Le Collier de Saphirs
Chapitre 28
La salle d’attente du service de soins intensifs, situé au huitième étage de l’hôpital, ressemblait en tous points à celle du premier étage, qui jouxtait le bloc opératoire. Toutes deux étaient dépourvues de fenêtres et sommairement meublées de deux canapés en vinyle, d’une table basse jonchée de magazines souvent feuilletés mais rarement lus, ainsi que d’une affreuse horloge. Les deux salles d’attente étaient identiques, mais quand Catherine, Robert et James apprirent, peu après minuit, qu’ils devaient passer de l’une à l’autre, ils accueillirent la nouvelle avec des larmes de joie.
Alexandra avait survécu à son opération.
— Elle a eu beaucoup de chance, vint leur expliquer le chirurgien. L’hémorragie interne était très importante, mais nous avons réussi à la juguler sans procéder à la moindre ablation d’organe.
Tout au long de la nuit, de nombreux spécialistes vinrent les informer de l’évolution de son état.
— Elle souffre de multiples fractures des côtes, dit le pneumologue qui se présenta vers une heure du matin. Les tissus pulmonaires sont touchés, ce qui signifie qu’elle aura besoin de l’aide d’un respirateur pendant quelque temps encore. Cela lui permettra en outre de conserver son énergie.
— La période d’hypotension due à l’hémorragie, associée aux traumatismes musculaires, a provoqué un blocage des reins, leur annonça le néphrologue vers trois heures et demie. C’est très fréquent dans ce genre d’accident, et tout devrait rentrer dans l’ordre une fois le choc traumatique surmonté.
Peu avant l’aube, alors que Catherine et Robert s’apprêtaient à partir pour l’aéroport, où arriveraient bientôt Alexander et Jane, un neurologue entra dans la salle d’attente.
— Elle est toujours dans le coma, déclara-t-il, mais rassurez-vous, les examens n’ont révélé aucune trace d’hémorragie cérébrale ni de lésion neurologique irréversible.
— Va-t-elle se réveiller ? interrogea Catherine d’une voix blanche.
— Oui. Simplement, je ne peux pas vous dire quand. Ce dont je suis sûr, en revanche, c’est d’avoir vu de nombreux patients qui, en reprenant conscience, se souvenaient de tout ce qu’on leur avait dit pendant leur coma. Surtout, n’hésitez pas à lui parler. Dites-lui tout ce que vous avez envie de lui dire.
Tous — ses parents, sa sœur, son meilleur ami et l’homme qu’elle aimait — avaient de tendres paroles d’encouragement à dire à Alexandra, et chacun s’empressa de les lui murmurer en défilant à son chevet.
Catherine chercha à la rassurer afin de l’aider à trouver un semblant de paix.
— La police n’a pas besoin de savoir ce qu’a dit l’auteur de l’appel anonyme, glissa-t-elle en lui pressant la main. Ne te fais aucun souci, ton secret est bien gardé. Nous saurons bientôt où se trouvaient Hillary et Thompson Hall hier à quatre heures de l’après-midi. Nous n’avons trouvé personne sur le port de Marlboro après ton accident. Mais James finira par découvrir la vérité, tu peux lui faire confiance.
Un peu plus tard, ce fut au tour de Robert de poser un regard mouillé de larmes sur celle qu’il aimait plus que la vie. Elle ressemblait à une poupée de porcelaine, immobile, connectée à toutes sortes d’appareils. Il se contenta de déposer un baiser sur son front.
— Mon amour, murmura-t-il, à peine vingt-quatre heures ont passé depuis ton accident, et tu récupères d’une façon miraculeuse. Il ne reste plus qu’à te réveiller, mon amour. C’est tout.
Il marqua une pause pour maîtriser le tremblement de sa voix.
— Je viens de parler à Brynne au téléphone. Elle m’a chargé de t’embrasser. Je lui ai dit qu’au rythme où vont les choses, nous avions toutes les chances de passer le Nouvel An avec eux comme prévu, mais elle insiste pour venir te rendre visite. Elle arrivera en voiture demain soir, si Stephen parvient à se libérer assez tôt, et sera à ton chevet le lendemain matin à la première heure. Brynne m’a demandé de te dire que la petite Katie est fascinée par le sapin de Noël, et en particulier par les guirlandes électriques. Elle a pris des milliers de photos qu’elle nous montrera bientôt... T’ai-je dit à quel point je trouve tes parents sympathiques ? Ils feront de formidables grands-parents pour nos bébés. Pense à l’avenir, Alexandra, pense au bonheur qui nous attend, pense aux enfants que nous allons avoir...
Nous avons déjà un enfant ! Tu es père d’une ravissante petite fille qui est fascinée par les guirlandes de Noël !
Les paupières d’Alexandra s’entrouvrirent, et le retour à la conscience lui apporta une perception précise de tout ce qui jusque là, avait semblé appartenir à un rêve confus. Sa poitrine était en feu, et on eût dit que chaque muscle de son corps avait été étiré au-delà du supportable. Mais elle se força à ignorer la douleur et, rencontrant les yeux sombres et brillants qui la contemplaient avec émerveillement, elle esquissa un sourire.
— Elle a repris connaissance, annonça Robert, bouleversé, à son retour dans la salle d’attente dix minutes plus tard. Mais je crois qu’elle ne va pas tarder à s’endormir. J’aurais peut-être dû la laisser tranquille, mais je ne pouvais pas me résoudre à la quitter.
— Je vous comprends, murmura Alexander Taylor d’une voix sourde. Croyez-vous qu’elle vous ait reconnu ?
— Je n’ai pas le moindre doute là-dessus, répondit aussitôt Robert. Et je suis sûr qu’elle ne tardera pas à exiger qu’on lui retire les sondes destinées à l’alimenter pour pouvoir parler.
Ses traits ne révélaient rien de son impatience et de son sentiment de culpabilité. Il sentait, depuis l’instant de leurs retrouvailles, qu’Alexandra était tourmentée par une peine profonde et secrète. Il avait cru pouvoir l’en délivrer par la seule force de son amour. D’ailleurs, au cours des dernières semaines, une joie sans tache avait maintes fois illuminé les prunelles d’émeraude de la jeune femme. Mais toujours, l’ombre de la tristesse avait fini par revenir. Et chaque fois qu’il tentait d’en connaître la cause, elle niait farouchement avoir le moindre problème, même si ses yeux démentaient ses propos. La vague de terreur qu’il y voyait naître alors le dissuadait d’insister, et il se contentait de la serrer contre lui.
Avait-il eu tort ? Cette question le hantait depuis l’accident. S’il avait insisté, s’il avait poussé Alexandra dans ses retranchements jusqu’à ce qu’elle lui révélât la vérité, peut-être ne serait-elle pas montée dans sa voiture ce soir-là. Alexandra avait-elle failli mourir pour lui dissimuler son secret ?
— Excusez-moi de vous interrompre, lança un aide-soignant depuis le seuil de la salle d’attente, mais nous venons de recevoir un appel international pour Catherine Taylor au poste de garde.
Catherine se leva aussitôt et suivit l’employé dans le corridor. Ce ne pouvait être qu’Alain. Elle avait grand besoin d’entendre sa voix. Les fantômes qui la harcelaient depuis le retour de James ne s’étaient pas apaisés. Il lui était extrêmement pénible, elle s’en apercevait à chaque instant, d’être à la fois si près de James... et si loin. Sans doute son besoin d’entendre la voix d’Alain était-il encore plus violent que la veille, au moment où le mystérieux correspondant avait téléphoné à La Roseraie.
— Catherine, mon amour, enfin... Comment va Alexandra ?
— Mieux. Elle vient de sortir du coma.
— Quel soulagement ! Je regrette de ne pouvoir être auprès de vous. Je viens tout juste d’apprendre la nouvelle. Avez-vous tenté de me joindre ?
— Non. Les numéros de téléphone que vous m’aviez donnés sont restés à La Roseraie, et je n’y suis pas retournée depuis l’accident. Mais je savais que vous appelleriez dès que vous seriez au courant.
— C’est Natalie qui m’a prévenu. Elle vient de me téléphoner.
— Vous n’êtes pas ensemble ?
— Non. J’ai décidé de prolonger mon séjour à Paris, et elle est partie pour Gstaad avant-hier, comme prévu. J’ai passé toute la journée d’hier à Versailles. Le soir, je suis resté à l’hôtel pour lire, et j’ai plusieurs fois essayé de vous joindre. Je comprends mieux pourquoi personne ne répondait à La Roseraie. Je regrette d’être si loin, mon amour. Natalie et moi arriverons le plus tôt possible.
— Alain... Ce n’est pas nécessaire.
— Je tiens à être près de vous.
Contrairement aux espoirs de Catherine, les paroles d’Alain ne dissipèrent pas les fantômes qui la poursuivaient. En vérité, elles ne firent que raviver le souvenir de son autre amour — le souvenir de ces moments tragiques où Catherine aurait tant voulu être près de James, et où James avait rejeté à la fois son aide et son amour. N’était-elle pas en train de faire la même chose avec Alain ?
— J’aurais grand besoin de votre présence si Alexandra était en danger, ajouta-t-elle à mi-voix. Mais elle va mieux, Alain. Elle s’en sortira.
— Ma sœur et moi étions occupées à organiser le séjour de nos parents en buvant du thé quand le téléphone a sonné, dit Alexandra, faisant un visible effort pour rassembler ses souvenirs. À ce moment-là, j’ai dit quelque chose comme : « Ton prince charmant ou le mien ? ». Ensuite...
— Ensuite ? la pressa le lieutenant Baker.
— Il n’y a plus rien. Le trou noir... Peu à peu, ce trou noir s’est peuplé de voix familières qui me parlaient. J’aurais voulu leur répondre, les rassurer, mais c’était impossible. Et finalement, je me suis réveillée.
— N’avez-vous aucun souvenir des propos de votre interlocuteur ?
— Non. Mes souvenirs s’arrêtent au moment précis où j’ai décroché le combiné.
— Vous ne vous rappelez pas non plus l’accident ?
— Non. Je suis navrée, lieutenant. Je souhaiterais pouvoir vous aider, mais j’ai beau essayer, rien ne me revient.
— Elle souffre d’amnésie rétrograde, expliqua le neurologue qui assistait à l’entretien. C’est un phénomène assez fréquent en cas de traumatisme crânien violent. Le patient oublie alors l’événement lui-même et les faits immédiatement antérieurs.
— Se peut-il que la mémoire lui revienne ?
— Non. Elle ne se souviendra jamais de ce qui s’est passé.
L’amnésie rétrograde d’Alexandra sonnait le glas de l’enquête de police car, sa voiture ayant entièrement brûlé, il avait été impossible de retrouver une éventuelle trace de sabotage. Il ne restait plus qu’à conclure officiellement à l’accident.
Cette amnésie obligeait également James et Catherine à rappeler à Alexandra le contenu du mystérieux appel qui avait tout déclenché. Ils décidèrent de s’en charger ensemble, profitant de ce que Robert était à son bureau et de ce que Jane et Alexander se reposaient dans leur hôtel tout proche.
— C’est moi qui ai répondu à l’appel dont parlait le lieutenant Baker, dit Catherine. Je crois qu’il faut que tu saches ce dont il s’agissait, Alexandra.
— Je le sais déjà.
— Tu ne l’as pas oublié ?
— Non. Et je me rappelle aussi t’avoir entendue me répéter ce que tu avais dit à la police. Merci d’avoir gardé mon secret, Catherine. Merci à tous les deux.
— C’était la moindre des choses.
— Te rappelles-tu l’accident? interrogea James.
L’actrice secoua la tête.
— Je ne me souviens plus de rien à partir de l’instant où je suis montée dans ma voiture. As-tu découvert l’auteur de ce coup de téléphone, James ?
— Non, mais je sais d’ores et déjà qu’il ne peut s’agir ni de Thompson Hall ni d’Hillary. J’ai parlé personnellement à Hall. Il était surpris de ma visite et m’a paru pour le moins embarrassé quand je lui ai parlé de l’enquête qu’il menait à ton sujet. Il a fini par admettre qu’elle était close depuis plusieurs semaines, faute d’avoir trouvé quoi que ce soit à te reprocher. Je suis sûr qu’il disait vrai, Alexandra. Je l’ai pris au dépourvu. Et en ce qui concerne le moment de l’appel, il dispose du meilleur des alibis : il se trouvait avec Robert.
— Dans ce cas, c’est forcément Hillary.
— Ce n’est pas elle. Elle est en ce moment à Dallas, où elle fait merveille dans le rôle de la vertueuse épouse trahie. Elliot m’a recommandé quelqu’un pour vérifier son emploi du temps. Le jour de l’accident, elle se trouvait à Willows, la station thermale de Savannah, où, afin d’assurer à la clientèle une tranquillité complète, les chambres n’ont pas le téléphone. Il n’y a qu’un poste, à la réception, et Hillary ne s’en est pas servie une seule fois en trois jours. Evidemment, ajouta James après une courte pause, elle pourrait avoir chargé quelqu’un de te téléphoner à sa place, voire de saboter ta voiture.
— Personne n’a saboté ma voiture ! J’étais bouleversée, j’ai conduit trop vite et je suis sortie de la route. Au dernier moment, j’ai eu le réflexe de sauter.
— Je croyais que tu ne te souvenais de rien.
— C’est exact, mais il n’a pas pu se passer autre chose. Hillary est incapable de commettre un meurtre. D’ailleurs, elle aurait beaucoup plus facilement empêché mon mariage avec Robert en me faisant comprendre qu’elle savait tout sur Katie. Il aurait été stupide de sa part d’en arriver à une telle extrémité. Si elle avait su quoi que ce soit, elle me l’aurait dit les yeux dans les yeux, afin de savourer sa victoire finale.
Alexandra s’interrompit pour pousser un soupir.
— Cela dit, ajouta-t-elle, quelqu’un sait... C’est évident. Quelqu’un sait quelque chose... et c’est déjà beaucoup trop.
Voyant naître une ombre de désespoir dans les yeux de sa sœur, Catherine comprit qu’elle songeait plus que jamais à quitter Robert.
— Tu dois tout dire à Robert, dit-elle d’une voix douce, mais ferme. Il a le droit de savoir.
— Comment pourrais-je lui avouer une chose pareille ? La vérité lui causerait un choc épouvantable. Je l’aime trop pour lui infliger une telle souffrance.
— Tu te trompes. Bien sûr, la nouvelle le fera souffrir, mais pas plus que le chagrin avec lequel il te voit vivre en permanence. Si vous le partagiez, il serait moins lourd à porter pour chacun d’entre vous. Robert t’aime plus que tout. Je sais que tu ne cherches qu’à le protéger, mais il me semble que, ce faisant, tu te montres terriblement injuste envers lui.
Alexandra médita longuement les paroles de sa sœur. Au fil des secondes, elle sentit peu à peu renaître miraculeusement tout au fond de son cœur quelque chose qui ressemblait à une lueur d’espoir.
— Tes paroles sont si sages, Cat...
— Ce n’est pas une question de sagesse.
— Je crois que si. Tu as raison, je lui parlerai ce soir, pendant que les parents et toi serez à la Maison-Blanche. Iras-tu aussi, James ?
Pris au dépourvu, James tressaillit, puis se ressaisit et esquissa un sourire.
— Malheureusement, ce ne sera pas possible. Je dois rendre à Elliot un rapport confidentiel sur nos négociations en Colombie. Il faut que je le rédige tant que mes souvenirs sont encore frais.
De toute façon, songea-t-il, Catherine ne l’avait pas convié à ce récital. Ce n’était certainement pas parce qu’il risquait de perturber son jeu. À l’évidence, elle vivait un nouvel amour, un amour qu’elle croyait mille fois plus profond, mille fois plus fort que le leur.
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