Le Soleil rouge de l’Assam
3: Février 1922: Assam
3
Février 1922
Assam
Le dernier tronçon du voyage, de la ville de Lumding à l’ashram, devra attendre demain matin. Pour le moment, je ne suis pas vraiment en état de voyager où que ce soit. Je prends une chambre à l’hôtel le plus proche et je demande que l’on me serve un repas dans ma chambre, de préférence non épicé.
Quand une jeune fille aux cheveux tressés et pieds nus vient me l’apporter j’ai déjà commencé à frissonner. Je lui donne un pourboire de quelques annas. J’en rajoute en lui tendant ma dernière gourde de kerdu, et en lui demandant de l’écraser pour m’en apporter un verre le plus vite possible.
Elle revient au bout d’un quart d’heure glacial et je bois la moitié de la pulpe en gardant le reste pour demain matin. Mon appétit est un peu revenu et je me sens capable d’affronter la nourriture ; je soulève le couvercle et je découvre du riz, des lentilles et un curry de mouton. Je mange lentement, je dépose les reliefs devant ma porte et je m’effondre dans mon lit.
Le lendemain matin, après avoir fini le reste de la pulpe, je me mets en quête d’un véhicule qui me fasse franchir les soixante-dix derniers miles qui me séparent de l’ashram. Celui-ci est situé près d’un avant-poste appelé Jatinga, tellement petit qu’il ne figure pas sur ma carte, mais dont le docteur Chatterjee m’a assuré catégoriquement qu’il existe. Une heure plus tard, avec l’aide d’un commissionnaire de transports local, je réussis à négocier un voyage sur un camion qui se rend à Silchar, au sud. Le chauffeur, un Sikh barbu couvert de poussière avec un rang de perles autour de son cou gris et une image de son saint gourou dans son véhicule, ne parle pas l’anglais, mais il est content de me déposer en chemin moyennant une petite somme.
Six heures plus tard et après un échange de très peu de mots, il me dépose en haut d’une colline, à côté d’un mur d’enceinte au bout d’un chemin de terre. S’il s’agit réellement de l’ashram de Devraha Swami, le but de ces trois derniers jours et nuits, il y a infiniment peu de chose à voir : rien que deux grilles dans un haut mur de pierre et le sommet d’un dôme qui apparaît quelque part derrière. Mais il y a la vue sur la montagne ; la lumière faiblit et la vallée est enveloppée par la brume bleutée d’un soir alpin. Non que je sois vraiment en mesure de l’apprécier attendu que je n’ai plus de kerdu. Le paysage pourrait venir d’une toile de Monet que je le regarderais à peine. L’opium, hélas, a le pouvoir de réordonner vos priorités.
Inquiet, je pousse la grille qui s’ouvre en grinçant, je prends une bonne respiration, je bande mes muscles et j’entre dans une cour au fond de laquelle se trouve un bâtiment trapu ocre. À côté, un groupe de moines vêtus de safran, le crâne rasé, sont en conversation.
L’un d’eux, un homme de petite taille aux traits népalais, vient vers moi. Je sens ma poitrine se serrer et une légère panique m’envahir. Je reste sans voix.
« En quoi puis-je vous aider ? »
Il ne peut pas avoir plus de vingt-cinq ans.
La langue me colle au palais. Je bredouille : « Wyndham. Je m’appelle Wyndham… Je… »
Le moine sourit. « Vous êtes attendu. Venez avec moi, je vous prie. »
Je le suis en silence ; nous traversons la cour, nous montons des marches de pierre et nous entrons dans un couloir éclairé aux chandelles. Une cloche sonne à proximité. Le moine s’arrête devant une porte et prend une mèche qu’il allume à la chandelle la plus proche.
« Entrez, s’il vous plaît. »
La faible lueur de la flamme éclaire une petite pièce sans fenêtre qui sent les ans et jette des ombres sur une table et deux chaises en bois. Avec la mèche, le moine allume une bougie fixée sur le mur du fond puis une autre sur le mur à sa gauche.
Il indique une des chaises. « Je vous en prie, reposez-vous quelques minutes. Je vais informer frère Shankar de votre arrivée. »
Avant que j’aie une chance de poser des questions il sort en fermant la porte sans bruit. J’obéis une fois de plus, je laisse tomber ma valise et je m’écroule sur une des chaises « pour me reposer quelques minutes ».
Il n’y a rien d’autre dans la pièce que la table et les chaises, les murs sont nus, à l’exception d’un calendrier accroché à un clou sur celui qui me fait face, un de ces calendriers religieux si populaires parmi les hindous : l’image d’une divinité, la déesse Kali en l’occurrence, surmontant les mois de l’année que l’on arrache au fur et à mesure. C’est ma première surprise. Pour une raison quelconque je m’attendais à trouver un monastère bouddhiste, mais ce calendrier est manifestement hindou, expiré de surcroît.
Personne, semble-t-il, ne se préoccupe de savoir qu’il indique encore juin 1920. Le passage du temps importe peut-être moins ici. Ou tout simplement les moines aiment bien cette image.
Je regarde le portrait de Kali, déesse de la destruction, dansant sur le corps étendu de son compagnon masculin le dieu Shiva, une épée dans une main et une tête coupée dans l’autre, sa langue rouge sang étalée sur sa peau noir de jais, sa guirlande de crânes et sa jupe faite de bras coupés.
Je me suis habitué à cette image. Au Bengale elle est omniprésente, et accompagnée de Durga, la déesse mère, elle orne presque chaque rue des quartiers indigènes de Calcutta. En fait, certains disent que la ville lui doit son nom, Calcutta la ville de Kali, mais il n’y en a aucune preuve. Pourtant, assis dans cette petite pièce, j’éprouve une sensation nouvelle. C’est peut-être l’effet du sevrage de l’opium, ou la première fois que je prends le temps de la regarder, mais il y a quelque chose dans ces grands yeux injectés de sang, une expression d’extase sauvage, qui me fait tressaillir.
La porte s’ouvre en grinçant et un autre moine vêtu de safran entre, celui-ci a une bonne tête de plus que le premier, qui se tient à quelques pas derrière lui. Il est aussi plus âgé, plus replet et plus blanc. Il sourit devant ma surprise, les pattes-d’oie au coin de ses yeux se plissent derrière des lunettes rondes à monture d’acier.
« Capitaine Wyndham, dit-il en joignant les paumes en * pranam, c’est un plaisir de faire votre connaissance. Je suis le frère Shankar. Je suppose que vous ne vous attendiez pas à trouver quelqu’un comme moi ici. »
En effet.
Je réponds : « J’imagine qu’il n’y a pas beaucoup de personnes qui s’attendent à trouver un Anglais habillé en moine hindou ici, au milieu de nulle part. Où que ce soit non plus, d’ailleurs. Notamment quelqu’un avec un accent des Home Counties. »
Il a un rire qui se répercute contre les murs. « Je ne suis pas sûr que mon accent fasse une grosse différence, capitaine. »
Il a raison, bien entendu. En toute logique, un moine hindou qui parle comme s’il sortait de l’académie royale de Sandhurst ne devrait pas surprendre davantage que s’il avait l’accent de Swansea ou de Sunderland, mais pour moi c’est subtilement pire. Après tout, les Celtes et les habitants du Nord peuvent être bizarres, mais on peut s’attendre à mieux d’un homme qui parle l’anglais du roi.
Cependant, je m’aperçois qu’en tant qu’opiomane je ne suis guère habilité à le juger. Mais je me demande finalement si dans les cercles raffinés du Surrey l’étiquette opiomane n’est pas préférable à celle d’un converti à l’hindouisme.
Je réponds : « Je suppose que non. »
Le moine aux traits népalais qui m’a conduit ici lui tend une feuille de papier que l’Anglais parcourt par-dessus ses lunettes.
« Donc, dit-il en lisant, vous êtes ici sur la recommandation de votre médecin, le docteur Chatterjee.
– Je n’irais pas jusqu’à l’appeler vraiment mon médecin. »
Frère Shankar lève les yeux. « Oui, bon, ne nous encombrons pas de détails. Qu’il suffise de dire que ce docteur Chatterjee » – il agite la feuille devant mes yeux – « est la personne qui vous a suggéré de venir nous voir pour traiter votre addiction à… » Il parcourt de nouveau la feuille.
« L’opium, dis-je.
– Oui, bien sûr. L’opium. »
Quelques minutes plus tard, je le suis plus avant dans le bâtiment. Nous entrons dans une cour plus large bordée d’un côté par plusieurs constructions de plain-pied et de l’autre par ce que je pense être une sorte de temple d’où sort une psalmodie rythmée.
« Les prières du soir », dit le moine.
Je dois encore m’adapter à tout cela. Cet endroit m’est étranger. C’est toujours l’Inde, mais différente de mon Inde, celle des plaines, de la jungle et des villes que depuis quatre ans j’apprends de mauvaise grâce à ne pas détester. C’est un ashram hindou, mais sans le chaos des temples de Calcutta. Et c’est un moine hindou, qui est aussi un Anglais.
Je lui demande : « Comment avez-vous acquis le nom de Shankar ?
– Vous voulez dire, comment un Anglais se retrouve-t-il moine dans un ashram au fond de l’Assam ? C’est une longue histoire, capitaine, et elle peut attendre pour le moment. Quant au nom, Devraha Swami l’a choisi pour moi. Autrefois je m’appelais Stephen.
– Comme l’apôtre. »
La remarque semble le surprendre.
« Eh bien oui, dit-il avec affabilité, je suppose.
– Le premier martyr de la chrétienté. Il est mort lapidé, n’est-ce pas ?
– C’est sans doute pour cela que je préfère Shankar, dit-il en souriant. Qui signifie “celui qui apporte la joie”. »
Il me conduit vers l’une de quatre constructions de bois qui ressemblent beaucoup à des baraquements militaires.
« Vous logerez dans le dortoir des Européens.
– Vous voulez dire qu’ils sont en majorité ? »
Il ne m’était pas venu à l’idée qu’il pouvait y avoir ici d’autres non-Indiens en quête de guérison.
« Oh oui, répond-il nonchalamment. Nous en avons six en ce moment : deux autres Anglais, quoique l’un part demain, un Américain, un Allemand et deux Français… en fait l’un des deux est belge. Et puis il y a les Asiatiques : des Chinois, naturellement, des Birmans, et une poignée de Népalais. Ils partagent les dortoirs des Indiens. Nous avons aussi quelques femmes, mais vous ne les verrez pas. Elles sont dans une section séparée de l’ashram.
– Votre propre Ligue des Nations. Quand nous serons tous guéris vous pourriez organiser ici les Olympiades Post-Opium.
– Nos hôtes ne sont pas tous drogués à l’opium. Certains sont ici à cause de l’alcool, de l’héroïne, de diverses autres substances. Mais les opiomanes constituent le groupe le plus important. Et je dois dire que c’est pour eux que la cure est la plus pénible, ajoute-t-il avec un soupir. Je crains que quelques nuits douloureuses ne vous attendent.
– Je croyais que vous étiez censé annoncer la joie.
– Ne vous inquiétez pas. La joie sera là en abondance plus tard. Pour le moment, allons vous installer. »
Le dortoir est à peine plus qu’une boîte en bois éclairée par deux lampes-tempête, avec six lits de chaque côté d’un passage central, séparés les uns des autres par un petit meuble de rangement en bois grossièrement taillé. Et il n’y a personne.
« Les autres font leurs exercices de purification, dit frère Shankar qui montre une aptitude déconcertante à lire mes pensées. Malheureusement, vous êtes arrivé un peu trop tard pour commencer le traitement ce soir. »
Certains lits ne sont pas faits, les draps sont en désordre et traînent jusqu’au sol. Je suppose que c’est normal. Nous ne sommes pas chez des militaires et des hommes en sevrage ont généralement des soucis plus pressants qu’un lit au carré.
Frère Shankar me conduit tout au fond vers une couchette sur laquelle sont posés des draps propres pliés.
« Installez-vous, capitaine. » Il indique le petit meuble à côté du lit. « Vous trouverez là des vêtements. Si vous souhaitez vous laver, il y a une salle de douches juste derrière le dortoir. Quant aux latrines, elles sont à côté et de type oriental, vous devrez donc vous accroupir. »
Il prononce la dernière phrase sans aucune nuance de dénigrement, ce qui d’après mon expérience est une chose rare chez un Anglais parlant de toilettes indiennes.
« Les autres devraient bientôt être là, poursuit-il, après quoi le dîner est servi dans la salle à manger, pour ceux qui sont en état de s’y rendre. Je viendrais volontiers vous chercher, mais je suis sûr que vos compagnons vous montreront le chemin. Maintenant si vous voulez bien m’excuser. »
Il sort dans l’obscurité après un bref salut en me laissant debout dans le dortoir vide. Épuisé, je laisse tomber ma valise, je m’écroule sur le matelas maigre et je pose les mains sur mon visage.
C’est le silence, troublé seulement par les cantillations rythmées. Je reste ainsi quelques minutes à écouter, je ne pense plus à rien, jusqu’à ce qu’un tambour me tire de ma rêverie. Je me rappelle que frère Shankar – Stephen – m’a ordonné de revêtir les vêtements fournis. Je me lève, j’ouvre le meuble et j’en sors le contenu : une paire de sandales brunes usagées, une chemise en coton grossier et un pantalon ample à ceinture coulissante. Un uniforme de prisonnier. Ou de pénitent.
Sous les vêtements il y a une serviette indienne fine appelée gamcha. Du moins à Calcutta. Je n’ai aucune idée du nom qu’elle porte ici. Quelles qu’elles soient, ces choses sont totalement inutiles, et aussi adaptées à l’essuyage qu’un suroît. Mais comme elles sont très bon marché, on les trouve partout. Je me déshabille en ne conservant que mon caleçon, je prends la serviette et me dirige vers les douches.
L’endroit est froid et il lui manque un toit, ses murs ont le gris verdâtre du vieux béton encrassé d’algues, et le sol est glissant de mousse verte. Contre le mur du fond sont alignées plusieurs cabines, et au-dessus de chacune pend un seau muni d’une corde. Dans la pénombre, la pièce paraît dangereuse ; un seul faux pas et vous risquez de vous ouvrir le crâne. Je dépose la serviette et mon caleçon sur une surface sèche, je prends le reste de savon dur et fissuré qui se trouve là et j’entre avec précaution dans la cabine la plus proche. Je rassemble tout mon courage et je tire la corde. Le seau se retourne avec un grincement et un déluge d’eau glacée me tombe sur la tête. J’ai le souffle coupé, je rassemble à nouveau mes forces et je me savonne. Je claque des dents. J’entends le seau se remplir lentement. J’attends quelques secondes et je tire la corde. Cette fois le choc est moins pénible. Je me rince, je prends la gamcha et entreprends la tâche surhumaine qui consiste à m’essuyer.
À peine rentré au dortoir la gamcha autour des reins, je vois la porte s’ouvrir et mes compagnons de chambrée arriver en trébuchant. Ils forment une bande hétéroclite. Le peu de conversation qu’ils avaient cesse quand ils me voient planté là, nu jusqu’à la taille et tout trempé. Je leur adresse un signe de tête sans cesser de dégouliner sur le sol de pierre. L’homme qui est entré le premier, un petit bonhomme aux cheveux noirs, guère plus qu’un gamin, me fait un demi-sourire peiné en guise de bienvenue avant de s’effondrer sur sa couchette. Aucun ne semble d’humeur à faire la conversation. Le dernier à entrer est un homme d’une cinquantaine d’années au visage poupin et rougeaud, aux cheveux grisonnants, et il porte des lunettes ; il s’assoit sur le lit en face du mien. Il a autour du cou une fine chaîne portant une petite étoile de David en or.
« Vous devriez vous habiller, mon ami. » Son accent est indubitablement allemand. Il indique le meuble à côté de mon lit. « Vous ne devez pas prendre froid. Croyez-moi, la dernière des choses à faire est vomir tripes et boyaux toute la semaine tout en crachant vos poumons. » Il a un rire bourru et me tend la main. « Adler, Jacob Adler.
– Wyndham, dis-je en la serrant. Sam Wyndham. » Je suis sa recommandation, je me penche, je sors les vêtements monastiques et je les enfile.
« Anglais, dit-il avec un hochement de tête. Vous êtes en bonne compagnie. » Il m’indique les lits près de la porte. « Cooper et Green, ils sont anglais aussi. Mais votre prénom, c’est le diminutif de Samuel, n’est-ce pas ? Vous êtes juif ? »
Je secoue la tête. « Je ne suis rien du tout, dis-je en boutonnant la chemise grossière, en tout cas rien qu’un rabbin ou un prêtre puisse reconnaître comme appartenant à son troupeau. » Je glisse les pieds dans les sandales et m’assois au bord de mon lit. « Je crains que quelle que puisse être la divinité là-haut elle ne se soit désintéressée de moi depuis belle lurette. »
Adler hoche de nouveau la tête. « Et pourtant vous êtes ici, dans un monastère, pour que des hommes de Dieu vous débarrassent de votre affliction.
– Croyez-moi, je préférerais de loin suivre une cure dans un établissement dans les Alpes dirigé par des psychanalystes viennois, mais comme je ne peux pas me permettre de payer le voyage, sans parler de leur tarif horaire, je dois me résoudre à l’Assam, des moines hindous et une semaine de vomissements. »
Le Juif se met à rire.
Je poursuis : « Et vous, quelle est votre excuse pour être venu ici ? J’aurais pensé que l’Autriche était plus près de chez vous que l’Assam.
– Vous avez raison sur ce point sinon sur l’efficacité des hommes de sciences viennois. Je suis ici parce que le monastère de Devraha Swami m’a été recommandé par un vieil ami qui s’est fait traiter ici.
– Quel est votre poison ? »
Son front se plisse. « Mon poison ?
– Le malheur que vous avez choisi. L’opium ? L’héroïne ? Vous n’avez pas l’air d’un alcoolique. »
Son visage s’éclaire.
« Ah, j’ai compris. Mon “poison”, je le crains, est intérieur, dit-il en appuyant les doigts sur sa poitrine. J’ai une tumeur dont mon médecin me dit qu’elle est cancéreuse.
– Le traitement vous fait-il du bien ? »
Il hausse les épaules d’un air las. « Eh, qui sait ? Ils me donnent le tonique aux herbes, je bois le tonique aux herbes. Ils m’en redonnent, je le bois. Et ensuite je vais aux latrines pisser tout ça.
– Vous n’êtes pas au régime des vomissements ?
– Si j’y suis, il ne marche pas », dit-il en gloussant.
Il s’étend sur son lit. « Maintenant, monsieur Wyndham, avec votre permission, j’aimerais me reposer avant le dîner. Les efforts me rendent faible.
– Bien sûr. » Je regarde les autres pensionnaires. Aucun d’eux ne s’intéresse beaucoup à moi, ni à quoi que ce soit d’autre semble-t-il. Ils se taisent, étendus sur leur lit, l’épuisement inscrit sur leur visage, et me rappellent un groupe de marins que j’ai tirés un jour de la mer du Nord après que leur navire avait été torpillé par un sous-marin. Soudain un frisson me parcourt l’échine. Une vague de terreur de ce qui m’attend.
Je me distrais en me concentrant sur les autres et en essayant de deviner qui ils sont. Après tout, je suis inspecteur de police, et la déduction est censée être mon fort. Pour le moment, je sais qu’Adler est allemand et que les deux qui sont le plus près de la porte sont anglais. Frère Shankar a dit que les autres sont français, belge et américain.
J’ai appris par Adler que les deux Anglais s’appellent Cooper et Green, bien que je ne sache pas lequel est lequel. Le plus proche de la porte est un grand type pâle et squelettique aux cheveux blonds et son nez pourrait avoir appartenu à Jules César. L’autre est plus petit et ses cheveux sont foncés, il a la peau basanée de quelqu’un qui a passé sa vie exilé sous les tropiques. Si je devais choisir, je dirais que Cooper est le cadavre ambulant et Green celui qui a la figure aussi tannée qu’une vieille selle de cheval.
Je passe aux trois étrangers restants : un Américain, un Français et un Belge. C’est comme le début d’une blague prometteuse, mais aucun d’eux n’a l’air d’y trouver de quoi rire. Faute d’informations sur eux je décide de m’en remettre à l’intuition naturelle de l’Anglais quant aux étrangers. Autrement dit, compter sur les préjugés ancrés et aiguisés pendant des générations.
Le lit à côté de Green est occupé par le jeune homme qui a passé la porte le premier et qui semble être tombé dans une sorte de stupeur dès que sa tête a touché l’oreiller plat de coton écrasé. Je décide que ce doit être le Belge, sa petite stature correspondant à la taille de son pays.
Celui qui lui fait face est d’une autre trempe, il a l’air taillé dans le roc. Il fait plus de six pieds et a une tignasse de feu qui me fait penser au géant irlandais légendaire, Finn MacCool, qui, en bon Celte et avec son équivalent écossais Benandonner, a décidé de construire un pont entre leurs pays rien que pour pouvoir se battre. J’en conclus que ce doit être l’Américain, descendant probable d’immigrés écossais ou irlandais, ou des deux.
Ce qui laisse l’homme couché en face d’Adler. Il paraît dans un pire état que tous les autres. Des perles de sueur luisent sur son front pâle et son corps agité d’un tremblement incontrôlable réclame la drogue dont il est soudain privé. Ses bras sont jaunes et ridés, et de temps à autre il laisse échapper une plainte étouffée. Je devrais éprouver de la sympathie pour lui, mais je ne ressens rien. Je ne peux que m’imaginer dans sa situation. L’homme a à peu près ma taille et ma corpulence, avec les mêmes cheveux d’un blond sale. C’est comme si je me voyais dans vingt-quatre ou quarante-huit heures. Ou peut-être moins. Peut-être deux. Peut-être trois.
Le fait est que l’opium rend incapable d’empathie et de la plupart des autres émotions nobles. La seule chose qui compte est d’avoir sa prochaine dose, et la souffrance physique des autres ne devient qu’une curiosité que vous regardez comme un film. Je devrais ressentir de la sympathie pour cet homme. Mais je l’écoute se plaindre pour voir si je peux dire si c’est en français.
*
Une heure plus tard le gong du dîner retentit. Je suis maintenant installé, avec Adler et trois autres, à l’une des douze tables en bois du réfectoire du monastère, devant un bol de riz brun sans assaisonnement et une soupe claire jaunâtre aux lentilles. Les deux n’ont ni saveur ni parfum, ce qui est miraculeux attendu que nous sommes en Inde, mais c’est peut-être volontaire. La dernière chose dont ait besoin un drogué en désintoxication c’est que ses sens soient assaillis par un curry.
Face à moi est placée la montagne que j’ai identifiée correctement comme l’Américain. Il s’appelle Fitzgerald et vient de New York. Je me dis que si beaucoup de ses concitoyens sont bâtis comme lui, cela pourrait expliquer que la ville ait besoin de tant de gratte-ciel. À côté de lui c’est le petit jeune homme dont j’ai conclu qu’il était belge. Il est finalement français et s’appelle Lavalle, mais la barrière de la langue et sans doute un désir naturel de ne pas parler de lui font qu’il ne dit pas grand-chose.
À ma gauche est assis l’Allemand, Adler, et à ma droite l’Anglais pâle que j’ai identifié comme étant Cooper, ce qui se confirme. Green et l’autre occupant de ce dortoir, un homme du nom de Le Corbeau, qui est le Belge, semblent subir les affres du sevrage et n’ont pas de force ou d’appétit pour
manger. Autour de nous, séparés par un 1 cordon sanitaire de quelques pas, sont assis des Indiens et autres Orientaux, tous regroupés selon leur appartenance.
Il doit y avoir une trentaine de personnes dans le réfectoire ; rien que des hommes qui mangent tous le même repas servi par un groupe de moines qui vont de table en table avec de grandes casseroles de riz et de lentilles. Autour de nous le niveau sonore des conversations baisse, du moins selon les critères indiens, les visages fatigués se concentrent sur leurs assiettes, me confortant dans l’impression d’être tombé dans un camp de travail.
Notre groupe n’est pas très différent, bien que sur les cinq, étonnamment, ce soit l’Anglais Cooper qui se montre le plus bavard. Peut-être à cause de notre nationalité commune. Mais c’est plus vraisemblablement parce qu’il a presque terminé son régime, qu’il est désormais désintoxiqué et qu’il part demain.
« Je rentre à Bombay, dit-il en avalant une bouchée de riz, et ce n’est pas trop tôt. Il se passera encore une semaine avant que j’y arrive, bien entendu. » Il racle son assiette en métal avec sa cuillère et engouffre une nouvelle portion. Il a l’air particulièrement affamé, ce qui me fait penser qu’il a peut-être été près de mourir de faim avant son arrivée ici, ou bien que son régime l’a amené à perdre la moitié de son poids. Quoi qu’il en soit, maintenant, il compense.
Je lui demande depuis combien de temps il est là.
« Trois semaines, je pense, mais ça m’a paru plus long. Une éternité au purgatoire. »
Ce à quoi répond un petit rire méprisant de l’Américain, Fitzgerald.
« Ne vous inquiétez pas, Wyndham, dit-il. La cure dure moitié moins longtemps. Normalement sept à dix jours. Si elle se prolonge, elle risque de vous tuer.
– Le reste du temps vous récupérez, intervient Cooper. Vous pouvez soit rester ici, soit aller chez une bonne âme de Jatinga. Les moines aiment bien vous confier à l’extérieur afin de libérer des lits, mais ils vous gardent à proximité pour continuer à vous surveiller.
– Ils tiennent à s’assurer qu’il n’y a pas de rechute, ajoute Fitzgerald. Que nous sommes réellement désintoxiqués. Bien entendu, Adler est un cas spécial. Il est ici depuis plus longtemps qu’aucun de nous. »
Je me tourne vers l’Allemand.
« Depuis combien de temps êtes-vous ici ? »
Adler réfléchit, puis déglutit. « Qui sait ? On perd la notion du temps. »
Comme personne n’est très en verve en dehors de Cooper, la conversation est hachée. Elle s’éteint complètement pendant plusieurs minutes avant de repartir, provoquée par une question ou une remarque particulière. Se déclenche alors un bavardage désordonné, tout le monde donne son opinion, avant que le silence ne retombe, trop vite.
Il me semble impoli de demander pour quel vice les autres sont ici, et honnêtement, peu importe. À l’exception d’Adler, il est évident que nous sommes tous des drogués et, comme en temps de guerre, cela fait naître une camaraderie naturelle entre des êtres très différents les uns des autres que le destin a jetés ensemble dans les mêmes épreuves. L’idée d’un groupe d’hommes qui ne se connaissent pas, de différentes nationalités, rassemblés dans un monastère au milieu de nulle part pourrait même paraître à certains assez poétique. Mais seulement en omettant les vomissements, évidemment.
Un hindou pourrait vous dire que notre destin a été écrit dans les étoiles à l’instant où nous sommes nés, que nous étions destinés depuis toujours à nous rencontrer ici et maintenant dans les collines de l’Assam, destinés à nous droguer, à tomber au niveau le plus bas et à aboutir ici.
Mais c’est absurde.
On dit que l’esprit humain cherche à trouver un sens au chaos. Ce serait bien plus facile de le mettre sur le compte du destin ou des dieux que de faire face à la réalité : l’univers est un endroit sans pitié où il arrive de mauvaises choses à de braves gens parce qu’il n’y a pas de bonne raison pour qu’elles n’arrivent pas.
Un à un mes camarades terminent leur repas et retournent vers le dortoir. Il ne reste bientôt plus que Cooper et moi. Comme il a terminé la cure il est plein d’entrain, et à l’idée de partir le lendemain matin il est ravi de s’attarder au réfectoire. Je ne suis pas pressé de rentrer non plus. Je sais d’expérience que la nuit sera longue et difficile, et je suis prêt à la retarder autant que possible. Pour moi, l’opium et la tombée de la nuit sont inextricablement entrelacés. La nuit c’est quand je fume, et quand je ne fume pas c’est la nuit que le besoin est le plus intolérable. Mes mains tremblent déjà et la peau commence à me brûler. Plus tard, cela ne fera qu’empirer. À ce jour j’ai connu la torture du manque dans l’isolement de ma chambre et, une fois, enfermé dans une cellule d’une base militaire où j’étais tout aussi seul. Seule consolation, ma souffrance et mes cris n’ont pas eu de témoin. Mais ce soir ils ne seront que trop publics, et cette idée trouble le policier et l’Anglais que je suis.
J’ai envie d’une cigarette, mais j’ai cru à tort qu’elles étaient interdites dans le monastère. Pour m’éviter d’y penser, je reprends la conversation.
« Parlez-moi de la cure. »
L’attitude de Cooper change. Il secoue la tête et détourne les yeux. « C’est l’enfer. Ou ce que vous pouvez trouver de plus ressemblant dans cette vie. Mais sept jours en enfer valent mieux qu’une vie dans l’esclavage de l’opium. Voyez ça comme une punition ; le prix à payer pour votre faiblesse et les mauvaises actions que vous avez commises en y cédant. »
Je pense aux mensonges que j’ai dits à cause de l’opium, aux amis que j’ai perdus et à la femme que j’ai blessée. Au regard de tout cela, sept jours en enfer paraissent une affaire avantageuse.
« De quand date votre dernière dose ? me demande Cooper.
– Il y a quatre jours. »
Il me regarde attentivement. « Vous vous en sortez bien pour quelqu’un qui a survécu aussi longtemps. Dans mes pires moments je ne pouvais pas tenir vingt-quatre heures.
– J’ai survécu grâce à la pulpe de kerdu. Mais je suis à court.
– De la pulpe de kerdu ?
– Une variété de courge qui m’a été recommandée par un toubib à Calcutta. Elle calme le besoin. Temporairement.
– Les moines ont quelque chose de similaire. Une sorte de tisane apaisante. » Il me montre une grosse casserole au fond de la pièce où deux résidents se servent dans des gobelets émaillés. « Elle est disponible en permanence. Je vous suggère d’en boire quelques gobelets maintenant, et ne craignez pas de revenir pendant la nuit si vous en ressentez le besoin. »
Le conseil me paraît bon et je suis prêt à entonner un Alléluia. Je me lève, et sans avoir l’air de me précipiter je me dirige vers le chaudron qui mijote dans le coin. Quelques Orientaux réunis autour de lui me regardent approcher et s’éloignent à une distance prudente. Deux autres, des Indiens qui attendent leur tour pour remplir leur gobelet, s’écartent pour me laisser me servir le premier. Même ici la pyramide raciale de l’Empire tient solidement debout.
Je prends sur une table un gobelet d’émail bleu ébréché et avec la louche qui pend d’une anse de la marmite je me sers une mesure du liquide brun. Je bois, et j’ai immédiatement envie de tout vomir. La tisane a le goût de l’eau des tranchées, avec une pincée de fil barbelé pour la corser. Je rassemble néanmoins tout mon courage et je vide le gobelet, puis je le remplis de nouveau.
Avec le gobelet rempli pour la troisième fois je retourne au banc où Cooper attend.
Il a un sourire las. « Alors ? Qu’en pensez-vous ?
– Ce n’est pas tout à fait un single malt.
– Ça, c’est vrai.
– J’espère que c’est un goût auquel on se fait.
– Espérons seulement que vous n’aurez pas besoin de vous y faire trop longtemps. »
Tandis que je me rassois, Cooper commence à me décrire une journée de traitement.
« Réveil à cinq heures. Nul besoin de remonter un réveil, vous saurez qu’il est l’heure parce qu’ils frappent sur cet énorme gong dans la cour. Nul besoin non plus de vous lever si vous ne pouvez pas, ou simplement si vous ne voulez pas. Le gong est là pour appeler les moines aux prières du matin, mais nombre d’entre nous doivent participer aux corvées quotidiennes. L’ashram doit rester impeccable. » Il a un sourire sardonique. « Il y a encore des prières à six heures, puis une heure de gymnastique. Les moines l’appellent joge ; il s’agit surtout d’exercices d’étirements et de respiration bizarres, et là encore, c’est facultatif, mais frère Shankar dit qu’elle contribue à détendre le corps et l’âme. Quoi qu’il en soit, vous voudrez être debout à huit heures. C’est le moment où on sert le petit déjeuner.
– Frère Shankar. Que pensez-vous de lui ? »
Cooper se gratte le lobe de l’oreille. « C’est vraiment un drôle d’oiseau. Je n’avais encore jamais entendu parler d’un Anglais converti à l’hindouisme, mais… après le mois que je viens de passer, qui suis-je pour juger ? »
Il continue d’énumérer la routine quotidienne. La plupart du temps elle semble alterner entre ne rien faire pendant des heures au dortoir – il appelle cela récupérer – et avoir la possibilité de méditer ou faire de petits travaux pour ceux qui s’en sentent capables. Avant et après le déjeuner il y a une séance d’étuve. « Obligatoire, précise-t-il. Pour expulser les poisons de son corps dans la sueur. »
Jusqu’ici, tout cela ressemble davantage à des vacances qu’à l’enfer, et je le lui dis.
Il a un rire bref. « Attendez, dit-il. J’y viens. C’est vers l’heure du thé que la récréation et les jeux démarrent vraiment. C’est alors que nous nous réunissons tous dans la cour pour “la cure”. Là, je ne peux vous dire que ce que d’autres m’ont dit, à savoir que c’est une concoction de certaines herbes et feuilles particulières qui ont des propriétés médicinales et qui poussent dans les collines environnantes. On dit que la recette a été créée dans la nuit des temps par Devraha Swami lui-même lorsqu’il était jeune initié. L’histoire raconte que, jeune moine itinérant, il rencontra un homme que le sevrage de l’opium avait rendu fiévreux et qui lui demanda de prier pour son âme. C’est ce que fit Devraha Swami : il pria et médita toute la nuit, et pendant qu’il priait il eut une vision. Il semble que l’un des dieux hindous, celui de la médecine ou peut-être de la cuisine, lui donna la recette de l’élixir sinon de vie du moins de quelque chose qui pouvait sauver les damnés tels que nous. Quoi qu’il en soit, le pauvre type survécut par miracle. Mais le lendemain il était dans un sale état. Devraha Swami le confia à des villageois et lui dit qu’il reviendrait bientôt. Il alla dans les collines cueillir les ingrédients selon les instructions du dieu, puis les fit bouillir tout en priant. Ensuite il donna la potion à boire au malheureux.
– Et elle l’a guéri ?
– Non. Elle l’a fait vomir tripes et boyaux. Vous pensiez vraiment que ce serait aussi simple ? Cette nuit-là le swami resta près de lui en prière, et une fois de plus l’homme survécut. Mieux encore, les douleurs étaient moins violentes. Le lendemain le swami suivit le même rituel, il confia l’homme à des villageois pour aller ramasser les ingrédients de la potion. De nouveau l’homme la but et fut malade comme un chien, mais progressivement, au bout d’une semaine il était guéri. »
C’est prometteur. Une fois débarrassé du fatras de la légende, il apparaît que le moine est tombé sur un remède végétal qui combat les symptômes du sevrage et qui contrairement à la pulpe de kerdu les supprime une fois pour toutes.
« Et il n’a pas été tenté de recommencer à fumer ?
– En fait, si. L’histoire raconte que quelques mois plus tard le pauvre imbécile revint. Il avait repris ses vieilles habitudes. Il implora le moine de l’aider une nouvelle fois. Mais le vieil homme refusa. Il l’envoya plus ou moins aller se faire voir.
– Vraiment ?
– Absolument. Ici ce n’est pas l’Église anglicane, Wyndham, avec son amour et son pardon. C’est le bon sens et l’intransigeance de l’hindouisme. Vous déraillez une fois, ils vous aideront. Vous recommencez, vous vous retrouvez tout seul. Vous ne me croyez pas ? Demandez à notre ami frère Shankar. La cure est unique. Une fois sevré, c’est à vous de le rester. Le monastère ne vous accepte jamais deux fois. »
Je hoche lentement la tête en signe d’approbation. C’est logique. Il y a ici un million d’opiomanes dont la plupart souhaitent se libérer de la drogue. Pourquoi le monastère devrait-il continuer à perdre son temps avec des hommes qui retombent dans le péché alors que tant d’autres ont besoin de son aide ? Il y a là aussi une précieuse leçon, à savoir que si l’univers vous donne une chance de rédemption, vous avez diablement intérêt à la saisir, parce que les secondes chances sont rares et que les troisièmes n’existent pas.
C’est une leçon que j’ai apprise à la dure.
1. En français dans le texte.
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