Le Soleil rouge de l’Assam
27: Février 1905: Est de Londres
27
Février 1905
Est de Londres
Il y a une raison qui fait que les jeunes idéalistes deviennent de vieux cyniques. C’est ce que l’on appelle l’expérience.
On a repêché le corps de Drummond dans la Tamise à Wapping Steps cette nuit-là. Je l’ai appris le lendemain matin en arrivant à Leman Street à huit heures. Gooch ne serait pas là avant neuf heures, mais le sergent Whitelaw avait déjà pris son service.
« On l’a vu boire samedi du côté de Limehouse. La théorie c’est qu’il s’est saoulé, qu’il est tombé et qu’il s’est noyé. Ce ne serait pas le premier imbécile à le faire ni sans doute le dernier. »
Il m’a semblé qu’il évitait mon regard.
J’ai dit : « Les Spiller l’ont fait tuer. Pour l’empêcher de me parler. Je me demande comment ils étaient au courant. »
Il s’est levé brutalement, son visage devenu mortellement sérieux et diabolique tout près du mien.
« Écoutez-moi bien, petit. Faites attention à ce que vous dites. Les Spiller auraient pu vous voir sortir du Bleeding Hart ensemble, ou avoir trouvé une douzaine d’autres moyens, ou encore Drummond aurait pu simplement en finir parce que c’était un ivrogne et un raté. En parlant à tort et à travers vous risquez de vous retrouver dans le genre de pétrin d’où ni Gooch ni personne ne pourra vous tirer. »
Nous étions là, en garde et prêts à nous battre. Les poings serrés je mourais d’envie de cogner. Mais ç’aurait été stupide. Pour commencer, j’aurais été exclu de la police, et ensuite je n’aurais pas pu aider Vogel ni personne.
J’ai reculé et j’ai soufflé.
« Nous pouvons encore sauver Vogel. Vous m’avez demandé pourquoi les Spiller pouvaient être impliqués. Vous m’avez dit de trouver un mobile et des preuves. Eh bien je les ai trouvés. Nous devons arrêter Jeremiah Caine. »
Whitelaw est resté les yeux écarquillés. « Vous savez ce que vous dites ? Jeremiah Caine n’est pas n’importe qui. Vous feriez mieux d’avoir un dossier solide avant de l’accuser de quoi que ce soit, surtout de meurtre. Parce que sinon, il vous détruira.
– Je l’ai. Il y a une déposition de Bessie disant qu’elle a vu ce qui ressemblait à des marques de brûlures sur la poitrine d’Helena Caine. »
Il a secoué la tête, incrédule.
« C’est tout ? C’est ça votre dossier ? Une gouvernante voit des marques sur un corps. Le médecin les a vues ? Que dit le rapport du coroner ?
– Rien. Caine doit les avoir payés. Mais ajouté à ce que m’ont dit Vogel et Drummond tout s’explique !
– Vogel a été jugé coupable de meurtre et Tom Drummond est mort. À moins que vous ne l’ayez convaincu de signer une déposition avant de sauter dans la Tamise vous n’avez strictement rien. Écoutez-moi, petit. Ça n’est pas un dossier. C’est la fin de votre carrière. Et Gooch vous dira exactement la même chose. »
Il avait raison.
L’inspecteur m’a fait asseoir dans son bureau et m’a expliqué la triste réalité.
J’ai dit : « Nous devrions communiquer ces renseignements au ministère de l’Intérieur. Dire qu’il peut y avoir un doute quant à la culpabilité de Vogel. »
Assis sur le bord de son bureau Gooch a secoué la tête. « Il n’y a pas là matière à doute, ce n’est que spéculation.
– Ne devrions-nous pas au moins faire venir Caine pour l’interroger ?
– Et lui dire quoi ? Un jeune agent s’est mis en tête que vous aviez assassiné votre femme et qu’ensuite vous aviez fait tuer votre gouvernante parce qu’elle l’avait découvert et essayait de vous faire chanter ?
– Pourquoi pas ? C’est bien ce qui s’est passé. »
Gooch m’a regardé comme si je mettais sa patience à l’épreuve.
« Hormis le fait que vous n’avez absolument aucune preuve pour justifier cette assertion, vous savez ce qu’il fera ? Il niera tout, puis il s’assurera qu’aucun de nous ne travaille plus jamais sur une affaire. C’est un homme puissant, et les hommes puissants ont des amis puissants.
– Alors nous le laissons tranquille, tout simplement ? C’est cela, la justice ?
– C’est la vie, agent Wyndham… »
Il est allé à la fenêtre. « Je pense que toute cette affaire vous a affecté plus que vous n’en êtes conscient. Je pense que vous vous sentez responsable d’envoyer un homme à la mort, bien qu’un jury l’ait jugé coupable. Je pense que dans toute cette histoire Caine n’est pour vous qu’une tentative de soulager votre conscience. Mais vous ne devriez pas vous sentir coupable. Vous avez fait votre travail et vous l’avez bien fait. »
J’ai essayé de protester. « Vous m’avez dit ici que nous devions donner le meilleur de nous-mêmes. Maintenant que nous avons l’occasion d’être justes envers Vogel, vous allez le laisser exécuter ? »
Lui citer ses propres mots a déclenché quelque chose. « Écoutez, fiston. Il faut mener les batailles que l’on peut gagner. Et les autres… eh bien si vous êtes convaincu d’avoir raison vous devez simplement trouver un autre moyen. Si vous ne pouvez pas régler une question de front essayez un angle différent. Vous êtes un garçon intelligent. Vous trouverez quelque chose. »
J’ai quitté le bureau avec ses mots qui résonnaient dans ma tête. Je suis allé me changer au vestiaire, puis je suis entré dans le premier pub que j’ai trouvé pour boire de quoi noyer ma conscience. Ce n’était pas suffisant et une heure plus tard j’étais de nouveau dans la rue. La pluie recommençait, un crachin régulier tombant d’un ciel gris foncé comme s’il pleurait, en deuil de Bessie et Vogel, et Dieu sait de qui d’autre. Dans la pénombre prématurée et surnaturelle j’ai traîné dans les rues, le sang bouillonnant et les sens émoussés par les quatre pintes que j’avais descendues dans le pub.
Ma destination, la maison de Caine en bordure de Finsbury Circus. J’ai tourné dans la rue qui s’assombrissait, son calme offrait un contraste saisissant avec le bruit, la saleté et l’agitation de Whitechapel.
Aucune lumière n’était visible par les fenêtres de la façade. Aucun signe de vie. J’ai quand même monté les marches et j’ai utilisé le marteau sous une gueule de lion noircie.
La domestique, Lily, a ouvert, sa surprise en me voyant vite remplacée par un sourire.
« Monsieur l’agent, qu’est-ce qui vous amène ?
– J’ai besoin de parler à Caine. J’ai quelques questions supplémentaires. »
Elle a plissé le nez, peut-être déçue, quoique probablement à cause de l’odeur d’alcool dans mon haleine.
« J’ai peur qu’y soit pas encore rentré. Et vous êtes pas en uniforme.
– Disons que c’est une visite de courtoisie. Quand l’attendez-vous ?
– Difficile à dire. D’habitude vers six heures. Vous voulez entrer attendre ? »
J’allais décliner son offre mais je me suis ravisé.
« D’accord. »
Lily m’a conduit dans le salon où Caine m’avait reçu lors de ma dernière visite.
« Ça sera tout ?
– En fait, Lily, avant de vous en aller, pourriez-vous me parler un peu de Mme Caine ? »
Elle a froncé les sourcils. Elle semblait partagée et craindre qu’en me parlant d’elle elle ne trahisse des confidences.
« S’il vous plaît, cela m’aiderait beaucoup.
– Vous voulez savoir quoi ?
– Était-elle souffrante ?
– Elle avait l’air en bonne santé jusqu’à la nuit qu’elle est morte.
– Pourriez-vous me montrer la pièce où elle est décédée ? »
Elle a hésité.
« J’en ai pour une minute.
– D’accord, mais vite. J’veux pas d’ennuis. »
Je l’ai suivie dans le corridor et nous sommes montés dans la chambre d’Helena Caine. Lily a tourné la poignée et s’est effacée pour me laisser entrer.
La pièce était froide, une odeur de renfermé faisait penser que personne n’y était venu depuis longtemps. Contre le mur du fond se trouvait le lit, large et apparemment confortable, entre deux tables de nuit. Sur l’une d’elles était posée une lampe électrique ; une tige de cuivre avec un abat-jour en vitrail bleu-vert.
Je suis allé la regarder de plus près. Un fil électrique torsadé courait de la base vers un boîtier sur le sol. J’ai cherché le petit interrupteur de cuivre sous l’abat-jour et j’ai tourné.
Il ne s’est rien passé.
J’ai essayé de nouveau en tournant le bouton d’abord dans un sens puis dans l’autre. Toujours rien. J’ai regardé sous l’abat-jour.
J’ai dit : « Il n’y a pas d’ampoule », plus pour moi-même que pour Lily.
« Ça fait rien. Personne est venu depuis que la maîtresse est morte. »
J’ai regardé autour de moi. Sur une coiffeuse près de la fenêtre il y avait quelques photos encadrées. Sur l’une d’elles une belle jeune femme posait avec un gros chien dans un décor campagnard.
« C’est Mme Caine ?
– Oui. Y a longtemps, on dirait. J’ai jamais vu ce chien ici.
– Elle et M. Caine s’entendaient bien ? »
Son visage s’est assombri.
« Je… »
Nous avons entendu la porte d’entrée s’ouvrir et Lily est restée pétrifiée.
« Merde ! C’est le maître. Faut pas qu’y vous trouve ici. »
Elle m’a attrapé par le bras et s’est précipitée dehors.
Nous étions à mi-étage quand Caine est apparu. S’il a été choqué de me voir il n’en a rien montré. J’ai supposé qu’il en fallait plus que la présence inopinée d’un policier dans son escalier pour décontenancer un homme qui avait réussi à la force du poignet.
« Vous êtes le policier qui était ici au sujet de la mort de Bessie, n’est-ce pas ?
– En effet.
– Pouvez-vous me dire ce que vous faites chez moi ?
– Je suis venu vous poser quelques questions. »
Il a eu un petit sourire. « Vraiment ? Sauf que vous ne semblez pas être en uniforme.
– J’ai pensé qu’il serait peut-être préférable de garder cette visite non officielle pour le moment.
– Vous m’intriguez. Venez donc dans le salon plutôt que de rôder dans cette maison. »
Lily allait ajouter quelque chose mais il l’a fait taire d’un regard et en levant la main.
« Nous parlerons plus tard, Lily. »
J’ai suivi Caine dans le salon.
Je lui ai dit : « Ne soyez pas trop dur avec elle. Je lui ai pratiquement donné l’ordre de… »
Il s’est retourné avec une expression de mépris venimeux.
« Que faites-vous ici, monsieur l’agent ?
– Je sais ce que vous avez fait. Je sais que vous avez tué votre femme. Je sais que Bessie l’a découvert, et je pense que malgré son intelligence elle a essayé de vous faire chanter. Vous avez demandé aux Spiller de s’occuper d’elle en l’attirant pour une conversation dans Grey Eagle Street, et après cet échec vous êtes allé à Fashion Street la tuer vous-même. Ensuite vous avez demandé aux Spiller de payer Drummond pour le faire taire et de nettoyer derrière vous. Et maintenant, juste au moment où Drummond allait tout dire, on le retrouve flottant dans la Tamise. Une autre de vos victimes. »
Caine est resté un instant silencieux. Puis il a grogné en riant.
« Vous sentez l’alcool. Bien qu’être ivre ne constitue pas une excuse pour être venu ici en proférant toutes sortes de calomnies sans aucune preuve.
– J’ai une copie de la déposition de Bessie. »
Il a cillé.
« Je ne vois pas de quoi vous parlez.
– Je sais que vous avez électrocuté votre femme. Le niez-vous ?
– À moins que vous ne soyez ici pour m’accuser de quelque chose je n’ai rien à nier.
– Un innocent va être pendu à cause de vos actes.
– Attention, petit. Je vais vous donner une chance de sauver votre carrière : sortez d’ici et nous pouvons oublier ce malheureux incident.
– Et sinon ?
– Vous serez fini.
– Qu’allez-vous faire ? Porter plainte contre moi ? »
Caine a ri sans bruit. « Croyez-moi, ce ne serait qu’un début.
– Est-ce une menace ?
– C’en est une. Et vous devriez savoir que je mets toujours mes menaces à exécution. »
*
J’ai quitté le domicile de Caine avec la vague impression que je venais peut-être de signer mon arrêt de mort. Non que je m’en sois soucié. À cet instant-là ma vie n’avait aucune importance. La culpabilité commençait à m’étouffer. Le compte des cadavres grossissait. Helena Caine, Bessie, et maintenant Tom Drummond. Dans quelques semaines Israel Vogel allait s’y ajouter.
J’ai sorti nerveusement mon paquet de Capstans de ma poche. Un carré de carton blanc est tombé. Je l’ai ramassé et je l’ai retourné. C’était une des cartes de visite qu’Albert Harmsworth, de la Gazette, m’avait données. Avec un rire amer j’ai écrasé cette fichue carte et l’ai fourrée de nouveau dans ma poche pour extraire ma boîte d’allumettes.
J’ai allumé une cigarette, je l’ai fumée jusqu’au bout, et ce n’est que lorsque j’ai écrasé le mégot dans le mortier jaune d’un mur de brique criblé de trous que j’ai eu l’inspiration. J’ai ressorti la carte et je l’ai aplatie : Albert Harmsworth, Crime Desk, Illustrated Gazette. Tout en bas, un numéro de téléphone et une adresse dans Fleet Street.
« Vous trouverez quelque chose », avait dit Gooch.
En regardant le ciel j’ai souri, je me suis serré dans mon manteau et je suis allé à Leman Street.
Harmsworth a répondu à la sixième sonnerie.
« J’ai une histoire pour vous. »
Il tombait des hallebardes et j’ai cherché refuge sous l’immense portique de Saint-Paul. J’ai observé Harmsworth, pardessus impeccable boutonné jusqu’au cou qui grimpait péniblement de Ludgate Circus. Quand il a monté les hautes marches les cloches sonnaient le quart d’heure.
Nous nous sommes serré la main et il a dit : « J’aurais pu aller à Whitechapel.
– Inutile. J’avais envie de changer de décor.
– Une pinte vous tenterait ?
– Non. »
J’ai préféré l’accompagner prendre un café dans Paternoster Row.
« Je vous avoue que j’ai été surpris que vous me téléphoniez », a-t-il dit en accrochant nos manteaux sur un portemanteau surchargé et placé en équilibre précaire à côté de la porte. « La dernière fois que nous nous sommes vus j’ai eu l’impression que vous ne teniez pas particulièrement à parler à la presse.
– Aujourd’hui les choses ont changé. »
Je me suis assis à une table libre pendant qu’Harmsworth commandait le café. Il faisait chaud et on manquait d’air, l’endroit était animé malgré l’heure ; combien de personnes vont dans un café après la réouverture des pubs pour la soirée ? Les passants venus se réfugier contre les éléments avaient dû grossir leur nombre. Près de la fenêtre une nurse au visage gris et en uniforme gris tenait une tasse fumante, ses pensées à des milliers de miles, pendant que l’enfant dont elle était chargée dessinait sur les vitres embuées.
« Alors, a dit Harmsworth en s’asseyant, qu’est-ce qu’il y a de si terriblement important pour que vous ne puissiez pas m’en parler au téléphone ?
– Nous devons d’abord établir quelques règles de base. »
Une jolie serveuse nous a apporté les cafés pendant que je lui précisais mes conditions. En aucun cas mon nom et ma fonction ne devaient être mentionnés, ni directement ni indirectement. À partir de ce jour il ne devait plus avoir de contact avec moi pendant un an au moins jusqu’à ce que la frénésie se soit apaisée.
« Naturellement, a-t-il dit avec un geste de la main destiné à dissiper mon inquiétude. Vous resterez totalement anonyme. Je protège toujours mes sources.
– Il y a encore une autre condition mais nous y viendrons plus tard.
– Très bien. Maintenant, qu’avez-vous à me dire ? »
En sirotant mon café je lui ai tout dit des éléments que j’avais rassemblés, depuis le meurtre de la femme de Caine jusqu’à la noyade de Tom Drummond vingt-quatre heures plus tôt seulement, en passant par le meurtre de Bessie et l’arrestation d’Israel Vogel.
Quand j’ai terminé, Harmsworth transpirait comme un condamné à mort, des gouttes de sueur brillaient sur sa lèvre supérieure.
« Nous ne pouvons rien imprimer de tout ça. Caine nous poursuivra. Il nous plumera.
– C’est possible, mais vous êtes assurés. Et quoi qu’il en soit n’est-ce pas une décision qui revient à vos chefs ?
– Ils ne l’imprimeraient pas de toute façon. Vous voulez qu’ils affichent une histoire en première page disant que le Juif que nous avons cloué au pilori est innocent et que le véritable assassin est un respectable homme d’affaires anglais ? Le journal se couvrirait de ridicule.
– S’ils sont intelligents ils l’imprimeront. Tout d’abord Caine n’a rien de respectable. C’est un truand de l’East End plus malin que la moyenne qui est parvenu là où il est à coups de pots-de-vin et de violence. C’est un homme au-dessus de sa condition, pas plus membre de la haute société que vous et moi. Je crois que beaucoup d’hommes importants et honnêtes ne seraient pas mécontents de voir les Caine et consorts dégringoler d’un cran ou deux. Quant aux Juifs, ne me dites pas que Lord Rothermere, ou Northcliffe ou quel que soit le propriétaire de votre journal, croit réellement que quelques milliers d’immigrants dans l’East End sont une menace pour la nation. »
Harmsworth était visiblement mal à l’aise.
« Il ne cherche qu’à vendre des journaux. Et cette histoire se vendra : corruption, condamnation à mort pesant sur la tête d’un innocent, faites-moi confiance, les gens la dévoreront. Admettez que la Gazette a été dupée. Engagez une de vos croisades morales, pour l’amour du ciel. C’est ce que vous savez le mieux faire. Votre public adorera. Caine essaiera peut-être de vous poursuivre, mais au tribunal de l’opinion publique vous pouvez le crucifier. Vous pourriez même devenir célèbre. »
Il m’a regardé et j’ai vu les rouages se mettre en marche.
« Pourquoi tenez-vous tellement à voir Caine puni ? »
Que répondre ? Que je me sentais personnellement responsable de la mort de Bessie ? Que c’était de la culpabilité, ou les dernières traces de l’amour, ou un mélange compliqué des deux ? Essayer de sauver Vogel était-il une tentative d’expier mes péchés… ma faiblesse ?
Probablement.
« Parce que Caine est coupable.
– Laissez-moi parler à mon rédacteur en chef. »
Deux jours plus tard, quand les presses de la Gazette se sont mises à tourner le nom de Caine occupait toute la une. À sept heures du matin j’ai acheté le journal au vendeur devant la station Whitechapel. Un achat qui s’est révélé prémonitoire. Deux heures plus tard le tirage était épuisé.
Les jours se sont écoulés et les histoires se sont multipliées. Un journal après l’autre a emboîté le pas à la Gazette, comme un mouton encouragé par celui qui se trouve juste devant lui. J’ai admiré l’ironie de la situation. Ces mêmes torchons qui une semaine plus tôt n’attaquaient pas seulement Vogel mais tous les Juifs de Whitechapel s’en prenaient maintenant à Caine. Peut-être étaient-ils en quête de justice, ou simplement de ventes plus importantes. Après tout, vous ne pouvez pas annoncer indéfiniment à vos lecteurs que le ciel va leur tomber sur la tête avant qu’ils la lèvent et constatent qu’il est toujours là.
Bien entendu Caine a menacé de poursuites non seulement la Gazette mais aussi tous les autres journaux. C’était aussi une ironie. Vous pouviez apparemment être poursuivi pour avoir dit la vérité à propos d’un homme riche, mais répandre mille calomnies sur les pauvres et en sortir indemne.
Mais le vent tournait. Vogel devenait sinon une célébrité du moins une cause célèbre. Il y a eu des questions au Parlement et on a parlé d’appel auprès du ministère de l’Intérieur. J’étais donc d’humeur combative en quittant le commissariat ce soir-là. J’ai acheté la Gazette au vieux type voûté aux cheveux gris et à la barbe de trois jours qui la vendait au coin de Hooper Street. Comme je l’avais prévu elle contenait les détails d’une nouvelle enquête sur les circonstances de la mort d’Helena Caine. Apparemment les amis haut placés de Caine désertaient l’un après l’autre, et au bureau on disait qu’un mandat d’arrêt était imminent.
Il a donc été plutôt perturbant qu’à deux pas de ma porte je sois arrêté par un monsieur qui m’a demandé du feu, et que lorsque j’ai mis la main dans ma poche je sente l’explosion d’une matraque à l’arrière de la tête avant de perdre connaissance.
J’ai repris mes esprits avec une violente douleur dans les tempes accompagnée d’une brûlure dans les tendons des épaules. Puis je me suis aperçu que j’étais attaché sur une chaise, les bras fermement liés derrière moi. J’ai essayé de me libérer, mais le moindre mouvement déclenchait une réaction douloureuse comme si mes bras étaient arrachés.
J’ai cessé de lutter et je me suis forcé à respirer. À me ressaisir. À comprendre la situation. Il faisait froid et noir, c’était humide et silencieux. L’odeur forte de la Tamise flottait dans l’air, ce parfum fade rehaussé de celui des égouts qui imprègne les zones les plus proches du fleuve.
J’ai appelé au secours et ma voix s’est répercutée dans le silence. Signe d’un grand espace. Un hall ou plus vraisemblablement un entrepôt. Ils étaient nombreux du côté des docks et si c’était là que j’avais été amené, je n’avais aucun doute sur l’auteur de mon enlèvement.
J’ai crié de nouveau. Cette fois ma vocifération m’a valu un coup de poing dans la nuque.
Une voix derrière moi a dit : « Moins fort, petit, si vous savez ce qui est bon pour vous. »
La voix m’a paru familière mais avec mon cerveau encore embrouillé je n’ai pas pu la situer précisément.
Un instant plus tard il y a eu de la lumière et Martin Spiller se tenait au-dessus de moi.
« Sam, a-t-il dit. Je suis peiné de vous voir dans cet état. Je pensais que nous avions un accord.
– Pourquoi suis-je ici ?
– Vous étiez prévenu de ne plus poser de questions au sujet de Bessie Drummond, vous vous rappelez ? Contentez-vous d’être reconnu comme l’auteur de l’arrestation de Vogel et laissez la nature suivre son cours.
– Il est innocent.
– Pas d’après les tribunaux.
– Vous avez vu les journaux. Il a été victime d’un coup monté par Jeremiah Caine. »
Spiller a grimacé. « Le problème est bien là. M. Caine est un de nos associés en affaires, et il dit que c’est vous qui avez répandu ces mensonges dans la presse. Il prétend que vous avez sali son nom. Bien sûr, Wesley et moi vous avons défendu. Nous lui avons dit que vous étiez un ami. Que vous ne feriez jamais une chose pareille, mais il n’a pas eu l’air convaincu. Il nous a demandé de vous faire venir pour une conversation amicale.
– Nous avons eu notre conversation. Puis-je partir, maintenant ? »
Spiller a feint la surprise. « Vous m’avez mal compris. Une conversation avec lui. »
Il y a eu un grattement de métal sur le sol, comme si quelqu’un se levait d’une chaise, et Jeremiah Caine est apparu à côté de Spiller. Il portait un long pardessus noir à col de fourrure.
« Agent Wyndham. » La voix était ferme mais calme. « Vous rendez-vous compte des difficultés que vous avez provoquées ? »
J’ai ri doucement. « Je commence. »
Il m’a répondu par un coup dans la figure, et soudain j’ai senti le goût du sang dans ma bouche.
« C’est dommage d’en arriver là. M. Spiller me dit que vous êtes un garçon brillant. Vous auriez pu aller loin.
– Pourquoi l’avez-vous tuée ?
– Qui ? Bessie ou ma femme ? »
J’ai craché le sang que j’avais dans la bouche. « Votre femme. Bessie, je sais pourquoi vous l’avez tuée. »
Caine a eu un mince sourire. « Vous vous rappelez Henri VIII ? Pour la même raison. Helena était catholique. Elle refusait de divorcer.
– Alors vous l’avez électrocutée ? Vous n’auriez pas pu simplement l’empoisonner, comme un mari mécontent sur deux à Londres ? Une cuillerée d’arsenic dans son thé ?
– On ne réussit jamais quand on fait comme tout le monde. En outre, cela semblait approprié. Moderne, même. Qui aurait dit que cette fichue gouvernante le comprendrait ? »
Il a paru réellement perplexe l’espace d’un instant.
« Bessie a toujours été une jeune femme intelligente. Mais vous auriez pu vous contenter d’acheter son silence. »
Caine a eu un regard dégoûté. « Et laisser une femme de ménage me faire chanter ? Je ne pense pas. »
La sirène d’un bateau a retenti au loin. Spiller s’est tourné vers Caine en disant : « Vous devriez partir. Je m’en occupe.
– Vous êtes sûr ?
– À moins que vous ne vouliez vous salir les mains encore une fois. »
Caine a acquiescé. Il allait s’en aller mais il s’est ravisé. Il est revenu et s’est approché de moi.
« Ce serait grossier de partir sans vous dire au revoir, agent Wyndham. »
Sur quoi il m’a envoyé un nouveau coup de poing dans la figure, et sans la corde autour de mes membres celui-là m’aurait fait tomber de ma chaise et probablement dans les pommes.
Quand j’ai repris mes esprits Caine était parti et Martin Spiller se tenait de nouveau devant moi.
« Je dois le reconnaître, Wyndham. Vous adresser à la presse a été une idée brillante. Je doute que Caine ait jamais imaginé se faire battre par une bande de journalistes. »
J’ai envisagé une plaisanterie sur la plume plus forte que l’épée, mais elle n’était pas assez drôle pour que je coure le risque d’un nouveau coup.
J’ai dit : « Il sera pendu pour ses crimes. Maintenant que l’enquête est ouverte ce n’est plus qu’une question de temps.
– Hélas non, mon jeune ami. Je crains que non. Voyez-vous, Caine a encore une ou deux relations. Ils l’ont prévenu qu’un mandat d’arrêt serait bientôt lancé contre lui. Ils lui ont conseillé de quitter le pays et c’est précisément ce qu’il est en train de faire. Il a sauté dans un steamer et vogue vers le couchant.
– Pas vraiment une fin heureuse.
– En tout cas plus heureuse que la vôtre. » Il a appelé : « Finlay ! »
J’ai entendu des pas et la silhouette squelettique d’Archibald Finlay est apparue. Une lame luisait dans sa main.
« Salut, agent Wyndham. Je dois dire que je ne pensais pas que les choses finiraient comme ça. Mais je ne peux pas dire que je suis fâché. Vous êtes une petite merde arrogante. Vous trancher la gorge va être un plaisir. »
Il fallait que je réfléchisse vite. J’ai tenté ma dernière chance.
« Attendez. Écoutez-moi bien. Vous voulez vraiment tuer un flic ? C’est le genre de chose qui vous rendra la vie difficile, à vous et à vos associés. »
Spiller s’est frotté la joue. « Je ne vois pas d’autre choix. Après ce que vous avez fait, vous laisser partir serait mauvais pour les affaires.
– Pas forcément. Surtout si Caine s’est enfui à l’étranger. Poursuivre quelqu’un d’autre ne m’intéresse pas. La seule chose qui comptait pour moi c’était d’attraper l’assassin de Bessie. Réfléchissez. Me tuer, ce serait du gâchis. »
Spiller a souri. J’ai pu voir qu’il réfléchissait.
« Il faut que j’en parle avec mon frère. »
Et il est parti, avec Finlay à quelques pas derrière.
Il n’est pas revenu cette nuit-là. Les autres non plus. Il m’a fallu plusieurs heures pour me libérer de mes liens, mais j’ai finalement réussi et je me suis traîné hors de l’entrepôt à temps pour voir le soleil se lever.
Le lendemain un mandat d’arrêt contre Caine était lancé en lien avec la mort de sa femme Helena. Naturellement, Caine était déjà en route vers les Antilles. La nouvelle s’est répandue et la marine a interdit qu’il circule dans les eaux internationales. Il est resté introuvable. Plusieurs membres d’équipage ont déclaré l’avoir vu sauter quand le destroyer l’a abordé. D’autres allaient prétendre plus tard qu’il n’était jamais monté à bord.
Je me suis rappelé le tableau que j’avais vu dans son salon quand je l’ai rencontré, le clipper pris dans une tempête en haute mer. Lui avait-il inspiré de se suicider ou de faire croire à sa mort ? En tout cas je n’ai pu tirer aucune satisfaction de cette nouvelle. Même s’il était mort, je me sentais frustré. J’aurais voulu être là. Assister à ses derniers instants. Voir la peur, la prise de conscience dans son regard. Et s’il était vivant… eh bien, c’était impensable.
Le coroner allait conclure à une mort accidentelle. Israel Vogel a été pendu le même jour.
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