Le Soleil rouge de l’Assam
33: Février 1922: Assam
33
Février 1922
Assam
La pluie a cessé et les braises luisantes d’un soleil rouge plongent au-dessous de la ligne de nuages à l’est. Sat, ou plutôt Satyendra, est assis sur le canapé où se tenaient précédemment ses suspects, absorbé par son calepin comme un étudiant avant un examen.
Moi aussi j’ai réfléchi. À notre conversation. J’aurais dû deviner que quelque chose n’allait pas quand il est arrivé vêtu comme Rabindranath Tagore. Depuis trois ans que je le connais il n’a porté le dhoti traditionnel qu’une fois, et seulement pour une cérémonie pendant la fête de la déesse Durga. S’il est arrivé habillé de la tête aux pieds de coton tissé maison comme le parfait représentant du parti du Congrès c’est que quelque chose a changé chez lui depuis qu’il m’a souhaité bon voyage à la gare de Howrah. Ou bien le changement a commencé plus tôt et j’étais trop embrouillé dans mes affaires de drogue pour le remarquer. Il a dû y penser pendant toute cette année de grève générale. Le parti du Congrès a appelé les gradés indiens de la police et des services publics à démissionner, et beaucoup l’ont fait, mais pas Satyendra, ce qui a menacé ses relations avec sa famille. Mais maintenant que la grève est finie il est peut-être possible que les esprits se calment et que se rétablissent des rapports plus chaleureux. Je suppose qu’il a passé beaucoup de son temps à Dacca à réfléchir à ces questions.
Je lui dis : « C’est ma faute. »
Il lève la tête.
« Quoi ?
– Votre nouveau zèle nationaliste. Jamais je n’aurais dû vous dire de prendre le temps de penser à votre avenir.
– C’est vrai. C’était une erreur. Comme vous dites, laisser à un Bengali le temps de penser ne donne jamais rien de bon. »
Je vais m’asseoir dans le fauteuil face à lui.
« Alors qu’en pensez-vous ? A-t-il été liquidé par un membre de cette jolie bande d’invités ou est-il mort de causes naturelles ? »
Banerjee pose le menton sur son poing telle une version en dhoti du penseur de Rodin.
Il soupire.
« Tous les invités qui ont passé la nuit ici avaient des raisons de détester leur hôte : Philips, Dewar, Preston…
– Pas Deakin.
– En êtes-vous sûr ? Ses sentiments ont peut-être changé. Peut-être était-il dégoûté par la violence de Carter envers sa femme. Peut-être l’a-t-elle convaincu de le faire. Ou peut-être est-ce à cause de ce glissement de terrain de la dernière mousson qui a coûté la vie à des paroissiens de Philips et son entreprise à Dewar. Deakin a été le premier médecin sur les lieux. Il a aidé à tirer les corps de la boue, y compris celui des deux enfants. Il a pu en être affecté. Il devait savoir que les travaux étaient effectués sous les ordres de Carter, et il pourrait avoir changé d’opinion sur son vieil ami. Les trois ont peut-être planifié de le tuer ensemble ? Ils étaient tous invités à passer la nuit ici, et comme Carter avait envoyé les invitations quelques jours plus tôt ils avaient eu le temps de prévoir un plan.
– Qui serait lequel exactement ?
– De saouler Carter pour qu’ensuite le docteur lui injecte quelque chose, ou simplement de mettre quelque chose dans son verre. Bien sûr, comme Carter invite aussi M. Preston et que le boy vient l’appeler ils sont forcés d’improviser. Dewar emmène Preston se promener pendant que le médecin s’éclipse, peut-être dans l’intention de dire à Carter qu’il a besoin d’une autre injection de morphine.
– Et les marques de brûlures sur son corps ?
– Peut-être les avait-il déjà avant ?
– Il n’y a aucune preuve pour corroborer ces hypothèses.
– Restent les résultats de l’autopsie. S’il a été empoisonné j’espère que nous en aurons une preuve dans le rapport.
– Il vous faudrait plus que de l’espoir, mon ami. Admettons que vous ayez raison et que Dewar, Philips et Deakin l’aient tué…
– Mme Carter aussi, peut-être. »
J’ignore ce commentaire.
« Si rien dans le rapport d’autopsie ne suggère un empoisonnement, ils partiront libres comme l’air, même s’ils reconnaissent tout en passant la porte. »
Le sergent acquiesce, mécontent.
« Voulez-vous que nous considérions que la journée est terminée ? Nous avons questionné tous les invités.
– Il reste encore les domestiques », dit Satyendra.
Thakur est un garçon dégingandé avec une vilaine acné et l’allure d’une jeune cigogne. Il entre en traînant les pieds, vêtu d’un pantalon bleu trop court et d’un pull-over usé jusqu’à la corde qui a probablement nourri bon nombre de mites durant les mois d’été. Sous une masse de cheveux noirs il a des yeux noirs intelligents et un air circonspect.
Il se présente et Sat l’accueille avec un sourire et une tape sur l’épaule en lui indiquant le canapé. Il s’assoit à côté de lui.
« Tu parles bien l’anglais.
– Merci. J’apprends à l’église. Tous les dimanches, memsahib me fait aller. Elle m’enseigne aussi.
– Comment as-tu commencé à travailler pour M. et Mme Carter ?
– Mon oncle travaille pour Maître sahib comme chauffeur. Quand Maître sahib lui dit il a besoin un boy pour travail petit, aller chercher, porter, ce genre de chose, mon oncle propose moi.
– Depuis combien de temps travailles-tu ici ?
– Deux ans, presque.
– Et tu habites ici ?
– Mon village est deux jours de voyage. Je retourne chez moi tous les six mois une semaine.
– Pour voir tes parents ?
– C’est exact, et ma femme.
– Quel âge as-tu ?
– Seize ans. J’aurai dix-sept ans dans deux mois. »
Sat y réfléchit un instant puis reprend ses questions.
« Dis-moi ce qui s’est passé quand ton maître et memsahib sont rentrés du club la nuit dernière. »
Thakur marque un temps et se passe la main sur le duvet de son menton.
« Maître sahib et les invités arrivent tard le soir, longtemps après que tous les oiseaux tombent. Memsahib emmène invités dans salon, mais Maître sahib, il m’appelle d’un côté et il me dit de chercher un homme, Bogoran Deori, de village de tribu.
– T’a-t-il dit pourquoi ?
– Non, monsieur. Il me dit seulement l’amener à la maison. Il est très tard et j’ai peur d’aller à village Deori, mais Maître sahib me dit, alors je dois aller. Je vais à village et trouve Deori et l’amène au bureau de Maître, puis je vais appeler Maître sahib.
– As-tu raccompagné M. Carter à son bureau ?
– Maître sahib parle à Deori en privé. J’attends dehors porte. Dix minutes plus tard porte s’ouvre et Maître sahib me dit accompagner Deori dehors.
– Que s’est-il passé ensuite ?
– J’accompagne Deori à porte derrière, puis reviens et attends qu’invités finissent soirée.
– As-tu vu le docteur Deakin ou un autre des invités hors de la pièce à ce moment-là ? »
Thakur réfléchit un instant. « Je vois le docteur.
– Où ?
– Dans l’entrée, qui parle avec Maître sahib. Puis les deux reviennent vers les invités. »
Nous échangeons un regard Sat et moi.
« Et après, que s’est-il passé ?
– J’attends dans l’entrée. Quand invités vont se coucher j’aide Ranjana à emporter verres et assiettes à cuisine. Après je monte dans ma chambre.
– As-tu entendu quelque chose pendant la nuit ? Le tonnerre, peut-être ?
– Oui, j’entends quelque chose. Mais pas orage. J’entends une personne sur escalier vers dernier étage, où ma chambre est située. C’est bizarre parce que toutes autres chambres sont étage dessous. Seulement moi je suis au dernier étage je pense peut-être un invité est devenu perdu en cherchant toilettes.
– Et Ranjana ? Sa chambre n’est-elle pas aussi au dernier étage ?
– Non, monsieur. Sa chambre est à côté de celle de memsahib dans le couloir de la chambre de Maître sahib. »
Je demande : « Au premier étage ?
– C’est exact, monsieur. Elle doit s’occuper de memsahib. »
On dit que même la plus grande tapisserie peut se défaire à partir d’un fil tiré. Ce qui vaut pour les tapisseries vaut aussi pour les mensonges. Pendant trente secondes je m’égare dans mes pensées. Quand je reviens à la conversation Sat reparle de tonnerre.
« C’est possible, répond Thakur. Nous avons souvent éclairs ici. Je ne me rappelle pas la nuit dernière… »
« Pardonnez-moi », dis-je, et je demande au boy : « Les pas que tu as entendus dans l’escalier, quelle heure était-il ? »
Le garçon fronce les sourcils. « Je ne sais pas, sahib. Je n’ai pas d’horloge.
– Mais était-ce peu après t’être couché ou plus tard ?
– Plus tard, sahib. Beaucoup plus tard.
– Une dernière question. En dehors de ta chambre, qu’y a-t-il d’autre au dernier étage ?
– Pas beaucoup. Il y a une pièce vide, une pièce que memsahib utilise pour débarras, et aussi porte vers le toit. »
Le sergent n’a plus de questions et il est prêt à laisser partir le boy. J’acquiesce bêtement quand il demande si je suis d’accord. C’est le moment de lui parler de mon fil tiré, mais quelque chose me retient. Je me dis que ce n’est rien, un simple malentendu que je pourrais dissiper rapidement, et qu’il est inutile de troubler davantage ce qui l’est déjà.
Mais en y repensant il est possible que ce soit à partir de là que commence ma propre erreur. Je ne suis pas porté sur la spiritualité mais j’admets qu’il y a quelque chose d’un autre monde à Jatinga. De l’ashram de Devraha Swami aux oiseaux suicide et à la mort inexpliquée de Jeremiah Caine, cela ne ressemble à aucun endroit où je sois allé avant. Charlie Preston croit qu’il y a une malédiction sur la vallée, que l’endroit est malfaisant. Mais si le contraire était vrai ? Si c’était un lieu où les torts étaient réparés et les péchés sinon pardonnés du moins acceptés ? Je pense au dieu Indra avec sa foudre. Je cache peut-être mes inquiétudes à Sat parce que, comme le fakir, j’ai une prémonition de la vérité ? Ou celle, ce qui est pire, de ma propre réaction honteuse.
*
Quand Thakur quitte la pièce Satyen me demande : « Vous ne restez pas ? La domestique est la dernière personne qu’il nous reste à questionner.
– J’ai besoin de vingt minutes pour méditer.
– Méditer ?
– Cela fait partie du régime post-opium. Je dois méditer vingt minutes.
– Et il faut que vous le fassiez maintenant ?
– Tous les soirs à la même heure. C’est ce qu’ont dit les moines. »
Je me dirige vers la porte. Les moines n’ont rien dit de ce genre, mais j’ai davantage besoin de réfléchir que d’écouter le témoignage de la domestique.
« Je suis sûr que vous pouvez vous débrouiller tout seul. À moins que vous n’ayez peur de parler aux domestiques maintenant ?
– Non, dit-il en levant le menton. Pas trop.
– Alors c’est réglé. Vous la questionnez. Je vais trouver un coin assez tranquille pour la contemplation.
– Sam, dit-il quand j’atteins la porte, êtes-vous sûr que tout va bien ?
– Absolument. » Sur quoi j’ouvre la porte et je sors tandis que derrière moi Satyen tire le cordon sur le mur pour appeler la domestique.
J’attends quelques minutes dans le vestibule avant de courir après Thakur.
« Oui, sahib ?
– Je veux voir les pièces du dernier étage.
– Très bien, sahib. S’il vous plaît attendez. »
Il revient muni d’une lampe-tempête et me fait signe de le suivre.
Il n’y a pas grand-chose à voir. Après un coup d’œil rapide je ne prends pas la peine d’examiner sa chambre, puis j’essaie la porte du toit. Elle est barricadée et une masse de toiles d’araignée sales couvre l’encadrement, signe qu’elle n’a pas été ouverte depuis un bon bout de temps.
Les deux autres pièces sont pratiquement vides.
« Je croyais que tu avais dit que la memsahib se servait de ces pièces comme atelier.
– Oui. C’est cette pièce, sahib, dit-il en indiquant la porte ouverte d’une des chambres vides. Mais ce matin, elle me demande d’emporter toutes les choses dans le bâtiment dehors.
– Les boîtes que tu as transportées dans la grange ? Elles venaient de cette pièce ?
– C’est exact, sahib. Memsahib voulait pièce nettoyée. Je pense avec mort Maître sahib elle ne travaillera plus avec ces choses de voiture. »
Je lui prends la lampe des mains. « Merci, ce sera tout. »
Il m’adresse un bref salut de la tête et je ferme la porte derrière lui. La pièce a l’air d’avoir les mêmes dimensions que la chambre de Carter en dessous, mais elle est mansardée. À la différence de la chambre de Carter elle est presque nue et ne contient ni lit ni tapis, ni aucun des meubles que l’on voit communément dans une chambre.
En revanche, contre le mur du fond, sous une fenêtre, se trouve un établi semblable en forme et en dimensions à celui que j’ai vu dans la grange, mais tandis que ce dernier était couvert de composants mécaniques celui-ci est vide, et en passant le doigt dessus je constate qu’il est propre, comme si quelqu’un l’avait nettoyé.
Contre un autre mur se trouvent une armoire et une commode. À la lumière de la lampe-tempête j’ouvre l’armoire, elle est vide. Ensuite je tire chaque tiroir de la commode et je ne trouve rien non plus.
Je me redresse et regarde autour de moi à la recherche du moindre détail anormal, mais il n’y a rien qu’un vide mortel. Quoi qu’il ait pu y avoir ici a disparu depuis longtemps et le lieu a été rendu aussi propre qu’une salle d’opérations. Quelqu’un est monté au deuxième étage pendant la nuit. Thakur l’a entendu. Emily Carter peut-être aussi mais elle l’a interprété comme le tonnerre.
Je ressens un étrange mélange d’émotions : la déception vide de n’avoir rien trouvé, mais aussi, je m’en rends compte, une pointe de soulagement. Je décide qu’il est temps de cesser de chercher.
Je traverse le centre de la pièce. Si je m’étais trouvé un peu plus à droite ou à gauche l’affaire serait terminée. Mais je marche au milieu et ma chaussure bute contre une des lattes du parquet nu, je trébuche et je tombe. La lampe-tempête tombe avec moi, son verre se brise et sa flamme s’éteint. Je me redresse sur les genoux et je reste là, aveugle dans l’obscurité jusqu’à ce que je m’y adapte. Autour de moi je distingue les débris du verre de la lampe. Je la ramasse. La mèche est encore en place, je sors ma pochette d’allumettes, j’en gratte une et rallume la lampe que je pose par terre. Je me relève, et avec le pied j’étudie la latte inégale sur laquelle j’ai failli me briser le cou. Je la frappe du bout de ma chaussure. Elle branle très légèrement, et soudain je m’aperçois qu’elle n’est pas fixée.
Je m’agenouille, et à l’aide d’un des plus gros morceaux de verre je réussis à la soulever. Je la mets de côté, j’approche la lampe et regarde dans le trou en espérant découvrir quelque chose. Mais il n’y a rien qu’un espace vide et une grosse vis maintenue en place par un écrou.
Je pose la lampe à côté de moi sur un lit de débris de verre. Mon esprit galope. Quelque chose ne va pas. Je sais que l’on m’a menti. Mais je ne sais pas pourquoi. J’essaie de réunir des fragments jusqu’à ce qu’une image se forme dans ma tête : un homme, seul dans une pièce fermée à clef, mort dans son lit. Mais les fragments ne s’emboîtent pas. Il me manque quelque chose. Mon instinct me le dit. Et derrière cette sensation il y a au fond de moi la peur, la peur froide, amorphe, de savoir déjà ce qui s’est passé.
*
Par la porte de la bibliothèque je vois Satyendra se découper contre la lueur de la bougie. Je me demande si je dois lui dire quelque chose et quoi, et je décide que pour le moment du moins il vaut mieux que je garde mes réflexions pour moi. Il remarque que je le regarde et vient à ma rencontre.
« Comment s’est passée votre méditation ?
– Quoi ?
– Votre méditation.
– Pas particulièrement éclairante. »
Il m’examine et une expression soucieuse vient troubler la douceur de ses traits.
« Qu’est-il arrivé à votre main ? »
Je baisse les yeux et m’aperçois que je saigne. De l’écarlate goutte de la paume de ma main gauche jusqu’à la pointe de mon index.
« J’ai eu un petit accident avec une lampe-tempête. »
Je cherche un mouchoir dans ma poche en continuant d’éviter son regard.
« Avez-vous tiré quelque chose de la domestique ?
– Rien d’utile. Seulement ce que nous savions déjà : que Carter est sorti vingt minutes et que lorsqu’il est revenu il était accompagné du docteur Deakin ; que la soirée s’est terminée vers une heure et que les invités se sont retirés pour la nuit. Carter est allé dans sa propre chambre et la domestique n’a rien remarqué d’alarmant.
– Ainsi nous n’avons pas avancé sur votre théorie ? Vous devriez descendre au bureau du télégraphe. Envoyez un message à Turner pour lui rappeler que nous avons besoin de l’autopsie pour chercher des signes d’empoisonnement ou d’overdose.
– Bonne idée. Nous y allons maintenant ?
– Vous, vous y allez. Je veux avoir une conversation avec vos suspects. M’assurer qu’ils comprennent tous les conséquences s’ils partaient avant que vous les y autorisiez. Je vous retrouverai au club dans une heure. Je vous invite à dîner. »
Je l’accompagne jusqu’à la porte puis je retourne à la bibliothèque d’où je le suis jusqu’à ce que sa forme vêtue de blanc disparaisse en bas. Un bruit de voix parvient du grand salon et je suppose que les invités de Mme Carter s’y sont réunis, contraints de passer une nuit de plus à Highfield sur l’ordre d’un petit sergent indien en dhoti. Non que je soupçonne aucun d’eux d’être coupable, loin de là. Et pourtant, s’ils l’étaient cela faciliterait les choses. Au moins, je n’aurais pas à mentir à Satyen, or je crains que ce ne soit exactement ce que je vais devoir faire.
Une fois de plus je fais appel à Thakur.
« Où est ta memsahib ?
– Memsahib est avec invités dans grand salon. »
Je le suis, et devant la porte je prends une grande respiration avant de frapper et entrer. Les invités sont réunis sur des canapés devant un feu allumé dans l’âtre. Tous à l’exception d’Alan Dewar qui est assis sur un tabouret devant un piano à queue assez grandiose. Leurs expressions couvrent toutes les nuances qui vont de l’intéressé au chagriné en omettant volontairement tout ce qui ressemble même de loin à l’amical. Au milieu d’eux est assise Emily Carter, une vision noire, mouchoir serré entre ses doigts et le bras consolateur de Celia Dewar autour de son épaule.
Elle me reçoit avec un sourire au bord des larmes mais sans un mot, et c’est Alan Dewar, qui fait précéder ses remarques de quelques puissantes notes graves de Beethoven, qui prend le premier la parole.
« Vous voilà, Wyndham. Nous pensions que votre coolie vous avait peut-être envoyé faire une course. »
J’ignore la provocation et m’adresse à Emily Carter.
« Puis-je vous parler quelques minutes ? En privé ? »
Elle se tamponne la joue avec son mouchoir.
« Nous allions dîner, capitaine, voulez-vous vous joindre à nous ? »
À voir leur expression, les invités accueillent ma présence comme un cas de malaria. Je ne le leur reproche pas. Rompre le pain avec un flic qui a passé le plus clair de sa journée à les interroger n’est pas précisément propre à inspirer une conversation stimulante pendant le dîner. C’est sans doute pourquoi je trouve la proposition tentante. Mais je la décline.
« J’apprécierais réellement cinq minutes de votre temps. »
Elle accepte, l’air morne, présente ses excuses et me suit hors de la pièce devant ses invités qui réagissent comme si elle était sainte Perpétue conduite au martyre et si j’étais le taureau qui l’a tuée d’un coup de corne.
Je l’emmène dans la bibliothèque où Satyendra et moi avons passé une si grande partie de la journée. Le feu s’est éteint et elle frissonne en se frottant les bras.
« Asseyez-vous », dis-je en lui tournant le dos et en allant vers les portes-fenêtres.
« Que vouliez-vous me demander ? »
Je regarde un instant dehors. Une légère brume a tellement obscurci la vallée qu’il est difficile de distinguer plus que les contours de quelques maisons et quelques arbres.
Je me retourne face à elle.
« Y a-t-il quelque chose… n’importe quoi… que vous ne m’ayez pas dit ?
– Que voulez-vous dire ?
– Quelque chose en rapport avec la mort de votre mari. »
Elle hésite, et se tamponne le coin des yeux, le portrait même de la veuve affligée. Et peut-être l’est-elle, après tout ? Elle ne serait pas la première à pleurer la mort de son bourreau.
« Vous n’auriez pas fait une allusion auprès du docteur, ou un des autres hommes, à propos de ce que vous faisait votre mari ? Quelque chose qui pourrait les pousser à prendre les choses en main ? »
Emily se tait, rougit, et quand elle répond c’est avec indignation.
« Êtes-vous en train de me demander si j’ai persuadé l’un d’entre eux de tuer mon mari ?
– Je…
– Comment pouvez-vous penser une telle chose ? Vous pensez que je suis tellement faible et impuissante que je me suis jetée à la merci d’hommes comme le docteur Deakin ou le pasteur Philips, ou votre ami Preston ? Ou que je les ai manipulés ? Que j’ai usé de mes charmes ?
– Je suis désolé. Ce n’est pas ce que je voulais dire. Je…
– Et prenez-en note, capitaine : non, je n’ai demandé à aucun d’eux d’assassiner Ronald. Mon mari est mort dans son lit, dit-elle avec fermeté. Ni moi ni personne d’autre n’a quelque chose à y voir. Alors s’il n’y a rien d’autre, je devrais vraiment retourner auprès de mes invités. »
Je la regarde quitter la pièce et disparaître dans l’obscurité du vestibule.
Est-ce que je deviens fou ? Sans l’ombre d’une preuve j’ai accusé une veuve accablée d’avoir organisé la mort de son mari. Et pourquoi ? À cause de mon instinct ? Je n’ai pas touché à l’opium pendant deux semaines mais j’ai quand même la sensation d’être tombé à travers le sol dans une autre réalité. Tout cela est ridicule, et pourtant je ne peux m’empêcher de penser que quelque chose ne va pas.
Tout ce que j’ai ce sont les marques sur le corps de Carter, les mêmes que celles trouvées sur le corps de sa première femme, des pas entendus par Thakur au deuxième étage au milieu de la nuit, et le sentiment que l’on me cache encore certaines choses.
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