Le Collier de Saphirs

Katherine Stone · Chapitre 10 sur 34

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Le Collier de Saphirs

Chapitre 9

 

— Allô, Cat ?

— Alexandra ? C’est toi ?

— Oui. Je t’appelle juste pour savoir à quelle heure je dois venir te chercher à l’aéroport vendredi.

— Oh... Je crois que je ne pourrai pas venir tout de suite.

— Ah bon ? Tu es sûre ?

— Presque. Je n’ai pas terminé mon mémoire de français.

— Je vois, fit Alexandra, tentant de cacher sa déception.

Ce mémoire, elle le savait, était très important : l’obtention de sa maîtrise de français en dépendait.

— Pourquoi ce retard ? Aurais-tu été malade ?

— Non. Simplement, les autres matières m’ont pris plus de temps que prévu.

— Quand penses-tu pouvoir venir à New York?

— Je ne sais pas encore.

— Ne pourrais-tu terminer ton mémoire ici ?

— Eh bien... Ce devrait être possible, répondit Catherine d’un ton hésitant. Mais j’ai bien réfléchi, et... je me demande s’il ne vaudrait pas mieux que je loue un studio.

— Pourquoi ? s’étonna Alexandra, de plus en plus perplexe. Bien sûr, si c’est ce que tu veux... Cela dit, je t’assure, tu te sentiras vraiment chez toi dans mon appartement, Cat. Je n’y suis presque jamais. Je passe les neuf dixièmes de mon temps dans le Maryland.

— Je ne voudrais surtout pas m’imposer.

— Tu plaisantes ! Au contraire, je serai soulagée de savoir que cet appartement est habité. En outre, il y a ici un piano qui ne demande qu’à être utilisé.

— Un piano ?

— Oui. Et toutes les pièces sont insonorisées. Tu devrais au moins faire un essai, Cat. Si tu ne t’y plais pas, tu pourras toujours déménager et prendre le piano.

— Je suis sûre de m’y plaire. Simplement, je ne voudrais pas m’imposer.

— Ce n’est absolument pas le cas. Alors ? Quand penses-tu prendre l’avion ?

— Vraiment, je n’en sais rien.

— Je vais t’envoyer un jeu de clés par la poste. Ainsi, tu pourras arriver quand tu voudras. Je m’en occupe aujourd’hui même, pour que tu l’aies reçu vendredi.

— Je n’arriverai sûrement pas avant la semaine prochaine.

— Fais ce qui t’arrange. À ce moment-là, je serai dans le Maryland.

Après avoir raccroché, Alexandra donna libre cours à sa déception. Avec

quelle rapidité les dix jours qu’elle comptait tant passer avec sa sœur venaient d’être balayés ! Apparemment, Cat n’était guère pressée de la revoir. Et d’ailleurs, pourquoi l’aurait-elle été ?

Le téléphone se mit à sonner pendant qu’Alexandra rédigeait une courte lettre à joindre aux clés qu’elle allait expédier à Oberlin. C’était James. Il se trouvait en Californie, où il était parti la veille pour un voyage de douze jours. Il perçut immédiatement la légère tristesse qui imprégnait sa voix, et elle lui fit un bref résumé de la conversation qu’elle venait d’avoir avec sa sœur.

— Peut-être a-t-elle une vague appréhension à l’idée de quitter la tranquillité d’Oberlin pour se trouver plongée dans le grand bain new-yorkais, suggéra James. À moins qu’elle ne se sente tout simplement dépassée par l’ampleur de ses projets.

— Ce n’est rien de tout cela. Je crois que ce qui la gêne par-dessus tout, c’est l’idée d’habiter chez moi.

— C’est grotesque ! Moi, par exemple, ajouta-t-il d’un ton taquin, je ne verrais aucun inconvénient à m’installer chez toi. J’y pense... Du coup, te voilà libre ce week-end, non ?

— Oui. Mais toi, après tes rendez-vous de samedi, tu dois participer à une régate à Catalina.

— Sauf si tu me fais une offre plus séduisante.

James attendit un instant avant d’ajouter d’un ton léger :

— Alors ? Que me proposes-tu ? Je peux te retrouver soit à New York, soit à Washington, samedi soir vers neuf heures.

— Je préfère New York. Cat n’arrivera pas avant la semaine prochaine. Au fait, James... t’ai-je déjà dit que tu es un chic type ?

 

— Je veux une opinion sincère, déclara Alexandra d’un ton solennel en précédant James vers le salon de son appartement, le samedi suivant autour de dix heures du soir.

— Compte sur moi.

À peine eut-il franchi le seuil que James comprit de quoi il retournait. Le piano était orné d’un assortiment compliqué de rubans de satin multicolores et d’un écriteau sur lequel Alexandra avait peint à la main de sa plus belle écriture : « Bienvenue, Cat ».

— Puisque je ne serai pas ici pour l’accueillir, expliqua-t-elle en baissant les yeux, j’ai pensé que... Tu ne trouves pas cela trop ridicule ?

— C’est une idée charmante, la rassura-t-il, remarquant dans les yeux de l’actrice la lueur d’incertitude familière qui y dansait chaque fois qu’elle parlait de sa sœur.

Qu’en penserait Catherine ? se demanda-t-il, le regard fixé sur l’instrument. Serait-elle touchée par l’attention de son aînée ? La trouverait-elle déplacée ? Il ne savait rien d’elle, si ce n’est par le biais d’Alexandra ; et les sentiments complexes que celle-ci nourrissait à son égard l’empêchaient de dresser de sa sœur un portrait objectif. Qui était vraiment Catherine Taylor?

— À quoi penses-tu, James ?

Il se tourna vers elle.

— À ta petite sœur. Ou plutôt non, ce n’est pas tout à fait exact... Disons que je pensais à la grande sœur de ta petite sœur.

 

Elle avait fini par succomber à la pulsion, à la fois irrésistible et suicidaire, qui avait suivi le coup de téléphone d’Alexandra du mercredi soir. Sitôt après avoir passé ses dernières épreuves, elle emballa ses livres et sa garde-robe dans plusieurs cartons, puis rassembla l’essentiel dans deux petites valises : ses partitions, l’épaisse documentation qui lui permettrait d’achever son mémoire, à remettre fin août, et quelques vêtements de rechange. Le samedi soir, elle prit l’avion à l’aéroport de Cleveland. L’appareil, dont l’atterrissage à New York était prévu à neuf heures du soir, ne se posa qu’à minuit un quart. Elle avait donc bien fait de ne pas prévenir Alexandra de son arrivée, lui évitant ainsi une longue attente. Elle lui téléphonerait dans le Maryland dès le lendemain matin.

 

« Prends un taxi à l’aéroport, donne mon adresse au chauffeur et demande-lui bien de passer par le pont de Brooklyn », avait écrit Alexandra dans la lettre qui accompagnait le jeu de clés. « Prévois deux dollars en monnaie pour le péage. Le prix de la course ne devra pas excéder douze dollars, plus un pourboire d’environ quinze pour cent. »

Catherine connaissait ces instructions par cœur, mais elle n’en avait pas moins l’estomac noué à sa sortie de l’aéroport. Allait-elle trouver un taxi après minuit ? Elle eut tôt fait de s’apercevoir que la mégalopole était bien éveillée malgré l’heure tardive. Comme son taxi traversait le pont de Brooklyn en direction de la forêt de gratte-ciel brillamment éclairés de Manhattan, elle sentit monter en elle la hâte de commencer sa nouvelle vie. Pendant six mois, elle allait explorer New York et, ensuite, à partir de janvier, elle visiterait bien d’autres grandes villes, tout aussi palpitantes. Et peut-être, en cours de route, perdrait-elle un peu de cette appréhension qui lui faisait plus que jamais sentir qu’elle était une provinciale.

Quand le chauffeur stoppa son véhicule devant un bel immeuble de brique rouge, elle le gratifia d’un pourboire de quinze pour cent du prix de la course, ainsi que le lui avait recommandé sa sœur. Alexandra avait méticuleusement étiqueté les trois clés permettant d’accéder à son appartement. Il était éclairé, grâce à une ingénieuse minuterie qui se mettait en route chaque soir et s’éteignait le matin. Catherine n’eut pas besoin de consulter le plan détaillé dessiné par Alexandra, le connaissant lui aussi par cœur. Mais en se rendant de l’entrée au salon, le long d’un vaste corridor dont l’épaisse moquette saumon s’harmonisait délicatement au papier fleuri des cloisons, elle s’aperçut qu’il était plus grand qu’elle ne l’imaginait, et surtout plus gai.

Ses yeux bleus s’embuèrent d’émotion à la vue des rubans et des mots de bienvenue qui ornaient le piano. Elle posa sa valise et s’approcha. Ses longs doigts effleurèrent d’abord l’écriteau, avant de se promener sur le bois verni de l’instrument.

Malgré son épuisement, elle ressentit le besoin de jouer dès ce soir. Il y avait deux jours qu’elle ne l’avait fait, et sa musique lui était plus que jamais nécessaire. Mais elle savait que si elle s’asseyait maintenant devant ce piano, elle risquait de jouer toute la nuit. Mieux valait défaire d’abord ses valises et prendre une douche. Ensuite...

Tandis qu’elle retraversait le salon, son regard fut attiré par la table basse. Là, au pied d’un vase de roses, elle vit le sac à main d’Alexandra et, tout près, un portefeuille masculin. Sa sœur était ici... en compagnie d’un homme. Elle venait de faire irruption dans son intimité ! Alexandra lui avait certes dit qu’elle passerait le week-end dans le Maryland, mais elle aurait dû lui téléphoner pour s’en assurer.

Honteuse, Catherine se replia en hâte vers la chambre qui venait d’être refaite pour elle, tout à l’opposé de celle où Alexandra dormait dans les bras de son compagnon.

 

Comme chaque fois qu’ils passaient le week-end ensemble, James se réveilla le premier. Après avoir pris une douche et s’être habillé, il revint vers le lit, se pencha sur Alexandra et, la voyant s’étirer comme une chatte dans son demi-sommeil, il rajusta les couvertures sur son corps nu et déposa un baiser sur ses lèvres pleines.

— James... L’aube se lève à peine.

— Le processus est déjà bien entamé. Je vais acheter le journal et des croissants.

— Tu promets de revenir me réveiller ensuite ?

— Compte sur moi.

Son portefeuille était resté dans le salon. Mais avant même d’en avoir franchi le seuil, il ralentit le pas, puis s’arrêta. Les rayons d’or pâle de l’aube, filtrés par les voilages de la vaste fenêtre, découpaient les contours d’une silhouette de femme. Les cheveux de l’inconnue étaient comme les siens, d’un noir de jais et encore humides d’une douche récente. Son visage était penché sur le clavier, et un rideau de lourdes boucles noires cachait son profil. James ne pouvait voir ses traits, mais ses mains, elles, étaient en pleine lumière. Ses longs doigts très blancs dansaient sur les touches, les caressant avec amour sans les enfoncer.

Aucun son ne s’élevait du piano, mais cela n’avait pas d’importance. À lui seul, le spectacle de ses doigts agiles sur le clavier avait quelque chose de magique. James se complut à la regarder en silence un long moment, jusqu’à ce que le besoin de voir son visage l’emporte, le poussant finalement à franchir le seuil du salon.

Il avait hâte de découvrir les traits de cette Alexandra aux cheveux noirs. Espérant attirer son attention, il s’avança dans la pièce, mais la jeune fille était trop absorbée par la musique qui résonnait dans sa tête malgré le silence. Après quelques pas, il s’arrêta de nouveau pour la regarder. Il voyait maintenant son visage, car une fine barrette d’or retenait ses boucles d’ébène au-dessus de ses yeux. Il s’aperçut alors que la similitude de traits qu’il s’était attendu à trouver n’existait guère : les sœurs Taylor ne se ressemblaient pas. En revanche, elles avaient le même regard quand elles pratiquaient leur art. On y lisait un fascinant mélange de détermination et d’espoir, de volonté et de rêve, de rigueur et de magie. Comme Alexandra, Catherine était en même temps artiste et spectatrice, à la fois concentrée sur un travail qu’elle voulait parfait et grisée par la beauté de sa création. Alexandra insufflait sa vie, son âme et son cœur aux phrases que d’autres avaient écrites pour elle. Catherine ne faisait pas autre chose avec les partitions qu’elle interprétait.

Elle perçut tout à coup la présence de James, et ses doigts interrompirent leur pantomime. Le silence qui régnait sur le salon fut aussitôt dépouillé de toute sa magie.

Jusqu’au moment où elle leva les yeux vers lui.

Un nouveau miracle se produisit, encore plus inattendu, quand l’avocat découvrit son regard d’un bleu limpide, bordé de cernes noirs, surpris, interrogateur et surtout magnifiquement innocent. Alexandra lui avait décrit les yeux de sa sœur, mais la description était incomplète, songea-t-il : leur bleu était effectivement celui d’un ciel d’hiver après une tempête de neige, mais leur éclat cristallin révélait aussi autre chose — une sorte de foi mystérieuse, et surtout une extraordinaire pureté.

James s’était imaginé une jeune personne grave, imbue de son art, insensible au monde extérieur et excessivement sûre d’elle. Mais Catherine n’était rien de tel. Comme Alexandra l’avait laissé entendre, elle était à la fois très timide, et très brave quand il le fallait. Or c’était bien l’image qu’elle lui offrait à cet instant précis -, car alors même que le regard bleu de la jeune femme soutenait vaillamment le sien, ses joues se mirent à rosir.

— Bonjour, dit-il d’un ton dégagé. Vous ne pouvez être que Catherine.

Elle tressaillit imperceptiblement et hocha la tête.

— Je m’appelle James.

— Enchantée, répondit-elle d’une voix mal assurée.

Elle n’avait jamais rencontré aucun des « amis » d’Alexandra. Celle-ci venait toujours seule à Topeka, se contentant de balayer d’un revers de main les rumeurs de liaison qui couraient sur son compte, en rejetant toute la responsabilité sur la presse à scandale. Comme elle devait lui paraître laide avec ses cheveux mouillés, sa barrette placée à la va-vite, ses kilos en trop et son vieux jean informe ! La curiosité qui dansait dans ses yeux était-elle simplement due à la violence du contraste entre l’étincelante beauté d’Alexandra, avec qui il venait de passer une nuit d’amour, et la piètre allure de celle qu’il croyait être sa sœur ? Ne valait-il pas mieux tout lui avouer d’emblée ? Elle fut également tentée de se ruer hors du salon, mais sa raison finit par l’emporter et elle ne fit ni l’un ni l’autre. Elle se contenta de porter une main à sa barrette et de la retirer, libérant un flot de boucles noires afin de masquer en partie son regard trop crûment exposé. Elle resta assise, apparemment calme, mais son cœur battait follement à l’intérieur de sa poitrine.

James n’était pas beaucoup plus à l’aise. Son pouls avait commencé de s’accélérer dès l’instant où le regard surpris de Catherine avait croisé le sien, et la conscience de son trouble ne faisait rien pour arranger les choses.

Alexandra dormait encore, nue et rassasiée, dans la chambre où ils avaient fait l’amour. L’éparpillement de ses vêtements sur la moquette témoignait de l’urgence de leur passion. Non seulement James ne pouvait se permettre de proposer à sa sœur d’aller la rejoindre, mais l’idée d’y pénétrer lui-même, tout à coup, l’embarrassait. Il devait certes être évident aux yeux de Catherine qu’Alexandra et lui étaient amants, et pourtant...

— Alexandra dort encore, déclara-t-il enfin, non sans s’être juré de ne jamais plus lui faire l’amour ici tant que sa sœur dormirait sous le même toit. Je sors acheter le journal et des croissants. Vous m’accompagnez ?

Sa question exprimait un ordre à peine voilé. Catherine se leva et le suivit docilement, après avoir réduit au silence la petite voix intérieure qui lui répétait qu’elle n’était absolument pas présentable, et n’avait rien à dire à ce bel inconnu.

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