Le Soleil rouge de l’Assam

Abir Mukherjee · Chapitre 19 sur 38

Pages du PDF

Le Soleil rouge de l’Assam

16: Février 1905: Est de Londres

16

Février 1905

Est de Londres

 

Aucun doute, Vogel était en fuite.

Il était huit heures et Gooch, Whitelaw et moi étions réunis autour du tableau noir dans la pièce encombrée et sans air que Gooch avait réquisitionnée comme base d’opérations.

L’inspecteur a essuyé ses lunettes avec le coin de son gilet.

« Alors, que savons-nous ?

– Jusqu’ici, monsieur, a répondu Whitelaw avec l’air d’un homme sûr de son affaire, nous avons la confirmation que Vogel a été vu deux fois hier matin, et pas dans l’après-midi. Vers dix heures il a parlé avec son vieil employeur, un certain M. Herzl. D’après celui-ci, notre homme cherchait à lui fournir des cannes. Rien n’a été conclu, mais Herzl lui a dit de revenir avec un échantillon. Environ une heure plus tard il a été vu par le vendeur dans une quincaillerie où il a acheté pour un shilling d’acide nitrique.

– Quelle quantité cela représente-t-il ?

– Quelques onces. Le vendeur dit que Vogel a rempli sa propre bouteille.

– Que voulait-il faire avec une aussi petite quantité d’acide ? Ce n’est pas suffisant pour constituer une pièce à conviction.

– On l’utilise dans le vernissage des manches de cannes et de parapluies. »

J’ai demandé : « Cela ne paraît-il pas bizarre ? Il tue une femme vers neuf heures et une heure plus tard il négocie une vente et achète de l’acide nitrique pour son travail ? » Whitelaw a gonflé les joues. « Il n’avait peut-être pas prévu que le corps de Bessie serait découvert aussi vite. Il espérait peut-être se servir de la quincaillerie comme alibi ? »

Pour moi c’était absurde.

« Et sa chambre ? Il a laissé ses vêtements, sa valise, et il est parti. Pourquoi fabriquer un alibi méticuleux et s’enfuir ensuite avec seulement les vêtements qu’il avait sur le dos ?

– Il est peut-être allé à la quincaillerie pour se fabriquer un alibi, mais à son retour, en voyant la foule devant la porte, il a été pris de panique et s’est enfui. »

Nos théories n’intéressaient pas Gooch. « Vous êtes-vous renseigné sur le comportement de Vogel ? a-t-il demandé au sergent. Paraissait-il agité ?

– Le vendeur n’en a rien dit. »

Gooch a tiré un paquet de Navy Cut et une boîte d’allumettes de sa poche et s’est collé une cigarette au coin de la bouche. « Il y a toujours une autre possibilité », a-t-il dit en grattant une allumette, et il a allumé sa cigarette. « Vogel a peut-être soudain éprouvé du remords. Il a peut-être acheté l’acide pour se tuer. »

Whitelaw a cillé. « Vous pensez qu’il pourrait déjà être mort quelque part ?

– C’est possible, bien que nous ne puissions en tirer aucune conclusion. Pas encore. Pour le moment nous devons organiser une chasse à l’homme : découvrir qui sont ses amis, vérifier les asiles de nuit. » Il a adressé un signe de tête à Whitelaw. « Je veux que vous vous en chargiez. Il peut aussi essayer de quitter la ville s’il en a la possibilité. Nous devons nous assurer qu’il ne le fasse pas. Son signalement doit circuler dans les gares et les ports qui doivent être surveillés. Je mets Scotland Yard sur cette affaire.

– Où est-ce qu’il pourrait aller ? a demandé Whitelaw. Je doute qu’il ait jamais mis les pieds ailleurs que dans l’East End.

– Il y a des immigrés juifs à Manchester et à Birmingham. Il y a peut-être des amis, il peut aussi essayer de se faire passer pour un nouvel arrivant fraîchement débarqué. Quant aux ports, il pourrait tenter sa chance et embarquer sur un bateau en partance pour New York. » Il a soufflé un nuage de fumée. « On dirait que tous les Juifs veulent aller en Amérique. Quant à vous, Wyndham, je veux que vous trouviez tout ce que vous pourrez sur sa situation financière. Avait-il emprunté de l’argent à quelqu’un d’autre ? Était-il en retard sur son loyer ? Ensuite je veux que vous alliez parler avec l’employeur de Bessie Drummond. Voyez ce qu’il sait de son intendante. Plus important, trouvez ce que vous pourrez sur sa visite ce matin-là. Découvrez ce qu’elle faisait pour lui. Encaissait-elle les loyers dans d’autres propriétés ou seulement au 42 Fashion Street. »

Il a indiqué la porte.

« Eh bien ? Qu’attendez-vous ? Dépêchez-vous, messieurs. Nous avons un assassin à trouver. »

Le Centre d’assistance aux Juifs nécessiteux occupait un bâtiment de brique miteux dans Middlesex Street. À l’extérieur quelques hommes barbus appuyés contre le mur ont interrompu brutalement leur conversation quand je me suis approché.

Je suis entré et j’ai demandé au vieil homme de la réception où se trouvait le bureau des prêts et il m’a indiqué un escalier mal éclairé en me disant de monter au deuxième étage. Je n’avais besoin d’aucune explication supplémentaire attendu qu’à partir de l’escalier une queue serpentait dans un corridor jusqu’à la lumière d’une porte ouverte. Une fois encore le bavardage général a vite cessé à mon passage.

Des hommes massés à l’entrée du bureau des prêts se sont écartés pour me laisser passer. Je suis entré dans une pièce débordant de paperasserie au milieu de laquelle étaient installées trois grandes tables, une de chaque côté de la porte et la troisième entre elles et la fenêtre, de telle sorte que les trois employés qui y travaillaient pouvaient voir tous ceux qui entraient.

Autour d’eux le moindre espace de mur était occupé par des étagères contenant une montagne de dossiers marron et gris, certains gonflés de papiers, d’autres tout minces, tous fermés par une cordelette marron. Les employés à droite et à gauche avaient un air de caissiers de banque éreintés. Ils portaient chemise à rayures, cravate, gilet, lunettes et calotte. Le plus jeune frôlait les soixante-dix ans et le plus âgé aurait visiblement dû manger les pissenlits par la racine. Sur leur table étaient posés d’autres dossiers et des feuillets en vrac, et face à eux une chaise était occupée par un homme dont j’ai supposé qu’il était venu demander une aide financière, mais son attitude ressemblait davantage à celle d’un suppliant devant un roi qu’à celle d’un demandeur de prêt.

C’est le troisième employé, celui qui était installé face à la porte, qui s’est levé lentement en faisant craquer ses articulations et qui s’est adressé à moi.

« Que puis-je pour vous, monsieur l’agent ? » Son accent était fortement marqué, comme celui d’Eckstein et un fin halo de cheveux gris couronnait le sommet chauve de son crâne portant lui aussi une calotte. J’ai supposé qu’il était le plus âgé dans la pièce. La chaise devant lui était vide et sa table était occupée non par des dossiers mais par un grand registre doré sur tranche, ouvert à une page remplie de colonnes à peu près jusqu’à la moitié. Mais à en juger d’après son expression fatiguée et ses vêtements usés il n’était visiblement que le plus ancien parmi ses pairs, encore un simple fonctionnaire sans pouvoir particulier.

« J’ai besoin d’un renseignement sur un homme qui a peut-être bénéficié d’un prêt chez vous. »

L’homme s’est gratté le cou. « Normalement, nous ne fournissons pas de renseignement sur nos emprunteurs. Vous devriez parler à M. Sebag.

– Où puis-je le trouver ? »

Il a souri. « Par ici, je vous prie. »

Je l’ai suivi à l’autre bout du corridor. Il s’est arrêté devant une porte, il a frappé, entrouvert et passé la tête à l’intérieur.

« Monsieur Sebag ? Il y a un agent de police qui désire vous voir. »

Il y a eu une réponse étouffée avant que le vieil homme pousse la porte et me fasse entrer. La pièce avait les mêmes dimensions que celle que nous venions de quitter, mais elle ne contenait qu’un seul bureau et un seul occupant, un homme en costume sombre avec une barbe poivre et sel et des lunettes en demi-lune. Contrairement aux autres il ne portait pas de calotte. Il s’est levé et m’a indiqué une chaise.

« En quoi puis-je vous aider, monsieur l’agent ? » a-t-il dit en donnant congé au vieil homme d’un signe de tête.

La porte s’est refermée derrière moi et Sebag est retourné s’asseoir, il a ôté ses lunettes et les a posées sur une pile de papiers sur son bureau.

« Agent Wyndham, du commissariat de Leman Street. Je suis ici dans le cadre d’une enquête sur un meurtre. »

Il a eu l’expression d’horreur propre aux banquiers lorsqu’ils se trouvent face à quelque chose qui risque d’être mauvais pour leurs affaires.

« Un meurtre ?

– Celui d’une femme du quartier. Nous soupçonnons un homme appelé Israel Vogel d’en être l’auteur. »

Sebag s’est caressé la barbe. « Je ne pense pas qu’il y ait quelqu’un de ce nom employé ici.

– Vous m’avez mal compris, monsieur. Nous pensons que Vogel est arrivé de Russie il y a environ six mois et s’est installé dans Fashion Street. Au début il a été employé par un homme appelé Herzl, il fabriquait des cannes et des parapluies, mais récemment il s’est mis à son compte

– Et vous pensez qu’il pourrait avoir obtenu un prêt ici ?

– Exactement.

– Ce serait logique. » Il a remis ses lunettes. « Nous avons pour principe de n’accorder de prêt qu’à ceux qui sont arrivés depuis six mois ou plus. Nous pouvons vérifier nos registres. »

Il est allé ouvrir la porte.

Il a appelé d’une voix forte pour être entendu au bout du corridor : « Monsieur Shofer, pouvez-vous revenir, s’il vous plaît ? »

Il s’est rassis.

« Voudriez-vous du thé ? »

La porte s’est ouverte alors que je déclinais poliment l’invitation.

« Ah, monsieur Shofer, apportez-moi le nouveau grand livre des prêts de… » Il s’est tourné vers moi. « Quand avez-vous dit qu’il s’est mis à son compte ?

– Probablement le mois dernier. »

« Les grands livres des deux derniers mois, s’il vous plaît, monsieur Shofer. »

Le vieil homme a acquiescé et s’est retiré.

« Cela prendra peut-être quelques minutes », a-t-il dit sur le ton des excuses, puis, comme pour éviter un silence inconfortable, il m’a demandé : « La malheureuse dame, la victime, était-elle juive ?

– Non, anglaise.

– Vous voulez dire qu’elle était chrétienne.

– Pardon ?

– On peut être juif et anglais à la fois, monsieur l’agent. Comme moi.

– Oui, bien sûr, je ne voulais pas… C’est seulement que dans cette partie de la ville la plupart des Juifs sont étrangers.

– C’est tout à fait vrai, a-t-il dit en souriant, et l’ironie de la chose c’est que beaucoup d’entre eux se demanderaient aussi s’il est possible d’être à la fois juif et anglais. »

Il a senti ma confusion.

Il a expliqué : « Nos frères de l’Est sont capables d’être très fervents dans le maintien de leurs pratiques religieuses. Si vous posiez la question à la moitié des hommes qui font la queue dehors, ils vous diraient probablement avec dédain à quel point nous, Juifs anglais, sommes devenus permissifs dans l’observance de notre religion. Ce qui ne les empêche pas d’accepter nos fonds. »

On a frappé. Shofer est entré en portant un grand livre de comptes noir et l’a déposé bruyamment sur le bureau de Sebag puis il est sorti.

« Le nom est Vogel, m’avez-vous dit ?

– Oui, Israel Vogel. »

Sebag a ajusté ses lunettes, ouvert le registre et feuilleté un certain nombre de pages sourcils froncés. « Vogel… Vogel… Vogel… » Il a tourné une page. « Ah, nous y voilà. Vogel, Israel. » Il a souri, ravi de l’efficacité de l’administration. « Vous avez parfaitement raison, il a obtenu un prêt. Il y a un peu plus de trois semaines.

– Pouvez-vous me dire à combien il s’élève ?

– Trois livres… pas en liquide, en nature.

– En nature ?

– C’est exact. Nous ne prêtons de l’argent qu’en dernier ressort. Nous préférons prêter en biens que nous pouvons réclamer si les remboursements ne sont pas effectués. Par exemple un tailleur peut s’adresser à nous et nous pouvons lui acheter une machine à coudre. Dans le cas de Vogel nous avons acheté plusieurs outils pour le travail du bois : un étau, une scie, un maillet en bois et une série de ciseaux.

– Y a-t-il un marteau ? »

Sebag a parcouru les notes sur la page. « D’après l’inventaire, non. »

Cela ne signifiait pas que le marteau n’appartenait pas à Vogel. Il pouvait l’avoir acheté séparément.

« Comment doivent s’effectuer les remboursements de l’emprunt ?

– Il devait le rembourser sur son revenu à raison d’un shilling six pence par semaine.

– Et il a respecté ses engagements ? »

Sebag s’est penché de nouveau sur le registre en glissant le doigt sur une colonne de chiffres.

« Jusqu’ici, oui. Son dernier règlement date de jeudi.

– Que se passerait-il s’il avait du retard ? »

Sebag s’est frotté le menton. « Cela dépend des circonstances. S’il nous a donné des raisons nous pouvons essayer d’établir un nouveau plan de remboursement. S’il a simplement pris la fuite nous nous adresserons à la personne qui a accepté de témoigner de sa moralité quand le prêt lui a été accordé. Elle ne se porte pas caution au sens strict, ce n’est généralement qu’un membre respectable de la communauté qui peut répondre de l’emprunteur.

– Et dans le cas de Vogel, qui était-ce ? »

Sebag a consulté le registre puis il s’est mis la main sur la bouche dans un geste de consternation. « Comme c’est bizarre.

– Quoi donc ?

– On dirait que dans le cas de Vogel le témoin était une femme, et une Gentille de surcroît. Une certaine Mme Elizabeth Drummond. »

OceanofPDF.com