Le Soleil rouge de l’Assam

Abir Mukherjee · Chapitre 32 sur 38

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Le Soleil rouge de l’Assam

29: Février 1922: Assam

29

Février 1922

Assam

 

Je ne reste guère plus longtemps. Je n’ai aucune envie de m’attarder près de Jeremiah Caine et sa coterie, si ce n’est devant sa tombe ou dans la cellule d’une prison. Je m’excuse auprès de Preston en lui disant que j’ai besoin de prendre l’air et il n’y voit aucune objection. En fait il ne dit rien, toute son attention occupée par l’ami avec lequel il est accoudé au bar. Mais je suis presque sûr qu’il m’a entendu.

Je prends la route pour redescendre. L’air est devenu épais, un brouillard d’herbe humide et de fumée de bois brûlé, et la forêt résonne de cris des tribus, les flammes d’une douzaine de torches tremblotent. À mi-chemin je croise un groupe d’hommes couleur d’ébène à demi nus et armés de lames et de bâtons de bambou. Je les regarde fouiller les sous-bois à la recherche d’oiseaux blessés. Quand ils en trouvent un ils lui écrasent la tête puis le déposent dans un grand sac de jute qu’un des leurs porte sur le dos.

Leur bavardage cesse sur mon passage, remplacé par des signes de tête malveillants et des regards mornes et soupçonneux tout à fait différents de ceux, inquisiteurs, que nous adressent généralement les indigènes de basses castes là où l’on voit rarement un visage blanc.

 

Le bungalow de Preston est mortellement silencieux en dehors du tic-tac de la pendule du vestibule. J’allume une bougie et je traverse le salon en trébuchant à la recherche du placard à boissons, je le trouve, et faute de whisky, je me sers une grande mesure de gin.

Je m’assois sur le canapé à côté d’une pile de chemises de Preston et je le sirote. Tuer Caine ne sera pas simple, mais ici, sans mandat ni soutien, c’est néanmoins plus facile que de l’arrêter. La première chose à faire est mettre la main sur une arme, un revolver de préférence, mais n’importe quelle arme à feu fera l’affaire. Même si je décide de le tuer d’une autre façon, une arme à feu est une bonne assurance au cas où il déciderait de me courir après. La difficulté c’est que je n’ai aucune idée d’où en trouver une. Je doute que Preston en ait. Ce n’est pas son genre. Quant à l’ashram, il y a plus de chance de découvrir entre ses murs un bifteck d’aloyau qu’une arme à feu. Il y a une possibilité que le grand magasin ait en stock un fusil ou deux, quelque chose pour éloigner les bêtes sauvages, mais Preston m’a dit que ses propriétaires sont du Gujarat et la plupart des Gujaratis, comme leur fils le plus célèbre, Gandhi, ne veulent pas prendre la vie, n’importe quelle vie. Certains d’entre eux, adeptes du jaïnisme, se promènent même avec un masque sur la bouche de peur de respirer accidentellement un insecte et le tuer. Il n’y a pas moyen de raisonner avec ces gens-là.

Je vide mon verre jusqu’à la dernière goutte, je me lève, je parviens jusqu’à ma chambre et je me dépouille du costume et de la chemise de Preston avant d’aller dans la salle de bains. En revenant je souffle la bougie, je me couche sous la moustiquaire, je m’étends et j’élabore un plan.

Demain matin à la première heure je vais descendre à la poste et envoyer un télégramme à la direction de la police à Calcutta en demandant des renseignements, y compris les mandats d’arrêt en souffrance, sur Ronald Carter et Jeremiah Caine. Je pense qu’il n’y en aura pas mais cela ne fait jamais de mal de vérifier, surtout si cela m’évite une recherche plus avancée.

Toutefois je ne vais pas perdre de temps à attendre la réponse. Je vais plutôt l’utiliser judicieusement en cherchant une arme. L’image du cadavre de Le Corbeau flotte dans ma conscience. La cicatrice en creux, les marques sur son pantalon. J’ai un frisson. Il avait ma taille et ma corpulence. Dans l’obscurité on pouvait nous confondre. Quelqu’un l’a-t-il pris pour moi ? C’était ma deuxième nuit dans l’ashram. La nuit suivant ma rencontre avec Emily Carter, la femme de Caine ; deux jours après que Caine m’avait vu dans la gare de Lumding. Mon esprit galope. Caine avait-il déjà envoyé quelqu’un me tuer ? Le Corbeau a-t-il été assassiné par erreur ?

Je ressens soudain un besoin familier, l’appel de l’opium qui alimente ma paranoïa et obscurcit mon jugement. Je me dis que je dois trouver une arme, et vite. Faute d’arme à feu, une lame fera l’affaire. J’enverrai un mot à Carter en lui demandant de me rejoindre dans la clairière près de l’ashram où Le Corbeau a été retrouvé, pour discuter le prix de mon silence.

Il fait noir dehors et le sommeil tarde à venir. Tout a commencé par la poussée d’adrénaline provoquée par la vue de Caine, mais autre chose prend le dessus à présent, le besoin primaire qui est mon moteur depuis près de deux ans. Mon corps souffre, c’est le genre de douleur qui ne peut être soulagée que par une dose d’opium. Je la surmonte, c’est-à-dire que je reste étendu avec un oreiller sur la figure, mais cette voix dans ma tête, celle qui a toujours murmuré un si doux poison, refuse de se taire.

Rien qu’une pipe… Rien que pour pouvoir dormir…

C’est tentant.

Extrêmement tentant.

Alors je me dis que tout a commencé avec une seule pipe. Rien qu’une pour pouvoir dormir.

 

Je dois m’être assoupi car je suis réveillé par le bruit de quelqu’un qui tripote la porte d’entrée. Je pense d’abord que c’est Preston qui rentre ivre et a du mal à introduire la clef dans la serrure. Aussitôt après, j’entends un énorme fracas et la porte d’entrée qui s’ouvre en claquant contre le mur à l’intérieur. Instinctivement je soulève la moustiquaire et je me lève. Des voix indiennes parlent dans l’entrée dans une langue étrangère. Je me maudis pour avoir été aussi stupide. Caine a été plus vif que je ne le prévoyais. J’aurais dû faire la seule chose sensée, quitter le club. Je serais déjà à mi-chemin de Lumding. Au lieu de quoi je suis là en sous-vêtements avec des tueurs de l’autre côté de la porte. Je cherche frénétiquement une arme, mais je ne trouve rien. Les secondes ralentissent. J’entends les hommes avancer dans la maison. Ils vont finir par atteindre ma chambre. Pris de panique, je cherche quelque chose autour de moi, n’importe quoi qui puisse me servir à me défendre.

Et je le vois : une boîte métallique rectangulaire sur l’étagère d’appareils photo de Preston. Je la saisis, j’ouvre le couvercle et je vide le contenu poudreux en tas sur le sol. J’attrape mon pantalon, j’y prends les allumettes et je me tiens prêt.

Finalement la porte de ma chambre s’ouvre brutalement. Je distingue la forme de deux hommes râblés. Le premier tient quelque chose qui luit dans la pénombre. Je gratte une allumette et la jette sur la poudre accumulée par terre. C’est de la poudre flash, un mélange de magnésium et de chlorate de potassium utilisé pour éclairer une pièce quand on prend une photo. Il y a une explosion de lumière blanche brillante qui atteint ma rétine bien que je serre les paupières. Je les ouvre vite et trouve mes deux invités tâtonnant, temporairement aveuglés. Je ne perds pas de temps, je frappe le premier au visage et je sens une douleur aiguë et satisfaisante le long de mon bras quand mon poing atteint son nez. Il hurle et laisse tomber son couteau. Je continue avec un coup à l’estomac, et quand il se plie en deux, un coup de genou à la tête.

Derrière lui son complice, encore aveuglé, commence à reculer. Je ramasse le couteau et je le suis dans le vestibule. Il trébuche, renverse une chaise en se dirigeant vers la porte d’entrée et je lui lance une bordée d’injures pour m’assurer qu’il ne lui vienne pas à l’idée de revenir aider son copain.

Je barricade l’entrée et retourne dans ma chambre. Mon premier problème au moins est résolu. J’ai une arme. L’homme au sol est encore inconscient. J’allume une bougie et je me penche pour mieux le voir. C’est un indigène, avec les traits légèrement orientaux des Indiens de la région. Je me verse un verre d’eau du pichet posé sur le bureau, je bois une gorgée et je lui lance le reste à la figure. Il s’ébroue, porte une main à sa tête et me voit au-dessus de lui. La panique se lit sur son visage ensanglanté.

En brandissant le couteau, ce qui exclut toute discussion, je dis : « Restez où vous êtes. »

Je sens la colère monter à l’idée que cet homme a eu la témérité d’essayer de me tuer, et j’envisage de le frapper encore rien que pour me sentir mieux. Mais je résiste. J’ai besoin de l’interroger. Lui par terre et moi debout en sous-vêtements en train de le frapper ce n’est pas exactement la procédure standard de l’interrogatoire.

« Levez-vous. Lentement. Et gardez vos mains au-dessus de la tête. »

Je lui indique une chaise à côté du bureau.

« Asseyez-vous. Et gardez vos mains où je peux les voir. »

L’homme me regarde avec circonspection mais il obéit.

Sans cesser de le menacer du couteau j’enfile mon pantalon.

« Quel est votre nom ? »

Il ne répond pas.

« Qui vous a envoyé ? »

Seul le tic-tac de la pendule dans le corridor me répond. Non qu’elle ait une importance. Mais la réponse va de soi.

C’est impressionnant la vitesse à laquelle Caine a été capable de mobiliser son armée. Mais je peux peut-être tourner la chose à mon avantage. Il doit y avoir un moyen d’obtenir justice pour tous ceux que Caine a tués sans devoir lui faire signer une confession et sans être obligé de le tuer. Et le plus satisfaisant est que c’est Caine lui-même qui m’a offert les munitions.

J’essaie une autre tactique.

« Vous lisez l’anglais ? »

L’homme acquiesce lentement.

« Bien. » Je sors mon portefeuille et en tire ma carte. « Vous savez ce qui est écrit ? » L’homme regarde le document bleu écorné. « Eh bien, je vais vous le dire. Cette carte montre que je suis un officier de la police impériale, et attaquer un officier est un grave délit. Des personnes ont été pendues pour moins que ça. »

Il y a de la peur dans ses yeux, plus sombre et plus profonde qu’avant.

« Je vais vous le demander encore une fois. Quel est votre nom et qui vous a envoyé ?

– Je m’appelle Deori. Bogoram Deori. Je travaille pour M. Carter.

– Et il vous a envoyé me tuer ? »

Il se tait mais acquiesce lentement.

« Et M. Carter vous a-t-il demandé de tuer quelqu’un d’autre ? »

Deori secoue la tête, troublé. « Sahib ?

– Il y a une semaine, avez-vous tué un homme et laissé son corps dans une rivière près de l’ashram ?

– Non, sahib. Je le jure. »

Autrefois j’avais beaucoup d’intuition pour savoir quand un homme mentait, mais ma descente dans l’addiction à l’opium et mes propres progrès dans le mensonge m’ont semble-t-il fait perdre mon aptitude à distinguer le vrai du faux. Je le regarde sévèrement dans l’espoir de le faire craquer, mais je ne vois rien.

Je change de procédé.

« Savez-vous écrire en anglais ? »

L’homme ne semble pas être sûr de là où je veux en venir.

« Oui.

– Bien. »

Je vais chercher un oreiller sur le lit, j’en enlève la taie et la lui lance. « Nettoyez-vous. Je ne veux pas qu’il y ait du sang sur toute votre confession. »

Pendant que Bogoram Deori se lave le visage et les mains avec l’eau du pichet et s’essuie avec la taie, je trouve un stylo à plume et du papier dans le tiroir du bureau.

« Allez-y, dis-je en les lui tendant. Écrivez. »

Je lui dicte sa déclaration en exposant que, sur l’ordre de son employeur M. Ronald Carter, lui et un complice sont venus dans l’intention expresse de me tuer, puis je la lui fais dater et signer.

« Cette lettre les empêchera de me tuer ?

– Pas tout à fait, mais nous n’avons pas encore terminé. »

Sur une autre feuille je le fais écrire la même confession, mais cette fois j’ajoute une ligne précisant que bien qu’ayant reçu l’ordre de commettre un meurtre Deori n’a pas pu se résoudre à obéir aux instructions. Qu’il m’a tout avoué. Encore une fois il date et signe sa déclaration. J’en brandis une dans chaque main.

« La première lettre vous envoie à la potence. L’autre vous renvoie chez vous en homme libre. Laquelle je vais présenter dépendra de votre coopération. Compris ? »

Deori acquiesce.

« Alors, très bien, voilà ce que nous allons faire. »

*

 

« Il nous faut un véhicule.

– Rien que peu de sahibs ont une voiture ici », répond Deori en haussant les épaules.

Nous sommes devant sa hutte dans la communauté indigène plus bas dans la vallée. Le ciel est encore noir et il doit être entre deux et trois heures du matin.

Comme je l’avais prévu, le complice de Deori, un homme appelé Boja, est rentré dans son village lécher ses blessures. Contrairement à Deori, Boja ne sait ni lire ni écrire, je rédige donc les mêmes déclarations et après avoir coloré son pouce avec l’encre du stylo de Preston je le lui fais appuyer en dessous. Je dois maintenant apporter ces documents au poste de police le plus proche et déposer plainte. Le hic c’est que le * thana le plus proche est à Haflong, à près de cinq miles d’ici.

« Le Gujarati du grand magasin a un camion, dit Deori.

– Bien sûr ! » C’est logique que le propriétaire du plus grand magasin de l’Assam ait besoin d’un véhicule pour transporter sa marchandise.

 

Les fenêtres au-dessus du magasin de Bhagwan sont obscures. Je monte quand même les marches, et je cogne violemment jusqu’à ce que les occupants craignent que la porte cède. La lueur d’une bougie tremblote finalement à travers la mousseline derrière une fenêtre à barreaux, suivie d’une voix hésitante.

« Oui ?

– Police. Ouvrez… s’il vous plaît. »

Les verrous sont tirés. La porte s’entrouvre à peine et la moitié d’un visage lorgne à l’extérieur. Je colle ma carte devant.

« Police. J’ai besoin de votre aide. »

 

Vingt minutes plus tard, après lui avoir remis un billet de dix roupies et une assurance écrite que la police impériale couvrira les frais de carburant et toutes dépenses additionnelles à hauteur de vingt roupies, je suis assis à côté de M. Shalin Bhagwan dans la cabine de son camion ; Bogoram Deori à l’arrière parmi les caisses. Comme il ne semblait pas utile de traîner aussi son complice, Boja, nous l’avons laissé au village.

Un sourire sur son visage rond, Bhagwan siffle un air. Sa crainte initiale s’est vite dissipée à l’instant où il a senti l’occasion de faire un bénéfice. Non seulement il a négocié une somme assez coquette pour ce qui est en réalité un voyage de dix miles aller-retour, mais il a en plus décidé de profiter de cette occasion inattendue pour charger son camion de marchandises qu’il avait besoin de transporter à Haflong de toute façon.

Le trajet le long du défilé défoncé et sinueux prend presque une heure, et quand un panneau nous souhaite la bienvenue à Haflong le jour point avec les premières lueurs de l’aube.

Bhagwan nous dépose devant le poste de police et promet de revenir dans une demi-heure. « Je vais déposer quelques articles chez mon beau-frère, Vinal, et je reviens. Sa boutique est à moins de cinq minutes d’ici. »

Inutile de discuter avec lui. Si je lui demandais d’attendre, il insisterait pour que nous nous arrêtions chez son beau-frère au retour. De cette façon au moins, j’espère gagner du temps.

Le poste de police est silencieux. Un agent solitaire somnole derrière un comptoir grillagé ; la flamme dansante d’une lampe-tempête jette des ombres sur les murs bleus. Je gratte au grillage et il se réveille en sursaut en essuyant la bave sur son menton.

Je sors ma carte et la dépose sur le comptoir en disant : « Bonjour » avec un sourire. J’indique Deori. « Ce monsieur était chargé de me tuer et nous sommes ici pour déposer plainte. »

Le soleil apparaît entre les collines quand M. Bhagwan revient de chez son beau-frère. Il a mis beaucoup plus d’une demi-heure, mais c’est sans importance puisqu’il me faut presque une heure pour remplir la paperasse et convaincre l’agent, qui s’appelle Singh, que je suis terriblement sérieux en parlant d’arrêter M. Ronald Carter, et que s’il tient à sa carrière il devrait l’être aussi.

J’éprouve de la sympathie pour lui. Carter est un sahib riche et puissant et Singh n’est que le garde de nuit du poste de police d’Haflong. En temps normal il n’envisagerait pas plus d’arrêter Carter que de dormir avec un python. Il doit appeler le quartier général provincial à Guwahati avant de me fournir les formulaires nécessaires.

« Bien, dis-je en remplissant le dernier. Allons l’arrêter.

– Monsieur…

– Nous devons aller arrêter M. Carter. Maintenant. »

L’agent secoue la tête à la manière indienne. « Ce n’est pas possible, monsieur. La décision d’arrêter Carter sahib doit être prise par le commissaire de district Turner.

– Et où puis-je trouver le commissaire de district Turner ?

– Il est à Silchar, monsieur. À sept miles d’ici.

– Appelez le commissariat de Silchar. Dites-leur de transmettre un message urgent à Turner. Dites-leur que le capitaine Sam Wyndham de la police criminelle de Calcutta demande son assistance à Jatinga. Combien de temps cela lui prendra-t-il pour aller de Silchar à Jatinga en voiture ?

– Au moins trois heures.

– Et quelle heure est-il ? »

Il regarde sa montre. « Cinq heures moins le quart.

– Dites-leur que je l’attendrai au Jatinga Club à neuf heures et demie. »

L’agent acquiesce et obtempère.

Je sors suivi de Deori, j’allume une cigarette, je lui en lance une et je pense à l’ironie qu’il y a à fumer avec un homme qui a été envoyé pour me tuer.

L’agent nous rejoint.

« L’appel est passé, capitaine sahib. Vous voulez que je ferme le thana ? L’agent de jour n’arrivera pas avant huit heures.

– Faites donc, dis-je, et soyez prêt à passer l’heure qui vient à l’arrière d’un camion. »

*

Le camion de Bhagwan s’arrête en grinçant près de l’allée qui mène à la résidence de Caine. Il est six heures du matin. Pendant tout le trajet de retour je me suis demandé que faire en attendant que le commissaire Turner de Silchar arrive au Jatinga Club. Quand le camion remonte vers Jatinga mes craintes commencent à refaire surface. Caine a dû découvrir que sa tentative de me tuer a échoué et il a déjà pris la fuite ; ou pire, il en prépare une nouvelle et va la mener pendant que je me tourne les pouces en guettant l’arrivée de Turner.

Je décide qu’il est inutile d’attendre. Je vais mettre la machine en marche : il me suffit d’être policier enquêteur et d’être accompagné d’un agent en uniforme. Par ailleurs, il y a de fortes chances que même sous sa nouvelle identité l’influence pernicieuse de Caine s’étende jusqu’à Silchar. Pour autant que je sache le commissaire Turner ou ses collègues pourraient figurer dans son livre de paie, tout comme j’en soupçonnais plusieurs officiers de Whitechapel il y a dix-sept ans. J’en conclus qu’il vaut vieux mettre Turner devant le fait accompli quand il arrivera. Et sans attendre.

Nous avons déposé Deori dans son village avec la consigne que ni lui ni son compagnon Boja ne se montrent dans la ville blanche pendant les prochaines quarante-huit heures. En outre, comme il est devenu mon témoin principal, je lui ai fait comprendre que s’il tentait de prendre la fuite je le retrouverais et que les conséquences seraient aussi sévères que si le ciel lui tombait sur la tête.

Après avoir encore assuré à Bhagwan que ma lettre autorisant le paiement de vingt roupies supplémentaires pour frais de carburant, d’usure et de cuir de chaussures, sera honorée par les autorités de Lal Bazar, je descends du camion. En réalité il n’y avait aucune garantie qu’elles le feraient, mais Bhagwan m’a frappé par sa ténacité et il se délecterait probablement d’une bataille épistolaire avec un petit fonctionnaire du service comptabilité de la direction de la police, même s’il devait attendre un an ou deux pour obtenir son argent.

Suivi de l’agent Singh et au son des chants d’oiseaux du matin je remonte l’allée bordée d’arbres de Highfield, je passe devant les portes ouvertes du bâtiment où Emily Carter conserve l’épave de sa Bugatti. La maison impeccable blanchie à la chaux est située sur une élévation quelques pas plus loin. Un air de somnolence flotte au-dessus d’elle tel un drap soyeux. Des fauteuils d’osier sont abandonnés sur la véranda, la porte d’entrée est solidement verrouillée et au-dessus les volets des fenêtres sont fermés. Peu m’importe. En fait, je trouve un plaisir presque pervers à l’idée que je vais tirer Caine de son lit, exactement comme il l’a fait avec moi il y a quelques heures.

Je monte les marches du perron, je m’arrête et demande à Singh : « Quel âge avez-vous ? »

La question semble le décontenancer. « Dix-huit ans, monsieur. »

À peu près l’âge que j’avais quand je me suis trouvé face à Caine pour la première fois.

Je lui ordonne de frapper. C’est mesquin de ma part, mais je considère que ce sera encore plus exaspérant pour Caine si c’est le jeune agent indien qui procède à l’arrestation.

Il frappe bruyamment. « Police ! Ouvrez ! », crie-t-il et il continue de frapper jusqu’à ce que les premiers signes de vie parviennent de l’intérieur.

La porte s’ouvre finalement et une domestique menue en uniforme noir et blanc se tient devant nous l’air interrogateur.

L’agent lui dit quelque chose dans la langue locale, et bien que les mots me soient étrangers l’autorité dans sa voix est évidente. La jeune fille s’efface pour nous laisser entrer.

Je demande : « Où est-il ? Où est Ronald Carter ?

– Le maître sahib dort encore.

– Il est temps de le réveiller. Conduisez-nous à sa chambre. »

Elle hésite un instant. Réveiller le maître de maison à la requête de deux étrangers ne lui vient pas naturellement, encore moins les accompagner à sa chambre. Je fais un signe à l’agent et il lui grogne encore quelques mots. Ils lui apportent l’encouragement nécessaire et elle nous précède sur le parquet d’acajou luisant et dans le large escalier au centre du vestibule.

Elle s’arrête devant une porte près du sommet de l’escalier et frappe doucement.

« Maître sahib ? »

Nous attendons une réaction qui ne vient pas.

Elle frappe encore. « Maître sahib ? »

Je perds patience.

« Je vais le faire moi-même. »

Je frappe violemment, assez fort, je pense, pour réveiller un mort. D’autres dans la maison s’ébrouent. Une porte s’ouvre de l’autre côté du palier et un visage apparaît. C’est le docteur Deakin, l’homme qui était assis à notre table hier soir et qui a rédigé le rapport sur la cause de la mort de Le Corbeau.

Je l’ignore et frappe encore, puis j’essaie la poignée.

La porte est fermée.

Je demande à la domestique où est la clef.

« Avec le maître sahib. »

Je m’agenouille et j’essaie de regarder par le trou de la serrure, mais ma vue est obstruée. La clef est dans la serrure.

Une voix familière résonne dans la cage d’escalier. « Que diable se passe-t-il ? »

Emily Carter, enveloppée dans un peignoir de soie blanche, descend de l’étage au-dessus tel un ange vengeur. Pour une femme qui vient d’être tirée de son sommeil elle se montre étonnamment résolue.

« Capitaine Wyndham ? Que faites-vous ici ?

– Je suis venu arrêter M. Ronald Carter, également connu sous le nom de Jeremiah Caine, pour tentative de meurtre.

– C’est ridicule. » Elle se frotte les tempes et la manche de son peignoir glisse, révélant la contusion bleu-noir que j’ai déjà vue. Celle de son visage est soigneusement poudrée.

Une autre porte s’ouvre dans le corridor. Cette fois c’est Charles Preston qui sort. Il est en sous-vêtements et paraît incrédule.

« Wyndham ? »

J’essaie de cacher ma surprise de le voir et me retourne vers Emily.

« J’ai besoin que vous ouvriez cette porte.

– Je ne peux pas. Ronald a la clef. Êtes-vous sûr qu’il est à l’intérieur ?

– La domestique le pense. Je suppose qu’il s’agit bien de sa chambre.

– C’est exact.

– La clef est dans la serrure à l’intérieur. Je crains que s’il refuse d’ouvrir je ne doive considérer qu’il tente de s’échapper. Je vais devoir forcer la porte. »

Avant qu’elle ne puisse répondre j’ordonne à Singh de la défoncer. Il recule de quelques pas puis se jette contre le panneau de bois avec l’épaule. Il y a un bruit sourd et un craquement. Il fait un pas en arrière et attaque de nouveau la porte. Cette fois elle cède. Singh tombe en avant dans la pièce, emporté par son élan.

Je me précipite à l’intérieur en m’attendant à voir Caine sauter par la fenêtre. Mais la chambre est plongée dans l’obscurité, les volets sont fermés. L’air est inhabituellement chaud et de fins rais de lumière pénètrent à travers les lattes des volets. Au centre de la pièce, recouvert de la gaze fine d’une moustiquaire, il y a un grand lit en cuivre, la tête décorée d’un travail de ferronnerie compliqué. Je m’en approche avec prudence, conscient du regard que Mme Carter et plusieurs autres fixent sur moi. La forme d’un corps est visible à travers la moustiquaire. Je la soulève et je vois Caine étendu sur le ventre, la tête tournée sur le côté.

J’appelle : « Carter ! »

Pas de réponse.

Je dégage une partie de la moustiquaire de sous le matelas et je touche le pyjama de Caine ; il est humide, tout comme les draps fins. Je prends sa main. Elle est froide et sans vie. Je cherche frénétiquement son pouls mais ne trouve rien. Quand je lâche sa main elle retombe lourdement sur le lit. Je me retourne, Emily Carter et Charlie Preston sont à quelques pas.

Je secoue la tête.

« Appelez le docteur Deakin. »

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