Le Soleil rouge de l’Assam
25: Février 1922: Assam
25
Février 1922
Assam
« Nous ne sommes pas à Calcutta, capitaine, dit Preston. Vous n’êtes pas obligé de mettre une cravate noire pour un dîner. Les tenues de ville sont parfaitement acceptables. »
Sans enthousiasme, je le crois et j’emprunte sa cravate la moins criarde ainsi qu’un costume marron. Je préférerais quelque chose de plus sombre, bleu marine peut-être, mais marron est le plus sombre pour Preston. Heureusement, ou pas, nous faisons la même taille ; le veston me serre quand même aux emmanchures et le pantalon est trop large à la taille, d’où l’urgence d’une paire de bretelles pour éviter qu’il tombe. Je me sens comme un épouvantail, surtout à cause de la cravate qui pourrait à elle seule faire mourir de peur une bande de corbeaux. De son côté, Preston arbore un foulard jaune et une veste en velours avec un mouchoir de soie qui pend de sa poche de poitrine.
Il fait déjà noir quand nous partons pour le club, une nuit sans lune, avec dans l’air les prémices de la pluie. Plus bas dans la vallée la lumière de la myriade de foyers du village indigène clignote, enveloppée de brume diaphane. Sur la route le gravier crisse sous nos pas dans le chant des grillons et le coassement des grenouilles. Après le dernier tournant, le Jatinga Club se dresse devant nous tel un gâteau d’anniversaire, sa véranda incrustée de bougies, oasis de civilité britannique au milieu de nulle part.
Je perçois les accents de violons portés par la brise.
« Ne me dites pas que vous avez un quatuor à cordes ici.
– Pas vraiment, répond Preston. Hélas, rien d’aussi distingué. Ce que nous avons est une bande de planteurs écossais des Highlands. Leurs violons sont tout à fait harmonieux, mais après avoir bu quelques verres à la santé du pays ils sortent leurs accordéons et leurs sifflets et tout se dégrade très vite.
– Ce n’est pas si mal.
– Ça viendra. Attendez qu’ils deviennent larmoyants, qu’ils déballent les cornemuses et se mettent à réciter de la poésie écossaise. Vous avez de la chance de ne pas être venu pour la soirée Robert Burns. Quand ils apportent les panses de brebis farcies. Leurs fêtes sont un affront aux cinq sens.
– Il risque d’y avoir beaucoup de monde ?
– Oh oui. C’est le point culminant de la saison, dit-il en me tapotant le bras. Mais ne vous inquiétez pas, la jolie Mme Carter sera là. »
Je suis prêt à protester mais il m’en empêche.
« J’imagine que presque tous les résidents viendront. Probablement trente ou quarante personnes. Presque tous les expatriés dans un rayon de dix miles tiennent à se montrer. Vous comprenez, il n’y a strictement rien à fiche dans le coin. Sans le club et les épouvantables pièces de théâtre que Mlle Campbell monte à l’école je crois vraiment que la moitié des Britanniques seraient devenus zinzins. Quant à l’autre moitié ils se seraient mis en ménage avec les indigènes. »
Quand nous montons les marches, deux hommes accoudés à la balustrade de la véranda saluent Preston d’un signe de tête puis échangent un regard.
« Un verre ? demande Preston.
– Du whisky. J’imagine qu’aucun single malt ne parvient jusqu’ici ? »
Preston me regarde comme si j’étais fou. « Nous ne sommes pas des barbares, capitaine. Nous n’avons peut-être pas l’électricité, mais nous nous sommes assurés de l’essentiel. »
Je le suis au bar et nous croisons un couple d’un certain âge, elle couverte de bijoux et portant une tiare digne d’une Romanov égarée, et lui arborant une collection de rubans flétris sur un uniforme de parade écarlate.
« Le colonel et Mme Montgomery, m’annonce Preston. Ils sont ici depuis pratiquement la nuit des temps. Le vieux prétend avoir découvert cet endroit ; il s’est probablement perdu et n’a pas retrouvé son régiment. Avant lui il n’y avait rien ici que des arbres et des tribus indigènes. »
Le salon est vaste, parsemé de tables carrées et dominé d’un côté par un long bar. Une foule de fidèles enveloppés de l’encens des cigarettes est déjà réunie devant lui, et Preston, qui accueille les uns avec un sourire et d’autres avec un signe de la main ou une tape sur le coude, se fraie un chemin parmi eux pour atteindre l’étendue d’acajou aussi poli que le yacht royal Alexandra entrant dans le port.
« Munshi », dit-il pour attirer l’attention d’un barman indigène en jaquette blanche brodée en bleu aux initiales du club sur le revers. « Munshi, voici le capitaine Wyndham, Inspecteur des Alcools de Sa Majesté. Il est venu de Calcutta pour goûter la qualité de vos single malt. Vous feriez mieux de lui servir votre meilleur, je détesterais qu’il doive fermer cet établissement. »
Le barman sourit, de ce sourire forcé d’un homme contraint de le faire, et je me demande combien de fois Preston a prononcé ce mot d’esprit particulier.
« Oui, sahib, dit-il avec un hochement de tête, et pour vous, comme d’habitude ?
– Parfaitement. » Preston lève un index sévère. « Et ne lésinez pas sur le gin. »
Le barman se tourne vers moi. « Nous avons une sélection de malts, sahib. » Il montre une étagère sur un mur en miroir. J’indique une bouteille de Glendronach 18 ans d’âge.
« Un double. L’eau à part. »
Dans une autre pièce l’orchestre attaque un quadrille écossais. Le barman pose devant moi un gobelet de whisky ambré. Je dis « Cheers » en ajoutant quelques gouttes d’eau, juste assez pour qu’il exhale tous ses arômes.
Je prends une petite gorgée et je suis émerveillé une fois encore par le miracle qui a transformé la simple eau de source et le grain malté en nectar des dieux. Si changer l’eau en vin a été une action divine, alors la transformer en whisky est une action résolument humaine, et je sais laquelle je considère comme l’exploit le plus impressionnant.
Dans le salon l’atmosphère commence à se faire étouffante, avec quelque chose de la réunion d’anciens et la camaraderie artificielle qui va avec. Des bribes de conversations surnagent, les affaires, le temps, la politique, les sujets habituels. L’optimisme semble régner. Gandhi a annulé sa grève générale, les indigènes ont provoqué le plus de conflits possible et nous sommes toujours debout, le fouet à la main. Les vindicatifs parlent châtiment tandis que les colombes prônent la réconciliation.
Il semble que Preston ait été mesquin dans ses prévisions. Il y a déjà plus de trente personnes dans le salon, et j’estime qu’un nombre égal est disséminé dans la véranda et les autres pièces.
Preston s’est mêlé à un groupe d’hommes que je reconnais à leur conversation sur les districts juridictionnels et les frontières comme les brahmanes de la bureaucratie, les hommes de la fonction publique indienne. Il fait les présentations obligatoires à toute vitesse. La suite habituelle de Harry, Tom, David et Dick. Des hommes oubliables aux noms oubliables. Comme d’habitude, je réponds aux questions que des nouvelles connaissances posent toujours à un policier ; puis j’écoute poliment la conversation qui est revenue aux questions d’administration et de régulation, de drainage subdivisionnaire et de déforestation de district. Dès que c’est possible, je m’excuse et m’échappe sous quelque prétexte vaseux que tous acceptent avant que j’aie terminé ma phrase.
« Mais bien sûr, mon vieux », dit Preston. Il regarde sa montre. « Mais vous aimeriez peut-être sortir quelques minutes. C’est le moment où commence généralement le spectacle. »
Je suis son conseil, je fais un tour du salon de lecture et de la salle de billard, je traverse une antichambre et sors sur la véranda. J’allume une cigarette, me penche sur la balustrade et regarde la vallée au-dessous. Je ressens une pointe de déception de n’avoir pas vu Mme Carter pendant mon exploration du club, mais avant que je puisse m’attarder sur la question une voiture, une Bentley noire avec le capot ouvert, entre dans l’allée. Elle s’arrête au pied des marches et un portier enturbanné s’approche promptement de la portière arrière. Il l’ouvre, et soudain, comme un miroir tombé par terre, mon univers se brise.
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