Le Soleil rouge de l’Assam

Abir Mukherjee · Chapitre 5 sur 38

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Le Soleil rouge de l’Assam

2: Février 1905: Whitechapel, Est de Londres

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Février 1905

Whitechapel, Est de Londres

 

Ce sont d’abord ses cris qui ont attiré mon attention. Des cris perçants qui fendaient la pluie torrentielle et se répercutaient sur les murs effrités et dégoulinants.

« Allons, Wyndham. Courage ! »

La voix était profonde et sévère, j’ai fait de mon mieux pour obtempérer. Les ruelles étroites de Whitechapel, jamais agréables, étaient devenues un labyrinthe de lieux louches et d’impasses détrempé et glissant. En avance sur moi, le sergent Whitelaw a sifflé.

Nous avons galopé dans Black Eagle Street, nous sommes passés devant le haut mur agressif de la brasserie Truman, nous avons traversé la cour boueuse d’un groupe de logements collectifs et sommes arrivés dans Grey Eagle Street.

Deux silhouettes emmêlées dans une lutte se détachaient à la lumière du lampadaire d’une rue éloignée. À côté d’elles une femme, à en juger d’après la longueur de ses cheveux et ses cris, semblait être tombée sous les coups.

Des bougies ont fleuri aux fenêtres des étages. Whitelaw a sifflé de nouveau ; une erreur, car cela n’a servi qu’à signaler notre présence aux deux combattants alors que nous étions encore trop loin pour intervenir. En effet, les hommes ont cessé de se battre, ils ont regardé dans notre direction, et un instant plus tard ils décampaient à toute vitesse.

Nous les avons poursuivis, du moins jusqu’à ce que nous atteignions la femme, qui a continué à crier sans nous accorder d’attention. Sa joue gauche commençait à gonfler et du sang coulait, mélangé à la pluie. Soudain, j’ai eu un choc. Je la connaissais.

J’ai murmuré : « Bessie ? »

« Poursuivez-les, Wyndham ! a crié Whitelaw. Je m’occupe de la fille. »

J’ai obéi. Sans hésiter. Même si je la connaissais mieux que presque toute autre femme à Londres. Elle avait vingt ans, elle était mariée depuis moins de six mois et elle s’appelait Bessie Drummond.

Mais pour moi elle serait toujours Bessie May.

Les choses auraient peut-être été différentes si j’étais resté avec elle, mais Whitelaw était sergent et je n’étais qu’agent, dans la police depuis neuf mois seulement, et les ordres sont les ordres.

Je l’ai laissé agenouillé auprès de Bessie tandis que je poursuivais les deux silhouettes, guère plus, désormais, que des ombres dans l’obscurité. À une centaine de yards ils se sont séparés ; l’un a pris à gauche dans Pearl Street et l’autre a poursuivi tout droit. Je l’ai suivi. Il paraissait plus près maintenant et, surtout, affaibli, peut-être blessé. Il courait en se tenant une main.

Derrière moi Whitelaw a sifflé de nouveau pour appeler des renforts. J’ai espéré que ce soit pour qu’ils participent à la capture des deux fugitifs et non parce que les blessures de Bessie exigeaient une attention particulière.

L’homme que je suivais a disparu dans le noir puis il a réapparu dans le halo d’un lampadaire et a traversé Quaker Street comme une flèche. Je me suis accordé un sourire. Je savais qu’à cent yards plus loin il y avait une impasse, un mur, et quarante pieds plus bas le remblai de la voie ferrée.

J’ai ralenti. Un homme aux abois est un homme dangereux, et je voulais être prêt au cas où il essaierait de revenir sur ses pas, ou de tenter sa chance avec ses poings. La rue a replongé dans l’obscurité, mais je l’entendais encore courir. Des semelles fines frappant les pavés mouillés. Et soudain il s’est arrêté.

J’ai crié : « Laissez tomber ! Vous ne pouvez aller nulle part. »

J’ai avancé, les sens en alerte, jusqu’à ce que je le voie. Un homme maigre coiffé d’une casquette en tissu qui tenait son bras droit avec le gauche. Dieu sait comment il avait réussi, mais il s’était hissé sur le mur séparant la rue de la voie ferrée.

Il s’est retourné et a regardé dans le vide. J’ai juré et me suis mis à courir une fois de plus dans l’espoir de l’empêcher de faire une idiotie.

« N’essayez pas ! Vous vous casserez le cou ! »

Il a hésité. Je n’étais plus qu’à quelques yards. Il a regardé par-dessus son épaule, il m’a souri, puis il a pivoté de nouveau et dans un mouvement presque gracieux il a sauté.

Je l’ai entendu heurter le sol et je suis resté un instant pétrifié. Quand j’ai repris mes esprits j’ai couru me hisser sur le mur. J’ai regardé en bas en me blindant contre le spectacle de son corps brisé sur les rails. Au lieu de quoi j’ai vu une demi-douzaine de wagons de marchandises arrêtés directement au-dessous. L’homme descendait de l’un d’eux et courait sur la voie en direction de Shoreditch.

J’ai sauté et j’ai atterri lourdement sur le toit du wagon. Il était glissant de pluie et les semelles de mes bottes offraient autant de prise qu’un porc gras sur un lac gelé. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire j’étais sur mon cul, je tâtonnais pour trouver à quoi me retenir et je descendais du toit. Quand j’ai atteint le bord j’ai attrapé la gouttière qui bordait le wagon. Emporté par mon élan j’ai poussé un juron quand une douleur fulgurante m’a déchiré le bras droit. Mais je n’ai pas lâché prise. J’ai juré de nouveau, cette fois de soulagement, j’ai tout lâché et j’ai atterri sur le sol mouillé. En reculant, j’ai trébuché, mon pied a heurté un rail et je suis tombé sur la voie.

Un sifflement a retenti, bien plus fort que celui de Whitelaw. J’ai levé la tête, et en quelques secondes j’ai vieilli de dix ans : une locomotive colossale se ruait furieusement sur moi.

Chaque fibre de mon être soudainement et violemment imprégnée de la crainte de Dieu, je me suis ressaisi et j’ai roulé hors de la voie à une vitesse qui aurait impressionné Mercure aux pieds ailés. Un instant plus tard le monstre est passé en trombe et je suis resté là, à plat ventre, le cœur martelant mes côtes.

Je me suis redressé. J’ai eu un haut-le-cœur. J’ai regardé autour de moi en recherchant frénétiquement mon bonhomme. J’ai entendu au loin un bruit de pas écrasant le gravier. Je me suis relevé avec difficulté pour courir derrière eux sur la voie vers la gare de Shoreditch, j’ai longé des trains de marchandises fouettés par la pluie, immobilisés sur leurs voies de garage. Illuminée comme un arbre de Noël la gare se détachait sur l’obscurité. Quelques voyageurs tardifs abrités sous une marquise victorienne scrutaient les voies en attente d’un train aussi invisible que l’homme que je poursuivais. J’ai continué de courir le long de la voie avant de tourner le coin du dépôt de marchandises de Shoreditch et me trouver dans un chapitre de l’Exode. Un groupe d’hommes courbés déchargeaient des sacs de jute d’un wagon. D’autres, en rang tels les Hébreux en esclavage en Égypte, attendaient leur tour en silence, trempés, pour que deux autres posent un énorme sac sur leurs épaules. Puis, titubant sous leur fardeau, ils se dirigeaient lentement vers un entrepôt proche.

J’ai couru questionner le chef d’équipe.

« Avez-vous vu passer quelqu’un par ici ? »

Il a eu du mal à m’entendre dans le bruit de la cour.

Vu de près il m’est apparu plus âgé que je n’avais cru, grisonnant, la cinquantaine. Mais un tel travail use un homme et il se pouvait qu’il ait dix ans de moins voire davantage.

J’ai répété la question.

Il a secoué la tête. « Qui serait assez fou pour mettre le nez dehors une nuit pareille ? »

J’ai parcouru l’entrepôt mais il n’y avait pas le moindre signe du fugitif. Désespéré, je suis revenu vers les voies et j’ai scruté l’obscurité. Au loin une silhouette grimpait sur le quai à Shoreditch.

Je me suis mis à courir, mais il était déjà trop tard. La distance était trop grande, et une fois sorti de la gare il disparaîtrait dans le dédale des rues sans que je le retrouve jamais. J’ai couru tout de même et j’ai atteint le quai à l’instant où le train de Liverpool Street s’arrêtait. J’ai étudié les visages fatigués des rares voyageurs, mais aucun signe de lui.

Je suis sorti tristement de la gare, je suis resté un instant sous la marquise, à l’abri de la pluie battante. Meurtri et trempé, j’ai pensé à ce que j’allais dire au sergent Whitelaw. De l’autre côté de la rue, la lumière qui brillait dans un pub ne servait qu’à aggraver mon malheur. J’ai entrepris le long trajet du retour vers Grey Eagle Street, en passant devant un groupe de malheureux qui s’abritaient sous les arches de la voie ferrée.

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