Le Collier de Saphirs

Katherine Stone · Chapitre 2 sur 34

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Le Collier de Saphirs

Première Partie

 

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1

 

Kansas City, mai 1968

 

— Mon mari va bientôt arriver, déclara Jane Taylor à l’aide-soignante en blouse rose qui venait de pousser le fauteuil roulant de sa chambre au hall d’entrée de l’hôpital. Vous n’avez pas besoin de rester. Soyez tranquille, je vais l’attendre sagement ici, dans ce fauteuil, par ailleurs tout à fait superflu.

Tout n’était pas vrai dans ce que Jane venait de dire. Alexander ne viendrait pas, car elle ne l’avait pas prévenu de sa sortie. Et surtout, elle avait la ferme intention de quitter son fauteuil dès que l’aide-soignante aurait tourné les talons.

Jane n’éprouvait aucun remords à mentir ainsi. Les médecins, les infirmières, le psychologue n’avaient eu aucun scrupule à le faire.

— Vous allez être transférée dans un service de médecine générale, lui avait annoncé un docteur quand son état lui avait permis de quitter l’unité de soins intensifs.

Dans un service de médecine générale... Loin des jeunes mères, comme si le spectacle de leur joie risquait d’accroître sa douleur ! Mais Jane, elle, savait que sa douleur ne pouvait être plus intense qu’elle ne l’était déjà. Et pourtant, tout juste une semaine auparavant, un bonheur sans nuage régnait sur sa vie.

Sept jours plus tôt, par une radieuse matinée de printemps, Jane, Alexander et Alexandra avaient quitté leur jolie maison rustique de Topeka pour se rendre à Kansas City, où Jane devait exposer ses poteries à l’occasion de la prestigieuse Foire Artisanale. Bientôt, très bientôt, un petit être devait faire son apparition au sein de la famille. Combien de fois Alexandra, du haut de ses six ans, avait-elle parlé avec enthousiasme de son bébé, prédisant même avec cette assurance propre à certains enfants que ce serait une petite sœur ?

Les semaines précédant l’exposition s’étaient passées dans la joie. Tout paraissait si simple... Avec l’aide d’Alexandra, son mari avait chargé les poteries dans une camionnette de location, sous le regard amusé de Jane, qu’ils tenaient bien inutilement à ménager. La future maman se sentait plus forte que jamais. Ils partirent joyeux, mais de façon aussi horrible qu’inexplicable, comme ils atteignaient la banlieue de Kansas City, Jane eut une première contraction. Tout commença par une douleur déchirante, immédiatement suivie d’un flot de sang.

Alexander avait bifurqué en hâte vers l’hôpital le plus proche. Les médecins s’empressèrent de séparer Jane et l’enfant, qui jusqu’alors avait paru se sentir si bien dans la chaleur de son ventre. Ensuite s’était produite une seconde séparation, plus douloureuse celle-là, car définitive : Jane avait été transportée en ambulance vers le service de soins intensifs du Médical Center, tandis que le nouveau-né était acheminé en trombe, toutes sirènes hurlantes, vers le service de soins intensifs néo-natals de l’Hôpital des Enfants, à quinze kilomètres de distance.

Mère et fille avaient reçu tout ce que la science pouvait leur offrir en matière de soins, mais seule Jane en avait tiré bénéfice. L’enfant, qu’elle ne devait jamais voir, mourut cinq jours plus tard. Jane, après avoir remporté son incertain combat contre la mort, fut transférée dans un service de médecine générale — un endroit lugubre sur lequel planait partout l’ombre de la maladie, et que des kilomètres de couloirs de linoléum séparaient des jeunes mamans et de leurs nourrissons.

C’était mieux ainsi, s’était-elle entendu répéter maintes fois par les médecins, les infirmières et le psychologue. Mais mieux pour qui ? Pour elle ou pour les autres mères, que sa présence risquait de gêner? Cela, on ne lui avait jamais dit.

Le personnel de l’hôpital avait commis une erreur. N’était-elle pas mère elle aussi — mère d’Alexandra, mère de la petite fille qui venait de mourir? Ils auraient dû la garder à la maternité, ils auraient dû la laisser visiter la nurserie.

C’était justement là que Jane se rendait maintenant. Elle était persuadée qu’elle trouverait là-bas la force dont elle avait tant besoin pour annoncer à sa fille que sa petite sœur n’était plus de ce monde. Aujourd’hui même, ensemble, Jane et Alexander expliqueraient la vérité à leur Alexandra adorée. Et dès le lendemain, ils repartiraient à Topeka pour présenter à leurs amis — qui s’attendaient à un retour triomphal de la Foire Artisanale — le triste bilan de leur semaine à Kansas City.

Dès que Jane, à travers la vitre, eut posé le regard sur les nouveau-nés qui sommeillaient dans leurs petits berceaux capitonnés de bleu et de rose, elle sut qu’elle avait bien fait de venir. Même si elle avait perdu son enfant, même si elle ne pouvait plus jamais en avoir d’autre, le spectacle de ces petites vies lui rendait espoir.

Pour la première fois cette semaine-là, un sourire illumina son délicat visage. Un sourire maternel.

 

Sans cesser d’embrasser tendrement les boucles d’ébène de son bébé, Isabelle promena son regard saphir sur le corridor. Devant elle s’ouvrait l’entrée de la nurserie ; et dans son dos, comme toujours, se dressait la silhouette de l’un des hommes engagés par Gilles pour la surveiller. Ces ombres menaçantes la suivaient en permanence depuis plus de cinq mois. Elles avaient accompagné pas à pas sa grossesse. Et à présent que sa petite fille était née, elles ne cherchaient plus à se cacher.

Isabelle vivait dans la terreur. Un jour ou l’autre, ces hommes recevraient un ordre effroyable du fou qui les avait recrutés : celui de supprimer purement et simplement la petite vie qu’il jugeait si menaçante. Cet ordre finirait par venir, mais pour l’instant, persuadé d’avoir le contrôle absolu de la situation, Gilles se complaisait à jouer avec Isabelle comme un fauve avec sa proie. Elle était prise au piège, lui répétait-il. Pourquoi refusait-elle de le comprendre ?

Isabelle avait parfaitement compris. Mais elle savait également qu’aussi longtemps qu’elle continuerait à se déplacer comme si elle conservait l’espoir naïf d’échapper à ceux qui la traquaient, Gilles retiendrait ses hommes de main, et elle pourrait ainsi gagner un peu de temps... le temps de trouver une femme à qui confier son enfant...

Pendant ses mois de recherches, avant et depuis la naissance de sa fille, Isabelle avait rencontré une foule de femmes au cours de brefs entretiens, toujours menés sous le regard attentif des ombres aux ordres de Gilles. Elle cherchait encore. Cette femme devait exister, il le fallait, et quand Isabelle la trouverait, elle saurait aussitôt que c’était elle, avec une certitude venue du fond du cœur, profonde et absolue.

Depuis des mois, Isabelle allait de ville en ville, puis repartait, poursuivant sa quête sans relâche. Et son errance, mi-aveugle, mi-calculée, venait de conduire ses pas jusqu’à la nurserie de l’hôpital. Figée devant la vitre, une jeune femme blonde, dont les yeux verts luisaient de larmes, contemplait les nourrissons avec une tendresse mélancolique.

Après avoir rajusté la bandoulière du gros sac de voyage qui ballottait contre sa hanche, Isabelle s’approcha. À chaque pas, les battements de son cœur s’accéléraient.

— Bonjour.

Le français était sa langue maternelle. Mais elle parlait couramment tant de langues que son accent était imperceptible, éclipsé par l’élégance raffinée de sa diction.

— Bonjour, répondit Jane, en adressant un sourire à la femme ravissante qui venait de l’aborder. Au bout d’un instant, Jane baissa les yeux sur le nourrisson emmailloté dans une couverture de cachemire rose. Les cheveux de la femme étaient blonds, ceux de l’enfant d’un noir de jais ; leurs prunelles du même bleu limpide, en revanche, ne laissaient aucun doute : elle avait bien affaire à une mère et à sa fille.

— Elle est ravissante, dit-elle.

— Merci. Votre bébé est-il ici ?

— Non.

Se rappelant brusquement qu’elle n’était pas censée se trouver là, Jane esquissa un sourire d’excuse. Et pourtant, quelque chose, dans les beaux yeux bleus de cette inconnue, l’encouragea à lui révéler la triste vérité.

— Ma fille est morte peu après sa naissance. L’accouchement a eu lieu prématurément, ce qui a entraîné des complications.

— J’en suis navrée. Vous aurez sûrement d’autres enfants.

— Malheureusement, non. Cela dit, j’ai l’immense bonheur d’avoir déjà une petite fille de six ans. J’aurais bien voulu lui donner une sœur, mais...

— Bien sûr. Je comprends, fit Isabelle d’un ton distrait.

Il lui semblait que le regard perçant de l’ombre qui se dressait à quelques mètres, hors de portée de voix, était sur le point de lui transpercer la nuque. L’homme guettait le moindre de ses gestes. Et chaque seconde qui passait semblait aiguiser davantage son regard.

— Je souhaiterais vous parler.

— Vraiment ? répliqua Jane, surprise par la soudaineté de la demande, mais aussi par la lueur de désespoir qu’elle crut discerner dans les yeux de l’inconnue. Bien sûr. Je vous écoute.

— Pas ici... Pouvez-vous m’attendre dans les toilettes du hall principal ? Je vous y rejoindrai d’ici une demi-heure.

Par-dessus l’épaule de son interlocutrice, Jane remarqua la haute silhouette immobile au fond du couloir. Sa raison lui conseillait de trouver une excuse polie et de partir sans tarder, mais sa générosité naturelle l’emporta. Dans la mesure de ses moyens, elle était prête à aider l’inconnue.

— C’est entendu. Je vous y attendrai.

— Merci mille fois ! Et maintenant, il faudrait que nous nous séparions à la manière de deux personnes qui viennent de faire connaissance et n’ont aucune intention de se revoir.

— Je comprends, fit Jane.

Elle sourit, et consulta sa montre.

— Mon Dieu, s’exclama-t-elle, haussant le ton. Comme le temps passe ! Il faut que je vous quitte. Je suis ravie d’avoir fait votre connaissance, et... je vous souhaite bonne chance.

Après le départ de Jane, Isabelle s’attarda à proximité de la nurserie pour bavarder avec quelques mères venues admirer leurs bébés. Une demi-heure plus tard, elle traversait le hall principal ; elle allait quitter l’hôpital, quand elle fit demi-tour et alla demander à l’accueil où se trouvaient les toilettes.

Gilles ne recrutait que des hommes. Les femmes, à son avis, n’étaient bonnes à rien, si ce n’est à donner du plaisir. Sa fille et elle seraient donc en lieu sûr, pendant quelques précieuses minutes, dans les toilettes pour dames.

 

Jane l’attendait devant la rangée de lavabos.

— Merci mille fois d’avoir bien voulu m’attendre, murmura Isabelle en la rejoignant.

— Je vous en prie.

— Sommes-nous seules ?

— Oui.

— Bien, fit Isabelle, baissant le regard sur son enfant.

Quand elle redressa le menton, ses yeux étaient brillants de larmes.

— Pouvez-vous la prendre ? demanda-t-elle dans un souffle.

— Bien sûr, répondit Jane, décontenancée parles larmes de l’inconnue, en prenant la petite fille dans ses bras.

Dès que l’enfant posa le front contre son sein, une douleur aiguë lui vrilla le cœur.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire, reprit Isabelle d’une voix chancelante. Pourriez-vous l’emmener avec vous et l’élever comme si c’était votre propre fille ?

— Je vous demande pardon ?

— Avec moi, elle est en danger. Je l’aime par-dessus tout. Elle représente ce que j’ai de plus précieux au monde, mais...

La voix d’Isabelle se brisa, réduite au silence par une avalanche d’émotions. Elle dut faire une pause.

— Vous m’avez dit tout à l’heure que vous venez de perdre votre enfant, et...

— C’est la vérité, répondit Jane, au comble du trouble. Mais ce n’est pas une raison pour que vous me donniez la vôtre.

Elle avait trop récemment éprouvé dans sa chair la douleur d’une telle séparation pour envisager de priver une mère de son enfant.

— Si vous me disiez pourquoi vous pensez être dans l’impossibilité de la garder ? ajouta-t-elle à mi-voix. Peut-être pouvons-nous trouver une solution. Il doit bien y avoir un moyen. Laissez-moi vous aider.

— Je ne puis rien vous dire, et... il n’y a aucun moyen.

Jane lut dans son regard l’expression de la plus absolue sincérité. L’inconnue avait dû réfléchir mille fois à toutes les solutions possibles, en vain. Au bout d’un moment, elle ébaucha un vague sourire. Une étincelle d’espoir naquit dans ses yeux.

— Vous pouvez m’aider, reprit-elle. Depuis que je sais que je dois me séparer de ma fille, je n’ai cessé de prier pour rencontrer celle qui sera capable de l’aimer comme je l’aurais aimée moi-même. Je crois que vous êtes cette personne.

Un long moment s’écoula avant que Jane pût répondre. En silence, elle leva sur Isabelle un regard lourd de promesses.

— Je... je l’aimerai comme une mère, balbutia-t-elle.

— Je le sais, fit Isabelle sans cesser de l’observer.

À contrecœur, elle détourna les yeux et s’efforça de concentrer son attention sur les derniers détails à régler avant de quitter l’hôpital pour entamer une nouvelle étape de sa vie — d’où sa fille serait absente. Elle posa son sac de voyage sur le rebord du lavabo, l’ouvrit et en sortit une petite pochette de velours bleu, fermée par un cordon doré qu’elle s’empressa de dénouer. De ses doigts délicats, elle retira plusieurs boulettes de papier de soie, qu’elle déplia une à une. Chacune d’elles renfermait une étincelante pierre précieuse — diamant, rubis, saphir, émeraude...

— Ma fille aurait dû hériter d’une fortune considérable, expliqua simplement Isabelle.

Elle aurait dû être princesse.

— J’ai converti en pierres précieuses une partie de son héritage, poursuivit-elle. Toutes sont d’une pureté, d’une taille et d’une couleur irréprochables. Leur valeur marchande totale représente environ vingt millions de dollars.

Mais je vous conseille de ne les vendre qu’au fur et à mesure de vos besoins, car leur prix, assurément, ne cessera d’augmenter au fil des ans.

— Il n’est pas question que j’accepte ceci.

— Je puis vous assurer qu’elles appartiennent de plein droit à ma fille.

— Mon mari et moi ne sommes pas riches et ne le serons sans doute jamais, mais nous vivons bien. Notre travail nous permet d’élever deux enfants.

Le refus de Jane, aussi serein que catégorique, ne fit que renforcer la conviction d’Isabelle : elle venait sans nul doute de trouver la personne à qui confier sa fille. Après avoir connu successivement l’extrême pauvreté et l’extrême richesse, elle avait abouti à la conclusion que l’amour était l’unique trésor digne de ce nom. Cette jeune inconnue aux prunelles d’émeraude partageait visiblement son opinion.

— Voulez-vous que je vous parle de mon mari et de moi-même ? s’enquit Jane.

— Non, surtout pas ! Mieux vaut que je ne sache rien de vous et que vous ne sachiez rien de moi... à ceci près : cette enfant est bien ma fille, et son père et moi l’avons conçue avec amour. Mais elle serait en grand danger si je la gardais, et... il en sera toujours ainsi.

Ses yeux s’embuèrent de nouveau. Elle hésita un instant avant de poursuivre.

— S’il vous plaît... Pouvez-vous lui dire, le jour de ses vingt et un ans, ce qui s’est passé aujourd’hui ? Lui dire que je l’aimais tendrement, mais que je n’ai pas eu le choix ?

— Bien entendu. Quel jour est-elle née ?

— Il y a tout juste une semaine, le 20 mai.

C’était aussi la date du tragique accouchement de Jane.

— Le 20 mai... répéta-t-elle, rêveuse. Comptez sur moi. Que dois-je lui dire d’autre ?

— Dites-lui de ne surtout pas chercher à me retrouver. Non seulement elle n’a aucune chance d’y parvenir, mais elle s’exposerait à des risques inutiles. J’y pense, ajouta-t-elle tout à coup. Le choix de son prénom vous revient, bien sûr, mais...

— Oui?

— Pourriez-vous, en second ou troisième prénom, l’appeler Alexandra ?

Alexandra ? Le père de l’enfant devait s’appeler Alexander, songea Jane, croyant voir glisser une flamme de passion fugace dans le regard d’Isabelle. Encore une coïncidence... Elle s’efforça cependant de masquer sa surprise et, l’inconnue ayant exprimé le vœu de ne rien savoir d’elle, se retint de lui dire que son mari s’appelait Alexander, et sa fille Alexandra.

— Je vous le promets.

— Merci, souffla Isabelle.

Après avoir rangé dans son grand sac le sachet de pierres précieuses, elle en sortit un paquet de langes qu’elle remit à Jane, une poupée aux cheveux noirs et une petite couverture de cachemire à carreaux bleus et blancs. Sans mot dire, les deux femmes débarrassèrent l’enfant de sa couverture rose. Puis, tandis qu’Isabelle l’emmaillotait de bleu et de blanc, Jane enveloppa la poupée de rose.

Il ne restait plus à Isabelle qu’à faire ses adieux à sa fille. Elle la prit dans ses bras et se retira avec elle dans un coin de la pièce. Leurs regards bleus se rencontrèrent pour la dernière fois. Tout en l’embrassant, elle lui murmura des mots d’amour en français, comme elle l’avait toujours fait.

— Je t’aime, je t’aime, je t’aime...

Puis, en déposant un dernier baiser sur le front minuscule, elle exprima la même pensée au futur — symbole d’un avenir qu’elles ne partageraient pas, mais dans lequel sa fille resterait toujours présente :

— Je t’aimerai toujours.

Elle se retourna, revint à grands pas vers Jane, lui confia son précieux fardeau et ajusta la bandoulière du sac de voyage sur son épaule. Au moment où elle s’apprêtait à prendre dans ses bras la poupée destinée à tromper la vigilance de ses poursuivants, elle céda à une dernière impulsion. Elle porta une main à son cou et défit le gros fermoir d’or d’un collier qui, jusqu’à cet instant, était resté caché sous le col de son corsage.

C’était un collier de pierres bleues étincelantes, soutenant un pendentif en forme de cœur taillé dans la même gemme. Jane remarqua d’emblée que ce bleu limpide faisait écho à celui, remarquable, des yeux de la mère et de l’enfant. Mais l’idée ne l’effleura pas qu’il pouvait s’agir de saphirs de la plus grande pureté, ni même que ce collier devait valoir une fortune. L’amour qui scintillait dans le regard de l’inconnue lui paraissait mille fois plus précieux.

— Je vous en prie, dit Isabelle, remettez-lui ceci pour son vingt et unième anniversaire. C’est son père qui me l’a offert en gage d’amour. Je lui en fais don.

Isabelle s’interrompit et fronça imperceptiblement les sourcils, se demandant si elle ne commettait pas une erreur. Mais presque aussitôt, rassurée, elle sourit.

— Ce collier est splendide, mais très classique. Il ne lui permettra pas de retrouver ma trace.

Jane acquiesça et lui prit des mains l’éblouissant joyau.

— Il faut que je parte, soupira Isabelle, sentant les larmes lui monter aux yeux. Je vous demanderai d’attendre encore une demi-heure avant de sortir ou même plus longtemps si vous le pouvez.

— Je l’aimerai de tout mon cœur, se contenta de murmurer Jane.

— Je le sais. Merci... Dieu vous bénisse.

Isabelle partie, entraînant dans son sillage les hommes de Gilles le plus loin possible de Kansas City, Jane se retrouva seule pour méditer sur le caractère extraordinaire de ce qui venait de se passer. Tout s’était déroulé si vite qu’elle avait accepté la chose avec une sorte de sérénité irréelle. Elle commençait à peine à comprendre qu’un véritable miracle venait d’avoir lieu.

— Bonjour, mon petit trésor, chuchota-t-elle, baissant le regard sur la paire d’yeux bleus qui semblaient quémander son amour et la promesse d’une vie heureuse. Bonjour, Catherine Alexandra... Ce nom te plaît-il ? Je suis sûre qu’il t’ira à ravir, et ta grande sœur en sera très fière. Il sera un lien supplémentaire entre vous : elle-même, vois-tu, s’appelle Alexandra Catherine. Oh, ma petite Catherine, si tu savais comme ton papa, ta grande sœur et moi allons t’aimer !

L’image de la mère de l’enfant traversa ses pensées, et son cœur se serra. Jane fit une promesse muette aux immenses yeux bleus levés vers elle : si un jour l’inconnue venait la réclamer, son mari et elle la lui rendraient sans hésiter.

Elle réalisa presque aussitôt, avec une tristesse teintée de soulagement, que la maman de Catherine ne les retrouverait jamais. Us ne vivaient pas à Kansas City, mais à Topeka, dans l’Etat voisin. Jane avait certes mentionné la perte de sa propre fille, mais elle n’avait précisé ni quand, ni où l’enfant était morte. La petite avait rendu le dernier souffle dans un hôpital situé à l’autre bout de la ville ; quant à sa mère, elle avait séjourné dans un service de médecine générale, non d’obstétrique. À moins de revenir tout de suite, jamais l’inconnue ne pourrait retrouver sa fille.

Isabelle avait prié Jane d’attendre une demi-heure. Celle-ci patienta une heure entière pour lui laisser tout le temps de s’éloigner, et de venir récupérer son enfant si d’aventure elle changeait d’avis. Chaque fois qu’une femme poussait la porte des toilettes, le cœur de Jane cessait momentanément de battre.

Son enfant était morte. Mais les seins de Jane, comme en signe de défi au destin, étaient restés lourds de lait. Quand la bouche minuscule et vorace se referma sur son téton, la jeune femme eut la surprise de sentir monter en elle une joie capable de balayer toutes les peines éprouvées jusqu’alors.

Un peu plus tard, comme elle tirait un lange du paquet laissé par l’inconnue, elle eut une autre surprise : cachés là, elle découvrit cent mille dollars en grosses coupures. Son mari et elle placeraient cette petite fortune, décida-t-elle aussitôt, afin de la remettre à Catherine à son vingt et unième anniversaire. Alexander et elle gagnaient suffisamment d’argent pour mener la vie sans excès qu’ils s’étaient choisie. Cela dit, peut-être pourraient-ils utiliser une infime partie de cette somme de façon qu’Alexander ne soit plus contraint de donner tant de leçons de musique le soir et le week-end, et puisse consacrer un peu plus de temps à ses filles.

 

— Alexander?

— Chérie, enfin !

Alexander laissa échapper un soupir. Il savait que Jane avait eu l’autorisation de quitter l’hôpital quelques heures plus tôt, mais s’était douté que sa femme voudrait rester seule un moment. Il l’avait imaginée allant jeter un bref coup d’œil à la nurserie, et ensuite, peut-être, faisant quelques pas dans le parc tout proche pour sentir la caresse du soleil de mai, regarder les arbres en fleurs et chercher une nouvelle fois à comprendre ce qui venait de se passer. Tâche impossible, il le savait d’autant mieux que lui-même s’y était efforcé en vain. Jane avait besoin de solitude. Mais au fur et à mesure que les minutes se muaient en heures, il avait senti une sourde angoisse l’envahir.

— Es-tu prête, Jane ? demanda-t-il d’une voix douce. Veux-tu que nous venions te chercher ?

La tendresse de son ton fit monter les larmes aux yeux de Jane. Son mari avait sans doute vécu une semaine encore plus pénible qu’elle. Il avait passé ses journées, ses nuits, à courir d’un hôpital à l’autre, redoutant non sans raison, les quatre premiers jours, de perdre et sa femme et sa fille. Mais il avait trouvé la force de dissimuler son angoisse, notamment aux yeux d’Alexandra, leur fille aux boucles d’or, qui ne savait toujours rien.

Et qui n’aura jamais besoin de savoir.

— Alexandra est-elle avec toi ?

— Elle joue à la poupée dans sa chambre avec une nouvelle amie, répondit-il d’une voix où perçait une sorte de fierté.

Le magnétisme irrésistible et la rayonnante assurance de leur fille ne cessaient de les surprendre. Cette semaine-là, malgré la tristesse des circonstances, Alexandra avait réussi à se faire une foule de nouveaux amis, tant à l’hôpital qu’à l’hôtel.

— Jane ? reprit-il, surpris du silence qui se prolongeait au bout du fil. Quelque chose ne va pas ?

— Oh, Alexander... Un miracle vient de se produire !

De la cabine téléphonique du parc, serrant contre son sein la petite fille repue et endormie, Jane raconta à son mari ce qui s’était passé. Elle ne voyait pas le visage d’Alexander, ce visage de musicien talentueux qu’illuminait une âme de poète, mais n’eut aucune peine à imaginer la myriade d’émotions qui devaient défiler dans ses yeux — l’espoir, l’incrédulité, la joie et... l’effroi.

— Rassure-toi, mon amour, conclut-elle au terme d’un nouveau silence. Je n’ai pas perdu la tête.

— Mais, Jane... Ce que tu me racontes est tout simplement trop... Pourquoi ris-tu ? demanda-t-il, de plus en plus inquiet, comme s’il redoutait que sa femme, prise d’un accès de folie à la nurserie, ait kidnappé l’enfant d’une autre.

— Parce que je viens de réaliser que j’ai oublié de te parler de l’argent et du collier.

Elle avait conté deux fois son histoire, mais sans jamais mentionner les cent mille dollars trouvés entre les langes, le collier ni la fortune en pierres précieuses qu’elle avait refusée. L’argent et le collier constituaient pourtant la preuve tangible de la véracité de son récit ; mais si elle avait oublié d’en parler, c’était tout bonnement parce qu’à ses yeux, le seul vrai trésor était celui qu’elle serrait à présent dans ses bras.

— Quel argent, Jane ? Quel collier ?

Jane lui raconta de nouveau toute l’histoire, en détail. Elle sentit les protestations effarées de son mari se dissiper peu à peu sous l’effet de la joie.

— Nous arrivons, chérie, finit-il par annoncer d’une voix rauque. Nous venons vous chercher, Catherine et toi !

Quelques secondes après avoir posé un premier regard sur l’enfant blottie au creux des bras de sa mère, Alexandra déclara avec son assurance coutumière :

— Ce n’est pas ma sœur.

Jane, stupéfaite, marqua un temps d’hésitation.

— Bien sûr que si, ma chérie ! Catherine est ta petite sœur. C’est vrai, elle n’est pas blonde comme toi et moi, ses yeux sont bleus, et ses cheveux noirs comme ceux de papa, mais c’est bien ta sœur.

— Non.

— Alexandra...

— Je ne veux pas d’elle, papa. Je ne l’aime pas !

— Alexandra... !

— Ce n’est pas ma sœur ! Je ne veux pas d’elle ! Ramenez-la à l’hôpital tout de suite ! S’il vous plaît !

 

Après avoir murmuré ses derniers mots d’adieu à l’oreille de sa fille, Isabelle poursuivit son errance pendant trois longues semaines, serrant tendrement contre elle une poupée emmaillotée de rose et se forçant à étouffer les cris de désespoir qui montaient de son cœur brisé.

Elle entraîna les hommes de Gilles loin de Kansas City, jusqu’à New York. Là, quelques minutes avant d’embarquer sur un avion à destination de Nice, elle se dirigea délibérément vers l’une des ombres, et lui tendit son ballot de cachemire rose.

— Je vais retrouver Gilles, lui glissa-t-elle à voix basse, en français. Je lui dirai que vous avez fait votre possible, mais qu’il aurait dû s’abstenir de recruter des incapables de votre espèce.

Isabelle avait cru ne jamais devoir retourner sur l’île. Ce fut pourtant ce qu’elle fit, pour affronter l’homme qui venait de la priver de son enfant. À Nice, elle prit un hydravion pour rejoindre l’île de Castiglia. Au cours du vol vers la minuscule principauté, également connue sous le nom de 1’« Ile aux Arcs-en-ciel », ses pensées la ramenèrent vers sa jeunesse, vers le temps où étaient nés sa haine pour Gilles... et son amour pour Alexandre.

C’était en 1948. La guerre, qui l’avait privée de toute sa famille, était finie. Finie, mais non oubliée. À dix-sept ans, Isabelle savait mieux que personne que la guerre rend possibles toutes les horreurs ; mais sitôt que l’espoir eut commencé de refleurir sur les ruines de son chagrin, elle décida qu’à l’inverse, en temps de paix, tous les désirs pouvaient devenir réalité. Pendant la guerre, dans les rues de son Paris natal, elle avait servi la cause de la Résistance avec une indéfectible bravoure. L’heure était maintenant venue d’accomplir son grand rêve. C’est ainsi qu’elle osa écrire une lettre pleine d’audace à un prince régnant.

Elle avait soigneusement observé les bijoux des plus grands joailliers de la place Vendôme, écrivit-elle en substance au prince Alexandre de Castiglia. Bien entendu, elle se garda bien de préciser qu’elle s’était contentée de scruter de l’extérieur les scintillantes vitrines des plus prestigieuses maisons — Cartier, Van Cleef & Arpels, Castiglia... Entre toutes, disait-elle, Castiglia était celle qui avait le plus urgent besoin de ses services : leurs modèles étaient trop « baroques », et même, osa-t-elle ajouter, cruellement dépourvus de « romantisme ». Elle joignit à sa lettre quelques esquisses aux lignes hardies et proposa au prince de venir lui rendre visite sur son Ile, s’il y consentait.

Alexandre rit de bon cœur à la lecture de la lettre, mais prit assez vite un air songeur. Cette jeune personne pleine d’audace, dont le talent sautait aux yeux, avait entièrement raison. Depuis la fin de la guerre, ayant consacré tous ses efforts à restaurer la splendeur de son Ile mutilée par les bombes, Alexandre avait laissé Gilles, son frère cadet, diriger seul la prestigieuse joaillerie familiale. Celui-ci avait assuré avec talent le redressement financier de l’entreprise, redevenue florissante, mais les bijoux de la maison Castiglia n’avaient connu aucune évolution créatrice depuis trop longtemps.

Alexandre prit ses dispositions pour rencontrer Isabelle à Paris. La veille de son départ, pendant la promenade qu’il faisait chaque jour pour admirer le légendaire spectacle des arcs-en-ciel qui avaient valu à l’île son surnom, il fut projeté à bas de son cheval et se brisa une jambe. Ce fut donc son frère cadet qui s’envola à sa place vers Paris pour s’entretenir avec la jeune styliste. À peine l’eut-il vue, avec ses cheveux d’or et ses prunelles de saphir, qu’il sentit qu’il fallait qu’elle lui appartienne.

Après tant d’années de combat, Isabelle ne connaissait plus la peur. La nécessité l’avait rendue intrépide. Mais la foi de l’artiste et les rêves romantiques de l’adolescente vibraient toujours au fond de son cœur.

Car Isabelle était une jeune fille romantique. Elle était vierge aussi — du moins avant d’être violée par Gilles, que ses supplications désespérées ne firent qu’exciter davantage. Il prit sauvagement possession de son corps en lui murmurant des mots d’amour ; et quand il eut fini, il lui promit davantage encore : Isabelle allait devenir sa femme, sa princesse.

Hébétée, folle de rage, désespérée, elle trouva le courage de soutenir son regard, et proféra en silence le serment de lui vouer une haine éternelle.

À son retour sur l’île, Gilles annonça à son frère aîné que la jeune fille s’était moquée d’eux et qu’elle ne cherchait qu’à travailler pour la maison Cartier. La nouvelle laissa le prince Alexandre surpris et déçu. Six semaines plus tard, une fois sa jambe rétablie, il profita d’un séjour à Paris pour rendre une visite impromptue à la jeune créatrice.

Le beau regard bleu d’Isabelle se figea de terreur quand elle lui ouvrit. Mais très vite — dès qu’elle eut compris que ce n’était pas Gilles qui frappait à sa porte —, son effroi se mua en confusion. Le prince Alexandre partageait la beauté de son frère, mais son regard sombre était humain et doux, sans trace de folie.

Isabelle, à dix-sept ans, tomba amoureuse d’Alexandre, qui en avait quarante. Cet amour naquit en dépit de la haine secrète qu’elle vouait à Gilles, en dépit surtout de l’enfant qu’elle portait en elle, vivant stigmate d’un outrage qui la submergeait de dégoût et d’un indicible effroi. Elle refusait de donner le jour à l’enfant de Gilles, mais elle ne pouvait pas davantage se résoudre à le tuer. Au désespoir, elle se contenta d’espérer qu’une fausse couche spontanée viendrait la délivrer. Après qu’elle fut tombée amoureuse d’Alexandre, ses prières se firent plus sereines : elle en vint à se persuader que l’amour du prince de Castiglia finirait par vaincre le mal qui grandissait dans ses entrailles.

Les vœux d’Isabelle furent exaucés au début du quatrième mois. Un soir, Alexandre la trouva chez elle, inanimée, baignant dans son sang, et l’emmena à l’hôpital. Dès qu’elle fut suffisamment remise pour parler, elle lui avoua la vérité.

Alexandre bannit Gilles de la principauté, épousa Isabelle, et ils partagèrent, sur leur Ile, vingt ans d’un amour sans nuages. Gilles était loin, mais quelque chose ne leur permit jamais de l’oublier complètement : ils n’eurent pas d’enfant.

Si Alexandre et Isabelle voulaient un enfant, c’était avant tout par amour, mais le grave problème de la succession se posait également. Selon les lois de la principauté en vigueur depuis des siècles, le premier-né du couple princier était appelé à succéder à son père — ou à sa mère. Mais si Alexandre restait sans héritier, à sa mort, le titre de prince reviendrait à son frère cadet.

En septembre 1967, Alexandre apprit qu’il souffrait d’une leucémie qui le condamnait. Pendant leurs derniers mois de bonheur, Isabelle et lui ne s’attardèrent guère à parler de ce qui adviendrait après sa mort. Tous deux savaient parfaitement que Gilles effectuerait un retour triomphal sur l’île. En revanche, Alexandre se devait de songer au sort de sa femme.

Il fit déposer son immense fortune personnelle en lieu sûr, au nom d’Isabelle, dans un certain nombre de banques, à Paris, à New York, à Londres et à Zurich. Ensuite, afin de jouir du peu de temps qu’il leur restait à vivre ensemble, ils s’aimèrent encore plus. Et un beau soir, le miracle eut lieu : de l’amour d’Isabelle, trente-sept ans, et d’Alexandre, soixante ans, naquit un embryon de vie. La jeune femme se garda d’annoncer la nouvelle à son mari, sachant qu’elle ne lui apporterait ni joie ni soulagement, mais qu’au contraire elle ne ferait qu’accroître son sentiment d’impuissance. Quel sort attendait leur héritier — ou leur héritière ? Gilles était trop près de s’emparer de la principauté pour y renoncer. Peu lui importait le testament de son frère, peu importaient les efforts déployés par le prince pour organiser la protection d’Isabelle : jamais il ne laisserait un nourrisson le priver de l’île.

Isabelle ne tenait pas à régner. Elle ne demandait qu’une chose : pouvoir élever son enfant en paix. Gilles pouvait garder tout le reste.

Quand elle quitta l’île, peu après les funérailles de son époux, deux ombres menaçantes lui emboîtèrent le pas. Bien que sa grossesse fût encore secrète, les intentions de Gilles, déjà, étaient claires : le désir obsessionnel qu’il avait d’elle était toujours là, plus vivace que jamais. Elle chercha en vain à se débarrasser de ses chiens de garde, mais quand son état fut devenu évident, leur surveillance ne fit que s’intensifier.

Elle ne demandait rien d’autre que le droit de vivre avec son enfant. Gilles ayant refusé de le lui accorder, Isabelle dut faire appel à la ruse pour protéger la vie de sa fille.

À présent, trois semaines après lui avoir fait ses adieux, elle retournait sur l’île aux Arcs-en-ciel pour dire à cet homme sa haine et son mépris.

 

Le palais, sous le règne d’Alexandre, était à l’image du reste de l’île : un havre de paix et de liberté, ouvert à tous ceux qui désiraient s’imprégner de sa splendeur. Mais désormais, les lourdes portes étaient closes. Le grand nombre de gardes puissamment armés indiquait que le prince Gilles était chez lui. Déjà riche lors de son bannissement, il avait trouvé moyen d’accroître sa fortune pendant ses années d’exil, et avait pris goût à une valeur plus dangereuse encore que l’argent : le pouvoir. À la mort de son frère, Gilles de Castiglia était connu des polices du monde entier comme un puissant trafiquant d’armes et de drogue, qui faisait régner la terreur.

Le nouveau maître de l’île était chez lui. L’élégant palais de marbre blanc s’était transformé en forteresse ; ce qui avait été un paradis semblait recouvert d’un voile sombre. Même les oiseaux se tenaient cois, remarqua Isabelle. L’air, naguère chargé des fragrances de mille fleurs, avait quelque chose de vicié. Elle se demanda si les somptueux arcs-en-ciel qui s’élançaient chaque soir dans l’azur, juste après la pluie nourricière, existaient toujours. Pouvaient-ils avoir été réduits, eux aussi, à l’état de souvenirs d’un paradis perdu ?

 

— Isabelle ? murmura le prince Gilles lorsqu’elle entra dans la bibliothèque.

Ses prunelles sombres et froides n’exprimaient rien, mais son être tout entier frémissait d’une violente émotion située au-delà du désir, une sorte de besoin désespéré de possession.

— Vous êtes la lie de l’humanité !

— Isabelle, voyons...

— Si vous saviez à quel point je vous hais !

— Vous êtes injuste, chérie. En tant que père, il est de mon devoir d’assurer l’avenir de mes enfants.

— C’est pour vous seul que vous avez fait tout cela ! Vous vouliez l’île, vous l’avez... et elle est déjà empoisonnée par votre venin !

— Pourquoi tant de colère, Isabelle ? Vous êtes bien trop belle pour vous laisser aller à ce genre de faiblesse.

Le regard de Gilles se détacha d’elle pour se poser sur le mur de la pièce, dans le dos d’Isabelle. Elle fit volte-face et découvrit, encadré de somptueuses dorures, un portrait d’elle peint à l’huile. Avant même la mort d’Alexandre, elle avait pris grand soin de faire transférer dans son château de la vallée de la Loire tous ses biens personnels — documents, photographies et tableaux.

La présence de cette toile au mur de la bibliothèque du palais n’était pas due à un oubli. Le prince Gilles l’avait lui-même fait exécuter par un peintre renommé, d’après un célèbre cliché pris douze ans plus tôt dans les jardins du palais de Monaco. Alexandre et Isabelle s’y étaient rendus pour assister au mariage de leurs amis Rainier et Grâce, et bien que la princesse de Castiglia ne fût qu’une invitée illustre parmi tant d’autres, la photographie était parue sur une pleine page en couleurs de Life Magazine. Devant un buisson de gardénias en fleur, le regard merveilleusement romantique, elle ressemblait à s’y méprendre à une mariée. Peut-être que le charme de ce cliché était aussi dû au fait que c’était ce jour-là que la princesse avait choisi de porter pour la première fois l’extraordinaire collier de saphirs offert par Alexandre.

Au fil des ans, elle avait été photographiée sous tous les angles, parée des plus splendides bijoux de la maison Castiglia. Mais c’était justement ce cliché-là, sur lequel elle arborait le plus précieux de tous ses joyaux, que Gilles avait choisi pour commander un portrait d’elle.

À la vue du tableau, son cœur s’emplit à la fois de rage et de terreur — parce qu’il montrait précisément le collier qu’elle avait légué à son enfant. Certes, même si sa fille, d’ici vingt et un ans, se mettait à sa recherche, il était impensable que ce collier lui permette de la retrouver. En revanche, Gilles, lui, pouvait fort bien se servir du tableau pour suivre la trace de la princesse disparue. Que se passerait-il s’il faisait publier la reproduction du bijou dans la presse américaine, accompagnée d’un faux avis de recherche, signé par Isabelle ? Que se passerait-il si l’inconnue à qui elle avait remis son enfant tombait dans le piège ?

Un brusque soulagement vint interrompre ses pensées. Gilles n’avait aucun moyen de savoir qu’elle avait laissé ce collier à sa fille. De nombreuses années s’écouleraient avant que celle-ci ne le reçoive des mains de sa mère adoptive, et avec un peu de chance, à ce moment-là, Gilles rôtirait déjà en enfer. Avant d’affronter de nouveau le regard de son ennemi, Isabelle inspira profondément en se répétant à plusieurs reprises que sa fille ne risquait rien.

— Comment osez-vous garder ici un portrait de moi ? accusa-t-elle, sentant l’indignation se substituer à la terreur.

— Il me faudrait bien davantage qu’un portrait. C’est vous que je veux, Isabelle, corps et âme. Je vous aime.

— Pauvre fou !

— Fou d’amour... Si vous viviez avec moi, votre fille serait à vos côtés.

Le cœur d’Isabelle fit un bond, mais elle comprit aussitôt qu’il lui tendait un nouveau piège. Gilles laisserait vivre sa fille quelque temps, et un beau jour, inexplicablement, elle serait victime de quelque tragique accident.

— Je ne sais pas où elle est, Gilles. Je serais moi-même incapable de la retrouver. J’espère bien que vous chercherez à le faire. Je prie pour que vous y engloutissiez toute votre fortune, pour que soyez torturé chaque nuit jusqu’à la dernière par la crainte de son retour. Je prie pour que cette torture finisse par vous tuer.

— Isabelle... protesta Gilles avec un rire affable. Nous sommes faits l’un pour l’autre, comment pouvez-vous ne pas le voir ? Epousez-moi, mon amour. Soyez ma princesse. Dans mes bras, vous connaîtrez une fièvre, une passion que mon pauvre frère aurait été bien incapable de vous donner. Chaque fois que je vous imagine tous deux enlacés, alors même que son corps était en train de pourrir de l’intérieur, je suis saisi de nausée.

— Vous êtes immonde. Vous ne méritez même pas mon mépris.

— Vous apprendrez à m’aimer.

— Vous êtes marié. À moins que vous n’envisagiez de la faire assassiner... comme vous avez fait assassiner Geneviève ?

Geneviève, jeune femme aussi belle que candide, avait autrefois succombé au charme maléfique de Gilles au point de consentir à l’épouser. Isabelle n’aurait jamais dû la rencontrer, car à l’époque de son mariage, Gilles était depuis longtemps banni de l’île. Mais un beau jour, parce que Castiglia était justement le seul endroit sur terre où

Gilles ne pouvait l’atteindre, Geneviève était venue chercher refuge au palais, où Isabelle et Alexandre l’avaient accueillie. Jamais ils n’auraient dû la laisser repartir, mais la jeune femme portait en elle l’héritier que Gilles voulait à tout prix. Elle finit par décider de revenir temporairement à lui, et d’échanger cet enfant contre sa propre liberté. Gilles eut son fils, mais Geneviève, elle, n’eut guère le loisir de jouir de sa liberté : un mois après la naissance de son enfant, elle mourait assassinée.

Bien que sachant mieux que quiconque qu’il ne fallait pas pousser Gilles dans ses retranchements, Isabelle venait de l’accuser du meurtre de sa première femme. On aurait certes pu croire que ce maître du terrorisme, cet homme aussi dément qu’amoral, ne prendrait pas ombrage d’une telle accusation. Mais en voyant flamboyer soudain une lueur de rage meurtrière dans ses yeux, elle comprit qu’elle était allée trop loin et sentit la peur l’envahir. Il marcha droit sur elle. Isabelle restait paralysée, incapable de fuir. Au moment où les mains vigoureuses du prince se refermèrent sur son cou, elle comprit qu’elle allait mourir, et sa peur céda la place à une sorte de soulagement. Elle allait mourir. Ses souffrances allaient cesser. Elle allait rejoindre Alexandre.

— Père ?

Au son de la voix juvénile qui venait de lancer ce mot, les doigts de Gilles se desserrèrent. Il cilla, comme s’il comprenait seulement, avec une sorte d’horreur, qu’il avait failli tuer la femme qu’il aimait. Puis, d’un air détaché, il ébaucha un sourire et se retourna vers son fils, âgé de dix ans, qui se tenait sur le seuil de la bibliothèque.

— Approche, Alain. Viens saluer ta tante Isabelle.

Alain... C’était donc le fils de Geneviève, songea Isabelle en scrutant le visage inexpressif de l’enfant, où rien ne semblait indiquer qu’il venait de surprendre son père en plein accès de sauvagerie.

— Je suis ravi de faire votre connaissance, ma tante, récita poliment Alain.

— Moi de même, Alain, répondit-elle en s’efforçant de sourire au garçonnet qui, un jour, régnerait sur l’île.

En d’autres circonstances, sa fille et lui auraient-ils pu s’aimer comme deux enfants ordinaires ? Qu’aurait-il éprouvé pour cette cousine, de dix ans sa cadette, qui lui barrait l’accès au titre de prince ? Alain ne ressemblait guère à sa mère. Il avait plutôt hérité de la sombre beauté des Castiglia. Y avait-il vraiment de la bonté au fond de son cœur? Ou était-il, à l’instar de son père, un monstre de dissimulation ? Son visage enfantin était doux, ses yeux noirs paraissaient sensibles, néanmoins ce pouvait être un leurre, une arme aussi terrible que le charme venimeux du prince Gilles. Mais après tout, songea Isabelle, peu importait l’avenir. Alain de Castiglia venait de lui sauver la vie.

— Je dois vous quitter, fit-elle, profitant de la présence de l’enfant pour s’esquiver. Au revoir, Alain.

Gilles ne chercha pas à la retenir. Il n’en continuerait pas moins de la faire suivre, jusqu’à son dernier souffle. Elle n’en avait cure. Sa liberté, sa sécurité n’avaient plus aucune importance.

Traversant une des nombreuses cours de marbre qui menaient aux portes du palais, elle s’arrêta net : là, plongeant ses petites mains dans l’eau claire d’un bassin carrelé de mosaïque, elle aperçut une ravissante fillette. Ce devait être Natalie, la fille de Gilles et la demi-sœur d’Alain. Du haut de ses quatre ans, elle adressa un sourire candide à cette tante qu’elle n’avait jamais vue. Émue, Isabelle sentit son cœur se serrer.

Quelle sorte de vie pouvaient espérer ces enfants dans un monde où planait l’ombre malfaisante de Gilles ? se demanda-t-elle en reprenant sa marche. Une vie fatalement malheureuse, une vie marquée par le mensonge et la peur, sans amour et sans joie... Pour la première fois depuis qu’elle avait quitté son bébé, Isabelle éprouva une vague sensation de paix. Sa fille était en lieu sûr.

Sa fille à elle serait aimée.

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