Le Soleil rouge de l’Assam
6: Février 1905: Est de Londres
6
Février 1905
Est de Londres
Nous avons été alertés par les clameurs de la foule accourue devant l’entrée de la maison. Moins de quarante-huit heures après l’incident dans Grey Eagle Street, je jouais des coudes pour atteindre la porte de Bessie. Le sergent Whitelaw était moins discret, il brandissait sa matraque et s’ouvrait la voie avec un joyeux « dégagez, bordel » et une vigueur qui suggérait davantage que son enthousiasme habituel. Il faut dire qu’il n’aimait pas les gens, particulièrement les étrangers : Irlandais, Chinois, Juifs, Arméniens, Whitelaw les maudissait tous, mais tout spécialement les Juifs, et les habitants des rues et ruelles autour de Brick Lane en particulier.
Je l’ai rattrapé dans le couloir sans éclairage où nous nous trouvions deux nuits plus tôt, son visage marqué par un rictus de dégoût. La transpiration faisait briller son front et ses favoris, et une odeur forte émanait de lui telle une aura.
Nous effectuions notre ronde habituelle : de Shoreditch au commissariat de Leman Street en passant par Brick Lane, nous tuions une demi-heure à traverser quelques-unes des rues les plus miséreuses de Londres. Nous étions à dix minutes de chez nous et d’une tasse de thé quand nous les avons entendus : des cris individuels qui se rassemblaient dans la clameur amassée d’une foule. Il était difficile de savoir ce qui se passait. Brick Lane était si encombrée d’hommes et d’animaux qu’il était presque impossible de voir sur le trottoir d’en face, à plus forte raison à une centaine de yards de là. Mais le bruit nous a fait courir jusqu’à l’entrée de Fashion Street, et c’est là que nous les avons vus, un groupe de soixante-dix environ agglutinés autour d’une porte un peu plus bas dans la rue. Tout en courant, j’ai su qu’il s’agissait de Bessie et je craignais déjà le pire. En effet, c’était devant la porte noire du 42 que la foule s’était massée et je suis resté paralysé sur place. La voix retentissante de Whitelaw m’a ranimé.
Le sergent s’est appuyé contre la rampe en soufflant. Sa respiration était sifflante. « Ces gens-là », a-t-il dit en regardant la vieille femme qui se tenait devant lui sans rien comprendre. Sa petite bouche fripée restait ouverte de peur tandis qu’elle indiquait le premier étage.
« Là. Haut. »
Whitelaw lui a crié : « En anglais, fichue bonne femme ! Quelqu’un parle anglais ici ? »
La vieille femme a appelé d’une voix incertaine, hésitante : « Rivkah ! »
Une porte s’est ouverte et une silhouette féminine est apparue dans le couloir sombre. En la regardant approcher je me suis aperçu que c’était la jeune fille qui avait fait du thé pour Bessie deux nuits plus tôt. Elle avait les yeux rouges et gonflés.
La vieille femme, l’air terrorisé, a lancé une phrase dans une langue étrangère.
« Je parle anglais, a dit la jeune fille.
– Dieu soit loué, s’est exclamé Whitelaw. Et comment t’appelles-tu, mon chou ?
– Rebecca.
– Eh bien, tu peux peut-être nous dire ce qui se passe ici.
– C’est Mme Drummond, dit Rebecca. Elle a été attaquée. »
Une seconde plus tard j’étais à mi-étage, Whitelaw soufflant derrière moi. Le jour gris entrait à travers une tabatière et éclairait le palier du premier. Deux autres femmes, d’un certain âge et enveloppées dans un châle comme des poupées russes, se tenaient sur le seuil de la chambre de Bessie et Tom Drummond. La porte pendait sur ses gonds comme si elle avait été soufflée par une tempête.
Je les ai écartées et je suis resté pétrifié.
Une lumière jaune traversait des rideaux fins. Le canari s’accrochait aux barreaux de sa cage et regardait à l’extérieur. C’était cette scène et cette couleur qui resteraient dans ma mémoire pour les années à venir, conservées dans l’ambre.
Bessie était couchée sur le vieux lit en cuivre, le visage caché sous une masse de boucles sombres et la tête encadrée dans un halo de sang cramoisi. Sa peau était grise, son corps flasque. L’énergie vitale qu’était Bessie Drummond semblait disparaître sous mes yeux.
J’étais agenouillé auprès d’elle quand Whitelaw est arrivé à la porte.
« Nom de Dieu. Elle est… ? »
J’ai pris son poignet. Il avait déjà l’étrange moiteur froide qui annonce la mort.
« Elle vit encore », ai-je dit. Puis je me suis tourné vers Rebecca qui se tenait maintenant à côté de Whitelaw. « Avez-vous appelé un médecin ?
– Oui, monsieur. Le docteur Ludlow. Son cabinet est au coin de la rue. On est allé le chercher. »
Je le connaissais, un bon chrétien qui soignait les pauvres et jouissait d’une réputation sans égal, mais je craignais que même lui ne puisse plus faire grand-chose pour Bessie.
En dépit de la proximité de son cabinet, la foule avait réussi à parvenir à la porte de la rue avant le brave docteur. Dans les rues de Whitechapel les mauvaises nouvelles ont toujours circulé vite. Comme au temps de Jack l’Éventreur. Un étrange téléphone arabe plus rapide que le télégraphe.
J’ai demandé à Rebecca où était Tom Drummond.
« Je ne sais pas, a-t-elle répondu. En train de chercher du travail, je suppose.
– Qui l’a trouvée ? a demandé Whitelaw en se penchant sur Bessie.
– Moi, a dit la jeune fille. C’est-à-dire Mme Rosen, qui est au rez-de-chaussée, et moi. C’est elle qui est allée chercher le docteur Ludlow. »
Avant qu’elle puisse poursuivre, un grand bruit nous est parvenu d’en bas. J’ai entendu la porte de la rue s’ouvrir et des bottes dans l’escalier. Bientôt la grande silhouette du docteur Ludlow portant son sac est entrée dans la pièce.
« Comment va-t-elle ? » a-t-il demandé en jetant son manteau par terre et en venant s’agenouiller à côté de moi.
J’ai répondu en m’écartant : « Le pouls est faible, et sa respiration est… »
Ludlow a effectué un examen rapide puis s’est tourné vers Whitelaw et moi. « Je ne vois pas d’où vient tout ce sang. Aidez-moi à la mettre sur le côté. »
Je me suis armé de courage et je l’ai prise par les épaules. Whitelaw a pris ses jambes. Suivant les instructions de Ludlow nous avons fait doucement rouler Bessie sur le côté et fourni une réponse immédiate à sa question. L’arrière de sa tête était collé de sang, le crâne défoncé.
Ludlow a perdu son calme. « Nous devons la déplacer, et vite. » Il m’a demandé : « Allez chercher un fiacre. Il faut la transporter au London Hospital. »
J’ai obéi et suis sorti en passant devant un Whitelaw bouche bée et décomposé. Rebecca était sur le seuil et je l’ai prise par le bras, je l’ai entraînée dans l’escalier en courant. Nous étions presque dehors quand je l’ai lâchée.
Il y avait de la peur dans ses yeux. « Qu’est-ce qui vous prend ? »
J’ai essayé de ne pas crier. « Qu’est-ce qui s’est passé ?
– Je ne sais pas. Comme Bessie n’est pas descendue boire son thé ce matin je suis montée mais sa porte était fermée à clef. J’ai entendu du bruit à l’intérieur, alors je suis allée chercher Mme Rosen et nous avons défoncé la porte. »
Avant que je puisse en dire plus elle est sortie, a plongé dans la foule et couru en direction de Brick Lane pour héler un fiacre.
La rue était étroite et toujours encombrée, mais il y avait un endroit un peu plus loin vers le sud où elle s’élargissait et où les cochers de fiacre laissaient leurs chevaux se reposer en attendant le client. Seulement ce jour-là l’emplacement était vide. La jeune fille a essayé de héler des voitures qui passaient, aucune ne s’est arrêtée. Elle allait essayer de nouveau quand je suis descendu sur la chaussée, j’ai levé la main et ordonné au cocher de s’arrêter. Le pouvoir de l’uniforme de la police n’a jamais manqué de m’impressionner. Le cocher a tiré fermement sur ses rênes et son cheval a stoppé net.
J’ai ordonné au passager, un monsieur portant un costume, des bottes et un chapeau, de descendre. Il n’était pas très content, mais un des traits de la middle class britannique sur lequel on peut compter est l’obéissance sans discussion à tout uniforme.
« Alors qui va me payer ma course, petit ? » a grogné le cocher pendant que je le dirigeais dans Fashion Street vers le numéro 42. « J’ai pris ce monsieur à Bethnal Green. Je l’emmenais jusqu’à Ludgate Circus.
– Je la paierai, et aussi le trajet jusqu’à l’hôpital. »
Le cocher m’a souri avec une bouche jaunie et très aérée. « Bien aimable à vous, monsieur. »
J’ai tiré quelques pièces de ma poche. « Tenez, ai-je dit en les lui tendant. Gardez la monnaie. »
Cela m’a valu un petit salut de la tête et un autre sourire jauni.
À la maison, Ludlow et Whitelaw avaient transformé le drap sur lequel reposait Bessie en civière de fortune. Sous les directives du médecin, le cocher, Whitelaw et moi l’avons descendue doucement et transportée dans le fiacre. Entre-temps, d’autres agents étaient arrivés et contenaient la foule.
J’ai demandé à Whitelaw : « Voulez-vous que j’aille avec elle et le docteur ?
– Alors vous êtes médecin, Wyndham ?
– Non… ai-je bégayé. J’ai seulement pensé…
– Laissez-moi m’occuper de penser. Tenez-vous-en à ce que vous savez faire. Restez ici et assurez-vous que personne n’entre ni ne sorte. »
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