Le Soleil rouge de l’Assam

Abir Mukherjee · Chapitre 22 sur 38

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Le Soleil rouge de l’Assam

19: Février 1922: Assam

19

Février 1922

Assam

 

Le chemin de terre qui descend de l’ashram est bordé par la forêt omniprésente. Il vire brutalement à gauche et un paysage s’ouvre devant moi. Je m’arrête, stupéfait par ce que je vois. Un soleil ambré se lève, passant du rouge sang à l’or. Au-dessous une tapisserie de collines verdoyantes s’étend vers un horizon bleu et les vallées entre elles sont enveloppées dans une brume matinale soyeuse. Au loin apparaît Jatinga, ses bungalows blancs serpentant à flanc de coteau, leurs toits perçant la canopée comme des rochers dans une mer émeraude. L’air est frais, la brise de l’aube apporte le parfum des fleurs sauvages.

La semaine dernière je n’aurais rien remarqué de tout cela.

Je reprends ma route, en accord avec les bruits de la forêt, les chants d’oiseaux, le bourdonnement des insectes, le crissement des cailloux sous mes pieds. Plus tôt ce matin j’ai fait des adieux émus à mes camarades du dortoir européen en réservant une chaleureuse étreinte à Adler.

J’ai reçu de frère Shankar une recommandation amicale, Faites attention à vous, et attendez peut-être quelques jours avant de boire de l’alcool, et bien que ce soit un bon conseil, je ne vais pas le suivre, pas sans résister. C’est ainsi que le trajet vers ma nouvelle résidence comporte un léger détour par le bureau de poste local, une petite baraque blanchie à la chaux à un mile environ de la ville. À côté de l’entrée un chien somnole au soleil matinal. Il lève les yeux et me salue d’un bâillement mécontent, puis les referme.

À l’intérieur je griffonne un bref télégramme pour Sat, mon jeune second, chez sa tante à Dacca. Je le tends au vieil homme derrière le comptoir. Le message est simple.

 

PRÉSENCE REQUISE. URGENT.

RÉSIDENCE PRESTON JATINGA.

APPORTER WHISKY.

Je quitte la poste avec une sensation de satisfaction. L’année dernière a été difficile. Je n’ai pas vraiment bien traité Sat, en particulier à un moment où il affrontait suffisamment de difficultés personnelles ; la moitié de sa famille le considérait comme un traître du fait qu’il travaillait pour les Britanniques. J’ai décidé de me racheter, à commencer par quelques jours de vacances pour ce garçon, ici à Jatinga, loin de la poussière et de l’agitation du Bengale du delta.

 

Dans des jardins très bien entretenus, la maison de Preston, un beau bungalow en bois, repose sur des pilotis et est entourée d’une large véranda occupée par les meubles en rotin aussi typiques de la vie coloniale que les gins tonics. Je monte les marches et frappe à la porte.

« Un instant », répond une voix, et j’attends jusqu’à ce qu’elle s’ouvre. Je me retrouve face à l’homme que j’ai vu la dernière fois le matin où nous avons découvert le corps de Le Corbeau.

« Monsieur Preston. »

Charles Preston est pieds nus, chemise ouverte, cheveux bruns encore mouillés plaqués sur le sommet de la tête.

« Capitaine Wyndham. Shankar m’a dit de vous attendre aujourd’hui. » Il passe la main dans ses cheveux humides. « Vous arrivez au mauvais moment, j’étais en train de m’habiller. Entrez. J’espère que vous ne voyez pas d’inconvénient si je termine pendant que vous vous installez. »

Je le suis dans un salon spacieux où je pose ma valise par terre. Les murs sont décorés de fusains encadrés représentant l’être humain mâle dans diverses contorsions, une forme d’art que certains considèrent comme de bon goût et d’autres comme une infraction aux termes de la section 292 du Code pénal indien. Il y a contre un mur un canapé d’un style assez moderne sur lequel sont jetés des chemises et un pantalon, et dans un coin se trouve une table de salle à manger avec trois chaises, une quatrième ayant été placée près d’une fenêtre sert de valet muet de fortune.

« Par ici, dit-il en entrant dans un couloir. Voici votre chambre. »

Je le rejoins à l’entrée d’une chambre qui contient, outre le mobilier habituel, une étagère occupée par du matériel photographique.

« Vous êtes aussi photographe ?

– C’est un violon d’Ingres. Faites comme chez vous, dit-il en disparaissant dans le couloir. J’espère que le désordre ne vous dérange pas trop.

– C’est le jour de congé de la domestique ?

– Quoi ? Oh, je vois ce que vous voulez dire. Non, pas vraiment. Elle ne vient que deux fois par semaine. Je la partage avec deux autres types qui habitent par ici. » Il retourne dans le salon, ajuste une cravate de soie d’un rouge flamboyant. « Nous l’employons chacun deux fois par semaine, et le dimanche elle se repose. »

Il me regarde des pieds à la tête et je me dis soudain qu’il doit savoir que jusqu’à il y a quelques jours j’étais un opiomane.

« Écoutez, mon vieux, poursuit-il. Je sais que c’est sacrément discourtois de ma part de filer juste à l’instant où vous mettez les pieds ici, mais aujourd’hui j’ai une journée très chargée. Je vous en prie, restez et installez-vous tranquillement. » Son visage s’éclaire soudain. « Ou si vous préférez vous pouvez venir au club pour prendre le petit déjeuner. Rien d’extraordinaire, mais ils arrivent à y faire des œufs au bacon assez convenables. »

Au bout d’une semaine et demie sans rien d’autre que du riz, des lentilles et des potions émétiques, des œufs au bacon s’annoncent comme de l’ambroisie.

 

Cinq minutes plus tard nous marchons sur un chemin de terre conduisant à la route principale et à la ville. Preston porte une veste en lin bleue. Un mouchoir de soie sort ostensiblement de sa poche de poitrine. Dans l’ensemble, on dirait qu’il combine exprès des tenues rigoureusement inadaptées à un ingénieur civil. Et il entreprend un commentaire incessant sur les résidents de chaque maison devant laquelle nous passons.

« Ici ce sont les Granby », dit-il en indiquant un bungalow plutôt miteux que la dernière mousson a rendu gris. « On dit que lui a vécu du caoutchouc mais qu’il a tout perdu dans la boisson. Quant à sa femme, eh bien vous ne me citerez pas mais… » Je ne l’écoute plus. Une voiture nous dépasse, une grosse voiture noire comme celle que j’ai vue à la gare de Lumding. C’était il y a près de quinze jours et Lumding est à soixante-dix miles. Sous l’emprise de l’opium, je n’étais plus un homme. Je dois mettre fin à la paranoïa.

Je me force à me détendre. La voiture disparaît derrière un tournant.

J’entends Preston dire : « Voyez-vous, c’est principalement de la forêt. Tout le monde croit que l’Assam n’est que plantations de thé, mais elles se trouvent à quelques centaines de miles d’ici. Dans ce secteur tout n’est que bois et pierre. La plupart des hommes blancs que vous verrez par ici ont affaire aux deux d’une façon ou d’une autre, à moins, naturellement, qu’ils ne soient employés par le gouvernement ou par Dieu.

– Dieu ?

– Les missionnaires. Majoritairement presbytériens. Des centaines. Au point que vous ne pouvez rien faire sans tomber sur eux. Ils viennent convertir des indigènes à leur conception du droit chemin. Et ils font du bon travail à en juger par le nombre d’églises qui se construisent. Cela me serait égal s’ils ne harcelaient pas les tribus à propos des abominations de l’alcool : et c’est déjà assez difficile de boire quelque chose de convenable à Jatinga sans que les locaux pensent soudain que vous êtes le diable incarné. »

Le cœur de la ville montagnarde de Jatinga, si on peut l’appeler ainsi, consiste en quelques bâtiments de bois rassemblés autour d’une église, celle-ci résolument anglicane, et selon Preston exclusivement fréquentée par les résidents blancs. À côté on trouve une petite école et un magasin qui vend de tout, tenu par une famille de marchands du lointain Gujarat installés ici depuis des temps immémoriaux.

« C’est très commode, dit Preston. Ils se débrouillent pour vous fournir à peu près n’importe quoi en deux semaines, sauf de l’alcool. Ils prétendent que leur caste ne leur permet pas d’en boire, ce qui est bien, mais ils pourraient le faire venir, non ? Ils ne boivent pas non plus de mort aux rats mais ils en vendent quand même.

– Alors où est-ce qu’un homme peut prendre un verre par ici ?

– À peu près le seul endroit est celui où nous allons, au Jatinga Club. » Il me regarde avec circonspection. « Un instant, Shankar a-t-il dit que vous pouviez boire de l’alcool ?

– Il a donné un conseil non contraignant. »

Il réfléchit.

« Dans ce cas, le bar ouvre à midi. »

 

Le spectacle depuis la terrasse du Jatinga Club est de ceux que je n’ai pas vus depuis longtemps, et je ne parle pas seulement des œufs au bacon qu’un serveur en jaquette blanche dépose devant moi. Au premier plan, les maisons de la communauté britannique de Jatinga, et au-delà, explique Preston, plus bas sur la colline et groupées autour d’un temple, les nombreuses habitations en briques de boue des Indiens venus d’ailleurs, les Bengalis omniprésents qui gagnent leur vie au service des Anglais, et les commerçants gujaratis et marwaris au service des Bengalis. Encore plus loin on trouve les huttes de bambou et de paille des tribus locales auxquelles cette terre appartient depuis des temps immémoriaux. Les verdoyantes collines Khasi brillent au loin, et au-delà, les silhouettes grises de montagnes plus massives se détachent tels des bas-reliefs contre le ciel bleu pâle.

« Du thé, monsieur ? » demande le serveur et j’ai un haut-le-cœur à cette idée. Je l’envoie chercher une cafetière à la place et je demande à Preston : « La maison aux volets bleus, qui y habite ?

– Vous avez l’œil, dit Preston comme si remarquer le bâtiment le plus imposant du lieu était impressionnant. C’est Highfield, la résidence de M. Ronald Carter, le potentat local. »

Preston qui a passé les dix dernières minutes à lancer des bribes de commérages sur les habitants anglais de Jatinga avec toute la ferveur d’une femme de pêcheur de Grimsby en reste là. Ce qui entraîne la question « À quoi ressemble-t-il ? »

Il pose ses couverts sur son assiette et lève la tête. « Un sale bonhomme. Il traite la ville et tout ce qu’elle contient comme son fief. On dit qu’il a acheté sa femme, qui est une beauté, soit dit en passant.

– Je crois l’avoir déjà vue. À l’ashram.

– C’est possible, il paraît qu’elle aide les moines. En tout cas, il est assez vieux pour être son méchant beau-père, et il a dans sa poche à peu près tout le monde par ici.

– Mais pas vous ?

– Moi, dit-il en levant une fourchette tachée d’œuf et en l’agitant devant moi, j’ai la chance de rendre des comptes aux autorités de Calcutta qui me rémunèrent. Carter n’a aucune influence là-bas.

– D’où lui vient son argent ? »

Preston secoue la tête. « Aucune idée. » Il montre la vue devant nous. « Mais il possède pratiquement tout ce que vous voyez là. On dit qu’il a acheté la terre aux tribus locales pour une bouchée de pain. Il les a convaincues qu’elle était hantée.

– Hantée ?

– Mmm, fait-il en avalant une bouchée d’œuf frit. Habitée par des esprits mauvais. Pour être honnête, elles n’ont pas été difficiles à convaincre. Je suis surpris que personne par ici n’y ait pensé avant. Après tout, ce terrible endroit est réellement hanté. »

Je le regarde incrédule.

« Vous ne me croyez pas ? Et si je vous le montrais ce soir ? »

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