Le Soleil rouge de l’Assam
13: Février 1922: Assam
13
Février 1922
Assam
Le Corbeau a réapparu.
Je viens de l’apprendre quand frère Shankar m’a réveillé en me secouant et en m’arrachant à un délire plutôt agréable où une femme qui pouvait être Emily Carter ou Annie Grant apaisait mon front fiévreux.
Il m’informe des faits en murmures précipités, je le suis en sandales, ceinture de pantalon nouée et nous sortons de l’ashram. Nous descendons la colline par le chemin de terre qui mène à Jatinga, puis par une piste étroite d’herbe piétinée dans la forêt pleine de vie. L’air est lourd du parfum du jeune bois et du bourdonnement des insectes volant de chrysanthème en safran cobra. Nous marchons à travers la végétation tachetée de soleil, en direction d’un chuintement d’eau qui jaillit. Finalement, dans une clairière, nous arrivons à un ruisseau glacé qui dévale la colline. Ce serait idyllique sans ce corps couché à plat ventre dans l’eau, la tête reposant sur un rocher, comme endormi sur un oreiller.
Sur la rive proche se tient un autre moine vêtu de safran, son visage de lune sans expression. Auprès de lui se tiennent deux indigènes en chemise et short, moins sereins et en conversation animée, ainsi qu’un Européen en costume de lin, avec une cravate en soie or tellement brillante qu’elle en fait mal aux yeux. Il n’a pas l’air tout à fait sûr de savoir comment réagir.
J’indique à Shankar l’Européen qui passe instinctivement une main agitée dans ses cheveux. « Est-ce lui qui l’a trouvé ? »
Shankar acquiesce. « Il s’appelle Preston, un des ingénieurs d’ici. Il s’occupe surtout de drainage, irrigation et autres.
– Ce doit être passionnant. »
Shankar se tourne vers moi. « C’est un brave homme, capitaine, et un ami.
– Bien entendu.
– Lui et ses hommes inspectaient le secteur ce matin et ils ont découvert le corps.
– Aucun doute ? Il s’agit bien de Le Corbeau ? »
Nous nous avançons davantage. Le corps se voit nettement. Masculin, européen, grand, cheveux blonds sales. Vu de derrière, du moins, on dirait vraiment le Belge.
« C’est bien lui », dit Shankar.
Le moine s’arrête à côté de Preston et les deux hommes se serrent la main sans un mot. De mon côté, je descends sur la rive et j’enlève mes sandales. J’entre dans une eau glaciale et m’approche du corps. Je me retourne pour appeler les hommes sur la rive.
« C’est ainsi qu’il a été trouvé ?
– Exact », répond Preston. Il indique ses assistants indigènes. « Mes hommes sont allés vérifier s’il respirait, mais quand ils se sont rendu compte que non… Personne ne l’a déplacé. »
En équilibre précaire sur un rocher je m’agenouille près du corps et cherche inutilement un pouls. Je voudrais soudain que Sat soit là. C’est un garçon sacrément intelligent et sa perspicacité me serait bien utile. Plus important, j’aurais pu l’envoyer dans la rivière à ma place au lieu de me mouiller les pieds. Après tout, le rang a ses privilèges.
Le corps est frigorifié, par la mort et par la rivière. J’essaie de le retourner, mais un cadavre aux vêtements imprégnés d’eau pèse plus que vous ne l’imagineriez. Je perds l’équilibre, je glisse et je tombe à côté de lui. Deux corps côte à côte. L’un mort, l’autre pas tout à fait… pas encore. Je ressors péniblement tandis que les assistants de Preston essaient de dissimuler leur amusement. Je décide de les aider en leur ordonnant de remonter le corps de Le Corbeau sur la rive.
Ils tirent le Belge hors de l’eau et le couchent dans l’herbe sur le dos. Je l’examine de plus près. Il a une blessure à la tempe. Une entaille de deux pouces, cramoisie et violette, aux bords fripés et gris.
« Il a dû se perdre, dit Shankar. Il aura quitté la piste et aura abouti en bas. Puis il est tombé dans l’eau, s’est cogné la tête sur le rocher et s’est noyé. »
Je le regarde attentivement, mais le visage du moine ne suggère rien d’autre que la sincérité.
« Ce genre de chose est déjà arrivé ?
– Vous me demandez si quelqu’un est déjà mort de cette façon ? La réponse est non. À ma connaissance nous n’avons encore jamais perdu personne, sûrement pas un Européen.
– Et Le Corbeau ? Il s’est déjà échappé ? »
Le moine acquiesce. « La deuxième nuit après son arrivée. Mais nous l’avons arrêté. Ce n’est pas particulièrement exceptionnel. Beaucoup de personnes trouvent la première semaine difficile. Certaines essaient d’aller jusqu’à Jatinga en quête d’une dose, mais… » Shankar paraît perplexe.
« Mais ?
– Je sais que Philippe avait des difficultés, mais c’est rare que quelqu’un essaie de s’enfuir une deuxième fois. Notamment quand il est aussi avancé qu’il l’était dans le traitement. »
Je me redresse et je réfléchis à la situation. Le Corbeau, souffrant le martyre des symptômes de son sevrage, trouve un moyen de sortir de l’ashram et se dirige vers Jatinga. Dans son délire il quitte le sentier principal, entre dans la forêt et échoue ici, où il glisse, tombe et se heurte la tête contre un rocher.
C’est possible.
Je me tourne vers l’ingénieur, Preston, les yeux fixés sur Le Corbeau. Une trentaine d’années, taille moyenne, épais cheveux bruns, un teint pâle qui laisse penser qu’il est sur le point de vomir.
« Que faisiez-vous ici, vous et vos hommes ? »
Il lève la tête. « Pardon ?
– Ne me dites pas que vous êtes tombés sur lui par hasard ici au milieu de nulle part.
– Nous étions en train d’étudier la rivière. En aval elle traverse un terrain marécageux que le propriétaire veut assécher. Nous la remontions en établissant une carte pour décider s’il était possible de dévier son cours, et il était là, couché. »
Preston devient d’un vert pastel, se plie en deux et vomit dans l’herbe.
Son explication est assez plausible, et qu’il vomisse ajoute indubitablement à sa crédibilité.
Je dis : « Nous devons déplacer le corps. Y a-t-il un hôpital à proximité ?
– Le plus proche est à Lumding. À presque une journée d’ici. Mais il y a Deakin, notre médecin local. Il a une clinique à Haflong.
– Vous avez un moyen de transport ?
– Non, mais je sais où emprunter une voiture.
– Bien. Envoyez quelqu’un chercher le médecin et la voiture. »
Les assistants de Preston sont maintenant à bonne distance, accroupis, et ils nous observent. L’ingénieur en appelle un et lui aboie des ordres dans une langue que je ne comprends pas. L’homme se lève à moitié endormi et s’approche sans se presser. Preston aboie de nouveau et l’homme acquiesce, puis il se dirige lentement vers le sentier. Un dernier aboiement de Preston, un coup de pied aux fesses verbal, le fait hâter le pas, au moins jusqu’à ce qu’il atteigne la ligne des arbres et disparaisse.
Une heure s’écoule lentement. D’autant plus que le manque semble revenir. Je commence à avoir des crampes et j’ai la sensation que quelqu’un me lance des cailloux à la tête. Je me couche sur l’herbe à distance respectueuse du corps de Le Corbeau, je ferme les yeux et j’essaie de repousser la douleur. Shankar et Preston sont assis à proximité et bavardent à voix basse. On dirait que le moine propose un conseil ou des ablutions à l’ingénieur.
Finalement le silence est déchiré par le gémissement d’un moteur au ralenti. Je me redresse. Le son devient un grondement de plus en plus fort. Un coup de klaxon retentit et une nuée d’oiseaux jaillit des arbres. Un véhicule surgit soudain et s’arrête sur la rive en amont. Le moteur est coupé et le silence de la forêt revient. L’assistant de Preston apparaît, accompagné cette fois par un monsieur rondouillard au teint rose, aux cheveux argentés et vêtu d’un costume trois pièces en lin dont les boutons du gilet donnent l’impression qu’ils craquent sous l’effort de la marche.
« Docteur Deakin », dit Shankar en se levant pour l’accueillir. Il va vers lui et prend la grande main du médecin entre les siennes. « Je suis désolé de vous faire venir ici sans préavis. »
Le moine le conduit vers le corps de Le Corbeau dont la moitié supérieure est maintenant recouverte par respect avec un châle safran grossier. Je me relève et m’avance à l’instant où un des assistants de Preston la découvre.
Debout au-dessus du cadavre le médecin l’estime plus qu’il ne l’examine, tel un critique d’art devant un tableau ou un boucher une pièce de viande. Peut-être ne veut-il pas salir son costume, ou le fait de s’agenouiller pour effectuer un examen est-il trop éprouvant physiquement. Toujours est-il qu’il regarde le cadavre d’un air las et déçu, comme s’il se disait que le garçon aurait dû éviter d’aller se faire tuer au milieu de la nuit.
« Docteur Deakin, dit Shankar, permettez-moi de vous présenter le capitaine Wyndham de la police de Calcutta. »
Le médecin me tend la main. « Capitaine.
– Docteur, dis-je en la serrant.
– Un peu loin de votre ronde ordinaire, je présume ?
– En effet.
– Un de vos amis ?
– Non, je me trouvais seulement dans le secteur. »
Deakin échange un regard avec frère Shankar puis remarque Preston.
« Oui, bon, dit le médecin, où l’a-t-on trouvé ? »
J’indique l’endroit dans la rivière. « Là, dans l’eau, la tête sur ce rocher. » Le médecin va sur la rive et regarde de nouveau le crâne défoncé de Le Corbeau. « Il va falloir emporter le corps à la clinique. » Puis, s’adressant à Preston : « Demandez à vos hommes de le mettre à l’arrière de la voiture. »
Preston obtempère. Les deux Indiens soulèvent le corps, l’un par les pieds et l’autre sous les bras, et l’emportent sans ménagements vers le véhicule.
Je demande : « Pouvez-vous déjà nous dire quelque chose ? »
Deakin rit comme si la question était ridicule, puis il explique : « Il me semble qu’il a glissé, qu’il est tombé et que sa tête a heurté le rocher. La question est de savoir si le coup a suffi à le tuer ou s’il a été seulement étourdi et s’est noyé ensuite. C’est la quantité d’eau dans ses poumons qui nous le dira. Dans un cas comme dans l’autre, c’est un tragique accident. »
Sur quoi il remonte vers la voiture. Shankar, Preston et moi le suivons en silence comme dans un cortège funèbre.
Le chauffeur ouvre les portières arrière et lentement, maladroitement, le corps de Le Corbeau est déposé sur la banquette. Un des assistants de Preston pousse les pieds du cadavre pour qu’ils ne gênent pas la fermeture et c’est à cet instant que je remarque quelque chose
Je crie : « Attendez ! »
L’homme recule instinctivement, effaré, en me voyant courir vers lui. Je me penche pour examiner le pantalon de Le Corbeau et ses mollets. Je me maudis de n’avoir pas remarqué ce détail plus tôt. Il porte comme moi le pantalon gris noué à la taille que fournit le monastère. Je considère que nous avons fait grosso modo le même trajet dans la forêt, nous sommes tous les deux tombés dans la rivière et nous sommes restés étendus dans l’herbe durant une heure environ. Or, l’arrière des jambes de pantalon de Le Corbeau est marron et boueux alors que chez moi il est gris.
Bien entendu, la chose en soi ne signifie rien. Le Corbeau peut très bien être tombé en route, ou son pantalon a pu se salir de boue n’importe quand. Alors j’examine ses chevilles et ses mollets. Il n’y a pas grand-chose à voir, rien de significatif du moins, mais là, à l’arrière de la cheville gauche, juste au-dessus du talon, il y a plusieurs écorchures. Une image commence à se former. Se pourrait-il que Le Corbeau ait été abordé, frappé à la tête puis traîné à la rivière pour faire croire à un accident ? Les écorchures et les jambes de pantalon boueuses indiquent que ce serait possible, mais alors pourquoi ? Pourquoi tuer un Belge inconnu dans ce trou perdu ? La réponse la plus simple serait le vol, mais Le Corbeau porte comme moi la tenue du monastère. Il était évident qu’il n’avait pas d’argent sur lui. Je repense au moment que j’ai passé dans la cour au milieu de la nuit. À la sensation qu’il y avait là quelqu’un qui me surveillait. Cela pouvait-il être Le Corbeau ? Ou quelqu’un qui l’attendait ?
J’entends derrière moi la voix de Shankar. « Qu’y a-t-il ? »
J’hésite. Que lui dire ? Que l’homme a de la boue sur son pantalon et des écorchures à la jambe ? Que j’envisage l’éventualité d’un meurtre ?
Se pose aussi une question plus générale : puis-je me fier à lui ? Je secoue la tête. C’est de la folie. L’opium est connu pour aggraver la paranoïa. Les symptômes du sevrage doivent obscurcir mon jugement.
« Rien », dis-je.
Seuls Deakin, le chauffeur et le moine au visage de lune emportent le corps de Le Corbeau à Haflong. J’ai voulu les accompagner mais en me voyant couvert de sueur Shankar a décidé que je n’étais pas en état de voyager. Je suis incapable de protester. Il promet en échange que je serai le premier à connaître le rapport du médecin.
J’accepte et avec un dernier regard à la rivière je remonte derrière lui la colline vers le sentier qui mène à l’ashram.
OceanofPDF.com