Le Soleil rouge de l’Assam
30: Février 1922: Assam
30
Février 1922
Assam
Jeremiah Caine est mort.
Je n’ai pas besoin qu’un médecin me le dise, mais c’est toujours bien d’avoir la confirmation d’un professionnel. Il apparaît qu’après le dîner d’hier soir, Carter a invité quelques personnes à prendre encore quelques verres chez lui et y passer la nuit. Parmi ceux qui ont bénéficié de son hospitalité il y a le bon docteur Deakin, qui entre maintenant dans la chambre en chemise de nuit et pantoufles empruntées et déclare ce que tous dans la pièce savent déjà : à un moment dans la nuit, la Grande Faucheuse a emporté leur hôte.
Tandis que la domestique ouvre les fenêtres et laisse entrer une brise rafraîchissante toutes sortes d’émotions se bousculent en moi. Je n’éprouve aucune satisfaction à l’idée que Caine est mort. En fait, je me sens brimé. Caine a échappé à la justice, il a vécu une vie confortable, bien qu’au plus profond et au plus sombre de l’Assam, et juste au moment où il allait tomber il s’est échappé encore une fois, certains diraient pour affronter une justice supérieure, mais je ne peux pas en être sûr. L’enfer c’est bien, s’il existe, mais pour Caine j’aurais préféré qu’il affronte d’abord un jugement plus matériel qui implique une cellule à barreaux.
Toute la pièce est sous le choc, d’autres invités réveillés par l’agitation sortent de leur chambre. Charlie Preston se signe.
« Le fakir avait raison, dit-il. Il a prédit la mort de Carter. C’était la malédiction. »
La dernière chose dont j’ai besoin est une bande d’invités hystériques qui parle de malédictions et d’esprits malfaisants. Je fais un signe à l’agent Singh.
« Renvoyez tout le monde dans sa chambre. Personne ne doit quitter la maison. Compris ?
– Oui, monsieur », dit-il et il commence à faire sortir les invités de la chambre.
Restent le docteur Deakin, Mme Carter et moi.
« Une idée de l’heure de la mort ? »
Le docteur gonfle les joues. « Difficile à dire avec précision. Peut-être autour de deux ou trois heures du matin. »
Un frisson me parcourt le dos. Se pourrait-il que Caine soit mort à l’instant précis où ses sbires venaient pour me tuer ? Je ne crois pas au karma, mais les événements des dix dernières heures, à commencer par l’arrivée de Caine quand les étourneaux ont commencé à se suicider, ont sévèrement ébranlé mon incrédulité.
« Que pensez-vous de la cause de la mort ?
– Difficile à dire. Je dois mieux l’examiner. Aidez-moi à retirer la moustiquaire.
– Ne prenez pas cette peine, dit Mme Carter. La domestique va s’en charger. »
La jeune fille décroche la moustiquaire et le médecin se met au travail, il examine d’abord la partie visible du corps puis il le retourne sur le dos. Les ressorts du matelas grincent. Un matelas à ressorts est chose inhabituelle en Inde. Seuls les très riches en possèdent, même à Calcutta. Dans cette partie du monde la plupart ne sont que de grands sacs remplis de coton.
Quant à la moustiquaire, elle se compose de quatre triangles de mousseline réunis par un cordon solide pour former une pyramide dont le sommet est accroché au plafond par un crochet et la base coincée sous le matelas.
Pendant que le médecin travaille je me tourne vers Emily Carter. Elle paraît sidérée, les cheveux ramassés sur une épaule et les yeux mouillés.
« À quelle heure s’est-il retiré pour la nuit ?
– Je… je ne pourrais pas vous dire exactement. Vers une heure, peut-être ? Au moment où la soirée s’est terminée.
– Comment était-il ? »
Elle me regarde comme si elle n’avait pas entendu la question ou comme si elle faisait un cauchemar.
« Madame Carter. »
Elle se ressaisit.
« Comment était votre mari quand il s’est retiré pour la nuit ? »
Elle réfléchit. « Agité, pas tout à fait lui-même. Probablement inquiété par ce que le fakir avait dit. »
Ou peut-être était-il simplement tracassé par son plan pour me faire assassiner.
« Mais comment ? poursuit-elle. Comment pouvait-il savoir ?
– Quoi ? »
Elle lève les yeux, son visage a perdu ses couleurs.
« Le fakir. Comment pouvait-il savoir que Ronald allait mourir ?
– C’est étrange. » Deakin a déboutonné la chemise de Caine et regarde la peau.
Je me rapproche de lui. La poitrine de Caine est une masse de poils argentés sur une peau grisonnante.
« Regardez, dit-il en indiquant une plaque de peau décolorée. Et ici, encore une autre. »
Avec deux doigts il touche l’une des plaques au-dessous de là où battait autrefois le cœur de Caine. La peau est irritée, différente de celle qui l’entoure.
« De quoi s’agit-il, de contusions ?
– Je ne pense pas, dit le médecin.
– De quoi alors ?
– Je n’en suis pas sûr. C’est presque comme si la peau ici avait été brûlée. Je ne comprends pas bien. Je n’ai encore jamais rien vu de semblable. »
Je me rappelle soudain les mots de la déposition de Bessie arrachée du rapport du coroner il y a des années.
« Sa peau était froide, avec ce qui ressemblait à des marques de brûlures sur sa poitrine. »
« Si je n’étais pas médecin, je dirais que ces marques correspondent à…
– Une électrocution », dis-je en terminant sa phrase.
« Impossible, réplique le médecin. Il n’y a pas d’électricité dans un rayon de plusieurs centaines de miles. Les marques ont dû être causées par autre chose. Probablement des blessures anciennes. »
Je le laisse finir son travail, je remets Emily Carter entre les mains de sa domestique, je charge l’agent Singh des autres personnes présentes et avec une sensation de vertige je pars pour le Jatinga Club à temps pour prendre un petit déjeuner avant l’arrivée du commissaire de district Turner.
Je ne suis pas sûr de ce que je vais lui dire. Je lui ai imposé un trajet de soixante-dix miles sur un terrain accidenté pour arrêter un homme que j’ai accusé de tentative de meurtre et qui gît maintenant dans sa propre chambre avec sur la poitrine d’étranges marques qui suggèrent qu’il a pu être électrocuté dans une pièce fermée à clef à des lieues de la source d’électricité la plus proche. La situation est tellement extravagante que seulement la suggérer me ferait passer pour un fou.
Pourtant il faut bien lui dire quelque chose.
Il est à peine plus de huit heures quand je monte à la véranda du club, m’installe à la même table qu’hier matin et regarde le paysage. Il n’a pas changé et pourtant il est totalement différent. Alors qu’hier c’était une vallée pittoresque parsemée de beaux bungalows coloniaux, c’est aujourd’hui un lieu malfaisant où des oiseaux sont venus mourir par milliers et au cœur duquel se dresse une résidence dont un assassin avait fait son repaire et où il gît maintenant après qu’un mystique hindou avait prévu sa mort.
Un serveur s’approche et je commande un café noir et des œufs au plat, puis je prépare une histoire pour le commissaire Turner. Une demi-heure plus tard j’en suis à mon deuxième café quand le serveur réapparaît.
« Il y a un monsieur qui demande à vous voir, sahib. »
Je regarde ma montre. Je ne m’attendais pas à ce que Turner arrive en avance. Il a été extrêmement rapide.
« Faites-le venir. »
Le serveur est gêné. « Je crains que ce ne soit pas possible, sahib. C’est un monsieur indien. »
Je pense d’abord que mon visiteur doit être mon agresseur et désormais nouvel ami, Bogoram Deori. Je suppose qu’il a quelque chose de plus à me dire et qu’il a su me retrouver ici. Naturellement, les Indiens ne sont pas autorisés à entrer à moins qu’ils n’y travaillent, et il doit attendre à l’extérieur.
Je pose ma serviette sur la table, je me lève et je suis le serveur vers l’entrée. Là, à ma grande surprise, je ne trouve pas Deori, mais un jeune Indien à lunettes, en kurta de coton blanc et * dhoti assorti. Je ne peux pas m’empêcher de sourire.
« Nom d’un chien, comme je suis heureux de vous voir !
– J’ai apporté le whisky, dit Sat. Alors, quelle est l’urgence ? »
Je me mets à rire, autant à cause de son allure que de ce qu’il a dit.
« Vous avez bonne mine », dis-je rayonnant en descendant les marches. Ce n’est que la deuxième fois que je le vois en tenue locale. « Pourquoi ces vêtements ? Ne me dites pas que vous avez rejoint la résistance de Gandhi.
– Pas tout à fait, mais j’y ai pensé. Étant donné que je suis indien, je devrais au moins essayer de m’habiller en tant que tel… quand je ne suis pas en service, bien entendu. En outre, dit-il en indiquant le bâtiment derrière moi, même en costume de Savile Row ils ne me laisseraient pas entrer ici. »
Je pourrais le prendre dans mes bras si je ne pensais pas qu’il serait mortifié par ce geste. Je me contente de lui serrer la main et lui taper dans le dos.
« Vous avez maigri, dit-il en souriant.
– J’ai passé une bonne partie des quinze derniers jours à manger du riz et des lentilles et à vomir.
– J’en suis heureux. Vous commenciez à grossir.
– Riez tant que vous voudrez. Rappelez-vous, vous avez le corps d’un babu* bengali. Dans quelques années votre mère vous mariera à une jeune fille qui vous nourrira jusqu’à ce que votre ventre vous encombre.
– Et j’en serai fier ! Comment s’est passé le traitement ? demande-t-il pendant que nous descendons vers la buvette de thé où j’ai essayé le curry de pommes de terre. Êtes-vous libéré de… votre addiction ?
– Je n’y ai pas touché pendant deux semaines. »
Il me regarde attentivement. « Et pas de manque ?
– Rien que je n’aie pas pu surmonter.
– Je suis très heureux de l’entendre.
– Et vous ? Comment était Dacca ?
– Bien. Dacca c’est comme Calcutta dans le coma : résolument bengali, mais il ne se passe jamais grand-chose.
– Vous vous êtes ennuyé ?
– Oui. C’était merveilleux. »
La buvette est ouverte, la femme s’occupe toujours du poêle, accroupie par terre. Ce matin elle prépare des luchis, des beignets plus légers et plus gras que les rotis de la dernière fois, et un tas de petits déjeuners bengalis. Sat commande deux thés, et pour lui plusieurs luchis et un curry de pommes de terre.
« Alors, qu’avez-vous fait ? demande-t-il en prenant une bouchée de curry. La récupération se passe bien ?
– C’est compliqué, dis-je en regardant ma montre.
– Vous avez un rendez-vous ?
– Je dois être de retour au club pour neuf heures.
– Allez-vous retrouver une dame ?
– J’aimerais bien. Si vous voulez le savoir, j’ai rendez-vous avec le commissaire de district. Quelqu’un qui a essayé de me tuer est mort la nuit dernière. »
Il lève la tête, un morceau de beignet au bord des lèvres.
En soupirant je dis : « C’est une longue histoire.
– Eh bien vous feriez mieux de me la raconter tout de suite parce que je veux l’entendre avant que ce commissaire de district arrive et il est déjà neuf heures moins le quart.
– Très bien, mais vous ne me remercierez pas. »
Je prends une grande inspiration et je commence par les meurtres d’Helena Caine et de Bessie Drummond en 1905, puis je raconte la suite qui culmine avec les oiseaux tombant du ciel et la mort mystérieuse il y a quelques heures de l’homme que j’ai connu autrefois sous le nom de Jeremiah Caine.
*
Pendant que nous remontons vers le club Sat dit : « J’ai remarqué que partout où vous allez les gens ont tendance à mourir.
– C’est absurde.
– Et cet employé des chemins de fer près de Bandel l’année dernière ? Vous lui demandez un horaire et vingt minutes plus tard il meurt.
– Il a été écrasé par un train. Je ne vois pas en quoi c’est ma faute.
– Je n’ai pas dit que c’était votre faute. Seulement que les gens semblent mourir autour de vous. Vous vous rappelez ma grand-mère paternelle ? Elle est morte deux jours après avoir fait votre connaissance.
– Elle avait quatre-vingt-neuf ans.
– Et maintenant ce Carter, ou Caine, ou quel que soit son nom. Il vous revoit au bout de dix-sept ans et cinq minutes plus tard il meurt lui aussi. Reconnaissez que c’est étrange. Je me dis que je devrais vous présenter à mon oncle Pankaj. Je ne l’ai jamais aimé. »
Une Vauxhall couverte de poussière est garée devant le club, son chauffeur, un indigène, se repose sous un arbre à proximité. D’un signe de tête Sat indique la véranda.
« Ce doit être votre commissaire. »
Un grand Anglais en uniforme kaki avec une moustache de morse et assez d’argent sur ses épaulettes pour ouvrir une petite banque se tient bras croisés, en conversation avec un des serveurs du club.
« Venez, dis-je. Allons faire sa connaissance.
– Vous savez que je ne suis pas autorisé à entrer.
– Vous l’êtes en qualité d’officier de police, et un crime a peut-être été commis.
– Un crime a-t-il effectivement été commis ? » demande-t-il anxieusement en essayant de marcher aussi vite que moi vers les marches.
« Seigneur, j’espère que non. »
« Commissaire Turner ? »
L’homme se retourne. « Vous devez être Wyndham. »
Son expression laisse entendre que ma présence lui est aussi agréable qu’une crise de chaude-pisse.
« C’est exact, monsieur. Capitaine Wyndham de la police criminelle de Calcutta, et voici le sergent Banerjee. »
Turner examine Sat avec le même déplaisir, ce qui est d’un égalitarisme rafraîchissant.
« Pourquoi est-il attifé comme un fichu coolie ?
– Il vient d’arriver. Il était en vacances.
– S’il est en vacances il n’a rien à faire dans ce club. Dites-lui d’attendre dehors.
– Monsieur, si je puis…
– Écoutez-moi bien, Wyndham. Qu’est-ce que c’est que cette histoire de plainte contre Ronald Carter ? Cet homme est un homme d’affaires respecté. Je ne sais pas ce que vous faites ici, mais je vous suggère de décamper le plus tôt possible. Je me moque que vous soyez de la police criminelle de Calcutta ou le fichu aide de camp du vice-roi, vous ne pouvez pas débarquer ici et faire du grabuge.
– Son véritable nom n’est pas Carter mais Caine, et je vais retirer ma plainte. »
Il lève un sourcil circonspect.
« Oui, bon, mais je ne vois pas à quoi vous jouez en me forçant à…
– Je retire ma plainte parce qu’il est mort. »
Turner blêmit.
« Quoi ?
– Il est mort pendant la nuit.
– Et comment le savez-vous ?
– Parce que c’est moi qui l’ai trouvé. Je suis allé l’arrêter il y a deux heures. Comme la domestique ne parvenait pas à le réveiller, j’ai forcé la porte de sa chambre. Il était mort dans son lit. »
Le commissaire se détourne et regarde la vallée.
« De causes naturelles ? demande-t-il.
– Je… Ce n’est pas clair. »
Turner est de nouveau face à moi. « Qu’entendez-vous par pas clair ?
– Il y avait un médecin sur place. Il a effectué un examen superficiel. Il a trouvé de curieuses marques sur la poitrine de Carter.
– En quoi, curieuses ?
– Des marques de brûlures. » Je pourrais développer, mais je doute que cela m’aide. L’homme n’est pas précisément ravi que je l’aie traîné ici, et lui dire que ces marques correspondent à une électrocution dans un lieu dépourvu d’électricité ne ferait que confirmer ses soupçons, à savoir qu’il doit me manquer un boulon.
« J’ai laissé le médecin effectuer un examen plus approfondi. »
Turner se frotte la nuque d’une main épaisse et soupire.
« Je vais faire transporter le corps chez nous à Haflong pour autopsie. Carter était un homme important dans le secteur. Les gens vont poser des questions, notamment quand ils apprendront que son corps a été trouvé par un policier étranger à cette ville. Ces questions aboutiront à ma porte et je ne peux pas laisser de place au doute. Je veux savoir comment il est mort, et s’il y a eu crime je veux savoir qui est responsable. »
Je le regarde, incrédule. « Vous voulez que j’enquête ?
– Non. Ce ne serait guère approprié. Votre sergent, là – il fait un signe de tête vers Sat qui est en bas des marches – j’imagine qu’il n’est mêlé à rien de tout ça ?
– En effet.
– Et il est aussi de la police criminelle ?
– Oui, mais…
– Alors il est plus qualifié qu’aucun des hommes dont je dispose pour traiter cette affaire. » Il se tourne vers Banerjee. « Vous. Sergent. Approchez. »
Banerjee jette sa cigarette et se hâte de monter les marches.
« Bien, dit Turner. Sergent… ?
– Banerjee, monsieur.
– Votre capitaine vous a-t-il informé des tragiques événements ?
– Il m’a dit qu’un homme était mort la nuit dernière.
– Il se trouve que cet homme était assez important. Je vous charge d’enquêter sur les circonstances qui entourent sa mort. »
Sat est stupéfait, il a des yeux comme des soucoupes. « Moi, monsieur ?
– Oui. Le capitaine Wyndham me dit que vous êtes aussi de la police criminelle.
– C’est exact, monsieur.
– Bien. Alors il n’y a rien à ajouter. S’il y a le moindre doute que la mort de Carter ne soit pas due à des causes naturelles je veux le savoir. Et je voudrais savoir qui est le responsable.
– Y a-t-il un hôtel en ville ? » demande Sat.
Turner secoue la tête.
« Dans ce cas vous ne verrez pas d’objection à ce que je loge ici. »
Cinq minutes plus tard Turner est reparti avec sa Vauxhall dans un nuage de poussière. Sat et moi regardons le paysage depuis la véranda du Jatinga Club.
« Félicitations, dis-je. Il y a un quart d’heure cet homme ne vous aurait pas laissé monter les marches de ce club. Maintenant il vous installe ici et vous charge de ce qui est peut-être une enquête criminelle.
– Est-il trop tôt pour ouvrir cette bouteille de whisky ?
– Probablement, mais je ne comprends pas très bien l’heure de l’Assam. Le soleil se lève au milieu de la nuit alors qui sait ?
– Curieux, n’est-ce pas ? de confier une enquête à un Indien. Mais cela vaut la peine, ne serait-ce que pour pouvoir prendre une tasse de thé dans un club de messieurs anglais. »
*
« Alors, patron, par où voulez-vous commencer ?
– Un bain et une sieste seraient bienvenus, répond Sat. J’ai très peu dormi dans le train pour Lumding.
– Et si vous acceptiez de faire un tour de la scène de crime pour jeter un coup d’œil à l’homme mort avant que Turner ne l’expédie à Haflong ?
– Vous voulez dire du crime éventuel. Je croyais que nous espérions qu’il soit mort de causes naturelles.
– En effet. Ce serait préférable pour toutes les personnes concernées.
– Je suppose que la scène du crime éventuel est traditionnelle.
– Vous avez raison. »
Nous sortons et nous nous dirigeons vers Highfield.
« Ce fakir, dit Sat, celui qui a lu les lignes de la main de Carter hier soir, prédit-il réellement l’avenir ?
– Que voulez-vous dire par “réellement” ?
– Est-il honnête ou est-ce un charlatan ?
– Ne sont-ils pas tous des charlatans ?
– En Angleterre peut-être, dit Sat, mais pas en Inde.
– Ne soyez pas ridicule. Comment pouvait-il connaître l’avenir de cet homme en regardant simplement la paume de sa main ?
– Et pourtant il l’a fait, n’est-ce pas ? Il a dit que votre ami Carter allait mourir et c’est exactement ce qui s’est passé.
– Son véritable nom était Caine, pas Carter. » Je commence à être irrité par le tour que prend la conversation. « Et ce n’était pas mon ami.
– Mes excuses, dit le sergent. Le fait est qu’il a prédit la mort de cet homme. Votre ennemi juré.
– Je suis ravi que vous vous amusiez. Continuez ainsi et je vous mettrai à la circulation quand nous rentrerons à Calcutta. Je suis sûr que vous trouverez la chose tout aussi drôle. »
À Highfield on a ouvert les volets. L’agent Singh a essayé de confiner les invités dans leur chambre, mais à la façon dont un homme de couleur donne des ordres à des Blancs, et tous l’ont ignoré. Il les a laissés en sortir mais il a fixé une limite : ils ne peuvent pas quitter la maison, ce que certains ont interprété comme la possibilité de profiter de toute la propriété.
Charlie Preston se promène dehors. En nous voyant il vient directement vers nous avec un mince sourire.
« Mais enfin, Wyndham, qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi sommes-nous enfermés ici comme des prisonniers ?
– Vous n’êtes pas prisonniers, vous collaborez aux recherches. Que faisiez-vous ici la nuit dernière ? Je croyais que vous aviez dit que Carter n’était pas de vos amis.
– Oui, dit-il en hésitant, mais quand cet homme vous invite chez lui vous ne dites pas non.
– Eh bien je suis aussi quelqu’un à qui on ne dit pas non, alors assurez-vous de retourner à l’intérieur et d’attendre jusqu’à ce que mon ami le sergent Banerjee ici présent décide s’il veut vous questionner. »
Preston regarde Sat de la tête aux pieds.
« S’il est policier pourquoi est-il habillé ainsi ? Il ne devrait pas être en uniforme ?
– Mon uniforme est à Calcutta, dit le sergent. Je pourrais me le faire envoyer, mais cela signifierait vous garder enfermé plus longtemps. »
Le docteur Deakin a fini d’examiner Jeremiah Caine, il a recouvert le corps d’un drap blanc et s’est retiré dans sa chambre. Le soleil est haut maintenant, la chambre est inondée de soleil et les grains de poussière dansent dans le courant d’air que nous provoquons en entrant.
J’ai envoyé la domestique chercher Deakin tandis que Sat tourne autour du lit comme si c’était un animal à éviter.
« Vous n’allez pas examiner le corps ?
– J’attendrai le médecin.
– C’est un mort, il ne va pas vous mordre.
– Probablement pas, mais on ne sait jamais. » Il circule dans la pièce en étudiant la scène sous tous les angles comme un petit Sherlock Holmes brun. « Intéressant, ce lit.
– Pardon ?
– Le lit.
– Qu’a-t-il ?
– Il est en cuivre.
– Et alors ?
– Je n’en ai plus vu depuis mon séjour à Cambridge. »
Il a raison. Dans cette partie du monde, la plupart des lits, du moins ceux qu’utilisent les Européens, sont en bois et à quatre colonnes, pas nécessairement pour faire chic mais parce que c’est plus facile de suspendre une moustiquaire au-dessus d’un lit à quatre colonnes qu’au-dessus d’un lit ordinaire.
« Regardez cette maison, dis-je. Caine n’était pas à quelques livres près. Je devine qu’il aimait dépenser pour du clinquant. »
On frappe négligemment à la porte et Deakin entre.
« Vous m’avez fait appeler, Wyn… »
Il ne termine pas sa phrase à la vue de Sat.
« Qui est-ce ?
– Le sergent Banerjee, de la police criminelle de Calcutta, dis-je. Le commissaire de district l’a chargé d’enquêter sur les circonstances de la mort de l’homme que vous connaissiez sous le nom de Ronald Carter.
– Mais il n’y a rien à chercher, fulmine Deakin. Je peux dire que cet homme est mort de causes naturelles. Une crise cardiaque, probablement.
– Mais docteur, c’est vous qui m’avez signalé les marques de brûlures sur sa poitrine. »
Deakin passe les doigts dans ses cheveux blancs. « Oui, mais je vous ai dit que ce devaient être des blessures anciennes.
– Montrez-moi les marques, docteur », dit Sat d’un ton ferme. Deakin se raidit presque imperceptiblement.
Je ne peux pas m’empêcher de sourire. En quatre ans, Sat a mûri. Le garçon qui n’osait pas faire peur à une oie, si elle était anglaise, parle maintenant aux Anglais avec l’autorité que lui confère son statut d’officier de police. Je suppose qu’une partie au moins de ce changement vient du fait que nous partageons un appartement ; la mystique de la classe dominante pâlit devant le terre à terre de la vie quotidienne, mais beaucoup est dû aussi aux événements des dix-huit derniers mois. La grève générale de Gandhi a conduit à une polarisation des attitudes. Tout à coup, Britanniques et Indiens ont été contraints de choisir leur camp, et même ceux qui comme Sat et moi préfèrent la neutralité et le respect mutuel ont du mal à ne pas durcir leur attitude.
Le médecin rabat lentement le drap et révèle le visage gris sans vie de Caine, puis son torse, sans vêtements de nuit maintenant, avant de s’arrêter à distance respectueuse de son nombril. Sat s’avance à peine, il est l’image du dégoût. Les marques sont plus nettes que lorsque je les ai vues la première fois : sombres, presque carbonisées sur la peau blanche et jaunissante du corps de Caine.
« Vous avez déjà vu des marques comme celles-ci, docteur ? demande-t-il les yeux fixés sur la poitrine de Caine.
– Non… oui… c’est-à-dire que j’ai vu quelque chose de similaire.
– Et la cause de ces marques similaires ?
– Des brûlures électriques, mais évidemment ce n’est pas possible ici.
– Vous pensez que ces marques peuvent avoir été faites avant ? Je veux dire avant la mort de cet homme ?
– Je ne sais pas quoi penser, dit le médecin. En outre, où se trouverait-il en contact avec de l’électricité ? »
Le sergent tombe dans un silence contemplatif.
Il demande finalement : « La foudre ? »
Le médecin exclut l’éventualité en riant. « Impossible. Je ne me souviens pas d’un orage la nuit dernière. En outre, l’homme était dans son lit au milieu de la pièce et les murs sont épais de deux pouces. Si par miracle la foudre avait frappé elle aurait dû entrer par une fenêtre. Elle aurait d’abord traversé les volets de bois, dont aucun ne porte de marques de brûlures. Même avec un tel orage, et il n’y en a pas eu, les risques que Ronald Carter ait été tué par la foudre sont d’un sur un million.
– Et pourtant il est mort, avec ces marques sur sa poitrine. »
Le médecin lève les bras dans un geste d’impuissance qui suggère que c’est injuste de lui demander des comptes pour des faits qui défient la logique.
Sat reprend son examen du torse.
« S’il vous plaît, docteur, rabattez davantage le drap. »
Deakin obéit et le sergent poursuit ses observations. Lentement, méthodiquement, il inspecte le cadavre et s’arrête sur le bras gauche.
« Savez-vous si cet homme était gaucher ? »
Deakin fronce les sourcils. « Il me semble, mais je ne vois pas ce que…
– Capitaine Wyndham, auriez-vous l’amabilité de demander à Mme Carter si son mari était effectivement gaucher.
– Oui, monsieur, dis-je stupéfié par son numéro.
– Capitaine, ajoute-t-il derrière moi, s’il vous plaît, demandez-lui aussi une liste de toutes les personnes présentes dans la maison hier soir. »
Je quitte la pièce, cherche la domestique et la suis au rez-de-chaussée. « Memsahib est dans la bibliothèque », dit-elle. Elle me fait entrer.
« Madame Carter, je suis désolé de vous déranger, mais j’ai une question à vous poser. »
Emily Carter est debout devant une porte-fenêtre. Elle se retourne et je vois que son maquillage est brouillé. Des traces de larmes sous son œil droit ont atteint la poudre qui cachait sa contusion. La question paraît soudain superflue.
Je répète : « Je suis désolé. » Et j’ajoute que je peux revenir plus tard.
Quelque chose brille dans ses yeux bleus, à présent humides et rouges.
« Non, non. Je vous en prie, entrez.
– Vous êtes sûre ? » Je l’ai demandé plus par politesse que par envie réelle de lui laisser une chance de changer d’avis.
« Vous vouliez me demander quelque chose ?
– Mon collègue voudrait une liste de toutes les personnes présentes hier soir. »
Elle réfléchit un instant.
« En dehors de Ronald et moi il y avait le docteur Deakin, le pasteur Philips de l’église baptiste de Haflong, M. et Mme Dewar – il dirige une des compagnies de Ronald quelque part à l’intérieur – et votre ami Charlie Preston. Oh, et la domestique, Ranjana, et Thakur, notre boy, naturellement.
– Nous devrons parler à chacun de vous à tour de rôle. Vous voudrez bien les informer, s’il vous plaît ?
– Alors c’est vrai ? Ranjana a mentionné qu’une enquête était ouverte. Mais elle a dit que c’était vous qui en étiez chargé. »
La domestique nous a vus arriver ensemble, Sat et moi, et bien entendu elle a pensé que l’Anglais commandait.
« Normalement, oui, mais le commissaire de district a décidé que compte tenu des événements des dernières heures ce ne serait pas approprié.
– Mais pourquoi une enquête est-elle même nécessaire ? Vous avez vu par vous-même. Vous l’avez trouvé mort dans son lit.
– Le commissaire Turner a jugé bon de pécher par excès de prudence. Après tout, votre mari était un homme important. Il avait des amis haut placés, et sans aucun doute des ennemis également.
– Naturellement. Y a-t-il autre chose ?
– Une dernière question. Votre mari était-il gaucher ?
– C’est une drôle de question. Pourquoi voulez-vous le savoir ?
– Je n’en ai aucune idée. Je suis seulement chargé de vous le demander.
– Les doigts de sa main gauche étaient toujours tachés d’encre noire ou bleue. Il en laissait des traînées sur la page qu’il écrivait… »
Elle me surprend à fixer la contusion sous son œil et a un rire sinistre. « Parfois il s’en retrouvait sur mon visage. »
Je me sens bouillir.
« Quand vous a-t-il fait cela ?
– Il y a trois jours. Il était ivre et… Bref, c’était loin d’être la première fois. »
Je la regarde. La riche dame du manoir a disparu et laissé place à une jeune fille, et je comprends que ces larmes qui ont sali sa joue ne sont peut-être pas des larmes de chagrin mais de soulagement. J’ai soudain envie de la serrer dans mes bras, mais cela ne se fait pas chez les hommes anglais. J’opte pour des paroles rassurantes, stupéfiantes d’inconsistance.
« Il n’est plus là, il ne peut plus vous faire de mal. » Et en finissant la phrase je sais que je mens. Son visage guérira, les contusions disparaîtront, mais les cicatrices intérieures… Parfois elles ne s’effacent pas. Je répète : « Je suis désolé » et je m’en vais.
Je laisse Emily Carter accepter sa perte et sa libération et retourne apporter la bonne nouvelle à Sat.
« Résolument gaucher. Mme Carter le confirme. »
Le sergent hoche la tête, puis il se tourne vers Deakin.
« Merci, docteur. Vous pouvez disposer. »
Le médecin rougit et se renfrogne, mais Sat ne le regarde pas, il lui tourne déjà le dos. Faute de réaction de sa part il dirige son mécontentement sur moi sans plus de succès et sort de la pièce blessé dans sa dignité.
Je demande à Sat : « Alors ? Quelle est votre théorie ?
– Je n’en ai pas.
– Alors pourquoi toute cette affaire de gaucher ? »
Il retourne près du cadavre de Caine et indique son bras gauche. « Regardez. »
Je remarque les taches d’encre sur les doigts.
« Et maintenant, plus haut », dit Sat.
Et je les vois : plusieurs piqûres d’épingle de sang séché à l’intérieur du coude, là où l’avant-bras rejoint le biceps. Sat a un grand sourire.
Je demande : « Drogue ? Caine s’injectait quelque chose ?
– Non. On le lui injectait.
– Forcément. S’il était gaucher il lui aurait été plus facile de se piquer dans le bras droit.
– Et notre ami le médecin n’a jamais mentionné ces marques dans son examen du corps.
– Vous pensez que Deakin pourrait être impliqué ? Qu’il pourrait avoir administré une overdose quelconque ? Mais pourquoi ? N’oublions pas que c’est lui qui a suggéré le premier que la mort de Caine était peut-être due à autre chose que des causes naturelles. C’est lui qui a attiré l’attention sur les marques sur sa poitrine. S’il était responsable, pourquoi les avoir mentionnées ?
– Je ne sais pas. Mais la mort par overdose me paraît beaucoup plus plausible que la mort par électrocution dans une ville non électrifiée.
– L’avez-vous questionné là-dessus ?
– Pas encore. Même si la cause était une overdose, nous ne pourrions pas le prouver ici, pas avant d’avoir les résultats de l’autopsie à Haflong, et je ne voudrais pas montrer nos cartes à Deakin pendant que le corps est encore sous ce toit.
– Les hommes de Turner ne devraient pas tarder. Nous devrions transmettre une note au médecin légiste en lui disant de rechercher des signes d’overdose ou d’empoisonnement. Entre-temps, voulez-vous commencer à questionner les autres ?
– Ils peuvent attendre, dit Sat en souriant. Il y a quelqu’un d’autre à qui je dois parler. »
OceanofPDF.com