Le Collier de Saphirs
Chapitre 25
— Bienvenue à vous ! s’exclama Brynne, le regard étincelant de joie, en ouvrant la porte à Robert et à Alexandra. Stephen et moi ne tenions plus en place.
— Merci, Brynne, répondit Alexandra, s’efforçant de masquer son émotion à l’idée que sa fille était dans cette maison, tout près.
— Le tableau est incomplet, tu ne trouves pas ? lui glissa Robert, tout sourire. Je dirais qu’il y manque quelque chose comme un mari et une ravissante petite fille... Je suis même prêt à parier qu’ils sont ensemble quelque part.
— Gagné ! répondit Brynne. Ils ont passé toute la matinée à jouer dans la chambre de Katie, et Stephen est en train d’essayer de la persuader qu’un somme lui ferait le plus grand bien. À en juger par le temps qu’il met, ses arguments semblent manquer de conviction.
— Détrompe-toi, intervint Stephen en apparaissant dans l’entrée, Katie vient de fermer les yeux, mais j’ai été forcé de promettre que sa tante Alexandra lui serait présentée dès son réveil. Du coup, elle s’est endormie le sourire aux lèvres.
— Il faudra nous pardonner, dit Brynne, si Stephen et moi ne faisons que parler d’elle... jusqu’à ce qu’elle nous rejoigne pour s’en charger elle-même !
— C’est bien naturel, remarqua Robert.
— Certes, mais nous aimerions aussi vous entendre parler de vos projets.
— Nos projets sont merveilleusement simples : Alexandra et moi avons décidé de vivre ensemble jusqu’à la fin de nos jours. Nous pensons nous marier le jour de la Saint-Valentin.
— Comme c’est romantique ! s’exclama Brynne. Cela me paraît d’ailleurs plus sensé que ton idée première. Quand je pense que tu envisageais de te remarier à la minute même où le divorce sera prononcé !
— Tu as raison, reconnut son frère, exactement comme il l’avait concédé à Alexandra deux semaines plus tôt. C’est d’autant plus vrai que le jugement doit être rendu le 19 décembre, date anniversaire de la mort d’Arthur et de Marion Sterling.
Une heure plus tard, tandis que les hommes étaient sortis acheter du vin, Alexandra suivit Brynne à la cuisine. Celle-ci entreprit de confectionner une pâte brisée.
— Comment va votre petite sœur ? demanda-t-elle en se tournant vers l’actrice.
— Très bien. Il semblerait qu’elle file le parfait amour avec Alain de Castiglia.
— Le prince de Castiglia ?
— Oui. Sa tournée a repris en Europe, et le prince Alain assiste apparemment à chacun de ses concerts. Quand elle ne joue pas, elle est au palais. Elle semble heureuse, ajouta Alexandra en souriant. Je crois que c’est très sérieux.
— Je me souviens qu’Arthur et Marion appréciaient beaucoup Alain de Castiglia. Ils seraient probablement ravis pour elle.
— Sans aucun doute. Cela dit, ajouta Alexandra en fronçant les sourcils, j’hésite à en parler à James. Je crains que toute évocation de l’île ne fasse que raviver son chagrin.
— Vous ne lui avez encore rien dit ?
— Non. À dire vrai, je n’en ai pas vraiment eu l’occasion. Il se trouve à l’étranger depuis plusieurs mois, en Colombie je crois, pour mener des négociations de la plus haute importance. Il ne sait même pas que Robert et moi allons nous marier.
— Cela risque-t-il de poser un problème ? James et vous...
— Aucun, Brynne. James et moi sommes très amis, mais il n’y a plus rien entre nous depuis longtemps.
— Comment va-t-il ? demanda soudain Brynne. Nous étions très proches de lui. Mais depuis la mort de ses parents, il a pris tellement de distance, au sens propre comme au figuré ! Robert a dû vous dire que c’est lui qui a organisé l’adoption de Katie. C’est même lui qui nous l’a amenée, ajouta-t-elle avec un soupir ému. Il nous a tant aidés ! Nous aimerions l’en remercier plus dignement. Qu’en pensez-vous, Alexandra ? Y a-t-il quelque chose que nous puissions faire pour lui ?
— Je l’ignore. James a toujours été secret, et cela n’a fait qu’empirer depuis que...
Alexandra fut interrompue par un gémissement imperceptible, que seule une mère pouvait entendre. Les deux femmes tendirent l’oreille.
— Vous l’avez entendue aussi, n’est-ce pas ? demanda Brynne.
— Il me semble.
— Elle vient de se réveiller. Mieux vaut que j’aille la changer tout de suite, avant qu’elle ne se mette à pleurer.
Délaissant sa tarte aux cerises, Brynne s’approcha de l’évier pour se laver les mains.
— Si vous voulez, murmura Alexandra, je peux aller la chercher. Mais peut-être craignez-vous qu’elle ne se mette à hurler...
— Au contraire ! Cela me permettra de finir ma tarte. Katie sent tout de suite les gens qui l’aiment, et je suis sûre que vous l’aimerez au premier regard.
— Moi aussi.
— Sa chambre est à l’étage. C’est la deuxième porte sur la gauche.
Alexandra s’arrêta un instant sur le seuil de la chambre pour écouter le doux babil de sa fille, qui émergeait doucement du sommeil. Ensuite, elle s’avança d’un pas incertain vers son couffin blanc et rose.
Les yeux embués de larmes, elle contempla longuement le bébé qui souriait et reconnut aussitôt les traits de Robert — qui pouvaient passer pour ceux de Brynne. En revanche, il lui sembla que sa fille ne lui ressemblait nullement.
Les yeux sombres de l’enfant fixaient avec intensité ce visage inconnu qui lui souriait avec amour.
— Bonjour, petite Katie.
Le murmure d’Alexandra avait la même tonalité, les mêmes accents de tendresse que les mille paroles qu’elle avait chuchotées à sa fille, durant les mois précédant sa naissance. Un tressaillement agita le visage de l’enfant ; ses yeux bruns s’ouvrirent en grand.
Etait-il possible qu’elle ait reconnu sa voix ? se demanda Alexandra, le cœur battant, au moment où un flot de larmes lui inondait les joues. Tout doucement, elle souleva la petite fille et la prit dans ses bras. Sans détourner d’elle son regard profondément attentif, Katie leva une main minuscule vers sa joue baignée de larmes.
— Oh, Katie... !
De nouveau, une intense confusion se peignit sur les traits du bébé. Alexandra se mordit la lèvre. Une intense confusion, mais pas le moindre signe de bonheur... Fallait-il qu’elle quitte Robert pour que Katie n’ait plus jamais à entendre sa voix ?
Alexandra résolut de se taire. Elle se contenta de serrer le bébé dans ses bras et de couvrir de baisers ses boucles noires, pensant qu’elle l’embrassait peut-être pour la dernière fois. Une fois sa tarte mise au four, Brynne les surprit ainsi dix minutes plus tard. Ni la mère ni la fille ne l’entendirent arriver ; aussi resta-t-elle un moment immobile sur le pas de la porte. Emue par le spectacle qui s’offrait à elle, elle sourit. Son regard tomba sur l’enfant. Stephen et elle avaient enfin été récompensés de leurs efforts. Le miracle de l’arrivée de Katie leur avait causé un bonheur qu’aucun mot ne pouvait traduire. Et comme un bonheur ne venait jamais seul, songea-t-elle en posant une main sur son ventre, un second miracle était en passe de se produire : une nouvelle vie s’épanouissait peu à peu en elle.
Brynne n’avait parlé à personne de l’enfant qu’elle portait, à personne sauf à Katie.
— Tu auras bientôt un petit frère ou une petite sœur, lui avait-elle murmuré plus d’une fois. C’est à toi qu’elle doit la vie, mon trésor. J’en suis sûre. Elle sent notre bonheur, elle sent tout l’amour que j’ai pour toi, et c’est ce qui lui donne l’envie et la force de se battre pour vivre.
Le petit être qui grandissait dans le ventre de Brynne avait dix-huit semaines — exactement l’âge de Katie. Il avait été conçu la nuit de sa naissance, juste après le coup de téléphone de James, parce que cette nuit-là, grisés de bonheur, Stephen et elle avaient oublié de prendre les précautions destinées à s’éviter une nouvelle déception. Bien que le médecin de Brynne fût très optimiste, car c’était la première fois que sa grossesse se prolongeait au-delà de douze semaines, la jeune femme n’avait rien dit à son mari.
— Je n’ai pas entendu le moindre sanglot, finit-elle par dire en s’avançant dans la pièce.
Alexandra se retourna brusquement. Les yeux de Katie s’emplirent d’une joie que plus rien ne troublait. Son visage tout entier se mit à rayonner quand elle tourna la tête vers Brynne.
— Elle a été très sage, répondit Alexandra, luttant pour dissimuler son émotion.
— Comment trouvez-vous ma petite fille ? demanda Brynne, radieuse, en prenant l’enfant dans ses bras. Eh bien, mon ange, on a bien dormi ? On était très fatiguée d’avoir tant joué avec son petit papa ?
En relevant la tête, Brynne fronça les sourcils.
— Alexandra... Vous pleurez?
— Ce sont des larmes de joie. Je suis tellement heureuse pour vous, pour Stephen et...pour elle !
— Merci. J’ai encore beaucoup de mal à croire qu’elle ne nous quittera plus. Chaque fois que le téléphone sonne, mon cœur s’arrête de battre !
— James m’a pourtant expliqué qu’il s’agissait d’une adoption plénière.
— C’est exact, mais...
— Katie est votre fille, Brynne. Personne n’a le droit de vous la reprendre.
James revint de Colombie le premier jour de novembre. Dans le courrier qui l’attendait à Inverness, le seul message digne d’intérêt était un billet manuscrit, déposé deux semaines plus tôt: « J’ai une merveilleuse nouvelle à t’annoncer. Téléphone-moi. Bises. Alexandra. »
Elle ne voulut rien lui dire au téléphone, mais une demi-heure à peine après l’appel de James à La Roseraie, elle sonnait joyeusement à la porte de la villa d’Inverness. En découvrant ses traits tirés et son regard devenu presque gris, elle sentit son cœur se serrer.
— James... Que puis-je faire pour toi ?
— Pour moi ?
— Tu m’as toujours tellement soutenue...
— Je vais très bien, dit-il, esquissant un sourire qui tourna court. Je suis simplement un peu fatigué. Figure-toi que nos négociations sont en bonne voie. Nous nous sommes donné quelques semaines de répit pour faire le point, avant de lancer l’assaut final. Il se peut que nous obtenions un accord signé avant Noël.
— Bravo. Je compte sur toi pour être des nôtres à Noël.
— Si tu m’annonçais plutôt cette « merveilleuse nouvelle » ?
— La voici : Robert et moi, nous allons nous marier le jour de la Saint-Valentin. Nous souhaitons que tu sois notre témoin, et...
— Est-ce qu’il sait, Alexandra ?
— Il ne sait rien. Et je ne lui en parlerai jamais.
— Il a le droit de savoir.
— Je n’aurai jamais le courage de le lui dire. Je le sais depuis le jour où nous sommes allés voir Katie à Richmond. Robert l’adore, et elle le lui rend bien. On croirait presque qu’ils savent. Mais ce n’est pas le cas, et je tiens à ce que cela reste ainsi. Si Robert apprenait la vérité, ce serait un coup terrible pour lui. Je l’aime trop pour lui infliger une telle torture. Je préférerais le quitter.
— Alexandra... J’ai vaguement le souvenir d’une époque où tout me paraissait simple et agréable. Mais ce souvenir est si lointain qu’il m’arrive de me demander si elle a existé.
— Non seulement elle a existé, mais elle reviendra. Tout finira par s’éclaircir, James, pour toi comme pour moi. Il le faut. Les choses iront déjà beaucoup mieux à Noël.
— C’est la deuxième fois que tu fais allusion à Noël. Tu dois avoir une raison.
— J’en ai même plusieurs. La première, c’est que tu seras parmi nous après avoir obtenu un éclatant succès diplomatique en Colombie. Ensuite, nous aurons la joie de revoir Catherine, qui doit participer au traditionnel concert de Noël à la Maison-Blanche. J’ajoute que mes parents viendront aussi. J’ai hâte de te les présenter.
— Tout le plaisir sera pour moi.
— Tout ceci est formidable, mais la liste ne s’arrête pas là. Il y a aussi le divorce de Robert, qui sera prononcé quelques jours plus tôt. Et surtout, ajouta-t-elle en s’efforçant de maintenir son sourire, Thompson Hall sera bien forcé d’admettre que je ferai une épouse tout à fait convenable pour son poulain.
— Que veux-tu dire ?
— Tu as déjà entendu parler de Thompson Hall, n’est-ce pas ?
— Bien sûr.
— Il est en train d’enquêter sur mon passé pour voir si je suis de l’étoffe dont on fait une Première Dame. J’ai d’abord été indignée, mais quelqu’un aurait de toute façon fini par le faire. En outre, avoir une fois pour toutes la certitude que personne ne découvrira jamais rien en ce qui concerne Katie serait pour moi le plus beau des cadeaux de Noël.
— C’est déjà une certitude. Hormis le Dr Lawton, en qui j’ai toute confiance, seuls Catherine et moi-même avons eu vent de ta grossesse. Il en va de même pour ta liaison avec Robert.
Une ombre d’effroi passa dans le regard d’Alexandra. Etonné, James fronça les sourcils.
— Qu’y a-t-il ?
— Hillary était au courant de notre liaison.
— Quoi ?
— C’est même elle qui a orchestré notre rupture.
— Elle savait déjà lors du gala de Pennsylvania Avenue ?
— Oui. C’est une brillante actrice, n’est-ce pas ?
— Cela change tout, Alexandra.
— Pourquoi ? Elle ignore l’existence de notre enfant. Elle était persuadée d’avoir réussi à nous séparer, et tu sais comme moi qu’elle a passé presque tout le printemps dernier au Texas. En outre, si elle savait quoi que ce soit, elle aurait essayé d’en tirer profit depuis longtemps.
— Vraiment ? Comment as-tu pu oublier si vite le caractère de ta vieille ennemie ? Après tout ce que tu m’as raconté à son sujet, je ne serais pas surpris qu’elle attende son heure pour porter l’estocade, se délectant par avance de son triomphe. Elle pourrait divulguer la nouvelle le jour de votre mariage, ou celui de la nomination officielle de Robert comme candidat du parti, ou encore la veille de son entrée à la Maison-Blanche. Crois-tu qu’Hillary hésiterait un instant à briser au passage la vie de Brynne, de Stephen et de Katie ?
— Elle ne sait rien !
— Tu n’en es pas sûre. Bon sang, Alexandra, aurais-tu oublié que tu as justement renoncé à cette enfant pour qu’elle vive heureuse, à l’abri de tout scandale ? Est-ce que tu veux qu’elle devienne « la petite fille qui a coûté à son père la Présidence des États-Unis » ?
— Non ! Jamais je ne le permettrai ! Si Hillary sait quelque chose — et je suis persuadée du contraire —, soit elle le dira à Thompson Hall, soit elle viendra me trouver. Je la connais, James. Elle n’a qu’une idée en tête : empêcher mon mariage avec Robert. Si Hillary sait quoi que ce soit, elle l’exploitera immédiatement avant la proclamation du divorce.
— Continue.
-— Et si elle va trouver Hall, celui-ci s’empressera de m’en avertir. Il m’a promis que je serais la première informée s’il découvrait la plus petite zone d’ombre dans ma vie. Dans ce cas, il cherchera par tous les moyens à me convaincre de renoncer au mariage.
— Et?
— Si je sens que Thompson Hall a fait la moindre découverte susceptible de le mener jusqu’à Katie, je dirai adieu à Robert.
James comprit qu’elle disait la vérité. Dans ses prunelles d’émeraude dansait une lueur caractéristique, qu’il connaissait pour l’y avoir vue le jour où Alexandra l’avait chargé de s’occuper de l’adoption de Katie. Même si elle devait mourir de chagrin, elle ne reviendrait pas sur sa promesse.
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