Le Soleil rouge de l’Assam

Abir Mukherjee · Chapitre 35 sur 38

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Le Soleil rouge de l’Assam

32: Février 1922: Assam

32

 

Février 1922

Assam

 

Je bois une gorgée de thé sucré et tiède dans une tasse de porcelaine fine.

Elle est tout à fait assortie au décor mais moins avec l’interrogatoire en cours. Sur le canapé où Emily Carter était assise se trouve maintenant le docteur Timaeus Deakin, avec son visage rose, son col humide, et son thé intact sur la table à côté de lui.

Penché au-dessus du fauteuil à côté du mien, les mains sur le dossier, Sat commence à se fâcher.

« Ainsi vous vous dites ami de M. Carter depuis plus de quinze ans, est-ce exact ?

– En effet. Plus de quinze ans, maintenant, confirme le docteur en s’épongeant le front.

– Et pourtant vous avez omis de mentionner les marques de piqûres sur son bras gauche au policier qui vous a demandé d’examiner son corps.

– Je vous l’ai déjà dit, proteste le docteur. Je ne les ai pas mentionnées parce qu’il n’y avait aucune raison. Le capitaine Wyndham m’a demandé de signaler tout élément suspect. Ces marques n’étaient pas suspectes puisque je savais ce qui les avait provoquées. Comme je l’ai dit, Carter souffrait d’une arthrite rhumatoïde qui s’était aggravée ces dernières semaines et lui provoquait de fortes douleurs. Pour le soulager je lui ai prescrit une série d’injections de morphine que j’ai effectuées moi-même. »

En enquêteur expérimenté Sat maîtrise depuis longtemps l’art de se montrer sceptique, même devant ce qui pourrait être considéré avec réalisme comme la vérité. En l’occurrence, son expression laisse entendre qu’il n’en croit pas un mot.

« Et en avez-vous effectué une hier soir ?

– Non. Je ne pouvais pas lui administrer une dose de morphine avant la grande fête au club. Il était l’homme le plus important de la soirée. Tous les regards seraient braqués sur lui.

– Et ici après le dîner ?

– Devant des gens comme le pasteur Philips et cet imbécile de Preston ? Certainement pas. Je lui administrais une injection tous les cinq jours. La prochaine n’était pas prévue avant demain. »

Je demande : « Avez-vous votre serviette ici, docteur ? »

Deakin est surpris. « Pardon ?

– L’avez-vous apportée hier soir ?

– Oui. Je savais que je passerais la nuit ici et j’ai pensé en profiter pour faire quelques visites à domicile ce matin pendant que je me trouvais à Jatinga.

– Auriez-vous une seringue dans votre serviette ?

– Probablement.

– Et de la morphine ? »

Le docteur est mal à l’aise. « Absolument pas. Je n’ai pris que les médicaments dont j’avais besoin aujourd’hui.

– Hier soir Ronald Carter a quitté la pièce pendant un quart d’heure environ. Est-ce exact ?

– Oui.

– Et il semble que vous vous soyez absenté à peu près au même moment. »

Deakin a l’air de quelqu’un qui vient d’être brûlé au fer rouge.

« Quoi ?

– Avez-vous ou non quitté la pièce pendant cette période ? »

Il passe de la crainte à l’indignation.

« Il se peut que je sois allé aux toilettes, mais c’est tout. Suggérez-vous sérieusement que j’ai suivi Ronald, que je lui ai subrepticement injecté quelque chose et que je suis revenu ? »

Sat se tait.

Les mains de Deakin tremblent sur ses genoux. « C’est totalement absurde. Je ne me rappelle même pas quand je suis allé aux toilettes, mais je peux vous assurer que je n’ai pas rencontré Ronald et que je ne lui ai absolument rien injecté. Pour l’amour du ciel, mon vieux, j’ai été le premier à signaler les marques étranges sur sa poitrine. Pourquoi aurais-je fait une chose pareille si j’avais quelque chose à cacher ?

– Et pourtant vous nous avez informés par la suite que M. Carter était mort de causes naturelles, dit Sat.

– Parce qu’il ne pouvait pas en être autrement, dit-il en passant la main sur son crâne presque chauve. La porte était fermée de l’intérieur et il était mort dans son lit. Les marques sur sa poitrine étaient bizarres, mais il était impossible qu’il ait été électrocuté, alors de quoi pouvait-il s’agir sinon de causes naturelles ?

– D’overdose ou de poison », répond calmement Sat.

Le visage du médecin prend une intéressante couleur cramoisie et je crains un instant qu’il puisse lui arriver quelque chose, ce qui serait extrêmement fâcheux non seulement pour notre enquête mais pour toute la communauté, car je doute qu’il y ait d’autres médecins dans un rayon de dix miles. Exaspéré il s’adresse à moi. « Capitaine, j’exige que vous mettiez fin à cette farce. J’ai témoigné à ce petit noiraud prétentieux plus de patience qu’il ne mérite. Je refuse de continuer de répondre à ses accusations.

– Il se trouve que le sergent relève directement du commissaire de district Turner. J’ai les mains liées, je le crains. »

Deakin se lève en faisant tinter la tasse dans la soucoupe. « Il peut bien relever du vice-roi à Delhi ou de Dieu lui-même, je refuse de continuer cette comédie. »

Il lance un regard furieux au sergent, qui le lui rend.

« Merci, docteur, dit-il finalement. Vous nous avez beaucoup aidés. Ce sera tout pour le moment. »

 

« Il a raison, vous savez, dis-je pendant que la domestique enlève les tasses. Rien ne prouve que Deakin est impliqué dans la mort de Caine. »

Sat a libéré le bon docteur et après un coup d’œil à sa serviette il lui a dit qu’il pouvait aller faire ses visites à condition de revenir après.

« Pour les besoins de l’enquête, dit Sat, référez-vous s’il vous plaît à la victime en tant que Ronald Carter. L’appeler Caine ne fait qu’ajouter à la confusion. Et oui, le docteur Deakin avait les moyens et l’occasion de l’empoisonner.

– Vraiment ? Les moyens peut-être, mais l’occasion ? Même s’il a suivi Caine, je veux dire Carter, quand celui-ci a quitté la pièce, croyez-vous honnêtement qu’il a pu lui injecter quelque chose sans qu’il s’en rende compte ? Et ensuite Carter revient et poursuit allègrement la soirée entre amis ? C’est invraisemblable.

– Invraisemblable ? Et s’il a dit à Carter qu’il lui injectait une dose de morphine mais qu’il a doublé la dose ou injecté un poison lent ?

– Mais pourquoi l’aurait-il fait ? Carter était son ami. »

Sat sourit. « Je vous laisse le découvrir. S’il y a une chose que j’ai apprise, c’est que seul un Anglais est capable de découvrir les motifs franchement bizarres pour lesquels un Anglais pourrait chercher à en tuer un autre. »

Je le regarde et sens soudain un frisson me parcourir. « Attention, mon ami. Il y a quelques heures vous disiez que vous espériez que ce ne soit qu’un cas de mort naturelle, et maintenant vous élaborez des théories impliquant des poisons lents. J’espère que vous n’envisagez pas d’en arriver à une chasse aux sorcières.

– Là où il y a des sorcières, ne devrions-nous pas les chasser ? »

*

 

Un gong retentit à midi sonnant pour appeler les invités de Carter à déjeuner.

On frappe à la porte et la domestique, Ranjana, entre et m’invite à rejoindre les autres dans la salle à manger. L’invitation ne s’étend pas à Sat, probablement parce que l’idée de déjeuner à la table d’honneur avec un Indien qui les questionne habillé comme s’il revenait de pèlerinage pourrait provoquer anxiété et indigestion parmi les Britanniques rassemblés.

Donc, par solidarité avec mon collègue, je décline l’invitation et demande des sandwiches pour nous deux. La domestique acquiesce tranquillement et disparaît dans le corridor. Je profite de la pause pour sortir fumer une cigarette sur la véranda.

De là je vois le boy, Thakur, sortir sur le côté de la maison et se diriger vers la grange et la rue. Il porte une grosse boîte dans les bras et à sa façon de traîner les pieds je suppose qu’elle est lourde.

J’écrase mon mégot, je note mentalement de lui demander ce qu’il transportait et je retourne à l’intérieur juste au moment où la domestique apporte une nouvelle théière et deux assiettes de sandwiches au concombre, qui selon la tradition britannique ont été libérés de leur croûte. Ils n’ont absolument aucun goût et après les avoir terminés c’est presque un soulagement de pouvoir appeler le prochain suspect.

Toujours vêtu de sa chemise de soirée et de sa veste de velours d’hier soir, Charles Preston fait son entrée, admire la vue et s’assoit sur le canapé. À ma grande surprise, j’ai l’impression qu’il me fait un clin d’œil.

« Je dois dire, Wyndham, que lorsque vous vous êtes présenté à ma porte hier matin j’ignorais que vous alliez provoquer une telle pagaille. Vous permettez ? » Il tire un étui à cigarettes en argent de sa poche de poitrine.

« Ce n’est pas moi le responsable ici mais mon collègue le sergent Banerjee. Mais je suis sûr qu’il ne verra pas d’inconvénient à ce que vous fumiez. »

Sat donne son accord d’un signe de tête.

Preston ouvre l’étui, en tire une cigarette à bout doré et l’allume avec un briquet en argent. « Ainsi, dit-il en tirant une bouffée, vous pensez que quelqu’un l’a descendu ?

– Nous examinons toutes les circonstances qui entourent sa mort, dit Sat.

– Mmm, dit Preston cigarette aux lèvres, j’admets que tout est plutôt étrange, le vieux qui meurt juste après que le diseur de bonne aventure l’a annoncé. Et surtout le fait qu’il passe l’arme à gauche juste avant que le capitaine arrive pour l’arrêter. Le bruit court que vous pensez que le vieux Carter n’était pas celui qu’il prétendait. C’est vrai ?

– Si vous voulez bien, intervient Sat, je pense qu’il est préférable que nous posions les questions. »

Preston regarde le sergent en essayant de réprimer un sourire. « Oh, parfaitement, monsieur le Mahatma. Je vous en prie, poursuivez. »

Sat se crispe.

« Le capitaine Wyndham me dit que vous n’étiez pas un ami particulièrement proche de M. Carter. Est-ce exact ? »

Preston exhale un autre nuage de fumée bleu-gris. « Pas vraiment. Je ne me serais même pas décrit comme un ami de Ronald Carter de quelque sorte que ce soit.

– Et pourtant il a jugé bon de vous inviter chez lui hier soir ? »

Preston fait un nouveau clin d’œil. « Croyez-moi, mon cher, j’étais aussi choqué que vous.

– Mais vous êtes venu quand même.

– J’étais curieux. J’ai toujours un frisson d’excitation devant les hommes puissants et dangereux, et soyons honnêtes, qui n’en a pas ? Que vous l’aimiez ou non, et la plupart ne l’aimaient pas, Ronald Carter était le grand chef. L’homme le plus important dans un rayon de cinquante miles. Il était comme le soleil, le centre de nos orbites et on ne pouvait pas lui résister. Je doute que quiconque lui aurait dit non.

– Et pourquoi vous a-t-il invité ?

– Aucune idée. Non qu’il ait eu grand-chose à me dire quand nous sommes arrivés ici. Ni à personne d’autre d’ailleurs. Les trappistes organisent probablement des soirées plus agréables. Mais comme je l’ai dit, je doute que beaucoup des personnes présentes hier soir aient considéré Carter comme un ami. Le docteur Deakin peut-être, mais pas les autres. Certainement pas le pasteur Philips ni Alan Dewar.

– Pourquoi cela ?

– Ne vous ai-je pas dit hier que Carter tenait des gens dans sa main ? Eh bien Dewar et le pasteur étaient de ceux-là. Voyez-vous, Ronald Carter était un collectionneur, mais là où d’autres collectionnent des timbres lui collectionnait des hommes. Il aimait avoir prise sur eux. Il adorait les humilier. Il en tirait une sensation de puissance. C’est triste, vraiment. L’homme le plus riche de la région, vous penseriez que cela lui suffirait, mais non. Il y avait de la malveillance en lui, un besoin constant d’être reconnu comme supérieur à tous les autres. Il était comme un baron féodal exigeant allégeance de ses sujets. Mais la vérité c’est qu’il n’obtenait réellement qu’une effrayante servilité.

– Quelle prise avait-il sur Dewar ? demande Sat.

– Voilà une question intéressante. Le père de Dewar a créé une affaire d’exploitation de bois dans les collines autour de Maibang il y a une trentaine d’années. Du bon bois dur pour l’exportation, pas la saleté bon marché que vous trouvez par ici. Parti de rien il est parvenu au point où pendant la saison sèche il envoyait chaque semaine plusieurs péniches à Calcutta. À la mort du vieil homme, Dewar a hérité le tout. Et au début l’affaire se portait bien. Mais ensuite la guerre est arrivée et le marché s’est effondré. C’est alors que Ronald Carter a commencé à y mettre son nez. Il avait déjà acheté une ou deux autres entreprises semblables qui avaient fait faillite. Il les a eues pour une bouchée de pain, paraît-il, puis il s’est mis à casser les prix, ce qu’il pouvait se permettre grâce à ses grandes poches. Dewar a fini par s’endetter auprès des banques. Il espérait s’en sortir l’année dernière, mais il y a eu ce glissement de terrain après la mousson. La route de Maibang a été coupée pendant des semaines et Dewar n’a pas pu transporter son bois jusqu’aux péniches à Tezpur sans faire un détour de quatre-vingts miles dans les deux sens. Il perdait toute chance de sauver son affaire, et au moment même où les banques le menaçaient de saisie voilà Ronald Carter qui reprend ses dettes et fournit un petit supplément. Sauf que l’argent de Carter coûte plus cher. Carter voulait des parts dans l’affaire, et soudain Dewar’s Timber and Logging devient RC Timber and Logging, et Alan Dewar travaille pour Ronald Carter qui le traite comme un serf et l’humilie devant sa propre femme. Ironie du sort, c’était une des entreprises de construction de Carter qui était censée renforcer les terrassements à Maibang quand s’est produit le glissement de terrain.

– Et le pasteur Philips ? demande Sat. Quelle prise Ronald Carter avait-il sur lui ?

– Ça, je l’ignore, mais quoi qu’il en soit vous pouvez être sûr qu’il le tient bien. Il suffit de voir la tête de Philips pour comprendre qu’il n’était pas un admirateur de Carter.

– Et le docteur Deakin ? »

Preston caresse son début de barbe. « C’est très curieux. Le docteur a peut-être été le seul homme du secteur à apprécier la compagnie de Carter. C’était peut-être lié au fameux serment d’Hippo-machin, ou alors Carter lui avait rendu un service dans le passé, mais je pense que Deakin était réellement attaché à ce type. »

Sat et moi échangeons un regard.

« Parlez-moi de la nuit dernière, dit le sergent.

– Que voulez-vous savoir ?

– Après le dîner au club vous êtes venu ici sur l’invitation de M. Carter ?

– C’est exact. Précisément dans cette pièce.

– Et à un certain moment Ronald Carter a été appelé à l’extérieur par son boy, manifestement pour régler une affaire. Est-ce exact ?

– Oui.

– Quelle heure pouvait-il être ?

– Je dirais autour de minuit, probablement, à peu près… »

Sat note dans son petit calepin. « Et il s’est absenté pendant… ?

– Une vingtaine de minutes.

– Quelqu’un d’autre a-t-il quitté la pièce au même moment ?

– Pas que je m’en souvienne… mais j’étais allé me promener un moment sur les pelouses.

– Seul ?

– Non. Alan Dewar était avec moi. Le pasteur s’était mis à parler de Dieu et, bon, je crains d’avoir été un peu éméché et d’avoir fait une ou deux remarques déplacées. Dewar a suggéré que nous allions faire un tour et éclaircir nos idées.

– Et vous êtes sûr que c’était pendant que Ronald Carter avait quitté la pièce.

– Oui. Voyez-vous, nous sommes revenus en même temps que sa seigneurie.

– Et le docteur Deakin ?

– Le docteur ?

– La nuit dernière, pendant l’absence de Carter, Deakin a-t-il quitté la pièce ?

– Maintenant que vous en parlez, je pense qu’il est peut-être sorti. Je me rappelle avoir regardé la maison et n’avoir vu que le pasteur Philips devant. J’avais pensé que Deakin était allé retrouver les dames, mais il est possible qu’il ait quitté la pièce. Quoi, vous ne pensez pas que le vieux Deakin a quelque chose à voir avec la mort de Carter. »

Sat ne répond pas.

Preston a un rire dédaigneux. « C’est ridicule. La seule façon dont il aurait pu le tuer aurait été en l’ennuyant mortellement. Non, si vous voulez mon avis, si quelqu’un était susceptible de descendre Carter ce serait Dewar. Il n’est pas homme à passer l’éponge. Il est davantage du genre à prendre les choses à bras-le-corps. Il a un sacré tempérament. Oui, je vois très bien Dewar tuer le vieux Carter. Un oreiller sur la figure ou deux mains autour du cou et c’est fini. Et je vais vous dire…

– Merci, monsieur Preston, dit Sat. Je vous suggère de garder de telles spéculations pour vous.

– Absolument ! Mais si vous finissez par l’arrêter, s’il vous plaît avisez-moi. J’aimerais lui offrir un verre. »

*

 

Alan Dewar paraît la quarantaine mais il est habillé comme un jeune homme. Sa femme Celia, avec son serre-tête et sa robe à fleurs, paraît encore plus jeune, et avec le teint de porcelaine et la chevelure de feu d’une Celte elle semble plutôt inadaptée à tout climat au sud de l’arc arctique.

Après avoir entendu le témoignage de Charlie Preston, Sat les reçoit avec toute la cordialité d’un peloton d’exécution en leur indiquant le canapé d’un signe de tête ; ils s’y assoient main dans la main, image touchante de solidarité conjugale.

« Comme vous le savez, commence Sat, votre hôte M. Ronald Carter est décédé la nuit dernière dans des circonstances jugées suspectes. Je suis le sergent Banerjee et le commissaire de district m’a chargé d’enquêter sur cette affaire. Dans ce but je voudrais vous poser quelques questions. »

Les Dewar acquiescent.

« Vous pourriez peut-être commencer par me parler de vos relations avec M. Carter et de ce qui vous a amenés à être reçus ici à Highfield la nuit dernière. » Dewar se mouille les lèvres. « Nous avions des relations d’affaires. Je dirigeais une exploitation de bois près de Langting. Carter en était actionnaire. »

Sat prend des notes. « S’il vous plaît, dites-moi avec vos propres mots comment il se fait que vous ayez été invités au dîner hier soir et ce qui s’est passé après que vous êtes arrivés ici du Jatinga Club. » Dewar serre la main de sa femme. « Carter nous a invités à ce fichu dîner. Pour être honnête, j’aurais préféré ne pas y aller. C’est long de venir de Langting, mais Carter a insisté. Il a dit qu’il nous réservait une soirée remarquable. Si j’avais su qu’il parlait de ces oiseaux qui se sont écrasés sur le sol et d’un charmeur de serpents qui prédirait sa mort je serais resté chez moi. Celia a été très affectée par tout ce qui s’est passé et voulait aller se coucher directement quand nous sommes arrivés ici, mais Emily Carter n’a rien voulu entendre. J’imagine qu’elle avait envie de compagnie de son âge plutôt que d’être coincée avec des fossiles tels que Deakin et le pasteur Philips. En tout cas la soirée était ratée. Le vieux Carter a toujours aimé être le centre de la conversation, dans le cas contraire il réagissait mal et s’en prenait aux autres, mais hier il était plutôt calme. Il paraissait inquiet, presque comme s’il croyait à la prophétie de ce fakir.

– De quoi avez-vous parlé ?

– Du fakir, naturellement, mais ensuite des sujets habituels, la politique, la situation dans les plantations maintenant que la grève générale est finie…

– M. Carter a-t-il quitté la pièce à un quelconque moment ? »

Alan Dewar se frotte le menton. « En fait oui. Son boy est venu sur la véranda où nous étions en train de fumer et lui a dit qu’il y avait un message pour lui ou que sais-je. Il s’est absenté un bon moment.

– Et quelqu’un d’autre a quitté la pièce en même temps ?

– Je ne pourrais pas vous dire. Je suis allé me promener dans les jardins. J’avais envie d’air frais.

– M. Preston vous accompagnait ?

– C’est exact. En fait il avait encore plus besoin d’air que moi.

– Une idée de combien de temps Carter s’est absenté ? »

Dewar sourit. « Je crains de ne pas l’avoir minuté. Vous permettez que nous nous servions un verre ? Le soleil a décliné, ou du moins vous le sauriez si vous pouviez le voir. »

Sat me consulte du regard. Je n’ai pas d’objection. En fait, j’ai bien envie d’un verre moi-même.

« Servez-vous », dit-il.

Dewar se lève et va soulever le couvercle d’un bar en forme de globe couleur sépia.

« Celia ? » demande-t-il.

Sa femme s’abstient.

« Comme tu voudras. » Il tire une bouteille de single malt apparemment coûteux et un verre. « Capitaine Wyndham ? Vous prenez quelque chose ou êtes-vous en service ?

– Pas officiellement. » Je m’approche de l’hémisphère maintenant ouvert, je me sers un whisky et retourne m’asseoir sous le regard furieux de Sat. J’en retire une certaine satisfaction.

« Étiez-vous des amis proches de M. Carter ? » demande Sat.

Dewar boit une longue gorgée de son verre en cristal taillé. « Disons seulement qu’il appréciait notre compagnie.

– Je suppose que c’est une façon de voir. D’après ce que nous savons, c’est votre entreprise qu’il appréciait le plus. Nous avons appris qu’il vous avait mené à la faillite puis avait remboursé votre dette en échange d’actions.

– C’est vrai, dit Dewar mal à l’aise. Dernièrement Carter était un actionnaire important de la société.

– Un actionnaire important ? Allons donc, monsieur Dewar. Carter est devenu l’actionnaire majoritaire, n’est-ce pas ? Votre entreprise est devenue la sienne et vous avez été réduit à travailler pour lui. Il vous faisait marcher à la baguette. C’est pourquoi vous étiez obligé de venir hier soir alors que vous n’en aviez aucune envie. Ce que je ne comprends pas c’est pourquoi il a voulu que vous veniez. »

Dewar se hérisse. « Parce que c’était sa façon d’être. Il aimait manipuler les autres.

– Cela paraît une bonne raison de vouloir se débarrasser de lui », dit Banerjee. Avant qu’il puisse réagir, Celia Dewar pose une main sur le poignet de son mari.

« Capitaine, dit-elle, vous connaissez l’expression gardez vos amis près de vous et encore plus vos ennemis ? Eh bien, Ronald Carter avait très peu des premiers et beaucoup des seconds. Si vous étiez invité chez lui vous pouviez être sûr que c’était parce qu’il attendait quelque chose de vous ou qu’il voulait vous rappeler qu’il vous avait déjà pris quelque chose et qu’il n’y avait rien que vous puissiez y faire. C’était le genre d’homme qui prenait plaisir à voir les autres courber l’échine devant lui ; pas des flagorneurs, il s’en lassait vite, mais plutôt des hommes dont il savait qu’ils ne l’aimaient pas mais qui n’avaient guère d’autre choix que de lui obéir. Mon mari n’avait aucune affection pour Ronald Carter, mais on pourrait dire la même chose d’autres personnes dans cette maison.

– Telles que ? »

Celia sourit. « Vous devriez peut-être demander au pasteur Philips de vous parler du terrain autour de son église et de la triste disparition de certaines de ses brebis. »

*

 

Le pasteur Philips a l’aspect physique d’un ours russe et un visage ridé et buriné qui en ce moment paraît prêt à éclater.

« C’est un fichu mensonge, espèce de petit avorton païen ! »

Emily Carter l’a décrit comme un gentil géant, mais de là où je suis je ne vois rien de gentil en lui. Il se tient au-dessus de Sat, les joues rouges et crachant la fureur comme s’il envisageait de l’étrangler à mains nues, ce qui ne semble pas particulièrement chrétien.

Banerjee regarde le pasteur dans les yeux. « Asseyez-vous, monsieur. »

Il y a dans sa voix une force de volonté, quelque chose que je ne lui connaissais pas, et cela me donne la sensation qu’il a changé pendant son séjour à Dacca.

Ils restent un instant face à face tels des cerfs en rut avant que le pasteur semble se rappeler qu’il est un homme de Dieu et se rassoie.

« Je vous le demande encore, dit Banerjee, est-il vrai que Ronald Carter vous a payé pour convaincre les veuves de deux membres de votre congrégation de retirer la plainte pour assassinat qu’elles avaient déposée contre lui ? »

Sat reprend là ce qu’Alan Dewar nous a raconté, généreusement assisté par son épouse.

« Ça n’est pas du tout ce qui s’est passé, fulmine Philips.

– Alors peut-être pourriez-vous corriger notre méprise », dit Sat.

Le pasteur se tord les mains comme s’il essorait une éponge.

« C’est arrivé il y a environ dix-huit mois. La plupart des hommes de la tribu de la vallée sont employés dans l’une ou l’autre des entreprises de Carter. Ces deux-là faisaient partie d’une équipe de terrassement qui travaillait à Diyung pour protéger un tronçon de la route Maibang-Barabond. C’était vers la fin de la mousson et en toute rigueur ils n’auraient pas dû se trouver là à attendre que le temps s’améliore, mais Ronald Carter a insisté. Il y a eu un glissement de terrain. On a sorti de la boue trois hommes vivants. C’est le docteur Deakin qui les a sauvés. Quatre autres n’ont pas eu autant de chance. Deux d’entre eux n’étaient que des enfants, treize et quatorze ans.

« Les victimes étaient toutes membres de ma congrégation. Par ici, il arrive souvent que des affaires comme celle-là se règlent avec le paiement de… réparations, plutôt que d’avoir recours aux tribunaux. Carter m’a demandé d’intercéder au nom de ses compagnies et je l’ai fait. Ça ne m’a pas plu, mais vous devez vous rappeler que Carter était le roi de la vallée. Des villageois illettrés n’avaient aucun moyen de gagner un procès contre lui. »

Sat a du mal à cacher son dégoût.

« Et Carter vous a payé pour vos services ? » crache-t-il.

Philips serre les poings. Les articulations blanchissent.

« Il a fait une donation à l’église.

– Et cette donation était-elle par hasard plus élevée que la somme payée aux familles endeuillées ?

– Son montant n’a rien à voir ici.

– Pourquoi avez-vous accepté l’invitation de Carter la nuit dernière ? poursuit Sat. Était-ce pour essayer d’obtenir une autre “donation” pour votre église ?

– Je ne voulais pas venir, répond-il hargneusement. Il y a quelque chose de diabolique ici. » Il se tourne vers moi pour s’assurer de mon soutien. « Vous l’avez vu aussi hier soir, Wyndham. Les oiseaux qui tombent du ciel comme des grêlons, comme s’ils étaient possédés, ensuite la mort de Carter… Je suis venu parce que… » Il reste perdu dans ses pensées puis il poursuit : « Écoutez, Wyndham, je ne sais pas à quel jeu vous jouez ici, mais je refuse qu’une espèce de subalterne prétentieux me parle de cette façon. Vous feriez mieux de lui dire de rester à sa place ou il le regrettera. Je sais qu’un homme est mort, mais cela n’a rien à faire avec moi, et cela ne donne certainement pas à ce babu le droit de m’insulter. »

J’adresse à Sat un regard sévère.

« Je suis convaincu que le sergent ne cherchait pas à vous offenser, et je suis sûr que dorénavant il prendra un autre ton. »

Bien entendu, Sat ne fait rien de la sorte.

« Pourquoi êtes-vous venu, monsieur Philips ? Était-ce dans l’espoir de lui soutirer plus d’argent ? »

Quand Philips répond, sa voix est un murmure. « Carter a insisté pour que je vienne. J’ai essayé de parler argent avec lui, je lui ai dit que la tribu avait besoin d’une église à elle, c’est un projet de leur communauté, mais il a répondu qu’il s’occuperait de la question le lendemain.

– Sauf que ce matin il était mort », dit Sat.

Philips lève la tête. « C’était peut-être un châtiment divin ?

– Peut-être, dit le sergent, mais alors de quel dieu ? »

Philips ne voit aucun humour dans cette question.

« Il n’y a qu’un seul vrai Dieu », dit-il.

Après cela Sat n’a plus grand-chose à demander au pasteur, et deux minutes plus tard je pousse Philips dehors, toujours furibard.

« Vous avez intérêt à surveiller ce petit salaud, Wyndham, grogne-t-il. Pour qui se prend-il en se montrant ici habillé de cette façon pour interroger ses supérieurs ? Fichu Bengali vaniteux. Vous devriez lui rappeler qu’il n’est plus à Calcutta. On accepte peut-être ce genre d’insolence là-bas, mais pas ici. »

J’essaie de le calmer.

« Je lui parlerai.

– Assurez-vous de le faire.

– J’ai une dernière question. La nuit dernière avez-vous entendu le tonnerre par hasard ? »

Le pasteur me regarde l’air narquois. « Ni tonnerre ni éclair, je ne crois même pas qu’il ait plu. »

 

Sat se tient près des portes-fenêtres et regarde la pluie.

Je lui demande : « Mais enfin à quoi jouez-vous ? D’abord le docteur Deakin, puis les Dewar, maintenant Philips, essayez-vous délibérément de mettre les gens en colère ? »

Il se retourne pour être face à moi quand je le rejoins.

« Un homme est mort, dit-il.

– Je le sais, c’était un horrible salaud mais il n’y a aucune preuve qu’il soit mort d’autre chose que de causes naturelles. En outre, rien ne suggère qu’aucune de ces personnes soit mêlée à sa mort. Pour l’amour du ciel, Sat, que vous arrive-t-il ? »

Il me lance un regard que je ne lui ai jamais vu.

« Ne m’appelez pas ainsi, je vous prie.

– Comment ?

– Vous savez comment. Nous nous connaissons depuis près de trois ans. Je vous ai sauvé la vie et j’ai été à vos côtés quand aucun sahib n’y était. Vous vous dites mon ami, et pourtant vous ne faites même pas l’effort de m’appeler par mon véritable nom ? »

Je réponds en bégayant : « Vous savez que j’ai du mal avec sa prononciation. Et tout le monde dans le service vous appelle Sat… »

Le sergent secoue la tête. « Seuls les officiers sahibs m’appellent ainsi. Les Indiens et les agents ne le font pas.

– Que voulez-vous dire ?

– Je veux dire qu’en tant qu’ami vous devriez m’appeler par mon nom et ne pas le ridiculiser.

– Vous insultez un pasteur parce que vous êtes mécontent de ma prononciation de votre nom ?

– J’ai insulté le pasteur ? » Il recule d’un pas. « Je n’ai employé aucune épithète désobligeante. Lui, m’a traité d’avorton païen et de subalterne prétentieux. Vous n’avez rien à dire là-dessus ? Il s’est fait payer pour régler une affaire impliquant deux Indiens morts, mais c’est moi qui suis insultant ?

– Ce n’est pas ce que…

– Le docteur Deakin m’a appelé noiraud et M. Preston s’est moqué de moi en m’appelant le Mahatma. Vous ne les avez pas jugés insultants ? Ou bien croyez-vous qu’un Anglais peut dire à un Indien ce qui lui plaît, mais que lorsqu’un Indien a la témérité de contester un Anglais c’est une insulte au sahib ? »

Je lui demande mollement ce qui a déclenché tout cela.

D’un geste il m’indique l’extérieur. « Regardez autour de vous, Sam. Au cours de cette année, pendant que vous étiez dans la brume de l’opium ce pays flambait. Il a changé. Même l’homme ordinaire réagit aux insultes de la domination britannique. Si les meilleurs d’entre vous ne peuvent pas traiter les Indiens dignement, alors quel espoir y a-t-il ? »

Je le regarde, son dhoti de coton blanc et ses sandales de cuir, et je me rends compte avec une clarté douloureuse qu’il a raison. Mais je ne suis pas assez honnête pour admettre quoi que ce soit de la sorte devant lui.

Quelque chose dans ses traits a changé : une lueur dans les yeux et une expression plus douce.

« Désolé, je n’aurais pas dû mentionner votre addiction. C’était une erreur de ma part. »

Et voilà le rameau d’olivier tendu encore une fois par l’Indien ; parce que c’est dans sa nature, parce qu’il est un homme de conscience et parce qu’en Inde un Anglais ne pourrait jamais être celui qui présente ses excuses.

« Aucune importance… Satyendra. »

Il sourit malgré lui.

« Je l’ai bien dit ?

– Non. Vous l’avez massacré, mais j’apprécie votre effort. Peut-être pourriez-vous m’appeler simplement Satyen ?

– Je pourrais. Ou je pourrais aussi m’obstiner. J’ai probablement encore le temps de m’exercer avant que vous ne chassiez tous les sahibs hors de l’Inde. »

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