Le Soleil rouge de l’Assam

Abir Mukherjee · Chapitre 10 sur 38

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Le Soleil rouge de l’Assam

7: Février 1922: Assam

7

 

Février 1922

Assam

 

« Prenez un balai », me dit Fitzgerald.

Nous sommes sortis de notre dortoir tous les sept et nous avons rejoint le groupe de pensionnaires qui se dirige vers l’enclos près du bâtiment principal du monastère. Là, un moine maigre comme un clou, vêtu d’orange, remet des balais à la congrégation réunie.

« La première tâche quotidienne, poursuit l’Américain, est de balayer l’ashram. Tous y participent. Enfin, tous ceux qui peuvent tenir debout. »

Je regarde Cooper. Il part ce matin mais il fait tout de même la queue pour avoir un balai.

« Vous savez, je n’avais jamais touché à un de ces trucs avant de venir ici », dit Fitzgerald en brandissant le balai dans ses grandes pattes comme un enfant son jouet préféré. Il le contemple, fasciné. Je pourrais rire, mais je m’aperçois que moi non plus je n’en ai pas touché un depuis des années. Pas depuis mon arrivée en Inde.

« Vous avez parlé avec frère Shankar ? Il parle beaucoup de la voie de l’illumination. Il dit que le meilleur endroit pour s’y engager est ici même, en balayant par terre. » L’Américain regarde encore une fois son balai. « Je pense que c’est une idée intéressante. »

Je commence vite à comprendre ce qu’il veut dire. Il y a quelque chose d’apaisant dans le mouvement rythmé qui consiste à balayer la poussière et les feuilles qui sont tombées pendant la nuit, et je m’aperçois bientôt que mon esprit vagabonde. Je me rappelle la nuit passée, ma vision angélique et la main d’Adler me retenant pendant qu’un moine introduisait quelque chose dans ma bouche. Le goût et la texture me reviennent. Herbeux, agressifs. Comme une feuille d’épinard mais en plus épais, plus cireux. Plus amer.

 

Les corvées durent au moins une heure, et après avoir rendu mon balai je suis de nouveau mes camarades de chambrée, cette fois dans la grande cour dominée par la statue de la déesse Kali, à côté de laquelle brûle un petit feu entretenu par un vieux moine accroupi.

Les pensionnaires se mettent en rang, plus ou moins par race. Contrairement à l’habitude, nous, les Occidentaux, nous allons au bout, notre sens des privilèges éclipsé pour une fois par un refus d’invoquer une divinité païenne alors même que nous cherchons le salut grâce à ses moines.

Frère Shankar longe notre rangée en nous distribuant des bâtonnets d’encens et j’en prends un, comme les autres. Autour de nous les moines s’alignent dans leurs tenues safran en récitant leurs mantras et en offrant des prières à la déesse. À côté de moi Adler se tient respectueusement tête baissée. Le Français, Lavalle, a une expression de dédain qui suggère un degré de dégoût pour toute cette affaire ou une grave indigestion.

L’air s’emplit du parfum de bois de santal et l’un après l’autre les rangs de fidèles s’approchent du feu, allument leur bâtonnet d’encens à la flamme sacrée puis le plantent dans le sol meuble devant l’idole. Mais quand arrive notre tour personne ne bouge. Frère Shankar revient prendre nos bâtonnets.

Je chuchote à Fitzgerald : « Et maintenant ?

– Joge. »

Je sens mon front se couvrir de sueur. Affaibli par la faim, épuisé par mes épreuves de la nuit et les muscles encore pris de crampes en raison du sevrage, il ne me manque plus que de me lancer dans des efforts physiques. Bien entendu, je suis libre d’y échapper, les exercices ne sont pas obligatoires, et pourtant, parce que des indigènes sont présents, je sens que je n’ai pas d’autre choix que d’y participer. C’est curieux. Je suis opiomane, le plus méprisable des méprisables, et loin d’être un modèle pour une campagne de défense de l’homme blanc, et pourtant, la nature de l’Empire est telle que même maintenant une part de moi croit que je dois conserver un certain standing. Comme s’il était essentiel de montrer qu’un opiomane anglais est supérieur à un opiomane indigène. Et le pire c’est que je ne le fais par pour moi, mais parce que je sens que les indigènes l’attendent de moi.

En fait, il n’y a rien à redouter. Joge se révèle n’être guère plus que quelques étirements et des exercices de respiration, dont le plus étrange consiste à se boucher une narine et respirer profondément par l’autre avec une expression de grande surprise. Comme pour le reste de la théâtralité de la matinée, je suis le mouvement parce que je n’ai rien à perdre.

Il doit être près de huit heures quand cette séance de gymnastique prend fin. Je ne peux pas en être sûr parce que ma montre a été confisquée avec mes vêtements et se trouve actuellement, m’a dit frère Shankar, en sécurité dans un coffre-fort quelque part à l’intérieur de l’ashram. Les exercices sont suivis de l’appel, puis d’un petit déjeuner avec, encore, du riz, des lentilles et de la tisane.

Pendant le petit déjeuner Adler m’explique la routine de la vie monastique.

« Ils aiment que vous vous impliquiez, dit-il en récupérant ses dernières lentilles. Dans la préparation des repas, dans les travaux des champs. Vous pourriez même participer aux prières si le cœur vous en dit. Mais je suggère qu’aujourd’hui du moins vous économisiez vos forces. Reposez-vous dans le dortoir. Prenez un bain de vapeur, lisez… »

Après le petit déjeuner je me joins aux autres pour dire au revoir à Cooper, un moment qui se révèle étonnamment sentimental, accompagné de plus de larmes qu’un enterrement italien.

« Quand vous souffrez aux côtés d’un homme, dit Adler, un lien se crée entre vous. Et il est d’autant plus fort que personne ne peut comprendre tout à fait ces souffrances partagées. »

Je sais de quoi il parle. Après tout, j’ai passé trois ans dans les tranchées.

 

La sueur. Noire comme le goudron, relevée d’opium, elle suinte de mes pores et goutte ; elle retourne à la poussière indienne d’où elle est venue. Je suis étendu sur un lit de planches, un avant-bras luisant sur les yeux.

L’air ressemble à un brouillard oppressant qui brûle la peau et irrite les sinus ; le silence est ponctué par la chute des gouttes d’eau condensée sur le plafond en béton qui tombent avec une régularité de métronome sur le sol poussiéreux. D’un côté, un poêle à bois brûle doucement, un étroit tuyau le relie à un trou dans le plafond. Posée dessus bouillonne une casserole remplie d’eau et de feuilles, noircie et cabossée de vieillesse. La forte odeur toutefois la branche de bouleau pour se flageller. À l’ashram la pénitence prend une forme différente.

La chaleur me fait penser à Calcutta avant la mousson, cette chape torride, poisseuse, oppressante qui accable la ville pendant des mois comme une fièvre et éclate finalement en pluie bénie qui apporte la vie. Je me souviens de ce premier été à Calcutta quand l’imagination d’un jeune homme se tourne vers des pensées d’ombre, d’heures chaudes passées à l’intérieur, et du soulagement de la fin d’après-midi quand la température tombe mais que l’humidité demeure. Je pense à Sat et à ses promenades le long du fleuve au crépuscule pour trouver là l’unique murmure de vent. Je pense aussi à Annie Grant, la femme qui m’a tant apporté, sinon le bonheur au moins un espoir dans ma vie depuis mon arrivée en Inde. Je ne sais pas si je l’aime. Je ne sais pas si je peux même aimer une autre femme après la mort de mon épouse, mais je tiens à elle. Quant à ses sentiments, en supposant qu’elle m’ait jamais aimé, alors son amour a été mis à l’épreuve bien au-delà du point de rupture. Je ne peux pas lui en vouloir. Je suis loin d’être facile à aimer, même dans les meilleures circonstances, ce qui n’a pas été le cas ces dernières années. En général je n’aime pas y penser. S’attarder sur des histoires d’amour, comme admettre aimer la cuisine française, est une faiblesse plutôt répugnante et résolument non anglaise. Mais ici, dans la chaleur et l’isolement d’une boîte de béton pleine de vapeur, mon esprit retourne à Annie et à ce que je pourrais faire à mon retour pour me racheter auprès d’elle.

Je reste là vêtu seulement d’un pagne et je cuis comme un porc dans un four. Parmi les expériences de l’ashram celle-ci n’en est pas moins l’une des plus agréables, et elle s’achève bien trop tôt.

La porte s’ouvre et la chaleur s’évapore comme un beau rêve. Un moine indigène se tient sur le seuil avec une gamcha pliée sur le poignet comme un serveur du Ritz.

« Venez, dit-il, frère Shankar souhaite vous voir. »

Je m’essuie, j’enfile ma plus belle tenue d’ashram, chemise, pantalon à taille coulissante et sandales, et je le suis à travers la cour à midi.

Il me laisse à la porte du bureau de Shankar avec un sourire de contentement tellement serein que partout ailleurs je le soupçonnerais d’avoir fumé une pipe d’opium.

Les bribes d’une conversation agréable me parviennent de l’intérieur, ainsi qu’une voix féminine. Je frappe doucement mais assez fermement pour me faire entendre.

C’est Shankar qui répond.

« Entrez. »

J’ouvre la porte, et je sens aussitôt deux regards sur moi. La petite pièce embaume un parfum de prix. Je le respire, je le déguste comme un homme affamé.

« Vous voilà, Sam », dit le moine rayonnant en se levant. Il vient poser deux mains protectrices sur mes épaules puis se retourne pour me montrer à la visiteuse.

« Je voudrais vous présenter à une amie. Voici Mme Emily Carter. »

Une femme d’environ trente ans est assise devant le bureau de Shankar. Elle sourit, dents blanches entre des lèvres rouges, et je me rends compte que je l’ai déjà vue. L’ange blond de la nuit dernière.

« Vous me paraissez familière, dis-je. M’avez-vous aidé à retourner au dortoir la nuit dernière ? »

Emily Carter est assise là, une vision en robe d’été, et elle acquiesce. « Je pensais que vous ne vous en souviendriez peut-être pas. »

« Mme Carter nous aide avec certaines de nos patientes de l’ashram, dit Shankar. Elle vous a trouvé errant dans la cour. J’ai pensé qu’il lui serait peut-être agréable de vous rencontrer dans des circonstances plus… paisibles. »

C’est une façon intéressante de le dire. Je suppose que par « paisibles » il parle des moments où je ne délire pas comme un fou furieux.

« C’est un plaisir de vous rencontrer, madame », dis-je. Et c’est vrai. Un réel plaisir. Nous sommes peut-être tous créés à l’image de la divinité, mais certains sont visiblement plus proches de l’original que d’autres. Ce n’est pas seulement sa beauté d’actrice de cinéma. Il y a quelque chose de plus, quelque chose d’inextricablement lié à la bonté qu’elle m’a montrée la nuit dernière.

« C’est aussi une grande bienfaitrice.

– Elle ressemble beaucoup au bon Samaritain. »

Emily Carter chasse le compliment d’un geste de la main et à son doigt un diamant de la taille de l’iceberg qui a fait sombrer le Titanic scintille à la lumière.

« Frère Shankar me dit que vous venez de Calcutta, capitaine Wyndham.

– C’est exact. J’ai pensé m’éloigner quelques semaines. Admirer les paysages de l’Assam. »

Encore une fois elle a ce sourire céleste. « J’espère que vous aurez l’occasion de le faire. Après votre séjour ici. »

J’ai soudain la bouche aussi sèche que les plaines salées du Gujarat. « Je… Je l’espère aussi. »

On frappe avant que je puisse ajouter un autre commentaire brillant. La porte s’ouvre et le moine qui m’a introduit apparaît de nouveau.

« Madame Carter, dit-il, votre voiture est arrivée. »

Emily Carter se lève.

L’ascension de Vénus.

« Veuillez m’excuser, capitaine. Enchantée d’avoir fait votre connaissance. »

Shankar prend ses mains dans les siennes avec un sourire rayonnant. « Merci pour tout, Emily. »

Un instant plus tard elle a disparu en ne laissant que le souvenir d’elle enveloppé dans les effluves de son parfum qui s’attardent. Je surprends l’expression de Shankar, un air distant, lointain, évoquant des pensées qui ne sont pas totalement compatibles avec la vie monastique. Non que je le blâme. Emily Carter a l’air du genre de femme capable de déstabiliser n’importe quel mâle à sang chaud, moine ou autre, y compris le vieux Devraha Swami ou le pape.

« Une dame intéressante, dis-je.

– Hmm ? » Shankar sort de sa rêverie. « Oh oui, merveilleuse. Simplement merveilleuse. Elle a fait tellement pour nous depuis son arrivée à Jatinga. La plupart des dames anglaises refuseraient d’être vues ici à l’ashram. Cela ne se fait pas de fréquenter des drogués ou des hindous. Mais Mme Carter, ah, une grande dame. Elle vient deux fois par mois environ nous aider autant qu’elle le peut. Principalement auprès de nos patientes, naturellement, mais aussi à la cuisine parfois. Elle s’intéresse réellement à tout, de l’administration de l’ashram à la préparation des herbes curatives.

– Attention, elle va bientôt se convertir à l’hindouisme.

– N’ayez crainte. Elle n’a manifesté aucun intérêt. »

Par la fenêtre derrière lui je vois Emily Carter traverser la cour où l’attend une grosse voiture noire. Aussitôt un chauffeur descend et s’empresse d’aller ouvrir la portière arrière. Elle le remercie d’un sourire puis elle baisse la tête et disparaît à l’intérieur.

 

Avec le souvenir de Mme Carter qui s’attarde agréablement dans ma tête et du temps libre avant le déjeuner je quitte frère Shankar et pars à la recherche de la bibliothèque.

La pièce est plus grande que je ne m’y attendais, quoique je ne sache encore pas quelle idée je devrais me faire d’une bibliothèque d’ashram. Trois murs sont occupés du sol au plafond par des étagères de textes religieux. Il y en a pour tous les goûts à condition que vous aimiez la littérature portée sur la théologie, des épais volumes reliés en cuir et imprimés à la main, avec une couverture décorée d’un élégant filigrane raffiné jusqu’aux livres produits en masse, mal imprimés, grossièrement brochés que tous les book-wallahs de College Street à Calcutta vendent à la pelle pour quelques annas chacun.

Je me demande pourquoi Adler m’a suggéré de venir ici. Il est évident que je ne me consacre pas au sanscrit, et même si j’avais envie d’étudier les textes sacrés hindous, ce n’est vraiment pas le meilleur jour pour commencer. Je remarque enfin qu’en bas de quelques étagères poussiéreuses il y a des livres en anglais, et à ma grande joie ils ne concernent pas la religion. Je m’agenouille, je regarde rapidement les titres et je souris. Vers la fin d’une rangée je reconnais un titre. J’essuie la poussière du dos. Les Quatre Justiciers. C’est un roman policier publié en 1905. Je le sais parce que je l’ai acheté la semaine de sa parution. C’était un best-seller, pas à cause de ses qualités mais parce que l’auteur, Edgar Wallace, n’avait pas écrit le dernier chapitre. Il avait fait passer une annonce dans le Daily Mail offrant 250 livres sterling à qui résoudrait le crime. Bien entendu, Wallace, comme la plupart des auteurs, surestimait sa propre intelligence. Tout d’abord, la solution n’était pas tellement difficile à trouver ; à l’époque tout jeune agent de police dans l’East End de Londres j’avais réussi à la trouver et l’avais dûment envoyée au Mail. Plus important, Wallace avait omis de dire qu’il n’y aurait qu’un gagnant, si bien que tous ceux qui avaient envoyé la bonne réponse avaient droit à la récompense. Résultat, Wallace a été ruiné et dix-sept ans plus tard j’attends toujours mes 250 livres.

Je prends le roman et retourne au dortoir, je m’étends sur ma couchette et au son des prières et du chant des oiseaux, je l’ouvre.

En quittant la Plaza del Mina, descendez la rue étroite où de dix à quatre heures le grand drapeau du consulat des États-Unis pend paresseusement…

Je referme le livre et le pose sur ma poitrine. C’est étrange comme l’année 1905 continue de resurgir. Depuis mon arrivée dans l’Assam on dirait qu’une présence invisible dirige mes pensées vers cette année-là ; la silhouette à la gare de Lumding, mes souvenirs de Bessie Drummond, la compassion dont fait preuve le Juif Adler, et maintenant ce roman.

1905.

L’année où je n’ai pas été assez fort.

J’ai l’impression de lire dans des viscères porteurs de mauvais augures.

Un homme religieux pourrait y voir la main de Dieu ou des dieux, et après tout je me trouve dans un ashram dédié à Kali la Destructrice. Tout cela fait-il partie de quelque jugement surnaturel ? On dit que le passé nous rattrape tous. Peut-être m’a-t-il finalement rattrapé.

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