Le Soleil rouge de l’Assam
4: Février 1905: Est de Londres
4
Février 1905
Est de Londres
La première image que j’avais eue de Bessie avait été son visage à la fenêtre du deuxième étage de son immeuble délabré, aussi hardie que la figure de proue d’un navire et maudissant la foule au-dessous d’elle dans la rue. Elle avait les cheveux noirs et les traits anguleux de la reine Boadicée, jurait comme un charretier et ne pouvait guère avoir plus de vingt ans.
Vue de près c’étaient les yeux que l’on remarquait vraiment, profonds, et sombres, et vifs. Ils étaient indéchiffrables, mais un seul regard et vous saviez avec certitude que cette fille était intelligente, en tout cas plus intelligente que la plupart des hommes, et que si on lui donnait la moitié d’une chance elle vous montrerait à quel point. De plus elle était jolie, mais ses yeux, l’étincelle qui les habitait et l’esprit qu’ils laissaient deviner faisaient d’elle un être à part.
Elle partageait le 42 Fashion Street avec un chat, un canari en cage et une demi-douzaine d’autres locataires, tous pauvres et en retard pour le paiement du loyer.
Mais Bessie était différente. Elle travaillait comme domestique chez un certain Caine. C’était un homme d’affaires, en quelque sorte, impliqué dans l’échange de produits de toute nature avec les quatre coins de l’Empire. Il possédait aussi plusieurs maisons dans Whitechapel, les ruines habituelles qu’il louait par chambre et remplissait à ras bord. Bessie était une de ses locataires et elle encaissait pour lui les loyers des autres occupants, gagnant ainsi un petit supplément.
Le matin où je l’ai rencontrée elle surveillait l’expulsion de l’un d’eux, un certain O’Keefe, dont à en croire Bessie les loyers en retard étaient devenus aussi irrécupérables que son âme. Et compte tenu de sa tendance à boire chaque shilling qui lui tombait sous la main on pouvait difficilement la contredire.
Naturellement, O’Keefe ne partageait pas cet avis. Il a déclaré qu’il traversait une mauvaise passe, ce qui était vrai, et promis de tout payer avant le vendredi suivant, ce qui ne l’était sûrement pas. Comme Bessie n’était pas une sotte, elle l’a mis dehors et lui s’en est remis au jugement de la rue en pestant contre tant d’injustice. La réaction de Bessie a été de jeter toutes les affaires d’O’Keefe par la fenêtre.
Je me suis approché pour voir d’où venait cette agitation et elle m’a repéré, frimant dans mon uniforme tout neuf. « Attendez là, monsieur l’agent », a-t-elle dit d’un ton qui ne me laissait pas grand choix. Sa tête a disparu et une minute plus tard elle sortait tout entière de la maison.
« J’veux que vous embarquiez ce bon à rien. Il a été espulsé et maintenant y fait une scène. »
Je ne pouvais pas m’empêcher de penser que la scène avait été déclenchée en partie au moins par le fait qu’elle avait lancé sa valise et la moitié de ses vêtements par une fenêtre du deuxième étage, mais il m’a paru sage de garder mon opinion pour moi.
Finalement je n’ai pas eu grand-chose à faire. O’Keefe était connu de la police. Il avait passé davantage qu’une nuit occasionnelle en cellule et une nouvelle visite ne le tentait pas. Au bout de quelques minutes de protestation assourdie il a circulé et la foule s’est dispersée.
Mais pour Bessie et moi ce n’était qu’un commencement vertigineux.
J’étais arrivé à Londres un mois plus tôt, les yeux écarquillés et sans aucune expérience. Dans l’East End, où j’avais un oncle. Je ne l’avais vu qu’une fois en dix-sept ans et il m’avait aidé à entrer dans la police métropolitaine. Pour un garçon middle class venu de nulle part, l’East End était toute une éducation, et Bessie m’a donné beaucoup de leçons. Je l’ai revue une semaine après l’expulsion d’O’Keefe, cette fois devant le commissariat de Leman Street. C’était peut-être le destin, ou bien elle m’attendait. En tout cas, avant de m’en rendre compte je lui offrais un gin au Ten Bells.
Elle était un petit peu plus âgée que moi, et tellement jolie que c’en était embarrassant. C’était bientôt deux ou trois fois par semaine que j’allais l’honorer avec ardeur.
J’ai été heureux pendant quelques mois. Dieu sait ce qu’elle me trouvait. Peut-être de l’innocence. Plus vraisemblablement l’uniforme. Mais quand mon oncle l’a appris il n’a pas hésité : ce qu’elle voyait c’était l’occasion d’une ascension sociale. En invoquant les noms de Dieu et de mon père décédé et en insistant sur la honte que je leur infligeais il a fait valoir que mon avenir dépendait de sa protection, laquelle dépendait à son tour de la fin de ma liaison avec Bessie.
Bien entendu j’ai défendu ma position, j’ai crié ma colère comme n’importe quel jeune fou qui se croit amoureux, j’ai mis en avant les qualités de Bessie susceptibles de soutenir mon cas : son honnêteté, son intelligence (en taisant les autres qui aux yeux de mon oncle risquaient de la précipiter aux enfers). J’ai proposé de la lui présenter, de l’inviter à prendre le thé pour qu’il voie qu’elle n’était pas une Jézabel calculatrice… mais en vain. Mes affirmations et mes contestations se sont toutes fracassées contre le roc de son intransigeance, ainsi qu’elles y étaient destinées depuis le début.
J’ai passé la semaine suivante dans un purgatoire personnel. Et j’ai finalement obéi à mon oncle. Je me suis dit que je n’avais pas le choix. J’ai enterré profondément la vérité honteuse : que je ne faisais que trahir Bessie et mes sentiments pour elle. Ensuite ma culpabilité a été tempérée par une sensation de soulagement. La fin de ma relation avec Bessie signifiait la poursuite d’une carrière. L’amour sacrifié sur l’autel de l’intérêt personnel. Je m’attendais à ce que Bessie voie cela comme une trahison. Pour mon oncle c’était du simple bon sens.
J’ai rompu. Dans la cuisine de la maison de Fashion Street, un beau jour sinistre de septembre. Je lui ai dit que notre relation était « inappropriée ». Elle a pris la chose sans larmes ni lamentations, sans grincements de dents ni bris de vaisselle. Elle avait trop d’amour-propre pour se donner en spectacle devant les voisins. Au contraire elle a réagi avec une dignité froide et caustique. Et le mois suivant elle épousait Tom Drummond.
Pas l’ombre de Whitelaw, de Bessie, ou de qui que ce soit d’autre dans Grey Eagle Street. J’ai jugé que c’était bon signe. Si elle avait été grièvement blessée, il y aurait du monde autour d’elle, au moins un agent de police et les badauds habituels.
Je me suis interrogé sur ce que je devais faire. J’aurais dû retourner au commissariat de Leman Street, mais l’idée de me retrouver là-bas après avoir laissé m’échapper les deux agresseurs ne me réjouissait pas particulièrement. Par ailleurs, et en supposant que j’avais raison et que Bessie n’avait pas été grièvement blessée, il y avait des chances que Whitelaw l’ait accompagnée chez elle au 42 Fashion Street.
Je m’y suis rendu et j’ai frappé à la porte.
J’ai entendu des pas lourds dans le corridor, puis un rai de lumière jaune a percé l’obscurité.
« Oui ? »
La voix était un grognement.
J’ai annoncé : « Police, ouvrez. »
La porte s’est ouverte plus grande. Devant moi se tenait la masse considérable de Tom Drummond, gangster sans envergure, bon à rien et mari de Bessie. La plupart des gens du coin connaissaient Tom Drummond, à commencer par la police. Docker de métier et buveur de nature, c’était le genre de gars qui se voyait en meneur d’hommes, mais dont les hommes avaient le bon sens de s’éloigner. Il n’était jamais facile de décrocher un travail régulier à Whitechapel, et Drummond, comme des milliers d’autres, partait souvent à la recherche de petits boulots à la journée. Quand, comme le plus souvent, il n’en trouvait pas, il se rendait au Bleeding Hart dans Bethnal Green Road, et avec l’argent de sa femme il buvait jusqu’à ce qu’il se sente heureux.
La chemise fatiguée de Drummond était ouverte au col, manches retroussées. Son pantalon rapiécé à un genou et retenu par une paire de vieilles bretelles usées avait l’air de s’être échappé d’un costume qui aurait mérité que l’on mette fin à sa misère depuis des années.
« Qu’est-ce que vous voulez ? »
Normalement il sentait l’alcool à des lieues, mais cette nuit-là il paraissait sobre. Il menait peut-être une nouvelle vie. Ou bien il n’avait plus d’argent.
« Votre femme. Est-ce qu’elle est rentrée ? »
Il a fait un signe de tête vers l’escalier. « Elle est là-haut. Quelqu’un de chez vous l’a ramenée ici il y a dix minutes. Il est avec elle. »
Je l’ai poussé pour entrer dans le couloir. L’air sentait les lieux de vie et l’odeur de trop de corps humains. Une porte s’est ouverte et le visage ridé d’une vieille femme est apparu.
« Fermez la porte et mêlez-vous de vos affaires, vieille peau, a grondé Drummond. Ça vous regarde pas. Retournez vous occuper de votre vieux. »
J’ai vu l’expression choquée sur le visage desséché de la femme avant qu’il ne disparaisse et que la porte se referme.
« Ces foutus youdes », a dit Drummond en guise d’explication et il m’a conduit vers l’escalier.
Whitelaw se tenait sur le seuil du premier étage. Il s’est retourné en nous entendant monter, il est sorti en fermant la porte. Il a paru surpris de me voir.
« Wyndham ? Qu’est-ce que vous faites là ? »
C’était une question qui ne méritait pas de réponse, et comme il n’en venait pas il s’est tourné vers Drummond derrière moi.
Il a aboyé : « Vous. Descendez, mettez la bouilloire sur le feu et faites du thé pour votre femme. »
Drummond est devenu tout rouge. J’ai cru qu’il voulait protester, peut-être avec ses poings, mais son cerveau a calculé rapidement que frapper un flic ou deux pouvait l’envoyer en prison… ou à l’hôpital. Il s’est finalement ravisé et il est descendu sans discuter.
Whitelaw m’a demandé : « Vous les avez eus ? » Je lui ai répondu qu’ils s’étaient séparés et que j’en avais poursuivi un le long de la voie ferrée mais qu’il m’avait échappé à Shoreditch.
Je m’attendais à ce qu’il me passe un savon, mais au bout d’un instant son irritation a cédé la place à une équanimité résignée. Il a dit en soupirant : « Je suppose que c’est sans importance. Cette femme ici ne dit pas grand-chose.
– Alors Bessie n’est pas blessée ? »
C’était une erreur d’employer son prénom, et je m’en suis aperçu dès que je l’ai prononcé.
« Vous la connaissez ?
– Je l’ai déjà vue par ici.
– En tout cas elle va bien. Quelques bleus, pas de fractures. Elle a sûrement vu pire avec son bonhomme.
– Elle sait qui l’a agressée ?
– C’est là le hic. » Whitelaw a baissé la voix. « Elle n’en dit pas un mot. » Un petit sourire jouait sur ses lèvres. « Mais elle parlera peut-être à un jeune et beau policier comme vous. »
J’ai frappé et je suis entré avec Whitelaw à un pas derrière moi. Des ombres dansaient sur les murs nus et la faible lueur d’une unique bougie luttait contre l’obscurité en tremblotant dans le courant d’air.
Au centre de la pièce, sous les couvertures d’un vieux lit en cuivre à moitié effondré était couchée Bessie, les cheveux encore mouillés, un bras sur les yeux. Dans un coin était suspendue la cage du canari recouverte d’un chiffon noir, telle que je me la rappelais. Je me suis demandé où était le chat, mais les chats vont et viennent à leur guise. Ils sont trop futés pour se conformer aux règles des humains.
Je me suis éclairci la gorge pour dire : « Madame Drummond », en y mettant toute l’officialité de ma fonction.
Le bras s’est déplacé et a révélé sa joue gonflée. Elle a levé la tête et m’a regardé. J’ai craint pendant une seconde qu’elle n’utilise mon prénom. Whitelaw en ferait certainement ses choux gras.
Elle a répondu : « Oui ?
– Je suis l’agent Wyndham. » Je me suis avancé vers la lumière pour qu’elle me voie mieux. « Vous vous rappelez peut-être que je vous ai assistée quand vous aviez besoin de vous débarrasser d’un locataire l’année dernière. »
Cette remarque était à l’intention de Whitelaw.
Elle a acquiescé lentement. « Je me rappelle. »
Sa voix était rauque et faible.
« Savez-vous qui vous a agressée ?
– Je n’ai pas vu sa figure.
– Alors dites-nous ce qui s’est passé. »
Bessie a reposé la tête sur l’oreiller. Derrière moi le plancher a craqué sous le poids de Whitelaw qui changeait de position.
« Je revenais de mon travail… je marchais dans la rue quand… J’ai pas bien vu ce qui s’est passé. Un homme est arrivé par derrière et y m’a attrapée à la gorge. J’ai essayé de crier mais il m’a mis la main sur la bouche. Alors je l’ai mordu. Et puis un autre mec est arrivé et tout à coup je me suis retrouvée par terre en train de hurler à la mort pendant qu’ils se battaient. Ensuite vous êtes arrivés, messieurs, en donnant des coups de sifflet, et vous êtes venus à mon secours.
– Celui qui vous a agressée, a dit Whitelaw. Qu’est-ce qu’il voulait ? »
Elle a eu un petit rire amer. « Ce qu’ils veulent toujours, je suppose. »
J’ai demandé à mon tour : « Et l’homme qui est intervenu pour vous aider, vous l’avez vu ? »
Elle a répondu d’un ton catégorique : « Non. Comme j’ai dit, j’étais trop occupée à crier.
– C’est un coup de chance qu’un bon Samaritain soit passé précisément au moment où vous aviez besoin de lui ? » a demandé Whitelaw.
J’ai ajouté : « Plus important, pourquoi s’est-il enfui quand nous sommes arrivés ?
– Peut-être qu’y voulait pas avoir affaire à la police ? Peut-être qu’il a déjà eu des ennuis avec vous ? Je peux pas lui en vouloir. Les flics honnêtes, par ici, je pourrais les compter sur les doigts d’une main… Et encore, il m’en resterait. »
Ce dernier commentaire a semblé toucher un point sensible chez Whitelaw.
« Alors comme ça un homme vous prend à la gorge dans la rue et vous ne pouvez rien nous dire sur lui. Un autre vient à votre secours “par hasard” avant de filer et vous ne pouvez rien nous en dire non plus ?
– C’est ça. »
J’ai essayé une autre approche.
« Vous rentrez toujours aussi tard de votre travail ?
– Je travaille aussi longtemps que mon employeur me le demande.
– Et qui est votre employeur ? a demandé Whitelaw.
– Jeremiah Caine. »
J’ai senti Whitelaw se raidir à la mention de ce nom. Caine était un homme d’une certaine importance dans ce quartier, c’est-à-dire qu’il était riche, heureux de dépenser sans compter et pas particulièrement scrupuleux quant aux bénéficiaires du moment que cela servait ses intérêts. On disait qu’il entretenait l’ambition de devenir membre du Parlement. Ses poches étaient certainement assez profondes, et le bruit courait qu’elles contenaient une précieuse collection de policiers, des simples agents aux inspecteurs.
« Je fais le ménage chez lui. »
J’ai ajouté : « Elle encaisse aussi les loyers pour lui.
– Et pourquoi je le ferais pas ? »
Il y avait du défi dans sa voix. Ou bien était-ce de l’orgueil blessé ?
Si Bessie Drummond était venue au monde avec les deux malchances d’être une femme de basse extraction, alors le don de l’intelligence n’avait fait qu’aggraver sa situation. Là où un homme né dans le même milieu pouvait trouver dans son intellect une chance de progrès ou d’amélioration, chez une femme l’intelligence amenait surtout la suspicion et souvent les claques.
À côté de moi Whitelaw se taisait. Avoir entendu mentionner Jeremiah Caine semblait l’avoir complètement désarçonné.
J’ai insisté. « Vous êtes certaine de n’avoir reconnu aucun des deux hommes ? »
Bessie m’a regardé avec une souveraine indifférence, le genre de regard accordé à un balayeur dans la rue ou à un chauffeur d’autobus, comme si les mois que nous avions passés ensemble n’avaient jamais existé, comme s’ils étaient bannis de sa mémoire. J’ai eu un coup au cœur, mais je ne pouvais pas lui en vouloir.
Elle a répondu : « Il faisait nuit et il pleuvait, et un type venait de m’attaquer et de me jeter par terre. Vous m’excuserez si j’ai pas fait plus attention à la tête qu’ils avaient.
– Du calme, petite, a dit Whitelaw. L’agent essaie seulement de vous aider. »
Bessie l’a bien regardé avant de répondre : « Bien sûr. Je suis désolée si mes mots étaient “inappropriés”. »
« Qu’est-ce qu’elle a voulu dire par là ? m’a demandé Whitelaw pendant que nous descendions l’escalier.
– Elle est probablement toujours sous le choc de l’agression. »
Whitelaw a secoué la tête, exaspéré.
« Probablement. »
Tom Drummond traînait au pied de l’escalier.
Le sergent lui a demandé : « Vous l’avez préparé ce thé pour votre femme ? »
Drummond a fait un signe de tête en direction de l’arrière-cuisine. « Une des femmes s’en occupe. »
Le sergent lui a lancé un regard sous lequel on aurait dit que le mari se ratatinait.
« Depuis combien de temps êtes-vous mariés ? » lui a-t-il demandé.
Drummond a paru embarrassé. « Environ cinq mois. Pourquoi ?
– Votre femme vient de se faire agresser. Elle a eu beaucoup de chance de s’en tirer. Elle pourrait être morte, ou pire, mais cela n’a pas l’air de vous inquiéter. Y a-t-il quelque chose que vous ne nous dites pas, mon petit Tommy ? »
Des gouttes de sueur sont apparues sur la lèvre supérieure de Drummond. « Je ne vois pas où vous voulez en venir.
– Je vous demande si vous avez une idée de pourquoi quelqu’un voudrait agresser votre femme. Vous n’avez fait de tort à personne, n’est-ce pas ? Quelqu’un qui se vengerait sur Bessie ? »
Drummond a regardé ses chaussures et secoué la tête. « Vous ne savez pas ce que vous dites, sergent. Vous pensez que je sais qui a tabassé ma Bessie ? »
Derrière lui il y avait une jeune fille avec un plateau chargé d’une théière, de tasses, de petits pots de lait et de sucriers. Même dans l’obscurité du couloir elle avait quelque chose qui se remarquait, une vitalité insolite dans cet environnement décrépit. Ses cheveux bruns étaient coiffés en arrière et tombaient sur les épaules d’une simple blouse blanche boutonnée jusqu’au cou. Elle était attirante, avec une sorte de charme étranger mystérieux, et si j’avais dû deviner j’aurais dit qu’elle avait dans les dix-neuf ans.
Elle a dit : « Excusez-moi », Drummond s’est écarté et l’a regardée monter l’escalier.
Whitelaw a émis un grognement amusé. « Ce que je veux dire, Tommy, c’est que si quelqu’un s’en était pris à ma femme, je voudrais découvrir qui, et peut-être lui casser la figure. Je ne resterais sûrement pas planté dans mon couloir à lorgner une Juive lui monter du thé. Je fouillerais les rues, je m’assurerais que ce salaud ne s’avise jamais de recommencer. »
Durant un instant des mots ont semblé se former dans la bouche de Drummond, mais il s’est apparemment ravisé.
« Vous voulez dire quelque chose ? » a demandé Whitelaw par provocation, mais Drummond a refusé de mordre à l’hameçon.
« Comme je disais, j’ai pas la moindre idée de qui l’a attaquée. »
Whitelaw et moi sommes ressortis sous la pluie. J’ai regardé par-dessus mon épaule Tom Drummond monter la garde sur le seuil tel un loup. Nous nous sommes éloignés en silence. Nous savions tous les deux que nos chances de retrouver quiconque avait agressé Bessie Drummond avaient disparu à l’instant où j’avais perdu mon bonhomme à Shoreditch. En fait, si quelqu’un pouvait découvrir qui l’avait attaquée c’était probablement Tom Drummond. Il avait des contacts que nous n’avions pas. On disait qu’il faisait de temps en temps des petits boulots pour les frères Spiller, deux gars du Yorkshire très costauds et très persuasifs qui avaient trouvé « le pays de Dieu » trop petit et s’étaient installés dans l’East End de Londres. À en croire les rumeurs (et pourquoi pas ?) ils étaient mêlés à presque toutes les activités illicites autour des docks, de la prostitution au racket de protection, grâce à un solide réseau de trafic de tout, de l’alcool de contrebande aux diverses drogues. Si cela passait par les docks, il y avait des chances que les Spiller prennent leur commission.
Ce qui était hors de doute c’était le réseau qu’ils contrôlaient de Whitechapel à l’extrémité de l’île aux Chiens en passant par Bethnal Green, Limehouse et Poplar. Si Tom Drummond voulait vraiment découvrir l’agresseur de sa femme, et en supposant qu’il soit dans leurs bonnes grâces, il lui suffisait de demander à Martin et Wesley Spiller de le faire savoir. Naturellement, Whitelaw le savait aussi, et pendant que nous rentrions au commissariat de Leman Street en traînant les pieds j’ai eu l’impression que ses dernières remarques étaient destinées à encourager Drummond à faire précisément cela.
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