Le Collier de Saphirs
Chapitre 14
— Vous avez reçu de grosses sommes — des pots-de-vin, sénateur — pour voter le projet de loi sur les crédits de Défense.
— Voilà bien, miss Winslow, l’accusation la plus ridicule et la plus calomnieuse que j’aie entendue depuis longtemps, sans compter que vous n’avez pas le début d’une preuve !
— J’ai plus qu’un début de preuve, sénateur : j’ai eu sous les yeux des documents que vous croyiez détruits, mais qui se trouvent en ce moment entre les mains du président de la commission d’enquête du Sénat. Au cas où vous souhaiteriez y jeter un coup d’œil, j’en ai une copie à mon bureau.
— Vous ne risquez pas d’aller très loin dans la carrière de journaliste, miss Winslow.
— Je ne tiens pas absolument à faire carrière. Vous, en revanche, vous avez essayé par tous les moyens. Et heureusement pour ce pays, vous venez d’être pris la main dans le sac !
Les yeux verts de Stéphanie Winslow soutinrent le regard furieux du « sénateur » jusqu’au moment où le metteur en scène annonça : « coupez ».
— Excellent ! lança-t-il aux acteurs, dont l’expression agressive se détendit aussitôt. Ce sera la bonne. Et maintenant, déjeuner pour tout le monde ! Alexandra, j’aimerais attaquer ensuite les scènes qui se déroulent dans ton bureau. Cela te convient-il ?
— Bien sûr.
— Sénateur ! Sénateur McAllister !
Les journalistes l’encerclèrent à l’instant où il sortit de la salle où venait de se réunir le comité d’examen des opérations spéciales.
— Il paraît que l’affaire des otages a occupé une bonne partie de l’ordre du jour. Avez-vous des informations à nous donner sur ce sujet ?
— Vous savez très bien que je ne peux rien révéler, répliqua-t-il d’un ton amical.
Le sénateur McAllister était l’un des membres les plus récents de ce comité du Sénat, et les journalistes savaient déjà qu’ils ne devaient s’attendre à aucune indiscrétion, volontaire ou non, de sa part. Mais ils espéraient que si une décision officielle venait d’être prise, ils l’apprendraient de sa bouche, car les déclarations du charismatique sénateur de Virginie faisaient toujours les gros titres des journaux du soir.
On avait parlé d’affaires importantes lors de la réunion, mais Robert ne voulait prendre aucun risque. En raison de son passé de combattant, il était mieux placé que quiconque pour savoir que rien n’était jamais tout blanc ni tout noir, comme certains de ses collègues avaient trop souvent tendance à le penser en s’appuyant sur une idéologie partisane.
— Désolé, mais je n’ai rien à déclarer, répéta-t-il, toujours souriant, avant de s’esquiver en direction de son bureau.
Il passa l’heure du déjeuner à téléphoner, à s’entretenir avec ses conseillers, à feuilleter la montagne de dossiers qui s’accumulaient sur son bureau, et à surtout essayer, comme à chaque instant depuis cinq jours, de la chasser de son esprit.
C’était une tâche au-dessus de ses forces. Elle avait réussi à faire vibrer en lui une corde oubliée, porteuse d’espérance, qui avait réchappé par miracle aux ravages du passé. Robert connaissait mieux que personne les douloureuses cicatrices qui lui bourrelaient le cœur, car il s’était lui-même chargé de recoudre ses plaies pour se protéger de toute future blessure.
Il avait cru, jusqu’à l’apparition d’Alexandra, que son cœur endurci ne battait plus que pour sa sœur. Il avait passé sa jeunesse à la protéger, ravalant ses propres larmes pour cacher à Brynne la lugubre réalité d’une vie de souffrances. Pour elle, il s’était toujours montré fort. À dix-huit ans à peine, son calme et son assurance lui avaient permis de gagner le respect des soldats avec lesquels il avait combattu au Vietnam. Il s’était imposé comme un grand meneur d’hommes, puis comme un héros en sauvant de nombreuses vies. Mais Robert avait été profondément marqué par la réalité de la guerre. Bien que ses cris d’horreur muets ne soient jamais parvenus aux oreilles de ses compagnons d’infortune, ils avaient longtemps et puissamment résonné dans les profondeurs de son âme — jusqu’au jour où il avait décidé de les y emprisonner pour toujours.
Robert était rentré du Vietnam avec la ferme résolution de s’engager corps et âme en faveur de son idéal de paix. Il était prêt à lui consacrer sa vie. Son cœur était trop meurtri pour garder une chance de connaître l’amour et avant sa rencontre avec Hillary, il n’avait jamais pensé sérieusement au mariage. Mais Hillary lui avait fait comprendre, à force de déployer ses merveilleux talents de séductrice, qu’elle voulait partager sa vie. Fille de gouverneur, non seulement elle connaissait sur le bout des doigts les règles de la vie publique que tout politicien était contraint de mener, mais elle semblait résolue à vivre ainsi.
Il n’avait pas demandé la main d’Hillary parce qu’elle était la fille d’un politicien influent ; il ne s’agissait pas — au moins pour lui — d’un mariage motivé par l’ambition politique. Il désirait simplement épouser la ravissante jeune femme qui avait su le convaincre avec tant de généreuse douceur qu’il n’était pas condamné à vivre seul, et qu’elle était prête à le soutenir à chaque instant dans son noble combat pour la paix. Quand ils se marièrent, Hillary et lui n’avaient connu ensemble que de rares moments d’intimité. Mais ce jour-là, Robert se promit de s’ouvrir entièrement à elle, de mettre à nu jusqu’aux cicatrices les plus intimes de son cœur, si jamais elle le lui demandait.
Hélas, ainsi qu’il ne tarda pas à s’en apercevoir, Hillary ne s’intéressait qu’aux clinquants symboles de la guerre, préférant, de loin, les médailles du héros aux cicatrices cachées de l’homme. Hillary ne chercha pas à connaître les secrets de son âme, pas plus qu’elle ne se donna la peine de persévérer dans le rôle touchant de la jeune femme chaleureuse, tendre et dévouée qui avait eu raison de ses réticences. Elle maintint certes cette façade en public, et le monde continua de s’extasier sur leur parfaite union. Mais Robert comprit qu’il était tombé dans un piège. Il chercha dans un premier temps à inciter Hillary à redevenir ce qu’elle était avant leur mariage, mais ne tarda pas à s’apercevoir que cette femme-là n’avait jamais existé. Son épouse resta la créature orgueilleuse, égoïste et glacée qu’elle avait toujours été.
Le cœur de Robert n’en souffrit pas excessivement, car Hillary n’y avait jamais occupé qu’une place superficielle. Il était résigné depuis longtemps à l’idée de vivre sans amour, certain que le bonheur qu’il avait toujours promis à Brynne ne pouvait le concerner. Et voici qu’Alexandra avait fait irruption dans sa vie. Il ne l’avait pas cherchée ; elle s’était imposée à lui. Une chose était sûre : il avait besoin d’elle et se sentait prêt à prendre tous les risques.
— Alexandra ? On te demande au téléphone ! héla le cameraman en agitant le combiné.
Alexandra quitta le plateau avec un petit sourire d’excuse et prit l’appareil.
— Alexandra ? Je vous dérange ?
— Bonjour, Robert, souffla-t-elle, le cœur battant.
— Je me demandais si...
— C’est oui.
— Oui ?
C’était jeudi, un important dîner de travail attendait Robert et il avait prévu de passer la nuit dans son petit studio de Washington.
— Ce soir ? finit-il par proposer. Cela dit, je ne pourrai guère vous rejoindre à La Roseraie avant onze heures.
— Onze heures ? C’est parfait. Je vous attendrai.
Alexandra vint à sa rencontre au clair de lune, sur le sentier bordé de rosiers. Pendant un moment, ils s’observèrent, se contentant de se toucher du regard. Puis la main tremblante de Robert s’approcha du visage d’Alexandra, qui se réfugia au creux de ses bras, et leurs lèvres se trouvèrent avec une joie affamée. Il avait besoin de la sentir, de la serrer contre lui et de l’aimer, il avait aussi besoin de lui murmurer certains mots. Ces mots jaillirent d’eux-mêmes des profondeurs oubliées de son cœur.
— Il y a longtemps que j’attends ce moment, chuchota-t-il entre deux baisers. Je crois l’avoir attendu toute ma vie.
Leur amour ne pouvait plus attendre. Ils avaient besoin l’un de l’autre, et ce besoin était trop urgent, trop absolu pour qu’ils s’attardent à une lente et voluptueuse découverte. Très vite, presque sans perdre un instant, leurs corps s’unirent pour ne faire plus qu’un, et cette étreinte leur apporta à tous deux une merveilleuse révélation : ils accédèrent ensemble à une joie, à un bonheur et à une sérénité dont ils n’avaient jamais soupçonné l’existence.
Les doigts d’Alexandra glissèrent tendrement le long de l’impressionnante cicatrice qui barrait l’abdomen de Robert ; tout de suite après, sans formuler la moindre question, ses lèvres suivirent le même chemin.
— J’ai d’autres cicatrices, murmura Robert. Elles sont cachées, mais bien plus profondes.
— Montre-les-moi, et je les couvrirai de baisers.
— C’est déjà fait, mon amour, répondit-il, en l’attirant à lui pour écarter la mèche de cheveux d’or qui masquait à demi son regard. Je t’aime, Alexandra.
— Moi aussi, je t’aime.
Ils échangèrent un nouveau baiser, puis Alexandra s’écarta, car une question lui brûlait les lèvres.
— Que s’est-il passé au Vietnam ?
— Rien de particulier, mon amour. Je ne cache aucun secret honteux. La guerre m’a simplement marqué, comme elle a marqué tous les autres.
— Je n’ai pas l’impression, Robert McAllister, que vous soyez un individu comme les autres.
Vers six heures du soir, à Chicago, le téléphone sonna dans la suite qu’occupait James à l’hôtel Drake.
— Allô, James ? C’est Alexandra. Je te dérange ?
— Pas du tout. J’en ai fini avec mes rendez-vous.
— Parfait. Je peux monter?
— Monter ?
— Je suis à la réception.
— Bonsoir. Entre.
— Merci.
James regarda d’un air surpris la jeune femme, qui, après un singulier petit sourire et un baiser furtif qui méritait à peine ce nom, passa devant lui pour entrer dans le salon de la suite.
— Eh bien ? fit-il en s’asseyant face à elle sur un canapé.
— James... Il s’est passé quelque chose.
— Laisse-moi deviner, dit-il, scrutant son regard d’un air intrigué. C’est quelque chose que tu trouves agréable, mais tu n’es pas sûre que je sois de cet avis.
— C’est exact, avoua-t-elle, un peu effrayée par la perspicacité de James.
Allait-il se laisser leurrer par l’unique mensonge qu’elle serait obligée de lui faire ?
— Franchement, dit-il, je ne vois pas.
— Sans doute parce que c’est quelque chose d’inimaginable. J’ai rencontré quelqu’un, James, et... je suis amoureuse.
— Amoureuse ? Toi, ma cynique Alexandra ?
— Oui. D’ailleurs, c’est ta faute. Toi, James Sterling, tu m’as rendu confiance en moi à force de répéter sans relâche que j’étais quelqu’un de bien, à la fois digne d’aimer et d’être aimée. Je ne suis même pas sûre que tu le croies vraiment, mais le résultat est là.
— Je le crois vraiment et tu le sais.
Son regard fit comprendre à Alexandra qu’il ne plaisantait pas. Elle avait pris un avion pour Chicago à seule fin de lui annoncer en face que leur liaison était terminée, parce qu’elle croyait que c’était ce qu’il convenait de faire. Elle ne s’était certes pas attendue à une scène de la part de James, mais elle éprouva une pointe de déception en ne voyant pas la moindre ombre de regret dans son regard, où elle avait même cru déceler une sorte de soulagement.
— Alors ?
— Nom d’une pipe, James ! On dirait que cela ne te fait ni chaud ni froid ! Je n’ai peut-être pas le droit de t’interroger là-dessus, mais...
— Alexandra... Tu sais bien que tu comptes beaucoup pour moi. Ton bonheur m’importe avant tout.
— On dirait la définition de l’amour selon Cat.
— Vraiment ?
— Oui. L’amour, à ses yeux, c’est la capacité de faire passer le bonheur de l’autre avant tout le reste, même en cas de séparation. C’est précisément ce que je ressens en ce qui te concerne. Ce qui semblerait vouloir dire...
— Oui?
— Que toi et moi nous aimons sans nous l’être jamais dit.
— Jusqu’à maintenant, corrigea James. Suis-je condamné à souhaiter ton bonheur à distance, ou pourrons-nous quand même rester amis ? Nous avons été de merveilleux amants, mais j’espère que nous pourrons être de meilleurs amis encore.
— Tu souhaites vraiment rester mon ami ?
— Pour la vie, fît James avec un sourire énigmatique. Si tu me parlais plutôt de lui ?
— Il n’y a pas grand-chose à en dire. Nous nous sommes rencontrés jeudi dernier — il y a deux jours à peine ! —, et c’est tout. Le coup de foudre !
Alexandra déclina son mensonge sans ciller. Il le fallait. James ne devait pas savoir qu’elle était amoureuse de Robert. Il risquait trop de désapprouver leur liaison.
— L’heureux élu a-t-il un nom ?
— Disons qu’il s’appelle Roméo. Tu n’en sauras pas plus.
— Ta discrétion me porte à croire qu’un obstacle se dresse entre vous. Il est marié, n’est-ce pas ?
— Oui, avoua-t-elle.
— Et moi qui croyais qu’à tes yeux, le mariage était un obstacle rédhibitoire !
— Je le croyais aussi. Mais ce n’est plus vrai. Pas avec lui, en tout cas. Notre amour est plus fort que tout, James.
— Tu joues un jeu dangereux.
— Je sais. Dangereux et stupide. Mais je l’aime, et c’est la seule chose qui compte.
— Je vois. Sois prudente, Alexandra.
— Je ne peux même pas te le promettre.
Robert et elle feraient naturellement leur possible pour tenir leur amour secret, mais Alexandra avait perdu presque tout contrôle sur les élans de son cœur. D’ores et déjà, il ne lui appartenait plus.
Elle déclina l’invitation à dîner de James, car elle devait rentrer sans tarder à Washington, où elle tournait le lendemain bien que ce fût un dimanche. C’était d’ailleurs la pure vérité. Mais si elle refusa de rester, c’était surtout parce qu’elle craignait que l’avocat, à force de questions, ne découvre l’identité de celui qu’elle aimait.
Alexandra s’en alla, et James passa la soirée, puis la nuit entière, à penser à Catherine. Son image l’avait poursuivi toute la semaine, le perturbant à maintes reprises au milieu de ses délicates négociations. Chaque fois, par respect pour Alexandra, il avait tout fait pour la bannir de ses pensées. S’il s’était agi d’une autre femme, il n’aurait pas hésité à avouer à l’actrice, aussi honnêtement qu’elle l’avait fait elle-même, que l’inimaginable s’était produit. Et Alexandra se serait sûrement réjouie d’apprendre qu’il avait enfin trouvé l’amour, tout comme il s’en réjouissait pour elle.
Mais Catherine n’était pas n’importe qui. Catherine était cette petite sœur dont l’irruption dans l’univers d’Alexandra avait causé un terrible chaos au fond de son cœur, cette petite sœur avec qui elle entretenait des rapports à la fois étroits, fragiles et tortueux.
Elle et lui avaient rencontré l’amour de façon presque simultanée. Peut-être la tendresse qu’ils nourrissaient l’un pour l’autre avait-elle préparé leurs cœurs à la venue d’un amour véritable. Au contact d’Alexandra, James avait fait d’importantes découvertes sur lui-même, notamment qu’il était capable d’éprouver une affection sincère, de la tendresse, et même de l’amour.
— C’est ta faute, Alexandra, si je suis tombé amoureux de ta petite sœur, grommela-t-il sur le balcon de sa suite, seul face aux mille lumières de Chicago. Et je t’en remercie...
L’image de Catherine, enfin libérée de toute contrainte, se mit à danser dans ses pensées, tourbillonnante, virevoltante de joie... et se désintégra tout à coup, chassée par une petite voix intérieure qui était peut-être celle de la raison.
Il lui fallait prendre en considération la jeunesse et l’innocence de Catherine. Comment avait-il pu oublier la façon dont ses joues s’embrasaient chaque fois qu’il posait les yeux sur elle ? Il l’impressionnait, Alexandra le lui avait dit elle-même dès le début, et le récent week-end à Inverness n’avait fait que le confirmer. Elle n’avait pas osé effleurer son regard lorsqu’il l’avait écoutée jouer dans le grand salon de la villa.
Mais cela voulait-il dire qu’elle éprouvait quelque chose pour lui ? James était sûr de ses propres sentiments, et presque autant de ceux de Catherine. Mais il se jura solennellement, au cas où elle ne voudrait pas de son amour, de la laisser en paix. C’était à elle seule qu’il reviendrait de choisir.
James eut envie de sauter dans un avion pour aller la retrouver sans attendre, mais sa raison parvint de justesse à le convaincre qu’il convenait de laisser s’écouler quelques semaines entre la fin de sa liaison avec Alexandra et la déclaration d’amour qu’il brûlait de faire à sa petite sœur.
Quelques semaines... Allait-il supporter de passer un temps aussi précieux loin de sa chère Catherine ?
OceanofPDF.com