Le Soleil rouge de l’Assam

Abir Mukherjee · Chapitre 26 sur 38

Pages du PDF

Le Soleil rouge de l’Assam

23: Février 1922: Assam

23

Février 1922

Assam

 

Une femme enveloppée dans un sari est assise par terre et mâche une boulette de quelque chose qui à en juger d’après ses dents tachées de rouge contient une bonne quantité de noix de bétel. Sa marchandise est posée à côté d’elle sur un tissu aux couleurs fanées : environ trois douzaines d’agrumes.

Je viens de passer une heure à visiter Jatinga « au naturel », un exercice consistant à accompagner Emily Carter dans ses déambulations tandis qu’elle faisait ses courses et me signalait les lieux intéressants, rares, tout en me fournissant des détails, nettement plus nombreux, sur les résidents britanniques.

En voyant la vendeuse de fruits elle s’arrête et commence à marchander.

Je demande : « Ce sont des oranges ? On les cultive par ici ?

– Des mandarines. Et les mandarines des Khasi sont les meilleures de toutes. » Elle m’en lance une. « Goûtez. La peau est un peu plus épaisse, mais ça vaut la peine. »

Je m’assois à l’ombre d’un arbre et je pèle le fruit. Je goûte un quartier. Emily ne plaisantait pas. Le jus est un véritable nectar.

« Qu’en pensez-vous ? demande-t-elle en s’asseyant à côté de moi.

– Je pense que vous pourriez gagner une fortune en les exportant à Calcutta. »

Elle affiche un grand sourire. « Voilà une idée très intéressante.

– Naturellement il vous faudrait un représentant. Quelqu’un qui s’occupe de la vente.

– Et qui compte l’argent.

– Bien entendu.

– Eh bien, s’il y a de l’argent en jeu il faudrait quelqu’un digne de confiance. Y a-t-il de tels hommes à Calcutta, capitaine ?

– Ils ne se bousculent pas, mais je pense que je pourrais vous en trouver un. Comme il serait cher, vous pourriez devoir vous contenter de moi.

– Alors c’est réglé. Quand partez-vous ? »

Je hausse les épaules. « Dans quelques jours, je pense. Je n’en suis pas tout à fait sûr moi-même. Dès que Shankar dira que je peux… ou que M. Preston me mettra dehors. »

Un sourire curieux joue sur ses lèvres. « Charlie Preston, dit-elle. Un de nos messieurs les plus hauts en couleurs. Je ne m’étais pas rendu compte que vous étiez un de ses amis.

– Je n’en suis pas un, c’est-à-dire que je ne lui avais pas adressé plus de quelques phrases avant ce matin. Frère Shankar a suggéré que j’habite chez lui.

– Cela explique tout », dit-elle, bien que je ne voie pas exactement quoi. « Alors pourquoi ne vous fait-il pas visiter les lieux ? »

Je prends un autre quartier de mandarine. « Il a dit qu’il devait monter dans un endroit appelé Maibang. C’est un drôle d’oiseau. Il a l’air de penser que Jatinga est hanté. »

L’expression d’Emily Carter change. « Il a raison. Cet endroit est maudit. Pas seulement le village mais toute la vallée.

– Quoi, vous aussi ?

– Que vous a-t-il dit de plus ?

– Rien. Simplement qu’il me montrerait ce soir.

– Naturellement. Ce soir c’est la nouvelle lune. A-t-il dit qu’il vous emmènerait au club ?

– En effet. Vous y serez ?

– Absolument. Pour la nouvelle lune, c’est au club qu’il faut être.

– Que se passe-t-il ? »

Elle rit sous cape. « Attendez. Vous verrez. »

 

Je laisse Emily Carter au début de l’allée qui mène chez elle et je retourne chez Preston. Sur le point d’entrer je change d’avis. Je continue de descendre vers les quartiers indiens. En l’espace d’un demi-mile le monde passe de la pondération collet monté d’un hameau anglais à l’exotisme bruyant de l’Inde indigène. Ce n’est pas la première fois que j’en fais l’expérience – j’ai connu la même fracture à Calcutta – mais ici le changement est plus brutal, comme si deux pays différents entraient soudain en collision. Une minute à peine après les haies, les barrières et les pelouses manucurées, je me retrouve entouré de huttes de boue et de marchés dans l’exubérance bruyante d’un village indien.

Les indigènes vaquent à leurs occupations ainsi qu’ils le font partout en dehors des grandes villes comme s’ils oubliaient presque la présence de l’homme blanc qui les gouverne. Des hommes à bicyclette, sacs de jute pendus au guidon, zigzaguent sur un chemin de terre défoncé en passant devant des petites boutiques et des buvettes de thé. Des femmes la tête couverte par leur sari transportent du bois sur leur dos.

Je m’arrête à une cabane qui exhale un parfum de cuisine. Un homme remue le contenu d’une grande marmite et près de lui une femme fait cuire des * rotis de pâte non levée sur une plaque de fonte. Devant eux sont posés deux bancs grossièrement taillés dont l’un est occupé par un client solitaire qui mange lentement en trempant un morceau de roti dans un curry jaune servi sur des feuilles séchées.

Je demande comment est la cuisine.

L’homme lève la tête et sourit de ce sourire que nous attendons des Indiens et pour lequel nous les méprisons en même temps.

« Cuisine est bonne, sahib. Curry de pommes de terre. »

J’en commande un, et je m’installe.

 

Quand Preston revient il doit être environ cinq heures et demie. Je suis sans doute encore affaibli par mes exercices à l’ashram et mes activités de la matinée m’ont épuisé. De surcroît, c’est quand je me sens le plus faible que je repense à l’opium. Mon corps est peut-être débarrassé de la drogue, mais je ne suis pas sûr qu’elle soit complètement sortie de mes pensées. Elle s’est rappelée à moi ces derniers soirs et mon corps souffre à son souvenir. Je résiste de toutes mes forces, je bois la tisane et je me recouche. Mais maintenant, loin de la sécurité de l’ashram, je me demande si je serai assez fort pour résister à la tentation.

Je suis étendu sur le lit quand j’entends une voiture s’arrêter, puis une brève conversation avant que la portière claque et que la voiture s’éloigne.

Je me lève péniblement et j’arrive dans le salon en titubant à l’instant où Preston entre. Sa cravate est dénouée.

« Capitaine Wyndham, dit-il rayonnant en enlevant sa veste et en la lançant sur le canapé. J’espère que vous avez passé une bonne journée.

– En quelque sorte. Je suis tombé sur Mme Carter. Elle a pratiquement insisté pour me faire visiter Jatinga.

– Espèce de vieux renard, dit-il avec un sourire malicieux. De toutes les femmes de la ville c’est la plus jolie que vous rencontrez… et la plus riche. Alors, que vous a montré la belle Emily ?

– Pas grand-chose, pour être honnête. Je pense qu’elle avait seulement envie de compagnie pendant qu’elle faisait des courses.

– Je veux bien le croire, dit-il en allant vers un buffet déboucher une bouteille de gin. En même temps que la plus jolie et la plus riche elle est aussi une des plus jeunes, ce qui en fait celle qui s’ennuie le plus. Et vous avez passé la journée avec elle, dites-vous ? On va jaser. »

Je veux protester de mon innocence mais il me coupe et me met un verre dans la main. « Oh, ne vous tracassez pas. Les potins font du bien à l’âme. Ici particulièrement, au bout du monde. De toute façon, aucun n’arrivera jusqu’à son époux. Tout le monde a trop peur de lui.

– Sauf vous, bien entendu.

– Y compris moi, mon vieux. Ronald Carter ne m’a peut-être pas à sa botte, mais ça ne veut pas dire qu’il ne me terrifie pas. »

OceanofPDF.com