Le Soleil rouge de l’Assam

Abir Mukherjee · Chapitre 25 sur 38

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Le Soleil rouge de l’Assam

22: Février 1905: Est de Londres

22

Février 1905

Est de Londres

 

Wesley est intervenu en prenant soudain un ton d’homme d’affaires.

« Mon frère et moi dirigeons une sorte d’agence de l’emploi. Nous fournissons des hommes et divers services à beaucoup de commerces du quartier. Un de nos gars est gardien de nuit dans un entrepôt de Brick Lane près des bains de vapeur. Vous savez, ceux où les youpins vont tous les vendredis. »

Je connaissais le bâtiment : les Russian Vapour Baths, propriété d’un certain Schevzik. L’enseigne au-dessus de l’entrée annonçait : Meilleur Massage de Londres et proposait le soulagement de nombre d’affections, des rhumatismes à la goutte. Et comme ils étaient situés en face de la synagogue de Brick Lane la plupart de leurs utilisateurs étaient des Juifs qui se lavaient avant d’aller à leur temple de l’autre côté de la rue.

« Bref, la nuit dernière, a poursuivi Wesley, vers une heure du matin, notre homme, Reggie, voit trois de ces youpins, l’air louche, qui ouvrent une des fenêtres avec une pince monseigneur. Y dit qu’un des trois est entré et qu’à toute vitesse il est allé ouvrir la porte aux autres.

« Alors au début Reggie pense qu’y sont en train de cambrioler l’endroit, mais ensuite y se dit “Qui va cambrioler des bains de vapeur ? Voler quoi ? Du savon ?” Alors y se marre tout seul en pensant que des youpins dingues cherchent des trucs à faucher, et qu’y se sentiront un peu idiots quand y ressortiront sans rien…

– Et alors ? »

Wesley a posé les mains sur la table. « Eh bien, c’est tout. Ils ne sont pas ressortis. Pas tous, en tout cas. Ils sont entrés à trois, mais il n’en est ressorti que deux.

– Vous pensez qu’ils ont caché Vogel ?

– C’est ça ou ils l’ont tué là-dedans. Mais je pense qu’ils l’ont caché. Sinon pourquoi entrer par effraction en pleine nuit ? C’est au milieu de Brick Lane, mais les seules personnes qui y vont sont les youpins, et si par hasard la police fouillait elle n’y verrait pas à plus de deux pas à cause de la vapeur. Un homme aurait une grande chance de lui échapper. »

C’était logique. Avec les ports et les gares surveillés, s’enfuir serait risqué, même si Vogel avait une destination en tête. Il vaudrait mieux faire profil bas, gagner du temps jusqu’à ce que les choses se calment et ensuite filer. Mais faire profil bas présentait des difficultés. Les gens le connaissaient, et tôt ou tard quelqu’un le dénoncerait à la police. Hors du quartier on ne remarquerait que lui, facilement repéré comme étranger et juif. Le meilleur plan consistait à rester sur place et à l’intérieur, mais c’était plus facile à dire qu’à faire. On le reconnaîtrait à l’asile de nuit et dans les soupes populaires, et à en juger d’après l’état de sa chambre il semblait être parti sans rien. Quant à l’argent, il était peut-être à jour de ses dettes, mais je doutais qu’il ait assez de liquide pour quelques nuits dans un asile et encore moins dans une pension de famille. Ainsi que Rebecca l’avait imaginé la veille, peut-être s’était-il effectivement réfugié chez les anarchistes. Ils pourraient être disposés à l’aider à se cacher de la police, et les bains de vapeur pourraient ne pas être un mauvais refuge, du moins en attendant une meilleure solution.

J’ai dit que nous allions devoir agir vite. « S’il est au Schevzik ils ne le garderont probablement pas longtemps. »

Wesley a acquiescé, mais c’est Martin qui a parlé.

« Nous avons fait notre devoir de citoyen, monsieur l’agent. Ce que vous faites de cette information c’est votre affaire. »

J’allais me lever, mais Martin m’a pris le poignet comme dans un étau. « Finissez d’abord votre verre. »

 

Je suis sorti dans la nuit et les portes du Bleeding Hart se sont refermées derrière moi en m’isolant brutalement des voix rauques, de la chaleur et de l’odeur de bière. Le froid m’a saisi et m’a éclairci les idées tandis que l’adrénaline commençait à circuler dans mes veines, je me suis concentré sur la chance d’arrêter Vogel et j’ai chassé tous les doutes sur mon pacte avec les frères Spiller.

La question était de savoir que faire ensuite. La chose censée serait de courir au commissariat de Leman Street, alerter l’officier de garde et lui demander d’informer l’inspecteur Gooch, puis d’aller chercher Whitelaw et d’attendre les ordres. Mais Gooch habitait de l’autre côté de la ville. L’aviser et attendre son arrivée prendrait au moins deux ou trois heures. J’ai essuyé ma montre couverte de pluie. À la lumière du pub j’ai vu qu’il était déjà près de minuit. Si les Spiller avaient raison et que Vogel avait été déposé aux bains russes la veille à une heure du matin, il était là depuis presque vingt-quatre heures. Comment être sûr que ses complices ne le déplaceraient pas de nouveau au milieu de la nuit ? C’était la chose prudente à faire. En fait ils l’avaient peut-être déjà fait. Les gens étaient encore debout, parfois encore dans les rues. Faire déménager Vogel maintenant risquait de le faire remarquer. Ce serait plus prudent à une heure. Je n’avais pas le temps d’attendre Gooch. Pas davantage pour essayer de trouver Whitelaw.

 

La lampe bleue au-dessus de la porte jetait une lueur extraterrestre sur le trottoir devant le commissariat. J’ai monté les marches en courant, j’ai ouvert les portes et suis entré en trombe en faisant sursauter le sergent somnolant au comptoir.

Il a levé le nez du journal étalé devant lui. « Wyndham ? Qu’est-ce que vous faites là à cette heure ? Vous avez l’air d’un rat noyé.

– Un tuyau. » J’avais du mal à reprendre haleine. « Sur l’affaire Bessie Drummond. »

Voilà qui l’a complètement réveillé.

« Quel genre ?

– Localisation possible d’un suspect.

– Vous voulez dire le Juif ?

– Exact. Quel est le supérieur de service ? »

Le sergent a soufflé d’un air impuissant. « Ce serait moi. Nous pouvons essayer de faire aviser votre inspecteur, ou alors attendre le matin. »

J’ai frappé le journal sur le comptoir. « C’est maintenant que nous devons agir ! Le renseignement pourrait n’être encore valable qu’une heure à peu près. Si Vogel est là nous devons le prendre maintenant avant qu’il ait une chance de s’enfuir.

– Si ? Le tuyau est vraiment fiable ?

– Je ne sais pas. Il est de seconde main et date de près de vingt-quatre heures. »

J’ai vu son scepticisme grandir.

« Je ne suis pas sûr de vouloir réveiller l’inspecteur pour un vague témoignage vieux d’une journée. »

J’ai passé les doigts dans mes cheveux trempés. J’ai eu l’impression que mes chances d’arrêter Vogel s’éloignaient.

« Nous n’avons pas besoin de Gooch pour vérifier le tuyau. Je pourrais y aller avec n’importe quel agent d’ici.

– Il n’y a que vous et moi, petit. Les autres sont en patrouille. Ils reviendront probablement dans une heure, vous devrez attendre. »

C’était trop long.

« J’ai une meilleure idée, mais j’ai besoin de la clef du placard des armes. »

*

 

Les réverbères avaient été fracassés.

Brick Lane était enveloppée dans une obscurité humide et veloutée, et les bains étaient pratiquement invisibles à quelques pas. Ils occupaient du côté est de la rue un immeuble de trois étages remarquable pendant la journée, avec un auvent en forme de dôme en oignon et les mots Russian Vapour Baths sur fond de vitrail. Mais désormais on pouvait à peine le distinguer.

La rue était morte, les bons à rien de minuit se protégeaient ailleurs du déluge. Je me suis arrêté à un demi-pâté de maisons des bains pour faire le point en tripotant nerveusement la détente du revolver Bulldog. Une faible lueur filtrait entre les rideaux des maisons voisines, mais les bains restaient aussi silencieux et noirs qu’une tombe.

J’ai couru m’abriter sous l’auvent. La pluie le frappait avec un bruit métallique avant de couler en torrent de part et d’autre comme la mer Rouge. Les portes étaient en retrait sur la façade de brique. Elles avaient des anneaux en guise de poignées et en appuyant dessus j’ai constaté que l’endroit était aussi bien barricadé que la Banque d’Angleterre. Le gardien de nuit des Spiller avait dit que les hommes avaient pénétré par les fenêtres, mais cela semblait impossible attendu qu’il n’y en avait pas au rez-de-chaussée. En façade du moins, les bains de Schevzik ne représentaient guère plus qu’une porte flanquée à gauche des entrées du bureau de prêts sur gage de Rosenberg et à droite d’un atelier de serrurier. Les seules fenêtres appartenant aux bains se trouvaient aux premier et deuxième étages.

Un frisson de peur m’a parcouru. Et si les Spiller m’avaient mobilisé pour rien, attiré là dans un autre but ? J’ai respiré à fond en me rappelant que les Spiller avaient probablement la moitié du commissariat de Leman Street dans leur poche. Ils n’avaient aucune raison de me tendre un piège.

Certes, leur homme dans l’entrepôt de l’autre côté de la rue avait pu se tromper. Mais cela aussi paraissait invraisemblable. Voir trois hommes entrer en rampant par une fenêtre qui n’existait pas paraissait une erreur difficile à commettre. À moins d’être ivre.

Désespéré j’ai essayé les portes une nouvelle fois. Elles ont tremblé mais sont restées obstinément fermées. J’ai renoncé, je me suis appuyé contre le mur, j’ai allumé une cigarette. Sur le mur opposé une enseigne annonçait :

 

Restez fort et en bonne santé en vous rendant régulièrement aux Russian

Vapour Baths

Traitement souverain en cas de rhumatismes,

goutte, sciatique, névrite, lumbago

et affections associées

 

J’ai ricané. Si je tombais malade d’avoir été trempé jusqu’aux os cette nuit, je pourrais toujours y aller demain matin me faire soigner. C’est alors que j’ai remarqué quelque chose de curieux. La peinture sur l’enseigne avait été grattée dans un coin et laissait voir non pas du bois brut mais quelque chose de plus lisse. J’ai regardé de plus près et j’ai gratté autour avec l’ongle de l’index. La peinture s’est détachée avec quelque difficulté, mais l’effort a été récompensé. J’ai souri. L’enseigne n’était pas peinte sur du bois mais sur la vitre d’une fenêtre. J’ai passé la main le long de sa base et j’ai senti l’encadrement. Il m’a paru vieux et usé. En effet, après quelques secousses, il a craqué et a cédé.

J’ai ouvert grand la fenêtre, je suis entré en rampant et je suis tombé dans l’obscurité, face contre terre, sur un sol de pierre froide. Je suis resté là un instant, étourdi, craignant que mon entrée peu orthodoxe n’ait alerté quelqu’un à l’intérieur. J’ai guetté le moindre bruit mais n’ai entendu que celui de la pluie.

En frottant la bosse qui commençait déjà à se former sur mon front je me suis relevé ; mes yeux se sont adaptés à la lumière grisâtre qui entrait par là où il y avait eu une vitre. J’ai distingué deux rangées de couchettes en bois, sans doute des tables de massage. Je suis passé entre elles en direction d’une porte ouverte tout au fond.

C’était celle d’une petite pièce froide et humide, au sol mouillé et glissant. J’ai tendu le bras pour m’appuyer contre un mur carrelé. De l’eau coulait à proximité, une giclée régulière qui faisait penser à une soudure défectueuse ou un robinet qui fuit.

Soudain, malgré le bruit de l’eau, j’ai cru entendre quelque chose de si peu perceptible que je n’étais pas sûr de ne pas l’avoir imaginé. En fermant les yeux et en retenant ma respiration pour me concentrer j’ai senti une énergie nerveuse courir dans mes veines. Les secondes ont passé, lentement, rythmiquement, mesurées par le métronome de l’eau et les battements de mon cœur. J’ai expiré en me disant que mes oreilles me jouaient des tours. Ce faisant j’ai entendu de nouveau ce qui aurait pu être des pas à l’étage au-dessus.

En suivant le mur je me suis bientôt heurté à une porte. Au-delà, encore l’obscurité. De nouveau j’ai entendu le bruit au-dessus, plus fort cette fois, et plus rapide. J’ai avancé à l’aveuglette en espérant rencontrer quelque chose de solide et j’ai finalement atteint le mur opposé.

De la lumière tombait de quelque part devant.

J’ai avancé. Mais le mur a soudain laissé place au vide. J’ai tendu le bras et ma main a touché ce qui m’a semblé être une rampe. J’ai cherché la première marche avec le pied et j’ai commencé à monter. Devant moi un rai de lumière passait sous une porte. Soudain la marche a craqué. Le bruit dans la pièce a aussitôt cessé. J’ai imaginé Vogel, ou quiconque se trouvait là, qui retenait sa respiration comme je venais de le faire moi-même, tendait l’oreille, attendait que le bruit se répète. J’ai réfléchi vite et je me suis décidé. Quand l’élément de surprise disparaît, le meilleur recours est généralement la vitesse.

Alors j’ai couru.

J’ai grimpé les marches au galop, et sur le palier je me suis jeté contre la porte. Elle a cédé et est allée battre violemment contre le mur intérieur. Devant moi, à la lueur tremblotante d’une bougie il y avait un homme maigre, un couteau à la main, terrorisé. J’ai su instantanément que je l’avais déjà vu. C’était la nuit où Bessie Drummond avait été accostée dans Grey Eagle Street. L’homme que j’avais poursuivi et perdu sur la voie de chemin de fer à Shoreditch.

J’ai mis la main dans la poche de mon manteau pour prendre mon revolver, mais je n’ai rien trouvé. J’ai fouillé frénétiquement dans l’autre, vide aussi. Pris de panique, j’ai compris que j’avais dû le laisser tomber, probablement quand j’avais pénétré dans le bâtiment et atterri face contre terre. C’était fort mal venu, attendu que l’homme en face de moi avait un couteau. J’étais en civil, trempé, et je venais d’entrer par effraction. S’il m’attaquait il aurait une grande chance de convaincre un jury qu’il avait agi en état de légitime défense, à condition, bien entendu, qu’il soit riche et anglais. Mais à en juger d’après ses vêtements et la calotte sur sa tête je doutais qu’il réponde à aucun de ces critères. En outre, son expression m’a quelque peu rassuré. Ce n’était pas celle d’un tueur mais d’un homme qui craint pour sa vie.

J’ai dit : « Police, lâchez votre couteau. »

Il est resté pétrifié. Puis sa peur s’est changée en affolement. Il respirait difficilement, son regard cherchait frénétiquement une issue.

J’ai répété : « Lâchez votre couteau » en montrant que je n’étais pas armé.

Son regard était maintenant fixé sur la porte derrière moi.

J’ai dit : « Vogel. »

La mention de son nom a retenu son attention.

« Il n’y a pas d’issue. D’autres policiers sont en route. N’aggravez pas votre situation. »

La main qui tenait le couteau tremblait et j’ai espéré que sa résolution faisait de même.

« Je n’ai pas fait cette chose, a-t-il dit d’un ton suppliant. Je ne l’ai pas tuée.

– C’est bien. Vous aurez l’occasion de tout expliquer au commissariat. Maintenant, lâchez le couteau. »

Il a regardé sa main comme s’il avait oublié qu’elle tenait toujours le couteau, puis il s’est agenouillé lentement et a posé celui-ci par terre avant de se relever mains levées.

De derrière moi est parvenu un bruit de porte qui s’ouvrait et de voix. Apparemment, la cavalerie arrivait juste au moment où le danger était passé, mais à temps pour recueillir les lauriers.

Je lui ai dit : « Voilà qui est raisonnable. » Et j’ai crié : « En haut ! »

« Je ne l’ai pas tuée, a répété Vogel, cette fois en secouant la tête. Il faut me croire.

– Alors pourquoi avez-vous fui ? » ai-je répondu tandis que des pas montaient.

Vogel a eu un rire triste qui ressemblait à un grognement. « Là d’où je viens, des familles sont tuées, des villages brûlés sur une simple rumeur qu’un Juif a tué un Gentil.

– Ici c’est l’Angleterre. Vous êtes innocent jusqu’à ce qu’un jury vous juge coupable. Comme n’importe qui. »

Il a secoué la tête. « Je vois comment les vôtres nous regardent, les mensonges imprimés dans les jour… »

Il a été interrompu par des hommes qui ont fait irruption dans la pièce. Je me suis retourné en m’attendant à voir Whitelaw à la tête d’un détachement de policiers. Mais l’homme qui se tenait là n’était pas le sergent, et ceux qui le suivaient n’étaient décidément pas la cavalerie. Avant que je puisse réagir, deux d’entre eux se sont approchés de moi. Le premier, un maigre à tête de mort avec une cicatrice sur le front, a tenté de me frapper à la tête. J’ai réussi à parer le coup et une douleur violente a parcouru mon avant-bras, à l’instant même où le second, plus petit et plus corpulent au physique de lutteur de foire, se jetait sur moi. La force de son attaque m’a déséquilibré et il m’a fallu toute ma force de concentration rien que pour rester debout, ce qui a été très regrettable car cela m’a empêché de voir arriver le coup suivant, cette fois en plein visage. Celui-là a fait exploser une bombe dans ma tête avant que je ne voie plus rien. Quand j’ai repris mes esprits je me suis retrouvé collé contre le mur, les bras maintenus par les deux hommes.

Le chef s’est approché, a dit quelque chose à Vogel qui a bafouillé une réponse. Il a parlé de nouveau et je me suis aperçu que je ne comprenais pas ce qu’il disait. J’ai d’abord pensé que le coup à la tête avait perturbé mon cerveau.

Il s’est tourné vers moi et m’a détaillé tel un animal de boucherie. Il était jeune, quoique moins jeune que ses hommes. Il avait les yeux noirs, le menton couvert d’une barbe de deux jours et sur la tête une casquette plate qui, comme ses vêtements, avait connu des jours meilleurs.

« Qui êtes-vous ? » Il a craché ces mots comme des piqûres de guêpe. Il avait l’accent allemand de Leo Dryden imitant le Kaiser dans un numéro de music-hall.

« Un agent de police, ai-je dit en me battant contre ses deux complices.

– C’est ce qu’a dit notre ami, mais vous n’en avez pas l’air. Où est votre uniforme ? Vous n’avez pas apporté de pistolet pour arrêter un homme aussi dangereux ? Ni même une matraque ? Pour moi, vous avez l’air d’un voleur.

– Israel Vogel est recherché en relation avec le meurtre de Bessie Drummond. Ma seule raison d’être ici est de l’arrêter. Alors dites à vos hommes de me laisser tranquille ou…

– Ou quoi ?

– Ou je vous arrête tous. »

Il a fait un large sourire qui a laissé voir des dents inégales.

« Des paroles bien courageuses pour un homme qui ne peut pas remuer les bras. »

Il s’est adressé à ses complices.

« Emmenez-le. »

En maintenant une prise solide les brutes m’ont tordu les bras derrière le dos et m’ont poussé vers la porte. J’ai fait de mon mieux pour résister mais en vain, et un instant plus tard j’ai été propulsé dans l’obscurité et l’escalier. J’ai continué de me battre à chaque pas.

« Détendez-vous, a dit le chef que j’avais baptisé Hermann l’Allemand en l’honneur des personnages de Leo Dryden. Si nous voulions vous tuer nous pourrions vous jeter par la fenêtre. Nous voulons seulement vous poser quelques questions. Il ne vous sera fait aucun mal… à condition que vous y répondiez. »

J’ai senti la force quitter mes muscles, les tendons de mes épaules se tordre jusqu’au point de rupture. « Où m’emmenez-vous ?

– Nous sommes dans un établissement de bains, a dit Hermann dont la voix résonnait dans le noir. Certains disent que c’est le meilleur de Londres. Vous ne voulez pas essayer les installations ? »

*

 

La flamme d’une bougie se reflétait sur l’eau noire.

La pièce était glaciale. Il aurait pu s’agir aussi bien de celle que j’avais traversée en sortant de la salle de massage que d’une autre complètement différente. Je n’en avais aucune idée tant j’étais désorienté.

L’Allemand a donné un ordre dans ce que j’ai pris pour du yiddish et soudain l’un de mes gardes m’a attrapé par les cheveux. Il m’a tiré violemment la tête en arrière et m’a conduit, glissant sur le sol carrelé, à une cuvette pleine d’eau. Derrière moi avançaient les pas mesurés d’Hermann. Il était hors de mon champ de vision mais je sentais son haleine dans mon cou et son odeur forte. Quand il a parlé sa voix était calme, presque raisonnable.

« Comment vous appelez-vous ? »

Il n’y avait pas de mal à le lui dire.

« Wyndham. Agent Wyndham. » J’ai ajouté mon matricule pour faire bonne mesure.

« Et comment avez-vous su que Vogel était ici, agent Wyndham ? »

Je ne souhaitais pas le révéler.

J’ai répondu : « Vous êtes en état d’arrestation. »

Je l’ai entendu soupirer. « S’il vous plaît, monsieur l’agent. Vous devenez lassant. Vous devriez me dire ce que je veux savoir.

– Je n’ai rien à vous dire. »

Il y a eu un instant de silence, puis ma tête a été soudain projetée en avant et dans la cuvette. Le contact avec l’eau glacée a ressemblé à une décharge électrique de mille volts dans mon crâne et m’a fait ouvrir la bouche involontairement. Mes poumons se sont remplis d’eau. Je me suis débattu en puisant dans des réserves de force dont j’ignorais l’existence, mais de nouveau en vain, je remuais à peine. Mes tortionnaires m’immobilisaient aussi efficacement que des chaînes. Des secondes éternelles se sont écoulées, dix, vingt, trente, puis la manœuvre s’est répétée. J’ai senti mes poumons exploser du manque d’air. Dix secondes de plus et ce serait la fin. Alors que j’allais perdre connaissance les mains m’ont sorti de l’eau. Je m’étranglais, essayant de respirer entre deux crises de toux. J’ai senti la présence d’Israel Vogel mais je ne le voyais pas.

Hermann a repris la parole.

« Je vous le demande encore une fois. Comment avez-vous su où se trouvait notre ami ?

– Un coup de chance. »

Ses complices n’ont même pas attendu ses instructions pour me plonger de nouveau la tête dans l’eau. Mais cette fois j’étais mieux préparé. L’eau glacée avait perdu de son mordant. J’avais aussi appris que lutter était non seulement inutile mais contre-productif. J’ai donc économisé mes forces et mon souffle. J’ai pu ainsi les faire durer ce qui m’a paru une minute supplémentaire mais qui a probablement été plus près de dix secondes avant que mes poumons recommencent à brûler au-delà des limites du supportable. L’obscurité a commencé à descendre jusqu’à ce que les mains brutales me tirent de l’eau et je les ai remerciées avec une nouvelle quinte de toux.

Hermann m’a saisi par le menton pour rapprocher mon visage du sien. « Je vais vous le demander une dernière fois : comment avez-vous su que Vogel était ici ? »

J’ai continué de recracher l’eau de mes poumons. « Vous devriez vraiment me le dire. Je ne pense pas que vous résisterez à un nouveau plongeon. »

J’ai pensé qu’il avait peut-être raison. J’ai décidé que je devais lui dire quelque chose. Cela ne pouvait peut-être que me faire gagner quelques minutes, mais quand vous êtes sur le point d’être noyé dans une cuvette chaque seconde de vie supplémentaire est précieuse.

« Très bien. Je vais vous le dire, mais demandez à vos abrutis de me lâcher. »

Il a aboyé un ordre et j’ai senti mes deux bourreaux relâcher leur prise.

« Parlez. »

Les meilleurs mensonges sont ceux qui sont construits sur un fond de vérité. Moins vous inventez, plus vous avez de chances que votre mensonge soit cru.

« Nous avons eu un tuyau. »

Je dégoulinais encore.

« De qui ?

– D’un informateur. Un Juif.

– Vous mentez », a-t-il dit mais d’après son expression j’ai compris qu’il n’en était pas sûr.

C’est l’autre aspect d’un bon mensonge. Mieux vaut que ce soit quelque chose que le destinataire est disposé à croire. Rebecca avait raison. Vogel avait trouvé refuge auprès d’une bande de communistes et d’anarchistes, et la plupart d’entre eux étaient de ridicules amateurs qui jouaient à la révolution. Ils avaient toujours été faciles à infiltrer et de ce fait ces groupes excellaient dans la paranoïa. J’ai deviné que l’Allemand soupçonnait déjà la présence d’un traître dans son groupe. Je n’ai fait que confirmer ces soupçons.

« Quel est son nom ?

– Je ne sais pas. Ce n’est pas mon informateur. C’est celui de mon sergent.

– Mais vous l’avez vu ?

– Une fois. Il y a quelque temps.

– Décrivez-le-moi.

– Cheveux noirs, taille moyenne… maigre. Il faisait sombre, je ne l’ai pas bien vu. »

Hermann a réfléchi à mon histoire mais n’a pas paru convaincu.

« S’il est l’informateur de votre sergent, alors où est le sergent ? Pourquoi êtes-vous seul ici ?

– Une descente est prévue. J’ai pensé arriver le premier et arrêter Vogel tout seul. Ce qui me vaudrait peut-être une promotion. Vous avez essayé de vivre sur le salaire d’un agent de police ? Ce n’est pas facile. »

Cela m’a valu une gifle.

Le chef a dit quelques mots à un de ses compatriotes, cette fois en allemand. J’avais beau me trouver peut-être à quelques minutes de ma mort je me suis demandé pourquoi ce changement soudain de langue.

Il a répété : « Vous mentez. »

La peur a commencé à s’installer au creux de mon estomac.

« Non. » La panique montait dans ma voix. « Il y a un traître dans vos rangs, un indicateur. C’est grâce à lui que nous avons su où se cachait Vogel.

– Je vous crois, a-t-il dit avec une nonchalance presque étudiée, mais vous mentez quand vous dites que vous ne connaissez pas son identité. Cette histoire d’indicateur de votre sergent est comme vous dites un conte de fées. Si c’était le cas, votre sergent serait là. Non. Je vous le demande encore une fois. Qui est-ce ? »

Avant que je puisse répondre j’ai senti les mains me serrer de nouveau et elles m’ont plongé la tête dans l’eau. J’ai compris que je devais trouver très vite une réponse. Apparemment mon mensonge avait trop bien fonctionné. Non seulement l’Allemand y avait cru mais en outre il s’y accrochait méchamment. Si je ne lui donnais pas un nom j’y passais, mais naturellement je ne connaissais personne dans sa bande. Et j’ai compris. Le changement de langue. Peut-être n’avais-je pas besoin de nom. Un agneau sacrificiel me suffisait peut-être.

Cette fois, l’immersion n’a duré que trente ou quarante secondes. Hermann tenait manifestement à ce que je ne me noie pas avant d’avoir révélé l’identité de la taupe.

« C’est votre dernière chance. La prochaine fois vous y resterez. Alors je vous demande instamment de me le dire maintenant, qui est votre informateur ?

– C’est lui. » D’un signe de tête par-dessus mon épaule j’ai indiqué l’homme qui maintenait mon bras gauche, celui auquel Hermann ne s’était pas adressé quand il était passé du yiddish à l’allemand. J’ai supposé qu’il était probablement russe et que donc Hermann lui faisait moins confiance.

Tout s’est déchaîné. J’ai senti mes gardes-chiourmes me lâcher et je suis tombé à genoux. Il y a eu des cris dans une langue étrangère et sans aucun doute des protestations d’innocence, puis ils se sont pris à la gorge. J’ai cherché Vogel. Il avait reculé dans l’obscurité mais ne tentait nullement de s’enfuir. Pendant ce temps les deux germanophones se jetaient sur leur ancien camarade à coups de poings et de pieds. L’homme essayait quand même de raisonner avec eux, mais c’était difficile après qu’ils lui avaient fait perdre ses dents de devant.

Soudain j’ai entendu un fracas au-dehors dans le corridor, suivi d’un bruit de bottes cloutées et de voix anglaises.

« Police ! » a crié une voix familière.

Devant moi la bagarre a cessé instantanément. Hermann et son complice se sont regardés puis, après un dernier coup de pied dans les côtes de leur ancien allié, ils se sont enfuis. Vogel a essayé de les suivre, mais avec le peu de force qui me restait je me suis jeté en avant, je l’ai saisi par les jambes et l’ai envoyé au tapis tête la première.

J’ai crié : « Ici ! », et quelques instants plus tard la pointure 12 du sergent Whitelaw est apparue.

« Nom de Dieu, Wyndham. Il n’est pas un peu tard pour un bain ? »

*

 

Vogel a passé la nuit sur un maigre matelas dans une cellule du sous-sol du commissariat de Leman Street. Je le sais pour l’avoir moi-même presque entièrement passée assis sur une chaise à côté.

Les événements s’étaient précipités après l’arrivée de Whitelaw et ses officiers. Vogel avait été placé en garde à vue, ainsi que l’homme que j’avais désigné à tort comme informateur et qui avait été rapidement identifié comme un certain Yakov Bielski, membre d’un mouvement anarchiste dirigé par un émigré allemand du nom de Rudy Roker et dont l’activité principale consistait à recruter parmi les ouvriers d’usine de l’East End. J’ai supposé que c’était lui qui m’avait interrogé mais je ne pouvais pas en être sûr parce que lui et son collègue qui parlait allemand s’étaient enfuis par une fenêtre à l’arrière du bâtiment.

J’avais passé quelques minutes frénétiques à chercher le revolver et l’avais finalement trouvé sous une table, près de la fenêtre d’où j’étais tombé en entrant.

Whitelaw avait insisté pour que j’aille chez moi dormir un peu mais j’avais préféré accompagner Vogel au commissariat et me mettre en uniforme avant de surveiller sa porte en acier.

J’avais dormi par bribes, quoique probablement mieux que Vogel, et quelques minutes avant sept heures, après avoir attendu que l’officier de garde s’absente un moment pour satisfaire un besoin naturel j’ai pris les clefs sur son bureau et j’ai pénétré dans la cellule.

Le bruit de la clef dans la serrure a dû l’alerter et quand je suis entré il se levait de sa couchette. Il n’a pas eu l’air très surpris de me voir. J’ai deviné qu’il n’avait pas d’expérience d’un commissariat, du moins en Angleterre, sinon il aurait pu s’étonner qu’un jeune agent pénètre dans sa cellule dès le matin. Mais il y avait de la méthode dans ce que je faisais. J’aurais de la chance si l’inspecteur Gooch me laissait assister à l’interrogatoire de Vogel. Il ne m’offrirait sûrement pas la possibilité de l’interroger moi-même, et en tout cas j’avais quelques questions que je ne voulais pas que Gooch ou Whitelaw entendent.

« Je m’appelle Wyndham. Vous vous en souvenez, sans doute. »

Vogel n’a pas répondu. Il s’est simplement assis au bord de son lit les yeux fixés par terre.

« Vous avez dit que vous ne l’avez pas tuée. »

Il a levé la tête. « C’est vrai.

– Alors qui l’a fait ? »

Il a haussé les épaules d’un air pitoyable. « Je ne sais pas.

– Deux nuits plus tôt vous l’avez agressée dans Grey Eagle Street. Je vous ai poursuivi moi-même.

– Je la protégeais ! a-t-il répondu avec véhémence.

– De qui ?

– Je ne sais pas. »

Il était l’image du désespoir.

« Mais que faisiez-vous là ? Vous la suiviez ?

– Elle m’avait demandé de le faire.

– Pourquoi ?

– Elle avait rendez-vous avec un homme, elle ne m’a pas dit qui, seulement qu’elle ne lui faisait pas confiance. C’est lui qui l’a agressée. »

Tout cela paraissait plutôt tiré par les cheveux.

« Vous voudriez que je croie qu’elle vous a demandé de la protéger contre un homme qui risquait de l’agresser ? Pourquoi ne pas le demander à son mari ? »

Vogel a eu un rire amer. « Vous avez rencontré son mari ? Il ne s’intéressait à elle que pour son argent.

– Mais pourquoi le demander au locataire du dessus ?

– Je vous l’ai dit déjà. Elle ne m’a pas dit pourquoi.

– Et vous ne le lui avez pas demandé ? »

Il n’a pas répondu. J’ai entendu la voix de l’officier de garde. Il avait découvert que ses clefs avaient disparu.

J’ai demandé à Vogel quelles étaient ses relations avec Bessie Drummond.

« Ça n’est pas ce que vous croyez. C’était une jeune femme intelligente. Elle m’aide, avec l’anglais et avec les papiers. Nous devenons amis. »

Le temps me manquait. J’ai entendu l’agent courir vers la cellule. J’ai fait un signe à Vogel, j’ai ouvert la porte et je me suis avancé dans la direction de l’officier en me frottant les articulations de la main droite.

« Le prisonnier voulait savoir quand le petit déjeuner serait servi. Je lui ai fait comprendre que nous ne sommes pas au Claridge. »

Il a fait un grand sourire. « Ce sale youpin mérite plus qu’un simple coup sur la gueule. »

 

L’inspecteur Gooch est arrivé juste avant neuf heures et demie, il m’a d’abord félicité, puis il m’a posé les mêmes questions que Whitelaw la veille, à savoir comment j’avais découvert où se trouvait Vogel et pourquoi j’avais été assez stupide pour essayer de l’arrêter tout seul. À la première j’ai répondu que c’était grâce à un tuyau fourni par le gardien de nuit d’en face. Quant à mon intervention, je l’ai mise sur le compte de l’exubérance de la jeunesse. Il n’a pas cherché plus loin, impatient de questionner Vogel.

Pour l’interrogatoire ce dernier a été conduit dans une pièce glaciale à dix heures précises et on l’a laissé mariner quarante minutes. Quand l’inspecteur a finalement décidé de commencer il n’y avait pas de place pour moi, ainsi que je l’avais craint. Gooch l’a mené avec le sergent Whitelaw tandis que j’attendais dans le couloir en espérant saisir des bribes de conversation. Je n’ai entendu que les questions de Gooch et les interjections de plus en plus fortes de Whitelaw. Quant à Vogel, à l’exception du moment où il a élevé la voix pour nier catégoriquement toute implication, ses réponses se sont limitées à un marmonnement indistinct.

Au bout d’une heure la porte s’est ouverte violemment et le lourd sergent Whitelaw, rouge d’irritation, est sorti d’un pas pesant.

« Wyndham, remmenez-le en cellule. »

Vogel, tête baissée, n’a pas dit un mot. Nous sommes passés dans des couloirs animés ; on aurait dit que tout le monde dans le bâtiment était venu pour apercevoir le Juif qui avait assassiné une Anglaise.

J’ai attendu que l’agent de service ait fermé la porte de la cellule avant de retourner dans la pièce réquisitionnée par Gooch. J’ai trouvé l’inspecteur assis derrière son bureau, le sergent Whitelaw debout devant lui les mains derrière le dos. Ils m’ont tous les deux regardé sans daigner me parler. Gooch suçotait une Navy Cut tandis que Whitelaw reprenait graduellement sa pâleur grise habituelle.

« Je suppose qu’il n’a pas avoué.

– Ce sale imbécile a tout nié, a répondu Whitelaw. Il prétend être sorti vers neuf heures et avoir fait des achats professionnels toute la matinée. À son retour il a trouvé un agent à la porte et une foule à l’entrée. Quelqu’un lui a dit qu’une femme avait été assassinée. Il dit qu’il a pris peur, qu’il a fiché le camp et qu’il s’est réfugié chez une bande d’anarchistes.

– Et l’arme du crime ?

– Nous lui avons montré le marteau. Il prétend qu’il n’est pas à lui. Qu’il ne l’a jamais vu avant.

– Vous croyez qu’il dit la vérité ? »

Le sergent m’a regardé comme si j’étais devenu fou. « Bien sûr que non. Il ment comme il respire. Tom Drummond nous a dit que Vogel avait le béguin pour Bessie ; la porte de chez eux était fermée de l’intérieur et la seule issue possible était par la fenêtre et le tuyau d’évacuation jusqu’à la chambre de Vogel, qui est aussi l’endroit où a été trouvée l’arme du crime. Et au lieu de se rendre et de plaider sa cause Vogel s’enfuit et disparaît. » Il comptait chaque détail sur ses doigts comme autant de clous dans le cercueil du Juif.

J’aurais pu ajouter que Vogel était l’homme que j’avais pourchassé de Grey Eagle Street à Shoreditch quelque temps plus tôt mais je me suis abstenu, sans savoir exactement pourquoi. Peut-être parce qu’il restait trop de zones d’ombre pour que je sois convaincu de la culpabilité de Vogel. Ou peut-être s’agissait-il de ma propre culpabilité ? Car si Vogel avait tué Bessie ce n’était que parce que je l’avais laissé m’échapper deux nuits plus tôt. J’aurais du mal à vivre avec cette idée.

« Avait-il un alibi ? »

C’était au tour de Gooch d’intervenir. « Il dit que plusieurs personnes l’ont vu dans la rue et que, dans le magasin où il a acheté l’acide nitrique, le vendeur pourrait se souvenir de lui, mais ce n’est qu’une hypothèse. Il prétend être sorti vers neuf heures sans avoir croisé quiconque avant. La dernière personne à avoir vu Bessie vivante est Tom Drummond, qui l’a quittée vers huit heures et demie. Il y a au moins une heure et demie pendant laquelle Vogel admet s’être trouvé chez lui et pour laquelle il n’a pas d’alibi. C’est plus que suffisant pour avoir commis le crime, être rentré chez lui et avoir caché le marteau. »

Les faits étaient accablants, et pourtant il restait encore des questions en suspens. Qui était l’autre homme dans Grey Eagle Street, celui dont Vogel assurait qu’il avait agressé Bessie ? Pourquoi Bessie était-elle restée muette sur ce sujet quand nous l’avions questionnée ? Et si c’était effectivement Vogel qui l’avait agressée cette nuit-là pourquoi n’avait-elle pas crié au meurtre, notamment si, comme l’avait prétendu Tom Drummond, Vogel la poursuivait depuis quelque temps de ses assiduités ? Il y avait aussi son changement d’humeur dans les semaines suivant la mort de sa maîtresse Mme Caine, ce dont avaient témoigné Rebecca Kravitz et la bonne, Lily Adams. Finalement, il y avait le comportement de Vogel. Je ne voyais pas cet homme comme un meurtrier. Il avait eu l’occasion de me tuer la nuit précédente et n’en avait pas profité. Au contraire, il avait lâché le couteau et s’était rendu.

« Qu’est-ce qui ne va pas, petit ? a dit Whitelaw avec une claque de sa main épaisse sur mon bras. À vous voir on vous prendrait pour un autre Juif plutôt que pour le policier qui a arrêté le salaud.

– Alors vous allez l’inculper ?

– En effet, a dit Gooch, et ensuite nous allons informer ces messieurs de la presse. Plus tôt cette affaire sera classée, mieux ce sera pour tout le monde. » Il s’est tourné vers Whitelaw. « Y compris pour tous les Juifs de Whitechapel. »

J’ai eu droit à quelques tapes de félicitations dans le dos pendant que je me dirigeais vers la sortie du commissariat. J’avais besoin d’air, c’est-à-dire d’une cigarette et d’un endroit tranquille où réfléchir, et ce n’est qu’en ouvrant les portes sur la rue que j’ai compris mon erreur. Une foule de journalistes se bousculaient au pied des marches. Si la nouvelle de l’arrestation de Vogel s’était répandue autour du commissariat on pouvait logiquement conclure qu’un de mes collègues au moins avait informé les journaux. Après tout, le savoir c’est le pouvoir, mais à condition de rester le seul à en disposer. Pour gagner quelques livres, il était essentiel de fournir l’information à la presse avant que votre voisin ne le fasse.

La cacophonie a démarré aussitôt. Un torrent de questions, chacune criée plus fort que la précédente, si bien que peu étaient compréhensibles et qu’il n’était possible de répondre à aucune. Non que j’aie eu des réponses à donner. J’ai seulement mis mon casque et j’ai plongé tête la première dans la cohue jusqu’à l’autre côté.

Quelques minutes plus tard j’étais appuyé contre un mur dans une ruelle et j’allais allumer une cigarette quand Harmsworth de la Gazette s’est glissé vers moi comme un chacal en maraude.

« Vous permettez que je me joigne à vous ?

– À condition que vous ayez vos propres clopes.

– Entendu. On dirait que vous avez été occupé après notre verre d’hier soir, agent Wyndham. »

J’ai répondu par un nuage de fumée.

Il a gloussé. « Je savais que j’avais raison à votre sujet. Destiné à de grandes choses. De beaucoup plus grandes choses… et je peux vous aider… c’est-à-dire que nous pouvons nous entraider. Il paraît que le juge va inculper le Juif que vous avez arrêté ?

– Encore une fois on dirait que vous en savez plus que moi.

– Ne soyez donc pas modeste. Vous êtes un héros. Je veux raconter l’histoire de votre point de vue. Un jeune et beau policier comme vous, nos lectrices vont vous adorer.

– C’est très aimable, mais je n’ai pas envie de voir ma tête dans tous les journaux.

– Vous êtes sûr ? Beaucoup de vos collègues paieraient cher pour avoir une pareille aubaine. Vous allez être célèbre. »

C’était en effet tentant.

Harmsworth s’est accroché à mon hésitation comme un requin à l’odeur du sang dans l’eau.

« Réfléchissez-y. » Il m’a de nouveau tendu sa carte de visite.

Je lui ai demandé : « Vous êtes payé pour les distribuer ? Vous m’en avez donné une hier.

– Ça ne fait pas de mal d’en avoir trop. Et c’est la garantie que vous saurez où me trouver, quand vous vous déciderez. »

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