Le Collier de Saphirs
Chapitre 32
James émergea enfin, au bord de l’asphyxie, mais ses poumons en feu rencontrèrent moins d’air que de chaleur et de fumée. Il venait de faire surface tout près de la vedette ; et tandis qu’il plissait les yeux pour percer la brume noire qui l’encerclait, une vision de satin blanc l’assaillit — une jeune mariée flottait, entourée d’un lit de fleurs échappées de sa chevelure rousse. James comprit tout de suite que Natalie était morte. Ses traits exprimaient la paix intérieure et l’innocence, comme si l’explosion l’avait délivrée de sa folie.
Le prince Alain était invisible, et les appels répétés de James ne reçurent aucune réponse. Il entendait certes des voix, mais il les ignora. Certaines provenaient de la berge ; d’autres étaient plus proches encore — plusieurs hommes s’avançaient à la nage vers la mer en feu. Seule comptait la voix de l’homme qui avait si bravement donné sa vie pour sauver celle de Catherine.
Ce fut alors qu’il aperçut non loin de là une constellation de petites flaques écarlates, d’un rouge plus sombre que celui des arcs-en-ciel qui dansaient sur la nappe poisseuse. Du sang... Mais était-ce le sien? Celui de Natalie, celui d’Alain ?
James replongea, fuyant l’air brûlant, pour rejoindre les profondeurs, elles aussi teintées de rouge par les flots de sang qui s’échappaient du corps lacéré du prince. James le rejoignit, le prit dans ses bras et le hissa vers la surface.
Alain était inanimé, mais il sentit sous ses paumes les furieux battements d’un cœur qui luttait désespérément pour vivre ; et chaque battement, en lui faisant perdre encore plus de sang, le rapprochait de la mort.
Cette fois, quand James refit surface, il trouva d’autres nageurs autour de lui ; ces hommes robustes le débarrassèrent du corps d’Alain, qu’ils tirèrent promptement vers le rivage. James refusa de se laisser secourir car il était bien vivant, mais le prince risquait de ne plus l’être longtemps.
Les sauveteurs déposèrent le jeune homme sur le quai, où plusieurs médecins et infirmières de la clinique de l’île, appelés à l’aide par Elliot, le prirent en charge immédiatement. Quand James arriva peu après, escorté par les plongeurs qui ramenaient le corps de la princesse en satin blanc, l’un des médecins s’approcha de lui et jeta un regard perplexe sur ses nombreuses plaies et brûlures. Certaines paraissaient profondes.
— Ce n’est rien, assura James d’un ton laconique, malgré la douleur qui commençait à le tenailler.
— Il faut faire nettoyer vos plaies, décréta le médecin. Le contact avec le carburant risque d’endommager vos tissus. J’aimerais vous conduire à la clinique.
— Entendu. Accordez-moi juste quelques minutes.
Il fallait qu’il parle à Catherine. Elle se tenait non loin de là, comme tétanisée. Après un sourire d’excuse au médecin, James rejoignit la jeune femme et lança autour d’eux un rapide coup d’œil pour s’assurer qu’ils ne pouvaient être entendus. Mais personne ne faisait attention à eux, tous les regards étant fixés sur le prince.
— Je suis indemne, dit-il à mi-voix, mais Alain est entre la vie et la mort. Il a besoin de toi, Catherine.
Il décela un éclair d’incertitude dans les yeux de la jeune femme, comme si elle se débattait avec des émotions conflictuelles. Croyait-elle encore que le prince avait voulu la duper ?
— Écoute-moi... Alain n’a jamais cherché à te leurrer. Vous n’êtes pas cousins. Il n’a aucun lien de parenté avec toi.
Incapable de répondre, Catherine l’interrogea du regard.
— Alain n’est pas le fils de Gilles. Il s’apprêtait à tout te dire ce soir même. S’il hésitait à le faire, c’était de peur de te perdre, et non de perdre l’île.
James s’interrompit un instant, constatant que ses paroles ne faisaient qu’accroître la confusion de la jeune femme.
— Alain t’aime vraiment, conclut-il. Catherine...
— Oui ?
— Quand il a compris qu’il y avait une bombe à bord de la vedette, il a décidé de s’y embarquer lui-même pour nous sauver la vie. Il savait qu’il allait mourir, mais il savait aussi que tu serais sauvée, et c’est la seule chose qui comptait pour lui. Te rends-tu compte de la générosité de son geste ?
Catherine considéra longuement James, qui semblait avoir oublié l’héroïsme dont il venait lui aussi de faire preuve. Dès l’instant où il avait pressenti la vérité, il s’était précipité pour tenter de sauver Alain, incapable d’assister les bras croisés à la mort d’un innocent. Peut-être même avait-il cherché, malgré sa soif de vengeance, à empêcher la mort de Natalie.
— Oui, James, répondit-elle dans un souffle. Je me rends bien compte de votre générosité, à tous les deux.
Subjugué par l’intensité de son regard de saphir, James hésita une fraction de seconde avant de reprendre le fil de ses pensées.
— Alain a besoin de toi, insista-t-il d’une voix mal assurée. Il est en train de mourir, et il a plus que jamais besoin de ton amour.
— Je le sais, répondit-elle. Je ne l’abandonnerai pas.
Et Catherine s’éloigna, tandis que résonnaient dans sa tête les douces paroles prononcées par James dans le salon de musique : « Je l’aime encore, Alain, et je rêve de partager sa vie. » L’avocat la regarda longer le ponton pour rejoindre l’attroupement formé autour du prince. L’essaim d’hommes et de femmes s’entrouvrit spontanément pour la laisser passer. Elle s’agenouilla auprès d’Alain pour l’abreuver de mots d’amour et lui prodiguer les gestes de réconfort dont son corps meurtri avait tant besoin. James s’approcha alors d’Elliot, qui se tenait immobile au bord du ponton, les yeux rivés sur les flots
— Vous aviez raison, Elliot. Mes parents ont été assassinés pour des raisons bassement personnelles. Si Natalie s’est débarrassée d’eux, c’est tout bonnement parce que l’idée que quelqu’un vienne troubler son intimité avec Alain pour Noël l’agaçait. Exactement pour la même raison, elle a tué ses propres parents, tué Monique et... tenté de tuer Catherine. Et savez-vous ce que j’éprouve à présent qu’elle est morte ? Rien, Elliot. Pas le moindre soulagement !
Il marqua une légère pause avant d’ajouter que la mort de Natalie l’attristait presque, et ce fut alors qu’il s’aperçut que le regard d’Elliot, toujours fixé sur la mer, était brillant de larmes.
— Elliot ? Que se passe-t-il ?
— Je viens de vous entendre annoncer à Catherine qu’Alain n’est pas le fils du prince Gilles.
— Alain me l’a expliqué lui-même : il appartient au groupe sanguin AB, et Geneviève appartenait au groupe B ; son père devait donc nécessairement appartenir au groupe A ou au groupe AB, ce qui n’était pas le cas de Gilles. On dirait que cela vous tracasse, Elliot. Je reconnais que ce point soulève un nouveau mystère, mais...
— J’appartiens au groupe AB. Alain est mon fils.
James resta sans voix. Comment n’y avait-il pas songé plus tôt ? Cependant, il fallait faire très vite : Elliot aurait-il seulement le temps de serrer son fils vivant dans ses bras ? Il entraîna son ami vers l’attroupement. Le médecin du palais les informa que la vie du prince ne tenait qu’à un fil, tant il avait perdu de sang à cause de son artère fémorale sectionnée. L’hémorragie était jugulée, mais il ne pouvait répondre de son sort. L’intervention d’urgence dont il avait besoin dans les plus brefs délais ne pouvait être effectuée sur l’île. Quelques secondes suffirent aux trois hommes pour prendre la décision de le transférer sur-le-champ à Nice. Seule une équipe médicale réduite pourrait s’embarquer avec lui à bord du jet privé. Catherine et Elliot, qui avaient tous deux tant de choses à lui dire, le suivraient dans l’hydravion qui faisait la navette entre l’hôtel Bijou et la Côte d’Azur — l’avion de Natalie se trouvait en effet à Paris, où son pilote était parti livrer une série de nouveaux modèles à la joaillerie de la place Vendôme. Elliot pria Catherine de l’attendre pendant qu’il accompagnait Alain et les médecins jusqu’à la piste d’aviation. En chemin, même s’il lui fut impossible de parler à son fils, il put voir son visage pour la première fois ; et tandis qu’il aidait les infirmiers à porter la civière sur le sentier escarpé qui menait au palais, il réussit même à toucher sa main inerte.
Elliot avait demandé à Isabelle de rester à l’hôtel. Mais en entendant l’explosion, celle-ci avait couru jusqu’au palais comme la grande majorité des habitants de l’île, attirée par la lugubre colonne de fumée noire qui montait de la crique. Elle se trouvait parmi la foule rassemblée sur le rivage, maintenue à distance par la police, quand Alain avait été ramené sur la terre ferme. Après son évacuation, tandis que la plupart des badauds s’ébranlaient en une triste procession derrière leur prince, elle s’avança en tremblant vers sa fille.
Catherine se tenait seule au bord du quai. Les yeux fixés sur l’horizon, elle attendait l’hydravion. Soudain, sans raison apparente, une force mystérieuse, presque magnétique, la poussa à se retourner. Ce fut alors qu’elle la vit. En reconnaissant la belle femme du portrait, elle crut tout d’abord être victime d’une hallucination tant son esprit était égaré.
Ce n’était rien de tout cela. La femme était bien vivante. Ses yeux de saphir pleuraient et souriaient à la fois, emplis d’un fol espoir.
Catherine fit le premier pas. Isabelle s’avança à son tour, et, en quelques secondes, elles furent proches à se toucher. Avec un émerveillement contenu, Isabelle encadra de ses mains les joues baignées de larmes de sa fille, et ses lèvres ébauchèrent un tendre sourire, semblable à tous ceux qu’elle avait adressés tant d’années plus tôt à la minuscule enfant qu’elle tenait dans ses bras.
— Catherine...
Les lèvres frémissantes de la jeune femme s’entrouvrirent. Afin de lui dire tout à la fois qu’elle l’aimait, qu’elle avait vécu heureuse et entourée d’affection, et qu’elle comprenait tout ce qu’elle avait fait, elle lui fit en français la promesse d’amour qu’Isabelle lui avait autrefois laissée en héritage, gravée dans l’or fin
— Je t’aimerai toujours... maman.
Les chirurgiens niçois parvinrent à recoudre l’artère fémorale d’Alain ; quant au sang dont il avait tant besoin, il ne manqua pas de volontaires pour lui en fournir. Les hématologues eurent la surprise de constater qu’Elliot, comme le prince, appartenait au groupe AB. Ce groupe étant celui des receveurs universels, Alain pouvait bien sûr accepter le sang de n’importe qui ; mais celui d’Elliot avait des caractéristiques si semblables au sien que les médecins s’empressèrent d’accepter son don-
Catherine aussi lui offrit le sien, et pour la première fois, un sang de haut lignage coula dans les veines d’Alain.
Son artère était sauvée, son volume sanguin avait retrouvé un niveau acceptable, mais le jeune homme n’en continua pas moins de divaguer pendant les trente-six heures suivantes. Selon les médecins, plusieurs facteurs étaient en jeu : la durée de son état de choc, sa quasi-noyade, l’anesthésie et les effets toxiques du carburant et de l’eau de mer qui avaient pénétré dans son organisme par ses plaies multiples.
Seule Catherine le veilla durant ces longues heures de délire. Elle restait patiemment assise à son chevet, tentant vainement d’apaiser son regard fou, qui ne voyait rien. Alain était manifestement en proie à de véritables hallucinations, et les visions qui se bousculaient dans son esprit fiévreux étaient à coup sûr terrifiantes ; et cependant, quand ses yeux exorbités se posaient sur elle, sans la reconnaître, la panique qui les faisait flamboyer paraissait décroître.
Pendant ces heures de cauchemar éveillé, Elliot préféra se tenir loin de son fils. Il n’était après tout qu’un étranger à ses yeux, et ne voulait surtout pas l’effrayer. Mais parfois, lorsque Alain sombrait dans l’inconscience, il se glissait à ses côtés, et se penchait alors sur lui avec tendresse pour éponger son front trempé de sueur.
— Est-il possible que Geneviève ait su qu’Alain était mon fils, Isabelle ?
Pour ne pas gêner les médecins, Isabelle, Elliot et Catherine s’étaient repliés dans la salle d’attente voisine.
— J’en doute. Elle a découvert qu'elle était enceinte tout de suite après votre départ. Il semblait donc impossible que ce bébé soit de vous.
— Mais Alain l’accompagnait quand elle a été assassinée.
— C’est exact. À mon avis, comme vous l’avez pensé vous-même à l’époque, elle cherchait à s’enfuir avec l’enfant. Mais peut-être, tout simplement, parce qu’elle n’arrivait pas à accepter de laisser son fils aux mains de celui qu’elle croyait être le père... Ce dont je suis certaine, ajouta-t-elle, c’est que Gilles n’a jamais eu le moindre soupçon.
— En effet, acquiesça Elliot. Dans le cas contraire, il ne l’aurait pas laissé vivre.
Jusque-là, Catherine s’était contentée d’écouter en silence car cette discussion concernait uniquement sa mère, Elliot et le passé lointain de l’île. En revanche, elle avait à dire des choses importantes pour l’avenir de la principauté. Quand le silence fut enfin retombé, elle prit la parole.
— Personne n’a besoin de connaître la vérité sur les origines d’Alain.
— Pardon, Catherine ?
— Personne n’a besoin de savoir la vérité sur les origines d’Alain... ni sur les miennes.
Ces quelques mots, prononcés avec une tranquille assurance, avaient quelque chose d’irrévocable, comme un décret royal, le premier et le dernier que prononcerait la princesse de Castiglia. Presque aussitôt, le modeste sourire de Catherine Taylor se substitua à celui de l’altesse, et elle se tourna vers Isabelle.
— Mon père m’aurait-il approuvée, maman ?
— Oui, ma chérie, murmura-t-elle, très émue, en caressant la joue de sa fille. Il t’aurait certainement approuvée. Parce que vois-tu, par-dessus tout, ton père croyait à l’amour... Il savait que les liens de l’amour sont plus forts et mille fois plus importants que ceux du sang.
Isabelle serra sa fille contre elle en souriant.
— Ton père aurait été très fier de toi, Catherine.
— Bonjour, Catherine.
— Alain ! Vous avez repris connaissance, enfin !
Elle l’embrassa légèrement sur la joue et se redressa pour scruter ses traits réguliers. Elle vit dans son regard sombre qu’il réfléchissait intensément, comme s’il cherchait à retrouver un souvenir qui s’obstinait à le fuir. Il avait certainement oublié tous les événements postérieurs à l’explosion. Mais son esprit avait-il gardé trace de ce qui s’était passé juste avant ? Comme Alexandra, pouvait-il être frappé d’amnésie rétrograde ? Catherine se prit à le souhaiter. Cela permettrait de lui annoncer la mort de Natalie avec d’infinies précautions, en passant sous silence le détail des terribles aveux proférés dans le salon de musique.
— Qu’y a-t-il, Alain ?
— Je me rappelle que James nous a poursuivis jusqu’au quai. Il a sauté à bord de la vedette au moment où nous appareillions. Je me suis tourné vers lui pour le repousser, mais il était trop tard, conclut-il en fermant brièvement les paupières, comme pour refouler les images suivantes. Mon Dieu, Catherine, je revois si nettement l’expression de Natalie ! Son regard était fou, presque enragé, mais aussi rayonnant d’amour... Elle arborait un sourire de triomphe ! On aurait dit une jolie petite fille qui voit enfin ses rêves devenir réalité. Que s’est-il passé ensuite ?
— Natalie est morte dans l’explosion, Alain. Elle est morte sur le coup.
Il hocha la tête. Son visage hâve exprimait une tristesse teintée de soulagement, comme s’il savait que la mort de Natalie était une sorte de bienfait.
— Et James ? s’enquit-il brusquement.
— James est indemne.
— Oh, tant mieux. Est-il ici ?
— Non. Il est rentré à Washington hier soir. Mais il a téléphoné plusieurs fois pour prendre de vos nouvelles.
— Vous a-t-il dit la vérité en ce qui me concerne ?
Elle acquiesça.
— Il m’a expliqué que vous n’êtes pas mon cousin, que vous comptiez tout me révéler ce soir-là, et...
— Catherine...
— Hormis ceux qui le savent déjà, personne n’a besoin de savoir que vous n’êtes pas le fils de Gilles de Castiglia. Ceci vaut également pour ce qui concerne mes origines.
— Que dites-vous ?
— L’Ile est à vous, Alain. Personne ne vous en dépossédera.
— Non, Catherine...
— Si ! l’interrompit-elle avec un sourire plein d’amour. Vous resterez le prince souverain de Castiglia. Ce n’est que justice. Ma mère m’a dit elle-même que le prince Alexandre aurait approuvé ma décision.
Alain leva un regard incrédule et rempli d’espoir vers les grands yeux de saphir qu’il connaissait si bien, et il comprit aussitôt que rien ne pourrait la faire revenir sur sa décision.
— Merci.
— Vous n’avez pas à me remercier.
Pendant un long moment, Alain et Catherine restèrent muets, se tenant par la main en souriant. Elle venait de lui faire don de l’île. Il s’agissait d’un cadeau presque aussi inestimable que le plus précieux des trésors qu’elle pouvait offrir. Celui-là — son amour — était réservé à un autre, Alain le savait. Il l’avait su dès l’instant où James lui avait confié qu’il aimait encore la jeune femme. Dès qu’il eut retrouvé la force de parler, il se mit en quête des mots qui permettraient à Catherine de lui dire adieu sans trop de déchirement.
— James vous a répété tout ce que je tenais à vous dire. Mais vous a-t-il fait le moindre aveu personnel ?
— Non. À vrai dire, nous ne nous sommes plus revus depuis mon départ de l’île en hydravion.
— Cependant, vous avez dû entendre ce qu’il m’a dit juste avant votre entrée dans le salon de musique.
— Je doute qu’il le pense vraiment.
— Il le pense, Catherine. Je l’ai lu dans son regard. James vous aime éperdument.
— Je n’en suis pas certaine, soupira-t-elle, haussant les épaules. Oh, Alain... J’aurais tellement besoin de le savoir !
— Vous l’apprendrez bien vite, prédit Alain avec un tendre sourire. D’ailleurs, comment pourrait-il ne pas vous aimer ?
— Alain, je...
— Je comprends vos sentiments, Catherine. Auriez-vous déjà oublié que vous m’avez confié tous vos secrets ?
— Non. Si je vous ai ouvert mon cœur, c’est parce que j’apprécie votre sincérité, votre chaleur, votre douceur, et aussi... parce que je vous aime.
— Moi aussi, Catherine, je vous aime. Et maintenant, mon ange, il faut que vous partiez. Je suis hors de danger.
Leurs regards se croisèrent une dernière fois. Elle lut dans celui du prince une infinie tristesse, parce qu’il perdait l’objet de son amour, mais aussi un immense espoir : il ne serait plus jamais un usurpateur. Son destin allait prendre un nouvel élan, définitivement délivré de la folie meurtrière de Natalie. Après un orage nourricier, les derniers nuages venaient de se dissiper, et de chatoyants arcs-en-ciel ne tarderaient pas à illuminer le ciel de sa vie. Catherine esquissa un sourire rêveur en songeant au bonheur imminent qui attendait Alain...
— Je vous laisse, murmura-t-elle en l’embrassant. Il y a dans la salle d’attente quelqu’un qui brûle de vous parler.
— Bonjour, Alain. Mon nom est Elliot Archer.
— Monsieur Archer ? répéta le prince avec un étonnement poli. J’ai beaucoup entendu parler de vous. Je sais par exemple que vous m’avez longtemps fait surveiller, cherchant à savoir si je menais quelque activité criminelle sur l’île.
— Alain, je...
— J’ai beaucoup souffert de cette surveillance, monsieur, mais je dois reconnaître que vous n’aviez pas entièrement tort de vous méfier.
— Je ne suis pas venu pour parler de cela. Je suis venu pour... une raison personnelle.
— Personnelle ? répéta Alain, surpris d’apercevoir ce qui ressemblait à des larmes dans le regard de son interlocuteur.
— Oui. Alain, je... je suis ici pour te parler de ta mère... Et surtout de ton père.
— Qu’est-ce que c’est, maman ? demanda Catherine, baissant le regard sur le billet d’avion que lui tendait Isabelle.
— Un billet Paris-Washington en Concorde. Je t’ai réservé une place sur le vol de cet après-midi.
— Mais... Ne devais-je pas vous accompagner au château pour faire la connaissance de Philippe ?
— Je trouve beaucoup plus urgent que tu rentres aux Etats-Unis sans tarder. James n’a-t-il pas confié à Elliot son intention de partir incessamment pour les Caraïbes en bateau ? Il sera absent pendant de longs mois. Evidemment, tu pourrais toujours fouiller les Iles une à une, dans l’espoir de le retrouver, mais pourquoi ne pas le faire tout de suite ?
— Mais nous avons passé si peu de temps ensemble, vous et moi !
— Nous avons la vie devant nous. Maintenant que je t’ai retrouvée, Catherine, il n’est pas question que je reperde ta trace, crois-moi ! Pour commencer, je te promets de venir avec Philippe à Topeka en février.
— J’en suis si heureuse, maman.
— Moi aussi.
Une grande fête de famille était prévue chez les Taylor pour le jour de la Saint-Valentin. Isabelle aurait alors une nouvelle chance de remercier Jane pour l’amour dont elle avait toujours si généreusement comblé sa fille. Elle avait déjà essayé de le faire deux jours plus tôt, au téléphone, mais un brusque flot de larmes, de part et d’autre de l’océan, avait écourté leur conversation. Isabelle sourit de nouveau en réitérant sa promesse.
— Nous viendrons à Topeka en février. Tu n’as aucun souci à te faire. Cours vite retrouver James, ma chérie. Cours retrouver cet homme merveilleux qui t’aime à la folie !
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