Le Soleil rouge de l’Assam
14: Février 1905: Est de Londres
14
Février 1905
Est de Londres
Le lit de Vogel était bas et étroit, appuyé contre le mur opposé à la fenêtre. Whitelaw était agenouillé pour regarder dessous et il s’est relevé quand nous nous sommes approchés Gooch et moi.
« Aidez-moi, agent Wyndham. »
Nous avons pris chacun un côté du lit et l’avons éloigné du mur. Une épaisse couche de poussière recouvrait l’espace découvert et divers objets : une vieille valise, un tas de cannes à moitié terminées avec leur manche taillé mais non verni, et encore des copeaux de bois. Il y avait autre chose aussi : un gros marteau à manche en bois qui, à la différence des autres objets, était couvert non de poussière mais de sang poisseux.
Whitelaw a émis un sifflement de satisfaction.
« N’y touchez pas », a dit Gooch. Puis il a demandé à Drummond : « Reconnaissez-vous cet objet ? »
Drummond paraissait en état de choc. « C’est un marteau.
– Mais vous appartient-il ? L’avez-vous déjà vu ?
– Jamais vu avant. »
Gooch m’a dit : « Agent Wyndham, retournez au commissariat. Je veux que deux hommes viennent mener une fouille méticuleuse. Assurez-vous qu’ils apportent des sacs pour les pièces à conviction. »
Une heure plus tard, pendant que la chambre mansardée était examinée deux étages au-dessus, Gooch, Whitelaw et moi faisions une pause dans l’arrière-cuisine. L’inspecteur était assis à la table en bois au centre de la pièce, là où moins de neuf mois plus tôt j’avais rompu avec Bessie.
De son côté, Drummond avait été remmené au commissariat pour y faire sa déposition, après quoi il était libre d’aller où bon lui semblait, ce qui était probablement le Bleeding Hart ou, s’il était trop loin, l’un des énièmes autres pubs sur sa route. Reconnaissons-lui des circonstances atténuantes. La chambre qu’il avait partagée avec Bessie était devenue une scène de crime interdite d’accès au moins jusqu’à ce que nous en ayons fini, et je doutais qu’il ait un autre endroit où aller. Je pouvais difficilement lui reprocher de s’enfermer dans une bouteille aussi longtemps que possible s’il décidait que c’était la meilleure chose à faire.
Gooch a allumé une cigarette.
« Que savons-nous de Vogel ?
– Pas grand-chose, monsieur. La jeune fille qui habite au rez-de-chaussée a dit qu’il venait de quelque part en Russie. Il est locataire depuis six mois environ, mais où il était avant est un mystère. Il se peut qu’il ait débarqué récemment, tout comme il peut être ici depuis plus longtemps. Il parle mal l’anglais.
– Non que ce soit un gros problème à Whitechapel, a remarqué Whitelaw.
– Cette jeune fille, a dit Gooch en rejetant un nuage de fumée grise, celle qui vous a parlé de Vogel, où est-elle ?
– J’imagine qu’elle est partie travailler. Elle est couturière, elle travaille pour plusieurs tailleurs dans le voisinage.
– Voyez si vous pouvez la trouver. Je veux en apprendre davantage sur notre M. Vogel. Que savons-nous d’autre sur lui ?
– Seulement ce que Drummond nous en a dit, qu’il a perdu son emploi et s’est mis à son compte pour fabriquer des cannes et des manches de parapluie, qu’il est fasciné par Bessie et qu’elle a refusé de lui prêter de l’argent. »
Gooch a fait tomber les cendres de sa cigarette. « Voilà deux motifs d’assassinat. Parlons maintenant de l’opportunité. »
Whitelaw a relaté le déroulement probable des événements.
« Peu après huit heures, quand Tom Drummond part pour la seconde fois, Vogel descend de sa chambre au premier étage. Il frappe à la porte de Bessie dans l’intention de la menacer pour obtenir de l’argent ou… pire. Elle refuse de lui donner ce qu’il veut et, pris de colère, il l’attaque avec le marteau. Puis il ferme la porte de l’intérieur et s’enfuit par la fenêtre en s’aidant du tuyau d’évacuation pour atteindre sa chambre, où il cache l’arme sous son lit.
– Vous oubliez une chose, sergent, a dit Gooch. En admettant que ce soit le marteau de Vogel, il aurait fallu qu’il l’emporte, soit simplement pour la menacer, soit parce qu’il savait qu’il allait l’attaquer, ce qui dénote un certain degré de préméditation. » Il a tiré de nouveau sur sa cigarette. « Il sera pendu. »
J’ai réfléchi à cette théorie.
« J’ai une question, monsieur.
– Oui ?
– Le coffre dans lequel elle conservait les loyers qu’elle recevait était encore dans sa chambre. C’est dedans que nous avons trouvé la clef de chez Vogel. Il y restait quelques shillings.
– Où voulez-vous en venir, agent Wyndham ?
– Je me demande pourquoi un homme assez désespéré pour tuer une femme pour de l’argent partirait sans prendre la peine de chercher le coffre. Peut-être n’a-t-il pas agi pour de l’argent.
– Ou bien il a pris peur, a dit Whitelaw.
– C’est possible, mais si c’était prémédité et qu’il avait apporté le marteau, pourquoi avoir peur ? Et s’il prévoyait de fermer la porte de l’intérieur et de s’échapper ensuite par la fenêtre, n’aurait-il pas pris quelques minutes pour chercher ce pour quoi il était venu ? »
Gooch a croisé les bras sur sa poitrine. « Eh bien, il y a un moyen de savoir quels étaient ses motifs. Nous n’avons qu’à le retrouver. »
*
La lumière faiblissait déjà quand Gooch et Whitelaw ont quitté Fashion Street. Ils rentraient au commissariat, Gooch pour superviser le classement des pièces à conviction récoltées sur la scène du crime et Whitelaw pour coordonner les recherches de Vogel.
Quant à moi, j’ai été chargé d’interroger les résidents de l’immeuble et de découvrir ce que je pouvais sur notre fugitif. Mais les Feldman, qui occupaient la chambre à côté de celle de Bessie, et les Kravitz – les parents de Rebecca – avaient ajouté peu de choses. Son père, Carl Kravitz, qui était parti travailler à six heures pour revenir à quatre heures de l’après-midi n’avait croisé Vogel que quelques fois dans le couloir, et sa femme avait apparemment passé beaucoup de temps à s’assurer que leur fille n’avait pas affaire à lui. Seule Mme Rosen, au rez-de-chaussée, a paru disposée à parler de Vogel, mais ce qu’elle a ajouté avec des phrases polyglottes en mauvais anglais et en yiddish a rapidement dégénéré en réminiscences des shtetls, des synagogues et de la vie dans la Zone de Résidence.
J’ai cependant appris par elle que Vogel venait de Varsovie, qui à l’époque appartenait encore à l’Empire russe. À dix-huit ans, pour éviter la conscription dans l’armée du tsar il s’était enfui, d’abord en Allemagne, qui traitait mieux ses Juifs que la Russie mais plutôt mal quand même, puis en Angleterre.
La seule personne qui lui ait parlé régulièrement était, semblait-il, Rebecca. Sa mère m’a appris que celle-ci était employée par un tailleur de Brick Lane du nom de Shmuel Eckstein. Elle avait normalement un poste de douze heures et ne rentrait pas avant sept ou huit heures au plus tôt. Ce jour-là, naturellement, avec tout ce qui s’était passé, elle n’était partie de chez elle qu’après midi et personne ne pouvait savoir quand elle rentrerait.
Après avoir échangé deux mots avec l’agent stationné devant l’entrée, j’ai ajusté mon col et je suis parti vers Brick Lane. Il faisait un froid mordant et il soufflait un vent qui donnait l’impression de venir directement de l’Oural et vous glaçait jusqu’à la moelle.
Les rues résonnaient du bruit des charrettes sur les pavés. À côté des étals, des hommes se groupaient autour de braseros, tête baissée, se réchauffant les mains en attendant le chaland de passage.
Une lampe brillait entre deux mannequins nus et sans tête dans la vitrine de chez Eckstein. Quand j’ai poussé la porte et suis entré dans une pièce à peine plus chaude que la rue une clochette a tinté. Derrière un comptoir en bois et verre se tenait un homme d’une cinquantaine d’années en fin cardigan avec des lunettes rondes à monture d’acier et une calotte sur la tête. Il avait l’air inquiet, comme la plupart des hommes de Whitechapel quand ils se trouvaient en face d’un policier en uniforme.
Il m’a demandé avec un fort accent : « En quoi puis-je vous aider ? »
Une rangée d’étagères occupait la longueur du mur derrière lui, chacune divisée en casiers, de sorte que tout le mur ressemblait à un assemblage de niches contenant chacune un rouleau de tissu différent.
J’ai demandé : « Monsieur Eckstein ?
– Oui, a-t-il répondu prudemment.
– Je cherche Rebecca Kravitz. »
Son inquiétude a grandi. J’ai soupçonné Rebecca de n’avoir pas parlé de la raison de son retard le matin. Un meurtre, même sans aucun rapport avec elle, avait tendance à semer le trouble, surtout chez des gens qui y étaient déjà habitués. J’ai soudain regretté d’avoir fait irruption. Si Eckstein croyait que Rebecca avait des ennuis avec la police il allait sans doute penser plus prudent de la mettre simplement à la porte plutôt que de prendre le risque qu’elle attire le mauvais œil des autorités sur lui et ses affaires. Mais je ne pouvais plus faire grand-chose à ce stade.
J’ai bien précisé qu’elle n’avait aucun ennui. « J’ai simplement besoin de lui parler. »
Il a acquiescé lentement. « Excusez-moi, s’il vous plaît. Vous attendez ici. Je la cherche. »
Eckstein s’est dirigé vers une porte qui devait mener à l’arrière-boutique et à l’escalier du sous-sol où travaillaient probablement ses couturières. Le silence s’est installé. Je me suis approché du comptoir et j’ai examiné deux rouleaux de tissu gris posés dessus. Un tissu bon marché et grossier, mais c’était ce qui se vendait dans ce quartier de la ville.
J’ai entendu des pas sur un escalier en bois. La porte s’est ouverte et Eckstein est entré suivi de Rebecca à quelques pas derrière. La jeune fille s’est avancée tandis que le tailleur restait sur le seuil.
« Que puis-je pour vous, monsieur l’agent ? »
Le ton de sa voix était poli, mais son expression laissait entendre que ma présence était aussi bienvenue qu’un coup de poing dans l’œil.
« J’ai besoin de vous poser encore quelques questions.
– Je travaille. Je n’ai pas le temps de parler maintenant. En outre, je vous ai déjà tout dit. »
J’ai regardé Eckstein qui ne paraissait guère plus qu’une tache parmi les ombres. « Votre aide nous serait extrêmement précieuse, ai-je dit. Et je suis sûr que la police métropolitaine serait infiniment reconnaissante à votre employeur s’il vous accordait quelques minutes pour nous aider. »
Eckstein a eu l’air troublé.
J’ai dit à Rebecca : « Peut-être pourriez-vous traduire pour lui. »
Elle l’a fait, et bientôt le vieux tailleur acquiesçait avec enthousiasme. Il m’a adressé un sourire complaisant.
« S’il vous plaît, allez. Parlez. Rivkah est fille bien. »
J’ai conclu : « On dirait que M. Eckstein tient à ce que vous m’aidiez. Vous avez un manteau ? Il fait froid dehors. »
Un quart d’heure plus tard nous étions assis derrière une fenêtre dans un salon de thé de Hanbury Street. Rebecca souhaitait parler dehors, mais le froid et la promesse d’un thé chaud l’ont fait changer d’avis.
Le thé était russe, servi noir et sucré d’un samovar argenté. La serveuse a rempli deux verres qu’elle a posés sur notre table, puis elle a déposé la théière à côté d’un petit bol de confiture.
Rebecca regardait le thé fumer dans son verre.
« Parlez-moi d’Israel Vogel. »
Elle a levé les yeux, l’air étonné. « Pourquoi est-ce à lui que vous vous intéressez ?
– Parce que ce sont les ordres que j’ai reçus.
– Il s’est installé il y a six mois, a-t-elle répondu avec un haussement d’épaules. Je crois qu’il était arrivé de Varsovie peu avant. » Elle a soudain paru irritée. « Pourquoi ne l’interrogez-vous pas lui ?
– On dirait qu’il a disparu. Nous pensons qu’il pourrait être responsable de la mort de Bessie. »
Elle a secoué la tête. « C’est absurde.
– Vraiment ? On nous a dit qu’il était obsédé par Bessie. »
Elle a rétorqué : « Qui vous a dit ça ?
– Tom Drummond.
– Nous y voilà, a-t-elle soupiré, comme si j’avais confirmé son opinion. Vous ne devriez pas croire un mot de ce qu’il vous raconte.
– Il a aussi dit que Vogel lui a demandé de l’argent et que Bessie le lui a refusé. »
Elle a eu l’air de vouloir ajouter quelque chose mais elle s’est mordu la lèvre. Une étincelle de colère est apparue dans ses yeux.
Elle a finalement répondu : « C’est vrai que Bessie prêtait de l’argent à des gens, soit pour payer le loyer, soit pour les aider dans leurs affaires. Je peux comprendre qu’elle ait décidé de ne pas prêter d’argent à Israel, mais s’il en avait eu besoin, il ne se serait pas adressé à elle de toute façon.
– Pourquoi ?
– Parce qu’il pouvait aller simplement au Centre.
– Le Centre ?
– Le Centre d’assistance aux Juifs nécessiteux. Ils accordent des prêts sans intérêts aux immigrants juifs qui cherchent à monter une affaire. Vous voyez donc qu’il n’avait pas besoin de l’argent de Bessie.
– Il avait peut-être déjà essayé ? On lui avait peut-être refusé ?
– Vous pourriez toujours leur poser la question. Leurs bureaux sont au coin de la rue. »
J’ai bu une gorgée de thé et j’ai enregistré le renseignement. J’irais le lendemain à l’ouverture et je verrais s’ils avaient reçu une demande de prêt d’Israel Vogel.
« Quoi qu’il en soit, il reste la question de l’intérêt de Vogel pour Bessie. Était-il amoureux d’elle ? Bessie avait-elle parlé de ses attentions ? »
Elle m’a lancé un regard plein d’aigreur et a croisé les doigts.
« Je ne sais pas ce qui vous le fait croire. »
J’ai feint la surprise. « Vraiment ? N’étiez-vous pas proches, Bessie et vous ? Elle n’a jamais parlé d’avances déplacées de la part de Vogel ? Son mari paraît convaincu qu’il lui en faisait.
– Je vous l’ai déjà dit, vous devriez prendre ce que dit Tom Drummond avec de très longues pincettes. Vous devriez peut-être le surveiller davantage.
– Pourquoi ?
– Leur mariage était loin d’être semé de roses. Tom passait le plus clair de son temps à boire et à jouer avec l’argent de sa femme. Il rentrait du pub ou du champ de courses et se débarrassait de sa malchance sur elle avec ses poings. »
Elle avait raison. Tom Drummond était colérique et avait des antécédents de violence. Il avait été aussi mon premier suspect, mais il avait un alibi, et lui n’avait pas pris la fuite. Et enfin, bien sûr, il y avait le marteau.
J’ai dit doucement : « Nous pensons avoir trouvé l’arme utilisée contre Bessie. Elle était sous le lit de Vogel. »
En secouant vigoureusement la tête elle s’est exclamée : « Non ! Ce n’est pas possible. Israel n’aurait jamais fait de mal à Bessie ! » Une larme a coulé sur sa joue.
« Pourquoi ? Pourquoi ne lui ferait-il pas de mal ? » Puis j’ai soudain pensé à une chose.
« Est-il possible que votre jugement soit faussé ? »
Elle a écarquillé les yeux. « Vous pensez que… que je suis amoureuse de lui ?
– Vous l’êtes ?
– Non !
– Alors pourquoi ? » Je lui ai redemandé, cette fois sur le ton de l’urgence : « Pourquoi ne lui ferait-il pas de mal ? Bessie et lui étaient-ils… ? »
Je n’ai pas fini la phrase. Je ne parvenais pas à prononcer le dernier mot.
Sentant que j’étais gêné elle a demandé : « Vous voulez dire, étaient-ils amants ? »
Elle a soudain paru se délecter de mon embarras. « Vous trouvez répugnant qu’une Anglaise trouve le réconfort dans les bras d’un Juif ?
– Ce n’est pas cela », ai-je répondu en bafouillant, et ma dénégation a même eu l’avantage d’être en partie vraie.
Rebecca a pris son verre entre ses doigts fins et a bu une gorgée.
Elle a dit tout à coup, presque comme une accusation : « Je me souviens de vous. Ce devait être il y a presque un an, juste après notre installation à Fashion Street. N’était-ce pas vous qui veniez rendre visite à Bessie ? Est-ce pour cela que vous trouvez difficile d’accepter l’idée que Vogel pouvait lui plaire ? »
J’ai senti mes oreilles me brûler. Je ne me rappelais pas avoir jamais vu cette jeune fille à l’époque où je fréquentais Bessie, mais cela ne voulait pas dire qu’elle n’avait pas été là. Les locataires allaient et venaient, les visages changeaient et se fondaient en un seul. La période avait été étrange, surtout vers la fin. Je me suis demandé si Mme Rosen ou les Feldman se souvenaient aussi de moi. Quant à Vogel, je ne savais pas pourquoi je trouvais si difficile de digérer la possibilité que Bessie ait eu une liaison avec lui, mais en réalité c’était sans importance.
J’ai dit : « Ce que je trouve difficile à accepter c’est le fait qu’elle ait été assassinée, et les indices désignent Israel Vogel comme son assassin. Alors si Bessie était vraiment votre amie vous devriez peut-être m’apporter une certaine coopération. »
Elle a sorti un mouchoir de sa manche pour se tamponner les joues. Je me suis senti coupable. En fait, cette jeune fille prouvait que son amitié pour Bessie avait été bien plus forte que la mienne, et je n’avais aucun droit de prétendre le contraire.
J’ai bredouillé des excuses et j’ai essayé une approche plus conciliante.
« En admettant que vous ayez raison et que Vogel soit innocent, qui d’autre pourrait vouloir tuer Bessie ?
– Je ne sais pas, mais…
– Mais quoi ?
– Ces dernières semaines elle paraissait différente. Comme si elle avait un secret qu’elle ne pouvait pas partager. Je lui ai demandé si elle attendait un bébé, mais elle a ri. Elle a dit que le hasard faisait bien les choses. Ensuite, après son agression d’avant-hier soir il y a eu un nouveau changement. Hier elle avait l’air carrément terrifié. Elle était trop épouvantée pour sortir de chez elle. Elle a même refusé d’aller au travail, ce qui ne lui ressemble pas. Autrefois elle travaillait même quand elle avait la grippe et beaucoup de fièvre. Je me suis dit qu’elle était sous le choc.
– Vous pensez que l’attaque dont elle a été victime dans Grey Eagle Street n’était pas due au hasard ?
– Je ne sais pas, mais hier j’ai eu l’impression que Bessie en était certaine.
– Avez-vous vu Vogel ce soir-là ? »
Après avoir réfléchi elle a répondu : « Il est rentré tard, environ une heure après que votre sergent avait accompagné Bessie chez elle. Il était trempé jusqu’aux os. Je me rappelle m’être demandé quel genre d’homme pouvait sortir sans parapluie par un temps pareil alors qu’il en fabriquait.
– Décrivez-le-moi.
– Taille moyenne. Mince. Cheveux noirs. »
La description convenait à la moitié de la population masculine de Whitechapel… y compris aux Chinois.
« Quand vous l’avez vu ce soir-là, avait-il l’air d’être blessé au bras gauche ? »
Elle m’a regardé affolée. « Pourquoi cette question ?
– S’il vous plaît. C’est important. »
Elle a froncé les sourcils en essayant de se souvenir. « Je… je ne peux pas en être certaine. Vous ne croyez pas que Vogel a attaqué Bessie dans la rue, n’est-ce pas ? C’est ridicule ! Ça ne rime à rien. S’il l’avait attaquée elle l’aurait reconnu. Et elle me l’aurait dit. Je vous répète que le lendemain elle craignait pour sa vie. » Elle a secoué la tête. « Non, ce ne pouvait pas être lui.
– De toute façon, reste la question de savoir où il se trouve maintenant.
– S’il s’est réellement caché vous pourriez essayer la soupe populaire ou l’Abri temporaire juif, mais il lui faudrait du courage pour y aller.
– Pourquoi ?
– Parce que c’est dans Leman Street, un peu plus loin que votre commissariat.
– A-t-il des amis qui pourraient l’accueillir ? »
Elle a eu un mince sourire. « Ces gens-là sont respectueux de la loi, monsieur l’agent. Et ils se parlent, c’est une communauté soudée. Ils veillent les uns sur les autres. S’il s’est réfugié chez des amis je vous suggère de parler aux anciens de la communauté, les rabbins de la shule ou les chefs de la chevrot. Ils pourraient peut-être faire pression pour qu’ils le dénoncent. Mais s’il est vraiment coupable, il est plus vraisemblable qu’il tentera sa chance chez les anarchistes ou un autre groupement radical. Les chaverim recrutent sans cesse. S’il est allé chez eux, il y a des chances que vous ne le retrouviez jamais. »
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