce n’est pas ma sœur ! avait-elle décrété avec assurance dès que son regard d’émeraude s’était posé sur l’être minuscule niché au creux des bras de sa mère.

Le ton était catégorique, mais déjà, d’étranges sentiments agitaient son cœur d’enfant. Ces sentiments, très violents, avaient jailli dès l’instant où elle avait surpris, dans le regard que posaient ses parents sur Catherine, un amour teinté d’émerveillement, qui jusqu’à ce jour lui avait toujours été exclusivement réservé.

Et soudain, à peine le silence fut-il retombé qu’il lui sembla déceler dans les yeux de ses parents un sentiment qui la concernait, elle, Alexandra, et qu’elle n’y avait encore jamais vu : la déception.

Cela ne dura qu’une fraction de seconde. Mais dans l’esprit de la fillette, cet instant se figea pour l’éternité. Jamais elle ne parvint à l’oublier. La joie innocente qui régnait sur son cœur s’en trouva irrémédiablement ternie. Son cœur était brisé ; mais l’actrice qu’elle devint instantanément ce jour-là parvint, à force de simulation, à refouler les émotions violentes qui l’assaillaient. Il fallait que son regard restât clair, ensoleillé, lumineux, parce qu’elle avait désespérément besoin de l’amour que ses parents pouvaient encore lui donner, malgré sa faute, et aussi parce qu’elle ne voulait plus jamais les décevoir.

Alexandra resta tout aussi rayonnante qu’avant ce jour maudit ; mais son éclat, désormais, était artificiel, presque aussi aveuglant que celui des projecteurs qu’elle devait plus tard affronter de si près, de façon à interdire à quiconque de discerner les zones d’ombres tapies dans les profondeurs de son âme. Elle ne laissa jamais personne entrevoir les monstres sinistres — la jalousie, la cruauté, la haine — qui rampaient au fond de son cœur d’enfant, mais qu’elle-même ne connaissait que trop. Sa haine pour Catherine naquit dès l’instant où elle la vit, et ne fit que s’accroître au fur et à mesure qu’elle grandissait. Catherine était trop parfaite à ses yeux, et elle-même n’avait que trop conscience de la gravité des sentiments qu’elle cachait.

Catherine ne pleurait jamais. Elle arborait en permanence un radieux sourire. Sa plus grande joie, avant même de savoir marcher ou parler, était de s’asseoir devant le piano sur les genoux de son père et de suivre de ses immenses yeux bleus les doigts d’artiste qui volaient sur les touches. À la différence de son aînée, elle était fascinée par la musique, que son père et sa mère plaçaient si haut. L’énergie débordante d’Alexandra lui avait toujours interdit de rester sagement assise pour écouter. Elle préférait danser, mimer et jouer.

Mais Catherine, l’irréprochable Catherine, était capable d’écouter la musique pendant des heures, sans faire un geste.

— Je te déteste, glissait parfois Alexandra à l’oreille de sa petite sœur.

Catherine était trop jeune pour comprendre, mais les monstres qui habitaient le cœur d’Alexandra la poussaient à lui chuchoter sans répit ces paroles, comme une sinistre litanie. Catherine ne répondait pas. Or, Alexandra avait désespérément besoin d’une réponse. Elle avait besoin de se prouver que sa sœur n’était pas parfaite. Peut-être, si elle parvenait à la faire pleurer...

Ainsi, à huit ans, Alexandra se pinça d’abord elle-même, jusqu’à atteindre le seuil de douleur auquel la petite pleurerait à coup sûr. Mais quand ses ongles s’enfoncèrent dans la chair de Catherine, nulle larme n’apparut dans ses yeux bleus. Ils s’écarquillèrent imperceptiblement sous l’effet de la surprise, puis s’adoucirent pour exprimer un sentiment plus insupportable encore.

Le pardon.

À dater de ce jour, Alexandra se contenta de fuir purement et simplement sa sœur.

Catherine Alexandra Taylor avait trois ans quand elle posa pour la première fois les mains sur le piano de son père. Dès le premier instant, ce fut de la musique qui monta du clavier, une musique dont la complexité était uniquement limitée par la taille de ses mains, non par l’étendue de son talent.

Comme Alexandra, Catherine était très douée ; mais à la différence de son aînée, qui utilisait surtout son don pour gagner les louanges et l’admiration d’autrui, elle se contentait d’exercer le sien avec émerveillement, pour le seul plaisir des sons. Envoûtée par la beauté de la musique, elle jouait sans la moindre tension, même pendant les concours. Catherine jouait pour partager, jamais pour briller. Ce qui ne l’empêcha pas, dès ses débuts, de remporter la plupart des concours auxquels elle se présenta.

Elle n’avait que douze ans quand son talent exceptionnel valut à la famille Taylor une proposition peu banale : le conservatoire de Dallas, très renommé, voulait avoir Catherine comme élève. Il offrit de prendre en charge tous les frais du déménagement, ainsi que le logement de la famille tout entière ; Alexander, qui jusqu’alors avait été le seul maître de musique de sa fille, se vit proposer une place de professeur au sein de la prestigieuse équipe du conservatoire ; quant à Alexandra, âgée de dix-huit ans, elle bénéficierait d’une bourse pour suivre sa dernière année d’études secondaires à l’Académie Ballinger.

Alexandra accueillit la nouvelle avec un enthousiasme immédiat. Elle quitterait Topeka sans regret, malgré tous les amis d’enfance qu’elle y laissait. Ces « amis » n’avaient jamais formé autre chose qu’une cour d’admirateurs, une sorte de public. Rien ne la retenait à Topeka, où elle avait déjà relevé tous les défis qui pouvaient l’être, gagnant l’admiration unanime de ses professeurs et camarades de classe, faisant tourner la tête à tous les garçons et obtenant le premier rôle dans toutes les pièces de théâtre montées à l’école.

L’entrain d’Alexandra eut raison des hésitations des trois autres membres de la famille Taylor. Il était évident que Catherine ne pouvait espérer suivre meilleure formation qu’au conservatoire de Dallas et, par ailleurs, le déménagement n’avait rien d’irréversible car le conservatoire s’engageant à les loger, Alexander et Jane n’étaient pas contraints de vendre leur petite ferme. Us pourraient y revenir dès qu’ils le souhaiteraient.

Aux yeux de ses camarades de la bonne société de Ballinger, Alexandra décida de se faire passer pour une adolescente de Malibu, fille rebelle d’un célèbre magnat du cinéma, mise en pension dans cet établissement réservé aux enfants de riches par suite de quelque indiscrétion non révélée, et délicieusement provocante. Elle se forgea cette nouvelle image parce qu’elle aimait jouer la comédie — et parce qu’elle fuyait la véritable Alexandra —, non par honte de sa famille. Si elle avait honte de quelqu’un, c’était d’elle-même. Elle admirait profondément ses parents. C’était elle qui les avait déçus et non l’inverse. Et qui pouvait les blâmer de chérir Catherine, si parfaite ?

Jusqu’au jour où Hillary Samantha Ballinger avait tenté de faire naître en elle cette honte.

Hillary, petite-fille du fondateur de l’école, finit par apprendre la vérité sur la famille d’Alexandra et s’empressa de la démasquer en laissant entendre, avec tout le mépris dont elle était capable, que la jeune fille cherchait à cacher ses origines, qu’elle avait honte d’être issue d’un milieu obscur, entièrement dépourvu de fortune et de classe, et qu’elle symbolisait la plèbe.

— Je suis actrice ! riposta Alexandra, avec toute l’énergie de son orgueil blessé.

La découverte d’Hillary venait trop tard. Alexandra avait déjà fait la conquête de ses camarades de classe, et la superbe dignité qu’elle afficha face aux accusations de son adversaire ne fit qu’accroître leur admiration. Son rayonnement et son assurance apparente ne vacillèrent pas, bien que les paroles d’Hillary l’aient profondément blessée.

Singeant à la perfection l’accent du Sud de son ennemie, teinté de prétention et de mesquinerie, Alexandra riposta avec une telle vigueur et un tel charme que les plus fidèles partisans de sa rivale furent conquis. Les filles se rallièrent à elle peu à peu, attirées par son aura et son courage, mais effrayées aussi à l’idée de trahir la puissante Hillary. Les garçons, eux, retournèrent leur veste bien plus promptement, y compris le chevalier servant officiel d’Hillary. Depuis toujours, celle-ci incarnait pour eux un inaccessible objet de désir, une sorte de statue dressée sur un piédestal de marbre bien au-dessus de la foule des regards admiratifs ; pendant longtemps, cette distance l’avait parée d’un halo presque magique. Puis Alexandra était venue. Les garçons découvrirent vite que, bien qu’elle ne fût ni lointaine ni arrogante, il émanait d’elle quelque chose de plus magique encore. Alexandra était chaleureuse, proche, humaine, et il lui suffisait de les gratifier de ce sourire semblable à une caresse pour leur donner l’impression d’être tout à la fois éblouissants, exceptionnels et uniques.

Alexandra était extrêmement populaire et extrêmement seule. Mais du moins, grâce à Hillary, les monstres qui grouillaient au fond de son cœur furent-ils autorisés à sortir au grand jour : grâce à Hillary Samantha Ballinger, elle parvint à libérer une partie de la haine qui la consumait.

Hillary était une adversaire à sa mesure. Elle méritait les foudres d’Alexandra, et disposait elle-même d’un bel arsenal de mauvais sentiments. Sa rivale avait déclaré la guerre ; Alexandra riposta vigoureusement, et les hostilités se prolongèrent tout au long de l’année scolaire.

Jusqu’au jour où, comme dans toutes les guerres, il y eut une victime innocente.

C’était vers la fin du mois d’avril. Jane et Alexander venaient de quitter Dallas pour se rendre à Topeka au chevet d’un ami malade, confiant à Alexandra la garde de sa petite sœur. La tâche n’avait rien d’insurmontable : à douze ans, Catherine était capable de rester assise devant son piano, de l’aube au crépuscule.

Quand arriva le samedi, Jane et Alexander n’étaient toujours pas rentrés. Alexandra tenait absolument à assister à un match de polo entre l’Académie Ballinger et le collège de Highland Park. Elle aurait préféré y aller seule, mais ses parents ayant insisté pour qu’elle n’abandonne pas sa sœur, elle emmena Catherine. Elles arrivèrent aux portes du stade au moment précis où Hillary et trois de ses fidèles sortaient d’une BMW aux chromes rutilants. En reconnaissant son ennemie, Alexandra soupira. L’année scolaire s’achevait six semaines plus tard et, en attendant, elle s’arrangeait pour l’éviter. Pourtant, elle sentit immédiatement qu’Hillary ne laisserait pas passer cette occasion de cracher son venin. Prête à répliquer à la première insulte, Alexandra passa devant elle, la tête haute, entraînant sa sœur en direction des tribunes.

— Tiens, tiens... Mais c’est la petite traînée du Kansas !

Pendant une fraction de seconde, Alexandra se contenta de fixer Hillary dans le blanc des yeux. Cette fois, elle était allée trop loin. Tandis qu’Alexandra se creusait la cervelle pour trouver une réplique adéquate, une petite voix brisa le silence.

— Comment oses-tu parler sur ce ton à ma sœur ?

Ces paroles sortaient de la bouche de Catherine, si timide qu’elle n’avait pas eu le courage de prononcer un mot pendant leur long trajet en voiture vers le stade, alors même qu’elle était secrètement ravie que cette sœur aînée qu’elle aimait et admirait tant ait consenti à l’emmener.

Le regard glacé d’Hillary quitta instantanément Alexandra pour se darder sur Catherine, et s’illumina d’une joie perverse au spectacle des cheveux ras, de l’insondable gravité des yeux bleus et des lèvres tremblantes. Qui était donc cette fillette au jean trop large et au polo froissé, apparemment terrifiée par sa propre audace ? Pouvait-il s’agir de la jeune virtuose dont on parlait tant en ville ? Avait-elle sous les yeux la sœur cadette, à qui elle devait précisément l’irruption à Ballinger de cette Alexandra Taylor qu’elle haïssait ?

— Qu’est-ce que c’est que ça ? lança-t-elle, glissant à ses amis un coup d’œil perplexe. Je veux dire, qui est-ce ? Ton petit frère, Alexandra ? À ta place, j’aurais honte. On voit mal comment ce vilain petit canard pourrait devenir quelqu’un !

Alexandra voulut la gifler, lui sauter à la gorge, mais un tremblement tout contre son bras la retint, et elle comprit que les paroles d’Hillary venaient de s’enfoncer profondément dans le cœur de sa sœur. Tournant la tête, elle vit ses yeux bleus s’emplir de douleur. Des larmes dans le regard de Catherine ! Catherine, qui ne pleurait jamais ! Catherine, à qui elle aussi avait cherché à faire mal...

Catherine souffrait, mais c’était le cœur d’Alexandra qui hurlait de douleur. Comment avait-elle pu vouloir faire mal à quelqu’un qui venait si vaillamment de prendre sa défense ? Aussitôt, elle se mit à prier pour que Catherine ne sût jamais à quel point elle l’avait détestée, ni combien elle avait désiré lui arracher des larmes. Et elle implora son pardon en silence.

Elle passa un bras autour des épaules tremblantes de la petite fille, qu’elle n’avait pas touchée depuis dix ans.

— Viens, Cat. Allons-nous-en. Tu mérites mieux que la compagnie de ces gens-là.

Ayant rejoint leur voiture, elles restèrent longtemps assises à l’intérieur, tournées l’une vers l’autre. Et pour la première fois, elles se parlèrent.

— Ce qu’elle a dit n’est pas vrai, commença Alexandra.

— Peu importe ! Comment a-t-elle osé parler de toi comme cela ?

— Oh... Je faisais allusion à ce qu’elle a dit de toi. Il n’y a pas un mot de vrai là-dedans. D’abord, je suis très fière de t’avoir pour sœur. Deuxièmement, il faudrait vraiment être aveugle pour te prendre pour un garçon. Enfin — là encore, il n’y a aucun doute —, tu es très belle, Cat.

Alexandra était sincère. Catherine était belle malgré ses cheveux peut-être trop ras, mais cette coupe soulignait l’immensité de ses yeux de saphir ; et si elle était un peu ronde, cela pouvait aisément être interprété comme un signe d’excellente santé. La musique était toute sa vie. Elle ne s’était sûrement jamais souciée de son aspect physique avant que la cruauté d’Hillary ne l’oblige à le faire. Mais Alexandra n’en était pas moins convaincue que Catherine deviendrait une très belle femme.

— C’est toi qui es belle, Alexandra, répondit Catherine avec une évidente fierté.

— Disons que nous sommes belles toutes les deux, chacune à notre manière. Hillary n’a dit que des mensonges, sur toi comme sur moi.

Catherine connaissait-elle le sens du mot « traînée » ? Elle espérait que non. Alexandra avait perdu sa virginité à seize ans, lors d’une chaude soirée d’été, dans un champ de maïs du Kansas mais, bien qu’ayant séduit tous les garçons de l’Académie Ballinger, jamais elle n’avait cédé aux avances d’aucun d’entre eux. Elle les charmait avec un tel art que personne n’aurait pu l’accuser de chercher à le faire sciemment, et encore moins de se comporter comme une « traînée ».

— Je sais, Alexandra, tu... tu m’as appelée Cat?

— C’est un nom que je t’ai donné en secret, avoua celle-ci.

Sa sœur ignorait l’existence de ce surnom, pourtant vieux de plusieurs années.

— Ce sont tes initiales, tout simplement, expliqua-t-elle : C.A.T., comme « chat ». Les miennes donnent A.C.T., le début d’« actrice ». Papa et maman devaient sentir, en nous baptisant, que j’étais vouée à jouer la comédie et que tes mains courraient un jour avec l’agilité d’un chat sur le clavier du piano.

Alexandra sourit, mais ce sourire s’estompa dès que lui revinrent en mémoire les innombrables nuits blanches passées à se demander ce qui aurait changé dans sa vie si ses parents, plutôt qu’Alexandra Catherine, avaient choisi de l’appeler Catherine Alexandra. Aurait-elle reçu ce merveilleux don musical que ses parents admiraient tant ?

— Cat... répéta Catherine, rêveuse.

Son regard bleu se mit à rayonner d’une joie intense, car ce nom secret signifiait que sa sœur, malgré les apparences, pensait parfois à elle.

— Ce nom te plaît ?

— Je l’adore !

 

En privé, Jane et Alexander se dirent que ce surnom n’allait pas bien à Catherine. Il aurait mille fois mieux convenu à Alexandra, longue et souple, avec ses grands yeux verts et sa grâce féline. Mais ils l’adoptèrent de bon cœur, parce que Cat l’avait adopté, et surtout parce qu’en leur absence, une sorte de miracle semblait s’être produit. Depuis combien d’années priaient-ils, dans un silence angoissé, pour que leurs filles deviennent enfin deux sœurs ?

Il ne restait plus que six semaines avant le départ d’Alexandra pour New York et le retour du reste de la famille à Topeka. Mais durant ces six semaines, les deux sœurs passèrent ensemble autant de temps qu’elles le purent. C’était un fragile début, la rencontre de deux étrangères souhaitant mieux se connaître. Alexandra invitait Cat dans sa chambre, et celle-ci restait assise sur le lit, fascinée par le flot ininterrompu de paroles spirituelles, enthousiastes et drôles qui jaillissaient sans effort des lèvres de sa sœur. Elle se contentait en général d’écouter, mais il lui arrivait quelquefois de surmonter sa timidité ; et chaque fois qu’elle prenait la parole, Alexandra s’en aperçut vite, ses propos exprimaient une grande honnêteté... et une étonnante sagesse.

— Je crois que nous devrions pardonner à Hillary, suggéra-t-elle, une semaine avant les vacances d’été.

— Tu plaisantes ! riposta aussitôt Alexandra. Il n’en est pas question, Cat. Plutôt mourir !

— Nous devrions avoir pitié d’elle.

— Pitié ?

— Oui. Je trouve triste d’avoir besoin de se montrer si cruelle. Il faut qu’elle soit très malheureuse.

Alexandra dévisagea attentivement sa sœur. Le pardon dont parlait Cat ne s’adressait-il pas à elle autant qu’à Hillary ? Pourtant, elle ne décela nulle trace de double pensée dans ses yeux. Troublée, elle faillit tout lui avouer. Cat avait raison. Hillary devait être très malheureuse, tout comme elle l’avait été. Hillary lui ressemblait. L’une et l’autre avaient besoin d’être admirées, adorées. À peine leur suprématie semblait-elle menacée, que des monstres invisibles se mettaient à gronder au fond de leur cœur.

Mais Alexandra résolut de se taire, et surtout de ne jamais pardonner à Hillary Samantha Ballinger. Elle fit simplement le nécessaire pour oublier son existence, car le souvenir de sa plus redoutable adversaire suffisait à lui rappeler la partie la plus noire de son âme, dont elle souhaitait désespérément croire qu’elle n’existait plus.

Et voici qu’Hillary resurgissait, devenue l’épouse de l’un des meilleurs amis de James. Si Alexandra ne voulait pas la revoir, c’était surtout de crainte de retrouver, dans le visage de sa vieille ennemie, le reflet de sa propre cruauté.

Bien sûr, l’ancienne Alexandra n’existait plus, du moins l’espérait-elle, mais pour éviter d’affronter les monstres qui risquaient d’habiter encore les profondeurs de son cœur, elle préférait s’immerger dans des rôles de femmes qui méritaient son admiration. S’y trouvaient-ils toujours, d’ailleurs ? Elle l’ignorait, mais James semblait voir en elle une personne digne d’estime, et même d’amour. Et plus le temps passait, plus elle était tentée de se fier à son jugement.

 

Tout en s’entretenant au téléphone avec son client de San Francisco, James n’avait cessé d’observer Alexandra. Il avait vu défiler une large palette d’émotions sur son beau visage. Après avoir raccroché, il resta silencieux pour ne pas interrompre sa réflexion. Mais lorsqu’elle exhala un soupir, les traits empreints d’une indicible tristesse, de détresse même, il n’y tint plus. Alexandra avait besoin de son aide. Elle avait besoin de parler.

Il se leva et contourna son bureau sans bruit, grâce à l’épaisse moquette. Elle perçut le déplacement de son ombre, leva la tête et vit qu’il la regardait.

— Viens, ma chérie. Je te raccompagne chez toi.

OceanofPDF.com