Le Collier de Saphirs
Chapitre 10
Il n’était pas encore sept heures, mais le soleil de juin réchauffait déjà l’atmosphère. À s’étirer ainsi sous le ciel bleu, la ville, si souvent menaçante, dégageait une impression de sécurité et d’hospitalité. L’odeur du pain fraîchement levé semblait avoir effacé jusqu’au souvenir des gaz d’échappement, et l’air parfumé vibrait du chant des mouettes et du piétinement souple de centaines de chaussures de sport sur les trottoirs du quartier.
Ils achetèrent le Times au kiosque du coin de la rue, puis des croissants dans une boulangerie voisine. Ensuite, pour laisser à Alexandra le temps de se réveiller et de réaliser que sa sœur était arrivée, James proposa à Catherine d’aller s’asseoir sur un banc au bord du fleuve.
— Alexandra sera folle de joie, dit-il.
— Vous croyez ?
— J’en suis certain. Vous allez pouvoir passer un peu de temps ensemble avant qu’elle ne reparte à Washington. Je suppose que vos cours commencent bientôt ?
— Alexandra vous en a parlé ?
— Ainsi que de l’album que vous devez enregistrer, et de votre tournée de concerts. Vaste programme...
Catherine haussa les épaules avec un sourire embarrassé, et détourna les yeux en direction du fleuve. Déjà, nombre de petits voiliers aux coques brillantes glissaient sur l’onde calme.
— Aimez-vous la voile ? risqua James.
— Je l’ignore. Je n’en ai jamais fait.
— Vous devriez essayer.
— Sans doute. Et vous ?
— Je suis un fanatique. Si l’expérience vous tente, je peux me charger de votre initiation.
— Oh, je ne sais pas si... Alexandra aime-t-elle cela?
— Elle y viendra elle aussi, surtout si vous m’aidez à la persuader. Alors ? Que diriez-vous d’essayer un jour ?
— Avec plaisir.
— Parfait. Il se peut que nous ayons un peu de mal à synchroniser nos divers emplois du temps, mais si nous n’avons pas résolu cet épineux problème avant le mois d’août, sachez que mes parents donnent à cette époque une grande réception dans le Maryland, et que vous êtes cordialement invitée. Elle est prévue pour le 19, et mon voilier...
— Cat !
Catherine tourna vivement la tête et se leva dès qu’elle eut reconnu la silhouette de sa sœur, qui approchait à grands pas.
— Bonjour, Alexandra.
— Comment vas-tu ? Quand es-tu arrivée ?
Alexandra gratifia sa sœur cadette d’une brève accolade et
esquissa un sourire forcé. Quelque chose lui paraissait étrange. Les yeux cernés de Catherine trahissaient son manque de sommeil. Ses rondeurs voluptueuses avaient disparu sous une surcharge de graisse aussi malsaine que disgracieuse. Que s’était-il passé ? Catherine le lui dirait-elle?
— Je suis tellement heureuse de te retrouver, Cat !
— Moi aussi. Ton appartement est superbe, et je te remercie mille fois, tant pour la chambre que pour le piano.
— C’était la moindre des choses, répondit Alexandra juste avant de se tourner vers James. Quand j’ai compris que Cat était arrivée et que vous étiez sortis tous les deux, j’ai eu tout de suite le pressentiment que je vous trouverais au bord du fleuve.
— C’est l’endroit rêvé pour profiter du soleil matinal.
— James est un fanatique de la voile, expliqua Alexandra.
— Elle le sait déjà, riposta son compagnon avec un sourire. Et elle a également accepté de faire une sortie en mer sur mon bateau, soit lors de la réception d’Inverness, soit avant si nous le pouvons.
— C’est vrai, admit Catherine avec un petit sourire et une soudaine rougeur.
Après être remonté à l’appartement avec les deux sœurs pour prendre le petit déjeuner, James s’éclipsa afin de les laisser savourer en tête à tête le plaisir de ces retrouvailles qui comptaient visiblement beaucoup pour elles. La réaction de Catherine, quand Alexandra l’avait hélée dans la rue, ne lui avait pas échappé : son corps entier s’était raidi, ses mains s’étaient fermées convulsivement, et tous ses traits avaient exprimé un soulagement teinté de reconnaissance dès qu’elle avait senti que sa sœur était heureuse de la revoir.
Après avoir montré à sa cadette une succession de plans de Manhattan où elle avait indiqué au feutre divers trajets possibles entre son appartement, le studio d’enregistrement, son école et les principaux centres d’intérêt de la ville, Alexandra se tourna vers Catherine et la regarda d’un air doux.
— Que penses-tu de James, Cat ?
— Je le trouve charmant.
— C’est aussi mon avis.
— Tu es amoureuse de lui, ajouta doucement Catherine.
C’était un constat, non une question, car l’affection qui unissait Alexandra et James était plus qu’évidente. Même s’ils avaient évité de se manifester leur tendresse devant elle, tout dans leur attitude trahissait leur amour.
— Et il est amoureux de toi.
Pendant quelques instants, Alexandra resta coite, étonnée par la franchise de sa sœur. On aurait dit que Catherine avait conservé intacte la candeur de ses douze ans.
— Tu n’as pas changé, Cat, dit-elle avec attendrissement.
— Excuse-moi, murmura Catherine, inquiète. Je n’aurais pas dû...
— Si, tu as bien fait, s’empressa de couper Alexandra. Je tiens beaucoup à ce que toi et moi puissions parler des choses qui nous tiennent à cœur.
— Moi aussi.
— J’en suis heureuse.
Tout en se demandant ce qu’elle allait pouvoir lui répondre à propos de James, Alexandra esquissa un sourire. James et elle n’étaient pas amoureux l’un de l’autre, elle le savait. Leur rencontre, de leur propre aveu, était celle d’un sceptique et d’une cynique. Ni l’un ni l’autre ne s’estimait en mesure de tomber amoureux. Cependant, son instinct de femme lui disait que son compagnon succomberait un jour à une passion dévorante, et elle s’était plus d’une fois interrogée sur la personnalité de celle qui réussirait à ravir son cœur. Quant à elle, elle ne s’y sentait pas prête, même si, grâce à James, elle commençait à reprendre confiance en quelqu’un dont elle se défiait par-dessus tout : elle-même.
James et elle n’étaient pas amoureux. Mais comment le dire à sa petite sœur? Il était évident que Catherine, elle, croyait à l’amour et qu’elle ne se donnerait à personne tant qu’elle n’aurait pas rencontré l’amour absolu. Catherine était parfaite.
— James compte beaucoup pour moi, soupira-t-elle. Il occupe une place importante dans ma vie et il en sera toujours ainsi. Je ne crois pas que nous soyons faits l’un pour l’autre, Cat, mais je me soucierai toujours de son bonheur, quoi qu’il arrive.
— C’est de l’amour.
— Tu crois ?
— Oui. Je crois qu’aimer vraiment, c’est faire passer le bonheur de celui qu’on aime avant tout le reste, même si le destin nous impose la séparation.
— As-tu déjà été amoureuse, Cat ?
— Moi ? lâcha Catherine, les yeux écarquillés de surprise. Non, bien sûr que non...
— Tu es sûre que tout va bien ? insista Alexandra.
— Tout ira bien. Je suis ravie d’être ici.
— Et moi de t’accueillir. James aussi, d’ailleurs... Puisque vous avez fait connaissance, je vais te donner ses coordonnées téléphoniques pour que tu puisses le joindre à son bureau et chez lui. N’hésite pas à faire appel à lui. Cela dit, je suis sûre qu’il t’appellera de temps à autre pour s’assurer que tout va bien.
— Non ! Je t’en prie, ne lui demande pas de m’appeler. Il est sûrement très occupé, et... tout ira bien. Je ne veux pas qu’il s’inquiète pour moi.
— Je n’avais pas l’intention de lui demander de t’appeler, mais je sais qu’il le fera de lui-même.
— Pourrais-tu lui demander de ne pas le faire ?
— Bien sûr, si tu y tiens.
— Oui. S’il te plaît.
— D’accord. Au fait, ajouta Alexandra après une petite pause, j’ai cru comprendre qu’il t’a parlé de la réception prévue chez ses parents en août.
— Si tu y vas, je t’accompagnerai avec plaisir.
— J’ai bien l’intention d’y aller. Je vais demander à mes producteurs de prendre par écrit l’engagement de me libérer pour le week-end du 19. Je tiens simplement à t’avertir qu’Hillary Ballinger sera de la partie. Elle a épousé le sénateur Robert McAllister, qui est aussi le meilleur ami de James.
— L’as-tu revue ?
— Oui. Nous ne sommes pas tombées dans les bras l’une de l’autre, mais tout s’est à peu près bien passé.
— Dans ce cas, je n’y vois aucun inconvénient.
James téléphona de San Francisco le mercredi soir.
— Alors ?
— Tout va pour le mieux.
— Parfait. Je vous dérange ?
— Non. Je suis dans ma chambre en train de lire un scénario, et elle joue du piano.
— Commence-t-elle à se repérer dans Manhattan ?
— Ce sera chose faite, du moins pour l’essentiel, avant notre départ pour le Maryland. Nous allons passer le week-end à La Roseraie toutes les deux. Ensuite, elle reviendra seule à New York et le moment sera venu, pour elle comme pour moi, de prendre à bras-le-corps un été qui promet d’être bien rempli.
— Je suis à sa disposition en cas de besoin. N’oublie pas de le lui dire.
— C’est fait. Sache qu’elle te trouve charmant.
— Mais ?
— Mais elle m’a priée de te demander de ne pas l’appeler.
— T’a-t-elle donné une raison ?
— Non. Mais je sens que tu l’as un peu, pour ne pas dire beaucoup, impressionnée, et je crois aussi qu’elle a quelques complexes d’ordre esthétique.
— Esthétique ?
— Elle a un certain nombre de kilos à perdre. En plus de ses diverses activités, elle a l’intention de se mettre au régime cet été.
— Son embonpoint ne m’a pas frappé, déclara James d’un ton surpris.
C’était la pure vérité. Il se rappelait avec une extraordinaire clarté ses yeux limpides, sa peau blanche, ses joues teintées de rose, sa chevelure d’un noir lumineux, ses mains agiles et délicates, et son expression d’innocence à la fois timide et résolue. Tel était le souvenir qu’il gardait de Catherine — un souvenir empreint d’admiration. Hélas, celui qu’elle conservait de lui semblait beaucoup moins positif.
— Viendra-t-elle à Inverness le 19 août ?
— Oui. À ce moment-là, ses principaux objectifs devraient avoir été atteints : son mémoire de français aura été posté le vendredi précédent, Juilliard n’aura plus de secrets pour elle, elle maîtrisera un tiers des morceaux qui figurent au programme de sa tournée et elle sera débarrassée d’un nombre non négligeable de kilos.
— Quelque chose me dit que vous ne vous verrez pas souvent cet été, observa James.
— C’est vrai. Il se peut même que nous ne nous revoyions pas avant la réception à Inverness, mais nous avons l’intention de compenser ce manque en faisant faire des bénéfices considérables à la compagnie du téléphone !
Bien que n’ayant jamais fait de régime, Catherine commença par faire preuve d’une sage modération. Tout au long de la première semaine, elle s’efforça de manger de petites quantités d’aliments assez nourrissants, de supprimer certaines habitudes fâcheuses et de faire de l’exercice.
Ensuite, tout en sachant que c’était imprudent, elle cessa de s’alimenter. Elle voulait perdre autant de poids que possible, aussi vite que possible. Elle avait toujours été ronde, et cette rondeur contrastait avec la silhouette longiligne d’Alexandra. Leur absence de ressemblance ne risquait-elle pas de paraître plus criante encore, si elle devenait mince ?
Mais elle était tenaillée depuis peu par un vif désir d’apparaître sous le meilleur jour possible, et ce désir finit par avoir raison de ses craintes. Il fallait qu’elle maigrisse. Pour elle-même, pour qu’Alexandra soit fière d’elle, et aussi... pour James.
Après quarante-huit heures de jeûne, la faim disparut et une sensation d’extraordinaire lucidité s’empara de Catherine. Tous ses sens étaient aiguisés. Le monde semblait plus net, plus coloré, sa musique résonnait d’une pureté nouvelle, la brise d’été caressait sa peau avec une délicatesse inouïe, le sommeil lui paraissait si doux, l’eau était si bonne...
Pourtant un nuage venait parfois éclipser cette clarté ; c’était un essoufflement soudain, une difficulté passagère à garder son équilibre, un léger trou de mémoire. Catherine connaissait la signification de ces nuages et lorsqu’ils s’amoncelaient, elle mangeait un tout petit peu, du bout des lèvres, pour fournir à son corps un semblant d’énergie.
Elle arriva à la conclusion que si ses besoins en énergie avaient été moins élevés, elle aurait pu jeûner complètement. Mais elle avait besoin de cette énergie pour suivre ses cours, répéter ses morceaux, rédiger son mémoire de maîtrise et assister aux fréquents rendez-vous fixés par l’imprésario qui organisait sa tournée. Il fallait bien manger ; et pourtant, paradoxalement, c’était au cours des journées où elle ne mangeait rien, ou presque, que lui venaient de soudaines bouffées de vitalité. Ces accès d’euphorie la poussèrent à accepter que de nouveaux récitals soient programmés pendant sa tournée, toujours plus de récitals, tant et si bien qu’en fin de compte, il ne lui resta qu’un maigre repos de trois semaines entre la fin de sa tournée américaine, prévue pour le mois de juin de l’année suivante, et le début de sa tournée en Europe, tout aussi chargée.
Ses vêtements devenus trop amples lui prouvaient qu’elle était en train de perdre du poids, beaucoup de poids. Sous la douche, ses mains découvraient un corps nouveau. Ses seins lourds et ses hanches gardaient certes leurs rondeurs d’antan, mais elle sentait désormais des os affleurer sous ses paumes ; sa taille était fine, ses cuisses ne se touchaient plus. En revanche, ce ne fut que dix jours avant la réception à Inverness qu’elle découvrit son nouveau visage.
Quand elle s'obligea enfin à s’asseoir devant le miroir de la coiffeuse, Catherine y vit le visage d’une femme — d’une étrangère. Elle ne ressemblait ni à Alexandra, ni à l’adolescente un peu ronde qu’elle avait, dans de rares occasions, contemplée dans une glace. Cette femme aux lourds cheveux noirs, aux pommettes aristocratiques, aux immenses yeux bleus et aux lèvres sensuelles était d’une beauté ensorcelante, une beauté capable de faire tourner les têtes sur son passage, comme elle l’avait remarqué depuis peu dans les rues de Manhattan.
Ses premières réflexions furent froidement analytiques. Puis, tout à coup, elle s’aperçut que c’était son visage qu’elle contemplait. Depuis le mois de mai, elle ne savait plus rien d’elle-même, si ce n’est qu’elle n’était ni la fille ni la sœur qu’elle avait cru être. À force de scruter ce nouveau visage, elle s’interrogea pour la première fois sur la mère qui l’avait abandonnée.
Lui ressemblait-elle ? Prise d’une soudaine impulsion, elle sortit le collier de saphirs caché dans les profondeurs du dernier tiroir de la coiffeuse et le fixa autour de son cou d’albâtre. Les pierres avaient exactement la couleur de ses yeux. Catherine se demanda si son père avait choisi ce collier parce que sa couleur correspondait aussi précisément à celle des yeux de sa mère.
Sa mère. Pourquoi l’avait-elle abandonnée ?
— Maman... murmura-t-elle. Tu ne sauras jamais à quel point je te hais !
— C’est vraiment une pièce magnifique, déclara le joaillier de la boutique Cartier en reposant le collier. Ces pierres ont l’air très pures. Le sont-elles vraiment ?
— Je l’ignore.
— L’expertise en fait certainement état.
En la voyant rougir, le joaillier se demanda un instant si cette ravissante jeune femme au blue-jean trop large était une voleuse cherchant à écouler le fruit de son larcin. Il l’avait d’abord prise pour la maîtresse de quelque homme riche de Manhattan, ainsi vêtue pour ne pas risquer d’être reconnue. Il s’était dit que le collier lui appartenait et qu’elle voulait le vendre, soit parce que sa liaison était terminée, soit pour payer les doses de cocaïne qui constituaient sans doute le principal aliment de son corps filiforme.
— Je ne l’ai pas. C’est un cadeau.
— Je vois... Souhaitez-vous le vendre ?
— Non.
— Le faire estimer, peut-être ?
— Je voulais simplement savoir si vous étiez en mesure de l’identifier. J’aimerais retrouver sa première propriétaire.
— Oh... À vrai dire, ce modèle est très classique. Vous trouverez des pièces de ce genre chez tous les grands joailliers. L’extraordinaire qualité de ces saphirs pourrait à la rigueur vous fournir un indice, si du moins les archives de la maison d’où il provient sont bien tenues.
— Je ne sais pas d’où il provient, avoua Catherine, comprenant l’inutilité de sa démarche.
— Je peux vous le dire. Tous les bons joailliers apposent une estampille sur leurs créations. En général, ils le font sur le fermoir. Laissez-moi jeter un dernier coup d’œil.
Le cœur de la jeune femme se mit à battre plus fort. Après un bref examen, l’homme releva la tête.
— Ce n’est apparemment pas le fermoir d’origine, déclara-t-il. Il semble récent.
— Ce bijou n’a pas été porté depuis vingt et un ans.
— Ah... En tout cas, le fermoir a dû être remplacé, car je ne vois aucune estampille. Vous avez sûrement remarqué les quelques mots gravés dans l’or ?
— Quels mots ?
— Je ne comprends pas le français, fit l’homme en lui rendant le collier.
Catherine mit plusieurs secondes à déchiffrer les mots gravés en lettres minuscules, dans une langue qui depuis son enfance, inexplicablement, lui paraissait plus familière que l’anglais.
Je t’aimerai toujours.
Une promesse de son père à sa mère ? Sans doute. Ce ne pouvait être une promesse d’une mère à sa fille. Ou alors, c’était un mensonge pur et simple.
En quittant la joaillerie, Catherine était persuadée que le collier de saphirs ne pourrait jamais la mener jusqu’à sa mère. C’était mieux ainsi. De toute façon, elle ne tenait pas vraiment à la retrouver.
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