Le Soleil rouge de l’Assam

Abir Mukherjee · Chapitre 14 sur 38

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Le Soleil rouge de l’Assam

11: Février 1922: Assam

11

Février 1922

Assam

 

Les tambours se sont tus.

À la périphérie de mon champ de vision je vois des hommes commencer à se disperser. Lentement, et tel un poulain nouveau-né, je me mets debout. Frère Shankar me tend une main secourable mais je n’en veux pas et tremblant, la bouche desséchée et la gorge en feu, je retourne au dortoir.

J’entre sous les félicitations auxquelles je réponds à peine d’un signe de tête. Éreinté, je me laisse tomber sur mon lit et remonte les couvertures. Je ferme les yeux et prie pour dormir, mais c’est impossible. Je suis dans les limbes du délire, je souffre et je suis trop faible pour remuer.

 

Les heures passent. Le gong du dîner retentit. Mes compagnons de chambrée se rendent au réfectoire et je reste sur place. Si j’étais en état de penser je pourrais m’apercevoir qu’il y a quelque chose de nouveau dans ma douleur, quelque chose de différent des symptômes habituels du sevrage. Je pourrais le prendre pour un signe que les choses sont en train de changer, peut-être même de s’améliorer. Mais étendu là, après avoir subi mon premier traitement, tout cela m’échappe et je perds connaissance.

 

Je me réveille dans l’obscurité, pris de fièvre, trempé de sueur, je m’arrache à ma couche en tremblant. Comme je commence à frissonner je m’aperçois que je n’ai pas ma chemise. Je la cherche partout puis je renonce et sors en titubant pour aller au réfectoire et à la marmite de tisane. J’aperçois du coin de l’œil une ombre qui m’observe du fond de la cour. Je me retourne, mais la silhouette se dissout dans l’obscurité et je crois un instant entendre des pas étouffés s’éloigner dans la nuit. J’essaie de me ressaisir. Je sens mon corps creux et quand je bois une tasse j’ai l’impression que la tisane imbibe ma coquille desséchée et va directement dans mes cellules.

Encore deux tasses et je retourne au dortoir. Le sommeil me fuit toujours. Je commence à avoir des crampes. Pour tenter d’apaiser la douleur je me lève, puis je marche, je fais les cent pas en marmonnant toutes sortes d’absurdités, jusqu’à ce que finalement, fourbu encore une fois, je m’écroule sur mon lit et soudain je me retrouve en 1905 en train de courir sous la pluie, avec la voix de Bessie Drummond qui résonne dans mes oreilles. Je poursuis un homme qui a sauté sur la voie ferrée à Shoreditch.

 

C’est Adler qui me réveille en me secouant gentiment l’épaule.

« Vous avez encore survécu, mon ami. Comment vous sentez-vous ?

– Quelle heure est-il ?

– Sept heures et demie. Vous avez manqué l’appel et les prières, mais j’ai pensé qu’il valait mieux ne vous réveiller que pour le petit déjeuner. Vous devez reprendre des forces. »

Je le remercie tout en me frottant les yeux.

« En plus nous avons eu d’autres soucis.

– Ne me dites pas que nous sommes à court de tisane.

– Le jeune, Philippe Le Corbeau. Il a disparu. »

Je regarde le lit du Belge où ne restent que des draps en désordre en partie par terre.

« Disparu ?

– Certains hommes ont du mal à surmonter leur addiction. La douleur est trop insoutenable pour eux. Ils essaient de s’enfuir, de courir à la ville la plus proche ou à un village où ils puissent trouver une dose d’héroïne ou d’opium, ou même seulement un verre.

– Il est sorti comme ça ?

– Les portes ne sont pas verrouillées. Les moines surveillent, mais si un homme est réellement désespéré il trouvera un moyen. De temps en temps quelqu’un s’échappe mais il ne peut aller qu’au village de Jatinga, et Le Corbeau ne va sûrement pas obtenir ce qu’il veut des résidents blancs. Quant aux indigènes, ils ont le bon sens de ne pas accueillir un fugitif du monastère. »

Une étrange expression, semblable aux premiers nuages de l’hiver, recouvre son visage fripé.

« Qu’est-ce qu’il y a ?

– C’est que nous les retrouvons généralement au petit jour. Soit ils reviennent, soit les gens d’ici les ramènent.

– Il est encore tôt. Il va peut-être revenir.

– Peut-être. »

Je trouve ma chemise par terre à côté de mon lit, je l’enfile et je vais aux latrines. Quand je reviens, Adler m’attend. Il range sa moustiquaire dans son placard et vient vers moi.

« Une question, monsieur Wyndham, dit-il. La nuit dernière, quand vous vous rendiez à Jérusalem, vous avez appelé quelques noms. Je pense que l’un d’eux était juif. Un homme appelé Vogel. C’est un de vos amis ? »

Je le regarde surpris. Vogel. Dans mon esprit c’est un nom inextricablement lié à celui de Bessie et à l’homme que j’ai cru voir à la gare de Lumding.

Soudain, d’autres images de la nuit traversent ma mémoire. Je revois Adler une fois encore à côté de moi essayant de me faire boire de la tisane tandis que je vomis.

« C’était quelqu’un que j’ai rencontré à Londres il y a longtemps.

– Juif ?

– Oui. »

Après un instant de réflexion Adler poursuit :

« Eh bien… prêt pour le petit déjeuner ?

– Oui.

– Alors venez. »

Il se tourne vers la porte, mais je le retiens.

« Je voulais vous dire merci. »

Il me regarde avec curiosité.

« De quoi ?

– De… » J’ai du mal à prononcer les mots. « Pour m’avoir aidé à passer la nuit. »

Il sourit. « Vous auriez fait la même chose pour moi. »

J’acquiesce. Mais si on se fie à l’histoire, c’est un mensonge. Et je me demande ce qu’il dirait s’il connaissait la vérité.

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