Le Soleil rouge de l’Assam
31: Février 1922: Assam
31
Février 1922
Assam
Le soleil est haut dans un ciel qui paraît aussi profond qu’un océan. Sur le sol, un poulet solitaire picore la poussière devant la pension de famille Maa Kali, un rez-de-jardin dans le village indien qui repose précairement sur ses pilotis de brique et d’un côté surplombe un à-pic de plusieurs centaines de pieds dans la vallée.
Une simple question au Jatinga Club nous a permis de savoir que le fakir y a été installé pour la nuit.
Je fume une cigarette appuyé contre un arbre et je regarde le poulet pendant que Sat s’aventure à l’intérieur, d’où il ressort peu après avec une expression qui laisse entendre que nous avons du pain sur la planche.
« Il est parti, dit-il. Il y a moins d’une heure. Le propriétaire pense qu’il se dirigeait vers la route principale où il pourra trouver quelqu’un pour le conduire à Lumding. Si nous nous dépêchons, nous avons encore une chance de le rattraper. »
La route de Lumding croise le chemin qui vient de Jatinga, au fond de la vallée, près d’un abri de béton à demi recouvert de végétation. Il n’y a pas de circulation, et aucun signe du fakir.
Dans le regard de Sat le premier signe de doute commence à supplanter la farouche détermination.
« Il doit avoir déjà trouvé une voiture.
– Vous êtes sûr qu’il se dirigeait vers la route de Lumding ?
– C’est ce que l’on m’a dit à la pension », répond Sat qui revient sur ses pas et contrôle de nouveau les alentours de l’abri comme s’il pouvait ne pas avoir vu le fakir caché devant lui.
Je fais quelques pas sur la route qui disparaît dans la forêt. Quelque chose retient mon regard. En haut d’un arbre, du safran dans le vert.
« Nous devrions attendre ici, poursuit Sat, il pourrait revenir.
– Nous pourrions. Ou nous pourrions essayer d’enquêter. »
Je lui indique le tissu safran parmi les feuilles de l’arbre et Sat en saisit aussitôt la signification. Toute autre couleur m’aurait fait penser que ce n’est qu’un chiffon apporté par le vent, mais le safran est la couleur des hindous, et pour eux certains arbres tiennent une place particulière. Dans toute l’Inde on peut voir ce même petit drapeau parmi les branches de certains arbres sacrés et au pied de ces derniers se trouve souvent…
« Une châsse ! »
Quel meilleur endroit où passer le temps pour un fakir ?
Sat rit tandis que nous descendons vers l’arbre.
Je lui demande : « Que dites-vous de ce travail d’enquête de la part d’un homme qui se remet d’une addiction à l’opium ?
– Pas mal. Particulièrement pour un chrétien. »
Nous percevons d’abord l’odeur de l’encens. Le parfum sucré du bois de santal flotte dans l’air. Le fakir est assis par terre en tailleur ; devant lui le grand arbre, haut de presque cent pieds, et son fanion safran, son épais tronc gris devenu noueux avec l’âge, et à son pied une petite châsse rouge contenant une idole.
L’homme se balance doucement en récitant un mantra, son intonation est une basse continue qui se répercute à travers la forêt qui l’entoure et semble faire vibrer les arbres eux-mêmes.
Quelque chose a dû l’avertir de notre présence car il se tait alors que nous sommes encore à vingt pas de lui. Il joint les mains en pranam, touche son front trois fois puis se lève et se tourne vers nous en ne montrant aucune surprise.
« Vous êtes Ramaswamy ? » demande Sat sur un ton presque respectueux.
Il ressemble encore plus qu’hier à Raspoutine.
Il sourit, ses dents blanches comme des pierres tombales dans la forêt de sa barbe.
« Ha baba. Kee chow ?
– Vous étiez au Jatinga Club hier soir ?
– Oui. »
Je dis : « Vous avez lu les lignes de la main d’un homme appelé Carter. »
Son visage s’assombrit. « J’ai lu les lignes de la main d’un homme, c’est exact. Je ne me rappelle pas son nom.
– Vous avez déclaré que vous y voyiez la mort. Qu’avez-vous voulu dire ? »
L’homme me regarde comme si la question n’avait aucun sens.
« J’ai voulu dire exactement ce que j’ai dit. J’ai vu la mort.
– Comment l’avez-vous vue, cette mort ? » demande Sat.
Le fakir rit. « Comment vous l’expliquer, baba ? Comment expliquez-vous l’eau sur un rocher à quelqu’un qui n’a aucune notion de ces choses-là ? Je la vois simplement parce qu’elle est là.
– La mort de qui avez-vous vue ?
– Cela je ne sais pas le dire. C’était peut-être celle du monsieur ou celle de quelqu’un d’autre. Tout ce que je peux dire c’est que les actions de l’homme provoquent la mort, et puisque vous êtes venus me chercher ici, je pense que cette mort est déjà arrivée. »
Ses mots sont mesurés et clairs, dénués du ton théâtral et des maniérismes de son numéro au club.
« L’homme dont vous avez lu les lignes de la main est mort la nuit dernière, dit Sat. Dans des circonstances suspectes. Pouvez-vous nous dire quelque chose qui nous aiderait ?
– Vous êtes la police ?
– C’est exact. » Sat sort sa carte et la lui montre.
Le fakir l’examine et psalmodie « Sa-tyen-dra Banerjee. Ser-gent ? Baah ! Khoob bhalo. Comment a-t-il été tué ? »
J’interviens. « Nous ne sommes pas sûrs qu’il a été tué. Il est peut-être mort de mort naturelle. »
Le fakir secoue la tête. « Non. La mort que j’ai vue n’était pas paisible.
– Il a pu être empoisonné, dit Sat, ou…
– Ou ? » demande le fakir.
Sat se tourne vers moi comme pour avoir mon avis.
« Ne me regardez pas. C’est votre enquête. Dites-le-lui si vous voulez.
– Son corps présente des signes d’électrocution… mais ce serait impossible.
– Pourquoi impossible ?
– D’abord parce que la source d’électricité la plus proche est à une centaine de miles de Jatinga ; ensuite parce que la porte de sa chambre était fermée de l’intérieur et les fenêtres protégées par les volets. »
Le fakir ignore mon intervention et concentre son attention sur Sat.
« Je ne m’attends pas à ce que le sahib comprenne, mais vous, baba, vous devriez le savoir. Après tout, votre nom est Satyendra. »
Sat fronce les sourcils, consterné. « Qu’est-ce que mon nom a à voir avec cette question ?
– Satya - Indra, la vérité du dieu Indra, dit le fakir. Votre nom rend hommage au dieu Indra. »
Sat n’en paraît pas plus sage pour autant.
Le fakir éclate de rire. « Vous vivez depuis trop longtemps dans le monde des sahibs, baba. Rappelez-vous l’histoire dans le Rig Veda ; rappelez-vous comment Indra a tué le démon Vritra. Vous devez sûrement vous rappeler l’arme qu’utilise le dieu dont vous portez le nom. »
Une compréhension soudaine semble frapper Sat comme une gifle. Il recule en titubant.
Je lui demande : « Qu’est-ce que c’est ?
– Le vajra.
– Le quoi ? »
Sat déglutit avec difficulté. « Le dieu Indra. Le vajra est l’arme qu’il utilise pour tuer les démons et les méchants…
– Qu’est-ce que c’est ?
– C’est un coup de tonnerre, et on ne peut pas l’arrêter. »
Il demande au fakir : « Vous voulez dire que cet homme a été frappé par les dieux ? Mais comment est-ce possible ?
– Vous ne le croyez pas possible ? Les dieux agissent à leur façon. Ici des oiseaux tombent du ciel et meurent. Si c’est possible, pourquoi cet homme ne serait-il pas mort d’un coup de tonnerre du dieu Indra ? »
*
Pendant que nous remontons la colline, essoufflés, je lui demande : « Vous ne croyez pas à toutes ces sornettes ? »
Mais Sat semble hésitant.
« Vous avez dit que Caine était un homme mauvais, qu’il a tué sa première femme en l’électrocutant, et maintenant on le trouve avec les mêmes marques dans des circonstances où il est impossible qu’elles aient été provoquées par une main humaine. Et pourtant vous écartez la possibilité d’un châtiment divin ?
– J’admets qu’il y aurait là une justice poétique, mais un châtiment divin ? »
J’ai vécu suffisamment d’horreur dans les tranchées pour savoir que le châtiment, s’il vient, est généralement dicté par la main d’hommes qui se vengent et non celle d’un dieu juste.
« De toute façon, ce que je crois n’a aucune importance. Ce qui compte c’est ce que nous pouvons prouver. Si vous voulez raconter au commissaire de district Turner que la mort de Caine a été causée par un coup de tonnerre du dieu Indra, je vous souhaite bonne chance. »
Sat tombe dans un silence lourd en ménageant son souffle et, me semble-t-il, pour envisager ce qu’il sait être vrai : que même en Inde où les divinités pourraient apprendre une ou deux choses sur les caprices à celles de l’Olympe, il est impossible pour un sergent de police d’attribuer une mort par électrocution à un dieu.
De retour à Highfield, Sat établit son quartier général dans la bibliothèque. C’est une pièce aménagée avec élégance : étagères de livres recouvrant la presque totalité des murs, canapés confortables devant la cheminée. Et par les portes-fenêtres on voit la véranda et la vallée au-dessous.
Je l’aide à disposer les meubles de façon moins accueillante et plus inquisitoriale en plaçant deux fauteuils à dos droit devant le canapé bas près de la cheminée, qui en soi constitue une nouveauté pour nous après des années passées dans la chaleur et la torpeur des plaines du Bengale.
Je suggère : « Nous devrions allumer le feu. »
Sat me regarde avec attention. « Vous avez froid ? C’est peut-être la grippe ou autre chose ?
– Je vais bien. Je veux que nos invités aient chaud. Qu’ils transpirent un peu. La chaleur contribue à délier les langues. »
Vingt minutes plus tard et avec un feu pétillant dans l’âtre l’agent Singh fait entrer la séraphique Mme Emily Carter. Les contusions sur son visage sont encore une fois savamment camouflées, au point que qui ne les aurait pas vues penserait qu’elles n’ont jamais existé. Mais ses yeux sont secs et rougis. Le chagrin d’une veuve est une chose étrange. Elle n’est pas la première femme que j’ai vue pleurer la mort de l’homme qui la battait. Sat lui indique le canapé et s’assoit dans le fauteuil à côté de moi. Emily me lance un regard qui laisse entendre qu’elle s’étonne d’être questionnée par un Indien.
Sat se présente, puis sans autre raison que la nervosité il me présente aussi.
« Le capitaine et moi nous connaissons déjà », dit-elle.
Banerjee acquiesce vigoureusement.
« Comme vous le savez peut-être, le commissaire Turner, le chef de la police du district, m’a confié l’examen des circonstances de la mort inopinée de votre époux récemment décédé. Vous comprendrez alors, sans nul doute, l’exigence pour le capitaine Wyndham et moi-même de vous interroger en vous posant quelques questions en vue d’un progrès sans heurts et efficace de cette enquête. »
Emily Carter le regarde comme si elle le soupçonnait d’avoir avalé récemment un dictionnaire des synonymes.
« Je vous en prie, posez-moi vos questions. »
Sat tire un petit calepin et un crayon de la poche de sa kurta. « S’il vous plaît, commencez par nous raconter avec vos propres mots les événements entourant la découverte du corps de votre mari ce matin. »
Emily Carter tire distraitement le poignet de sa manche. « J’ai d’abord su que quelque chose n’allait pas quand j’ai entendu le capitaine Wyndham crier à la porte d’entrée. Il devait être environ six heures. Je crois que la domestique l’a fait entrer et l’a conduit à la chambre de Ronald. » Elle me regarde. « J’ai entendu le capitaine demander à mon mari de lui ouvrir. C’est alors que j’ai décidé d’aller voir ce qui se passait. Je suis sortie de ma chambre et j’ai trouvé le capitaine à genoux qui criait par le trou de la serrure. Je lui ai demandé ce qu’il faisait et il m’a dit qu’il était là pour arrêter Ronald.
– Et ensuite ?
– Le capitaine m’a demandé la clef de sa chambre. Je lui ai répondu que je ne l’avais pas, et il a commencé à défoncer la porte… ou il a peut-être demandé à l’agent indien de le faire… Je crains de ne pas me rappeler exactement ce que chacun a fait.
– Et après ?
– La porte a été forcée et je me rappelle que le capitaine Wyndham s’est précipité dans la chambre. Il a dit qu’il pensait que Ronald risquait de tenter de s’enfuir, mais nous l’avons trouvé dans son lit… » Sa voix faiblit. « Quelqu’un a dû appeler le docteur Deakin qui a passé la nuit ici. Je pense que c’est lui qui a déclaré que Ronald était mort.
– Merci, dit le sergent. Puis-je vous demander ce qui s’est passé le soir avant que vous ne quittiez le Jatinga Club ? »
Mme Carter le regarde avec curiosité. « Cela a-t-il un rapport ? »
Je la prie de lui répondre. « Le sergent peut se montrer très persévérant dans sa recherche d’informations.
– Il devait être environ onze heures. Un peu plus tôt que d’habitude. Le fakir avait plutôt refroidi l’ambiance et personne ne paraissait désireux de s’attarder.
– Y compris votre mari ?
– Oui. Il n’était plus lui-même. »
Sat lève le nez de son calepin. « En quoi ?
– Il paraissait égaré. Je suppose que personne n’aime entendre que sa mort est proche.
– Et cependant il a invité plusieurs personnes à prendre un verre chez lui ? »
Mme Carter acquiesce. « C’était prévu, presque une petite tradition. Les Dewar vivent trop loin à l’intérieur pour retourner chez eux à cette heure, et le docteur est un vieil ami. Il habite à cinq miles environ mais passe souvent la nuit chez nous après une soirée au club. Le pasteur Philips est un nouveau venu. Nous ne l’avons connu que l’année dernière, et tout comme les Dewar il vit loin, près de Maibang, mais Ronald l’a invité au dîner et a insisté pour qu’il reste chez nous. »
Sat griffonne ses notes. « C’étaient donc tous de bons amis de votre mari ? »
Un sourire hésitant se dessine sur les lèvres de Mme Carter, mais elle ne dit rien.
Je demande : « Et Charles Preston ? »
Mme Carter fronce les sourcils. « Là, c’était curieux, admet-elle. Ronald n’a jamais eu beaucoup de temps pour des hommes tels que Preston. Honnêtement je ne pourrais pas vous dire pourquoi il l’a invité hier soir. M. Preston pourrait peut-être vous éclairer. »
J’ai déjà une idée assez nette de la raison pour laquelle Preston a été invité, à savoir pour l’éloigner de chez lui quand les goondahs de Caine sont venus pour me tuer.
« Que s’est-il passé quand vous êtes retournés à Highfield ? demande le sergent.
– Comme d’habitude. Nous nous sommes tous installés, ici, d’ailleurs, pour boire quelques verres, la plupart des hommes à l’extérieur avec leur cigare, parlant affaires, sans aucun doute. Celia Dewar et moi sur le canapé. Je me rappelle que le pasteur Philips tenait beaucoup à discuter des préparations de Pâques.
– Et votre mari ? demande Sat. Comment semblait-il ?
– Bien, je crois. Au début il était plutôt soucieux. Peut-être à cause de la prophétie du fakir, ou d’une affaire qui le préoccupait. À un certain moment il a quitté la pièce, appelé par Thakur, notre boy, pour s’occuper de quelque chose.
– Quelle heure pouvait-il être ?
– Je n’en suis pas sûre. Probablement avant minuit.
– Et savez-vous de quoi il s’agissait ?
– Comme je l’ai dit, j’ai pensé qu’il était question d’affaires, du moins est-ce ce qu’a dit Ronald en revenant.
– Combien de temps s’est-il absenté ?
– Je dirais un quart d’heure, peut-être plus.
– Et personne d’autre n’est sorti ?
– Pas à ce moment-là. » Elle hésite. « Quoique maintenant que j’y pense, Deakin s’est peut-être absenté quelques instants.
– Le médecin ?
– Oui.
– Et comment était votre médecin quand il est revenu ?
– Je ne peux vraiment pas vous dire. J’étais ici sur le canapé avec Celia. Ronald était là-bas » – elle indique les portes-fenêtres – « avec les hommes. C’est à peu près tout ce qui s’est passé jusqu’à ce que Mme Dewar décide de se retirer. Après quoi, chacun est allé se coucher.
– Votre mari aussi ?
– Je crois que oui. Il a bu un verre pendant que Ranjana et Thakur accompagnaient les invités à leur chambre, puis il a dit qu’il montait aussi se coucher. »
Je demande : « Et vous ?
– Moi ? J’ai attendu que Thakur redescende après s’être occupé de mon mari, je lui ai demandé de ranger et je lui ai donné les instructions à transmettre à la cuisinière pour le petit déjeuner – elle arrive d’ordinaire à six heures et demie – et je suis montée moi-même. Ranjana est venue m’aider à retirer ma robe.
– Et ensuite ?
– Ensuite je me suis couchée et après cela je me souviens seulement du bruit que vous avez fait, vous et votre agent, en cognant à la porte d’entrée.
– Et pendant la nuit, avez-vous entendu un bruit inhabituel ? »
Elle se concentre. « Quelque chose m’a réveillée. J’ai supposé que c’était un orage. Le temps d’ici est le même que chez nous, il change toutes les dix minutes. Je ne pourrais pas vous dire exactement quand, mais c’était quelques heures avant que vous n’arriviez. »
Sat rumine pendant un instant. Puis il change de sujet.
« Quelle était votre relation avec votre mari ? »
Emily Carter me consulte du regard.
« Dites-lui la vérité. Vous n’avez rien à cacher. »
Elle tripote la bague à son doigt.
« Mon mari… n’était pas un homme bon. Il était porté aux crises de colère qui s’exprimaient sur les autres, souvent violemment. »
Sat écoute avec une extrême attention. Quand il parle, c’est avec douceur.
« Vous a-t-il frappée ?
– À l’occasion.
– Avez-vous jamais craint pour votre vie ? »
Une fois de plus elle me regarde. Ses yeux brillent.
« Je… »
Je lui fais un signe d’encouragement et reçois en réponse un regard amer.
« Je ne souhaite pas en parler avec un…
– Un quoi ? demande Sat. Un policier ? Ou un Indien ? Vous trouvez cela répugnant ? »
Emily Carter se contrôle.
Je mets Sat en garde. « Attention, sergent. »
Sat répète sa question. « Avez-vous jamais craint pour votre vie, madame Carter ? »
Cette fois elle lui répond.
« Il y a eu des moments où j’ai cru qu’il pouvait me tuer. Une fois… Ranjana était tellement inquiète qu’elle a tenté d’intervenir. Ronald lui a donné une raclée. »
Sat réprime son dégoût.
« Ainsi, à plusieurs occasions vous avez senti que votre mari était capable de vous tuer ? Avez-vous jamais envisagé de prendre des mesures pour l’en empêcher ? »
Elle le regarde incrédule et se tourne vers moi pour que je l’aide. « Sam. S’il vous plaît dites-lui d’arrêter. Je viens de perdre mon mari. »
Je ressens soudain une poussée de tension. Voilà une femme en détresse. Une femme qui est venue à mon aide quand je n’étais guère plus qu’une loque. Ici c’est une victime. Elle mérite le respect, et Sat ne la traite pas mieux qu’une lavandière indigène.
« Cessez immédiatement ce type de questions, sergent. »
Sat est stupéfait, mais il se garde de protester. Il préfère changer de tactique.
« Avez-vous jamais parlé à quelqu’un de la… violence de votre mari ?
– Non, bien entendu, mais certaines personnes étaient au courant. Dont le docteur Deakin. Il m’a soignée quand Ronald m’a cassé le bras. Naturellement, je lui ai dit que c’était un accident, mais il a vu les autres contusions. Je suis sûre qu’il savait la vérité.
– Le docteur Deakin était votre médecin à tous les deux ?
– C’est exact.
– Et votre mari était en bonne santé ?
– En général, oui, pour un homme de son âge. Il avait de temps en temps une crise d’arthrite, mais rien de grave.
– Prenait-il des médicaments ?
– Oui, mais le docteur saurait mieux vous dire exactement lesquels.
– En particulier, prenait-il des médicaments par voie intraveineuse ? »
Mme Carter se gratte le lobe de l’oreille puis semble comme frappée par une révélation. « Le docteur Deakin a commencé récemment à lui prescrire une série d’injections. Là aussi vous devriez lui demander ce que c’était exactement. Je crois que c’était une tous les cinq jours. »
Sat et moi échangeons un regard.
« Et est-ce lui qui les lui administrait ?
– Oui.
– Quand a été la dernière ? »
Elle hésite. « Trois, peut-être quatre jours ?
– Il n’a donc pas fait de piqûre à votre mari hier soir.
– Je ne pense pas. Pourquoi en aurait-il fait ?
– C’est une très bonne question », dit Sat.
Quand l’agent Singh raccompagne Mme Carter hors de la pièce je demande à Sat : « Qu’est-ce que c’était que ce numéro ?
– Quoi ?
– Votre réédition de l’Inquisition espagnole.
– Elle avait un mobile pour tuer son mari, dit calmement le sergent.
– Pour l’amour du ciel, moi aussi, et la moitié des habitants de ce village, je le parierais. C’est une femme en état de choc. Vous ne pouvez pas l’accuser de meurtre tout de go.
– Je ne l’ai accusée de rien. Je lui ai simplement posé quelques questions et elle a mal réagi parce qu’elle jugeait indigne d’elle d’être questionnée de cette façon par un Indien.
– C’est absurde. » Mais je n’ai pas de mots pour argumenter. Je préfère me lever et aller vers la porte-fenêtre en espérant clore la conversation.
Je regarde la vue. Des nuages se sont formés on ne sait comment et enveloppent la vallée tandis que les premières gouttes frappent les vitres.
Je réfléchis à notre échange et j’arrive à la conclusion que j’ai eu raison de le réprimander. Je reconnais que mes sentiments à l’égard d’Emily Carter sont assez complexes. Elle est la figure angélique qui m’a trouvé quand j’errais dans l’ashram cette nuit-là, m’a raccompagné et a pris soin de moi. Elle est aussi la personne dont j’ai vraiment fait la connaissance hier matin, la belle femme intelligente capable de démonter un moteur de camion ou réparer une Bugatti. Il est difficile de la concilier avec celle que son mari a frappée et brutalisée, mais quelle qu’elle soit je peux difficilement l’imaginer en meurtrière. Et même si je me trompe, elle ne peut pas l’avoir tué. Elle n’avait pas accès à sa chambre et aucun moyen de le supprimer.
Je dis à Sat que Mme Carter a traversé bien des épreuves.
« Assez pour qu’elle envisage de tuer son mari ? répond-il derrière moi.
– Ne soyez pas ridicule.
– Vous ne l’en croyez pas capable ?
– De quoi ? De persuader les dieux d’électrocuter son mari ?
– Peut-être pas.
– Alors quoi ?
– D’en persuader plutôt le docteur Deakin. »
La pluie commence à tomber plus fort, comme des coups de dague sur la terre desséchée. Je regarde Thakur, le boy, revenir en courant de la grange, le col de sa chemise relevé contre la bourrasque.
« Vous rappelez-vous qu’il y ait eu un orage la nuit dernière ? demande Sat.
– Non, mais j’en ai passé la plus grande partie en voiture pour revenir d’Haflong. Il est tout à fait possible qu’il y ait eu un orage ici en mon absence. C’est important ?
– S’il y a eu un orage, il a dû y avoir des éclairs. Et quand il y a des éclairs il y a une chance que…
– Quoi ? Que le dieu Indra ait envoyé la foudre à travers une fenêtre fermée de Carter et l’ait tué ? Ne recommencez pas avec cette histoire. Si vous voulez mon opinion, je pense que vous feriez mieux de préparer vos questions à propos d’injections pour le bon docteur Deakin.
– Oh, ne vous inquiétez pas, je le ferai », dit-il, puis il appelle l’agent Singh.
« Dites au médecin que je vais le recevoir maintenant. »
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