Le Collier de Saphirs
Chapitre 21
Dallas, mai 1990
En pénétrant dans la chambre de la belle et grande maison de ses parents à Highland Park, Hillary trouva son époux en train de faire sa valise. C’était dimanche, et les festivités du soixante-cinquième anniversaire de Sam Ballinger venaient de s’achever sans fausse note, ponctuées la veille au soir par un brillant discours de son gendre. L’hommage public était terminé, mais Hillary avait tenu pour acquis que son mari et elle resteraient à Dallas une journée supplémentaire. Le Sénat était fermé jusqu’au surlendemain, et le couple Gorbatchev n’était pas attendu à Washington avant le mercredi soir.
— Robert ? Que fais-tu ?
— La fête est finie. Je m’en vais, comme convenu. Dès demain soir, la maison d’Arlington sera débarrassée de toutes mes affaires.
— Débarrassée ?
— Ne fais pas semblant de ne pas comprendre, Hillary, soupira Robert en se retournant vers sa femme. N’essaie pas de me faire croire que tu t’étais imaginé qu’en fin de compte, ce divorce n’aurait pas lieu.
— Mais... tu m’as dit toi-même que tout était fini entre cette femme et toi !
— C’est vrai. Et je t’ai aussi dit que notre couple n’était qu’une mascarade, et ce bien avant que je ne la rencontre. Le seul fait que tu puisses croire — ou feindre de croire —
que notre mariage existe encore après les six horribles mois que nous venons de passer prouve que tu n’as pas la moindre idée de ce qu’est un couple.
— Tu m’as menti depuis le début ! hurla Hillary, le regard flamboyant de rage. Elle t’attend, n’est-ce pas ? Peut-être même n’avez-vous jamais cessé de vous voir, malgré ta promesse ! Si tu as manqué à ta parole...
— Je n’ai pas manqué à ma parole. Personne ne m’attend.
— Dans ce cas...
— Tais-toi, ordonna-t-il. Je t’en prie, Hillary, tâche de faire preuve d’élégance. Si tu préfères demander toi-même le divorce, je suis d’accord, mais je t’en prie, fais-le vite. Il va de soi que je n’imposerai aucune condition. Adieu.
— Robert !
Mais il était déjà parti.
Robert retint son souffle jusqu’à ce que l’avion ait décollé de l’aéroport de Dallas-Fort Worth. À cet instant, pour la première fois depuis le mois de décembre, il poussa un immense soupir de soulagement. Le vif soleil de mai qui se déversait à travers le hublot fit scintiller son alliance en or. Robert la considéra longuement, comme s’il ne l’avait jamais remarquée auparavant. Il n’accordait pas la moindre attention à cette alliance quand Alexandra et lui se voyaient, car, à ses yeux, elle ne signifiait plus rien depuis longtemps.
Sa présence à son doigt avait-elle pu gêner Alexandra ? Aurait-il dû l’ôter avant de la retrouver? Robert se força tout à coup à écarter ces questions. Après tout, elles concernaient une personne qui n’avait jamais existé. La véritable Alexandra, celle qui s’était jouée de lui avec une effrayante perfidie, ne pouvait être gênée par cet anneau, bien au contraire : ne représentait-il pas le symbole de sa victoire sur Hillary ?
Robert retira l’alliance de son annulaire, la fourra dans sa poche et s’obligea à concentrer ses pensées sur l’avenir. Il allait retrouver une solitude bénie, reprendre de plus belle le travail auquel il avait décidé de vouer tous ses efforts, et surtout partager très bientôt un peu de la joie qui promettait d’illuminer la vie de sa sœur, puisque Brynne allait enfin avoir l’enfant qu’elle attendait depuis toujours.
Une ébauche de sourire se dessina sur ses lèvres. James leur avait garanti que la décision de la mère naturelle était irréversible, et qu’elle n’aurait plus aucun moyen de réclamer son enfant dès lors qu’il aurait été adopté par Stephen et Brynne. Cette fois, il ne pouvait plus rien arriver...
— Alexandra ? lança James en frappant à la porte de la salle de bains de la jeune femme.
Il était deux heures du matin. La lumière brillait dans la chambre d’Alexandra, et il avait entendu de l’eau couler. Mais ce n’était ni la lumière ni le chant de l’eau qui l’avaient tiré de son sommeil, car sa chambre était séparée de celle d’Alexandra par deux pièces spacieuses. Non, il s’était réveillé en nage, poursuivi par un des cauchemars qui hantaient constamment ses nuits depuis le mois de décembre. En se rendant à la fenêtre de sa chambre pour scruter le paysage, il avait remarqué que celle de la jeune femme était éclairée. Si elle ne dormait pas, c’était sans doute parce qu’elle était en train de broyer du noir. Dans une telle situation, parler ou jouer aux cartes ne pouvait leur faire que du bien à tous les deux.
— C’est toi, James ? Je sors tout de suite. Je viens de téléphoner au Dr Lawton. Il nous retrouvera à l’hôpital.
— À l’hôpital ? Crois-tu que ce soit le... ?
Alexandra ouvrit la porte de la salle de bains.
— Oui. Les contractions ont commencé. Alors, comment me trouves-tu ? D’après le Dr Lawton, cinq ou six shampooings suffisent à éliminer ce genre de teinture. À mon avis, personne ne me reconnaîtra. Qu’en penses-tu ? J’ai aussi une paire de lunettes à monture d’écaille qui me donneront un petit air d’universitaire modèle. Eh bien, James ?
Mais James était trop stupéfait pour répondre. Avec ses cheveux d’un noir de jais, encore humides, ses sourcils teints en noir et ses yeux rendus bleus par la magie d’une paire de lentilles colorées, Alexandra était devenue... une autre. L’espace d’un instant, il crut avoir Catherine sous les yeux.
— J’avoue que ma sœur et moi nous ressemblons plus que je ne le croyais, remarqua Alexandra, interprétant correctement son expression ébahie.
Elle aussi, en se contemplant dans le miroir pour vérifier son aspect, avait cru y apercevoir cette petite sœur, à qui sa décision de dire la vérité avait fait tant de mal.
— En effet, parvint enfin à murmurer James.
Et pourtant, il savait bien qu’il n’aurait pas dû y avoir de ressemblance entre les sœurs Taylor. Cette ressemblance n’avait d’ailleurs pas existé jusqu’à ce soir. Mais ce soir, Alexandra ressemblait bel et bien à Catherine, et James eut l’horrible sensation que c’était Catherine qu’il allait conduire à l’hôpital pour qu’elle y accouche d’un enfant qu’elle ne garderait pas.
— Si nous partions ? reprit la jeune femme d’un ton posé. Le Dr Lawton se charge d’avertir l’hôpital de notre arrivée. Au fait, tant que j’y pense, nous sommes M. et Mme Smith... James et Juliet Smith.
Alexandra n’avait rien demandé à James, si ce n’est de l’accompagner à l’hôpital, puis d’emmener le bébé à Richmond pour le remettre à Brynne. Mais, de la même façon qu’il l’avait fait en décembre quand elle avait eu tant besoin de lui, il la prit par la main et ne la lâcha plus. Et comme en décembre, les ongles d’Alexandra ne tardèrent pas à s’enfoncer dans sa paume. Pourtant il s’en rendit à peine compte. Cette nuit-là, il fut témoin d’un miracle — miracle que sa mère lui avait maintes fois décrit d’une voix émue.
— C’est une fille, annonça le Dr Lawton à Alexandra peu après l’accouchement. Elle est en parfaite santé.
James et lui s’étaient mis d’accord pour ne donner à la jeune mère que des informations fort vagues sur son enfant.
— Vous oubliez de dire qu’elle est splendide, renchérit l’infirmière avec enthousiasme.
Le Dr Lawton réprima une petite grimace. Il n’avait informé personne du sort qui attendait l’enfant afin de ne pas attirer l’attention sur Alexandra, même s’il était peu probable que quelqu’un la reconnaisse. À cet instant, le bébé se mit à pleurer.
— Puis-je la voir ? demanda Alexandra d’une voix faible.
— Bien sûr ! répondit l’infirmière. Accordez-moi seulement le temps de lui faire un brin de toilette.
Quelques instants plus tard, le nourrisson, lavé et emmailloté dans une couverture tiède, fut déposé sur le ventre de sa mère. En voyant briller dans les yeux d’Alexandra un amour qu’elle s’était toujours efforcée de cacher, James se mit à préparer mentalement ce qu’il serait bientôt obligé de dire à Brynne et à Stephen. La sœur de Robert aurait une nouvelle fois le cœur brisé. En revanche, un bonheur inespéré illuminerait la vie d’Alexandra... et celle de Catherine.
Ce fut alors qu’il remarqua une subtile altération des traits de la jeune mère. Après avoir déposé un léger baiser sur le front de sa fille, elle la tendit à l’infirmière, qui se hâta de la soulager de son fardeau.
— Je l’emmène à la nurserie, dit celle-ci, souriante.
Alexandra acquiesça d’un air absent, mais ses yeux n’en suivirent pas moins l’infirmière et l’enfant jusqu’à leur sortie. Quand la porte se fut refermée, elle se tourna vers le Dr Lawton.
— Puis-je m’en aller, docteur ?
— Vous pourrez le faire en début de matinée.
— Tu pourrais peut-être rester un peu plus longtemps avec ta fille, Alexandra, suggéra James d’une voix douce.
— Ne m’appelle pas Alexandra !
— Nous sommes seuls tous les trois, et...
— Vous ne serez bientôt plus que deux, corrigea le Dr Lawton en se dirigeant vers la porte. Je vous laisse discuter tranquillement.
— Alexandra... reprit James sitôt qu’il fut parti.
— Je n’ai pas changé d’avis et je n’en changerai pas. Je t’en prie, téléphone tout de suite à Brynne.
— Non.
— Salaud... lâcha-t-elle, le regard embué de larmes. Tu ne peux pas me faire une chose pareille, James. Je t’en prie...
— Je ne te demande que de rester encore un peu et de la revoir une dernière fois.
— C’est trop risqué. On pourrait me reconnaître.
— Dans ce cas, je te l’amènerai à Inverness dès qu’elle pourra sortir d’ici. Il faut que tu la revoies. Il faut que tu réfléchisses !
— C’est inutile. J’ai déjà réfléchi.
— Tu as peut-être réfléchi à toutes les bonnes raisons que tu as de la donner à Brynne, mais je doute que tu aies assez réfléchi à celles qui pourraient te conduire à la garder.
— Ces raisons-là sont purement égoïstes, James.
— Peut-être que si je t’épousais...
Ces mots venaient de lui échapper presque malgré lui. Il était convaincu qu’une telle proposition ne changerait rien à la décision d’Alexandra, et il avait ses propres raisons — purement égoïstes, elles aussi — pour ne pas souhaiter être jusqu’à la fin de ses jours le beau-frère de Catherine.
— Veux-tu m’épouser, Alexandra ?
— James... tu es vraiment quelqu’un de bien, murmura-t-elle en levant vers lui ses yeux emplis de larmes.
Pendant un court instant, elle envisagea son offre, qui lui permettrait de garder sa fille. Mais elle chassa soudain ce rêve. Pouvait-elle décemment demander à James d’assumer à vie la paternité de l’enfant de son meilleur ami ? Avait-elle le droit de le priver de toute chance de rencontrer l’amour, comme elle-même l’avait rencontré avec Robert ? Sans compter que sa fille avait le droit de vivre avec des parents qui s’aimaient...
— Téléphone-leur, James, soupira-t-elle enfin. Je ne changerai pas d’avis.
— Raconte-moi comment cela s’est passé, lui demanda-t-elle à son retour de Richmond, trente-six heures plus tard.
— Pourquoi te torturer ?
— Il faut que je sache si Brynne et Stephen ont été contents.
— Leur joie est indescriptible, répondit James, en revoyant le regard émerveillé de Brynne lorsqu’elle avait pris l’enfant dans ses bras pour la première fois. Je ne vois pas d’autre mot.
— Comment font-ils appelée ?
— Bon sang, Alexandra !
Il regretta aussitôt sa brusquerie. La jeune femme était pâle comme la mort. Après deux shampooings, la teinture de ses cheveux avait viré au gris sale, et ses yeux, redevenus verts, étaient assombris par la douleur.
— Réponds-moi, et je ne te poserai plus jamais la moindre question. Tu es proche de Brynne et de Stephen, tu la verras grandir, mais je ne te demanderai rien. Dis-moi juste son nom. S’il te plaît...
James exhala un soupir.
— Ils l’ont appelée Kathryn, comme la mère de Stephen... Avec un K et un Y.
— Peut-être l’appelleront-ils Kat ?
— Non. Ils l’appellent déjà Katie.
Pendant un long moment, Alexandra resta silencieuse. Elle se contenta de regarder par la fenêtre, bien au-delà des roses, comme si elle s’efforçait de visualiser quelque rêve lointain. Quand elle se retourna vers James, ses yeux étaient tristes, mais secs.
— M’emmènerais-tu faire un tour sur ton voilier ?
— Bien sûr.
— Mardi prochain, Elliot ?
— Oui. Je dois être à Damas jeudi sans faute... Vous n’êtes pas obligé de venir, James. À dire vrai, le moment est peut-être venu pour vous de reprendre votre ancien métier.
La seule mention de cette possibilité raviva brusquement la douleur de James. Il se sentait beaucoup plus à son aise là où régnait la haine que dans une ville où tout lui rappelait son amour. Il avait besoin de regarder droit dans les yeux des hommes de la même espèce que ceux qui avaient fomenté la mort de ses parents. D’un autre côté, il lui fallait songer à Alexandra : son accouchement avait eu lieu tout juste une semaine plus tôt, et bien qu’elle luttât vaillamment contre le désespoir, elle était encore très fragile.
— Je vous rappellerai, Elliot.
— Entendu.
James reposa le combiné et leva les yeux vers Alexandra. Elle revenait à l’instant du jardin, où elle s’était offerte aux caresses du soleil de juin dans l’espoir de dorer un peu sa peau très pâle. Le tournage de Pennsylvania Avenue reprenait six semaines plus tard ; il lui fallait non seulement perdre du poids — tâche relativement aisée dans la mesure où elle avait perdu tout appétit —, mais surtout se mettre dans la peau d’une jeune femme sûre d’elle, détendue et heureuse de vivre, qui venait de passer six mois à se promener autour du monde. Elle était donc étendue au soleil, dans la véranda cernée de roses, quand le téléphone avait sonné. Espérant que ce serait sa sœur, elle s’était levée.
— C’était Elliot, expliqua James.
— A-t-il du nouveau au sujet de l’attentat ?
— Non. Toujours rien.
— Il a besoin de tes services ?
— Oui, mais...
— Mais tu te fais du souci pour moi, compléta-t-elle avec un sourire forcé. Je crois qu’il est temps que je rentre à La Roseraie.
— Si on te voit...
— Personne n’en saura rien. Pourrais-tu simplement te charger de m’acheter des provisions pour trois semaines ?
James savait que Catherine se trouvait à Denver, où elle donnerait le lendemain soir le dernier récital de sa tournée américaine. Son marathon devait reprendre trois semaines plus tard en Europe. Au terme d’une intense réflexion, il se décida à lui téléphoner.
— James ?
— La semaine dernière, Alexandra a donné le jour à une petite fille, que j’ai confiée aux meilleurs parents que l’on puisse imaginer... Ta sœur a besoin de toi, Catherine.
— Est-elle toujours à Inverness ?
— Non. Elle est rentrée à La Roseraie.
Quand on frappa à la porte du cottage, Alexandra éprouva une soudaine panique. Et si c’était Hillary ? Ou Robert ? Elle se précipita dans la cuisine, bien décidée à ne pas ouvrir, afin de pouvoir jeter un coup d’œil sur son mystérieux visiteur quand il s’en irait.
— Alexandra ? Alexandra, ouvre-moi !
Au son de cette voix, elle s’élança vers la porte.
— Cat ! s’écria-t-elle, avant même d’avoir ouvert. Cat... !
— Bonjour. Puis-je entrer?
Le cœur de la jeune pianiste se serra lorsqu’elle découvrit le regard égaré de sa sœur.
— Bien sûr, bredouilla Alexandra en s’effaçant pour la laisser passer. Cat, je... je suis toute seule. J’ai eu une petite fille, et... je l’ai abandonnée !
— James m’a tout dit. Je suis venue te demander pardon. J’aurais dû accepter ta décision et te soutenir.
— Me soutenir ? Comment aurais-tu pu me soutenir ?
Catherine tressaillit. James lui avait-il révélé la vérité sur
sa naissance ?
— Que veux-tu dire, Alexandra ?
— Tu as compris dès le départ que je commettais une erreur. Tu as senti à quel point je risquais de souffrir de ma décision. Comment est-ce possible, Cat ? Tu es si intelligente...
— Ce n’est pas une question d’intelligence.
— Mais tu savais, sans avoir jamais été mère, que renoncer à mon enfant serait le pire des...
Sa voix se brisa.
— Non, répondit Catherine. J’ignore ce que peut être la douleur d’une mère. Je ne connais que celle de l’enfant.
Elle se détourna de sa sœur et se dirigea vers l’une des grandes fenêtres du salon, qui offrait une époustouflante vue d’ensemble sur les roses, le ciel et la mer.
— Je connais cette douleur parce que je suis une enfant adoptée. Je ne suis pas ta sœur, Alexandra.
— Qu’est-ce que... Bien sûr que si ! J’étais là, à Kansas City, quand tu es née ! Je t’ai vue dès ta sortie de l’hôpital ! Tu es ma petite sœur !
Touchée par la vigueur de sa protestation, Catherine se retourna pour lui faire face.
— Non, Alexandra. Et crois-moi, je le regrette. Ta vraie petite sœur est morte.
— Ce n’est pas possible !
— C’est la vérité. Juste avant de quitter l’hôpital, maman est allée visiter la nurserie. Elle espérait simplement y puiser le courage de t’annoncer la nouvelle, et à la place...
Catherine conta à Alexandra tout ce qu’elle savait de ce jour-là. Elle avait naguère conté la même histoire à James. Mais cette fois, quand elle évoqua cette mère qui jurait l’aimer et l’avait pourtant abandonnée en invoquant une mystérieuse menace, ce fut d’une voix douce, dépourvue d’amertume. Et soudain, de surprenantes questions surgirent au fond de son cœur, là où n’existait auparavant qu’une conviction absolue, celle que sa mère ne l’aimait pas.
— C’est incroyable... soupira Alexandra dès que Catherine eut achevé son récit. Sais-tu combien de fois je me suis dit que je devais être une enfant adoptée ?
— Toi?
— Oui. J’ai toujours été l’intruse de la famille. Papa, maman et toi vous ressemblez tellement, avec votre talent et votre amour de la musique...
— Comment peux-tu dire une chose pareille? Tu débordes de talent, tu as toujours été si belle, si vivante, si sûre de toi ! Je t’ai toujours admirée.
— Vraiment ? Et moi, j’ai longtemps été follement jalouse.
— De moi ?
— Oui. C’est pour cela, ajouta-t-elle d’une voix hésitante, que je me suis montrée si cruelle avec toi. Je ne voulais pas de toi pour sœur. Ne t’en souviens-tu pas ?
— Si, je m’en souviens, mais c’était très compréhensible. J’étais si silencieuse, si timide... Je me disais qu’avoir une sœur aussi ennuyeuse devait être exaspérant pour toi.
— Ennuyeuse ? Au contraire ! Je t’ai toujours trouvée trop parfaite. On aurait dit une jolie petite princesse, toujours sereine, toujours souriante... Comme tu as dû être soulagée d’apprendre que tu n’étais pas vraiment ma sœur !
— Non !
Alexandra se mordit la lèvre.
— J’aime ma fille, Cat. Je l’aimerai toujours. Si je l’ai donnée, c’est parce que j’ai estimé que c’était la meilleure solution pour elle, non pour moi. Mais depuis qu’elle n’est plus là, c’est comme si on m’avait arraché une partie de moi-même.
Le regard de Catherine se brouilla. Je t’aimerai toujours. Elle ne connaissait que trop ces mots-là. Ils étaient gravés dans le fermoir du collier qu’une autre mère, bien des années plus tôt, avait légué à sa fille avant de s’en séparer.
— Je suis sûre qu’elle sera très heureuse avec ses nouveaux parents, poursuivit Alexandra, et c’est ce qui me donne la force de lutter. Elle ne saura peut-être jamais rien de mon existence. Comme il s’agit d’une adoption plénière, ses parents peuvent très bien décider de ne rien lui dire.
— Est-ce que cela compte pour toi ?
— En la prenant dans mes bras, j’ai eu envie de demander qu’on lui parle de moi plus tard. Je tenais à ce qu’elle sache que je l’aimais, que je croyais de tout cœur faire le meilleur choix pour son avenir. Mais je me suis retenue, et je crois que cela vaut mieux... Au moins, jamais elle ne me détestera.
Elle s’interrompit un bref instant pour dévisager sa sœur.
— Tu dois détester ta mère, n’est-ce pas ?
— Je l’ai détestée, mais...
— Si tu le peux, pardonne-lui, murmura Alexandra. Et peut-être qu’un jour, tu me pardonneras aussi...
— Te pardonner ? C’est à moi de te demander pardon ! Moi qui ai toujours rêvé d’être une sœur digne de toi, je t’ai tourné le dos au moment où tu avais le plus besoin de moi.
— Tu es ma sœur, Cat... Plus que jamais.
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