Le Soleil rouge de l’Assam

Abir Mukherjee · Chapitre 20 sur 38

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Le Soleil rouge de l’Assam

17: Février 1922: Assam

17

 

Février 1922

Assam

 

« Comment vous sentez-vous ? »

Frère Shankar s’assied à table en face de moi et remue son porridge. La question est assez simple, mais la réponse est loin d’être évidente.

Voilà six jours que le corps de Le Corbeau a été découvert, quatre jours que le médecin a conclu à la mort par accident, et plus d’une semaine que ma cure a commencé. Chaque soir Devraha Swami m’a versé la potion et chaque soir je l’ai bue, suivie d’un plein seau d’eau et j’ai fini en vomissant tripes et boyaux. Chaque nuit j’ai constaté une légère amélioration, j’ai dormi un petit peu mieux, j’ai eu moins d’hallucinations de Bessie Drummond, d’Israel Vogel, de l’homme de la gare de Lumding et de Philippe Le Corbeau.

Je prends dans mes mains une tasse bien chaude de thé de l’Assam.

« Pas trop mal.

– Bien, dit le moine. Et la nuit dernière ? Avez-vous un peu dormi ?

– Plus que je n’avais prévu. » Tout en répondant j’essaie de cacher ma surprise. Au cours de ces dernières années, le sommeil, le vrai sommeil qui vient sans l’aide d’opiacés ou d’alcool est devenu un souvenir lointain aussi historique que la charge de la cavalerie ou le Kaiser. Mais cette nuit j’ai réellement dormi quelques heures divinement sereines. Certes, il arrive, généralement quand je n’ai rien à faire, que je sois pris de spasmes et que je pense à l’opium. Le démon sur mon épaule me dit que j’ai besoin de fumer une pipe. Je résiste, bien entendu, et dans l’ashram ces besoins sont maîtrisables. Mais je m’inquiète à l’idée qu’à l’extérieur, dans le monde réel, de retour à Calcutta où je peux trouver une pipe aussi facilement qu’une bouteille de lait, je ne sois pas assez fort pour résister à la tentation.

« Vous avez l’air d’avoir surmonté le pire. » Il sourit. « Tout le poison est sorti de votre système. Dorénavant ce devrait être plus facile. Vous pouvez probablement cesser votre traitement du soir.

– Vous voulez dire plus de vomissements ? »

Le moine avale une cuillerée de porridge. « À moins que vous ne souhaitiez poursuivre ?

– Non, vous avez raison.

– Bien. Je pense que la magie a opéré, pas vous ? »

Je résiste à l’envie de pousser des hourras. J’ai connu trop de déceptions, et comme un chien qui a appris qu’un sourire est trop souvent suivi d’un coup de pied dans les côtes je ne suis pas prêt à croire que je suis déjà libéré de l’opium.

J’avale une gorgée de thé et j’ai la sensation d’en sentir le goût, presque pour la première fois, comme si mes sens revenaient d’exil. Je pense soudain à Sat.

« Il n’y a qu’un seul thé qui vaille la peine d’être bu, et c’est le Darjeeling. »

Quand il est question de thé c’est un insupportable snob, comme tous les Bengalis. Il est vrai que les collines du Darjeeling se trouvent au Bengale, mais c’est plus le résultat fortuit de lignes tracées sur une carte par des cartographes coloniaux que dû à un quelconque talent des Bengalis de la plaine. N’empêche que l’idée que le premier thé que je puisse réellement savourer en Inde soit de l’Assam et non du Darjeeling horrifierait ce garçon, et j’ai hâte de voir sa réaction quand j’aurai l’occasion de lui en parler.

Je demande : « Et maintenant ?

– Maintenant vous vous reposez et vous reprenez des forces. »

Cela paraît bien en théorie, et j’ai effectivement perdu du poids depuis mon arrivée ; c’est l’effet d’une alimentation végétarienne conjuguée à un régime de vomissements. Mais je n’ai jamais été du genre à me reposer. En fait, en dehors de mon voyage de noces et de mon séjour à l’hôpital je n’ai pas eu de véritables vacances depuis 1912.

Le moine comprend mon expression.

« Je crains de devoir insister. Il faut que nous nous assurions que vous êtes vraiment libéré de la drogue… et que vous avez assez de force pour résister à son influence. Rappelez-vous que c’est votre seule et unique chance ici. Le swami-ji ne croit pas aux secondes chances. »

Le hic c’est que le swami-ji ne croit pas non plus à l’alcool, et comme je n’ai pas de cigarettes autres que les quelques * cheroots que j’ai négociées avec un résident indigène je ne suis pas sûr de pouvoir vivre beaucoup plus longtemps sans aucun des trois, ni d’avoir envie de vivre sans eux.

« Combien de temps ? Je ne veux pas paraître ingrat, mais je suis impatient de retourner à la civilisation… ou au moins à Calcutta. Je ne serais pas surpris si les policiers de Lal Bazar avaient démissionné pour rejoindre le parti du Congrès depuis mon départ. Au rythme où nous avons perdu des hommes le directeur de la police lui-même ne tardera pas à être forcé d’enfiler une paire de gants pour régler la circulation. »

Le moine me regarde.

« Naturellement, vous n’êtes pas au courant.

– De quoi ?

– Gandhi a annulé la grève générale. »

Je manque tomber de ma chaise.

« Vraiment ? »

Ce petit homme a mené pendant un an une guerre d’usure contre les autorités, il a mis le pays sens dessus dessous et le gouvernement sinon à genoux du moins dans l’obligation de négocier. Et maintenant, alors que j’étais cloîtré et condamné à vomir, il a décidé de tout arrêter. C’est impensable.

« Pourquoi ? »

Le visage de Shankar s’assombrit. « Il y a eu un incident… il y a exactement une semaine. Dans un endroit qui s’appelle Chauri Chaura, dans les Provinces Unies. Une manifestation a mal tourné et la foule a attaqué un poste de police. Elle l’a réduit en cendres. Les journaux disent qu’environ vingt-cinq policiers ont succombé. Le Mahatma a mis fin à toute la campagne de non-coopération et entrepris un jeûne en pénitence pour ce qu’il considère comme son rôle dans l’encouragement à la violence. »

Je ne peux pas y croire. Après un an de manifestations, de démissions et d’arrestations massives, après avoir demandé à ses partisans d’endurer les pires épreuves, qu’il annule purement et simplement une campagne nationale !

« Il a tout annulé à cause d’un incident dans un trou perdu des PU ? »

Shankar reste silencieux.

« Et d’abord, comment le savez-vous ?

– Nous sommes peut-être loin de la civilisation, capitaine, mais les journaux parviennent tout de même à Jatinga. C’est à peu près la seule information de la semaine dernière. Les autorités s’en sont assurées. »

Je regarde un petit cafard qui vient se poser sur le bord du bol de Shankar. Il vacille un instant, en équilibre précaire entre la vie libre et une chute mortelle. Ses antennes s’agitent et il tombe dans le bol.

Shankar pose sa cuillère et rattrape doucement l’insecte. Il le pose sur le banc et l’essuie délicatement.

« Alors voyez-vous, capitaine, je doute que votre retour à Calcutta soit tout à fait aussi urgent que vous le pensiez. En fait, c’est aussi bien, parce que votre guérison exige de la patience. Il ne s’agit pas seulement de surmonter votre dépendance physique. Les cicatrices mentales elles aussi doivent s’effacer. »

Le cafard se hâte vers le bord du banc, secoue violemment ses élytres et se met à voltiger à la façon improbable de certaines créatures volantes.

« Et que suis-je censé faire durant cette période de “réhabilitation” ?

– N’importe quoi. Vous connaissez maintenant la vie quotidienne de l’ashram. Vous pourriez aider aux champs ou à la cuisine, ou simplement lire. Ce qui vous met l’eau à la bouche. »

L’expression est malheureuse. Je n’ai rien bu de bon depuis le bar de l’hôtel Duncan à Santahar.

« Je n’ai jamais vraiment eu le temps de lire.

– Eh bien vous l’avez maintenant. Et considérez cela comme une bénédiction. Lire élargit l’esprit.

– L’opium aussi. Regardez où il m’a mené. »

Shankar sourit. « Il vous a mené ici, capitaine. Je doute que ce soit un hasard.

– Vous pensez que ma présence ici fait partie d’un grand plan céleste ?

– Qui sait ce que les dieux nous réservent ? »

Je secoue la tête. J’ai eu assez de mal à croire que je faisais partie du plan d’un dieu chrétien, alors que dire de divinités hindoues. Je le reconnais, la réputation de compétence de notre ami en a pris un coup récemment avec la Grande Guerre et le reste, mais au moins il n’y en a qu’un comme Lui. Ce qui devrait signifier une prise de décision rationnelle. Tandis que les divinités hindoues sont légion, capricieuses et souvent en conflit. Si elles ont un plan pour moi, il résulte probablement d’une douzaine de réunions du comité où se décident accords et compromis jusqu’à une issue que personne n’a imaginée et qui ne satisfait personne. Je m’apprête à en faire part à frère Shankar mais je pense soudain qu’à voir le tour que prend ma vie c’est sans doute exactement ce qui s’est passé. Et je suis tout à coup encore plus pressé de partir.

« Toutefois, rien ne m’empêche de prendre la porte, n’est-ce pas ? »

Shankar soupire. « Non. Vous êtes libre d’aller où bon vous semble. Mais j’ai une meilleure idée si vous souhaitez la connaître. »

Il a un sourire qui suggère la certitude profonde, insondable, qu’un simple flic comme moi ne peut la deviner.

« J’aimerais que vous alliez habiter quelques jours chez une de mes connaissances à Jatinga. »

Je vois Mme Carter traverser la cour. Elle m’aperçoit et m’adresse un grand sourire. Je suis soudain rempli d’un optimisme irrationnel. Il ne peut sûrement pas s’agir…

« En réalité vous avez déjà été présentés. »

Une espérance divine grandit en moi, mon moral s’envole.

« C’est Charles Preston. »

Il s’écrase par terre.

« Vous vous souvenez de lui ? Vous avez fait sa connaissance le matin où nous avons découvert le corps du pauvre Philippe. »

J’acquiesce et je tire de ma poche un cheroot de consolation que je tapote sur la table.

« Je peux ? »

Shankar n’a pas d’objection. Je sens qu’il a perçu ma déception.

« Voyez cela comme une maison de convalescence. Vous quittez l’ashram, mais vous êtes encore assez près pour que je garde un œil sur vous.

– Et Preston est votre espion ? » J’allume le petit cigare.

« Il nous a déjà aidés avec d’autres dans votre situation, si c’est ce que vous voulez dire. »

J’aspire et expire de pleins poumons de fumée.

« Il paraissait plutôt inquiet quand nous l’avons rencontré au bord de la rivière. Vous êtes sûr que je ne vais pas lui faire peur ? »

Shankar lève un sourcil. « Il venait de découvrir un cadavre, capitaine. Je pense que la plupart des hommes seraient plutôt troublés en pareil cas. »

Il a sûrement raison. Mais en ce qui me concerne, la vue du cadavre de Le Corbeau a à peine perturbé mon pouls. Il n’était que le dernier de la liste des morts qui remonte à 1905. Je me demande ce que cela révèle de moi.

« D’accord.

– Alors vous allez le faire ?

– À condition que M. Preston soit d’accord.

– Je suis sûr qu’il le sera. Vous le trouverez peut-être un peu excentrique, mais je ne pense pas que vous lui ferez peur.

– Je suppose que non, tant qu’il n’y aura pas de nouveaux cadavres. »

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