Le Soleil rouge de l’Assam

Abir Mukherjee · Chapitre 23 sur 38

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Le Soleil rouge de l’Assam

20: Février 1905: Est de Londres

20

Février 1905

Est de Londres

 

Un vent violent soufflait du fleuve. Dans Wapping High Street hommes et femmes s’emmitouflaient du mieux qu’ils pouvaient et se hâtaient entre les flaques de lumière des lampadaires. Une pluie cinglante et froide tombait sans discontinuer d’un ciel lourd de la suie et des émanations industrielles tandis qu’en civil et trempé je négociais un chemin sur les pavés graisseux, évitant les cageots détruits, les légumes dans le caniveau et le crottin de cheval.

Vu de la rue, le Turk’s Head n’était rien de plus que le trou noir d’une entrée dans une ruelle. Le pub lui-même, un bâtiment délabré d’un étage en brique et bois, faisait face au fleuve. À côté, un dangereux escalier en bois conduisait à un petit quai où pourrissaient les épaves de quelques vieux bateaux.

J’ai plongé dans la chaleur de l’intérieur et regardé autour de moi. Au fond de la salle au sol dallé il y avait un comptoir en bois sombre derrière lequel se tenait un barman solitaire. À gauche, du côté du fleuve, plusieurs tables basses étaient occupées par des hommes qui n’avaient pas de meilleur endroit où aller, et contre le mur opposé un feu moribond crépitait dans l’âtre. Harmsworth était assis à la table la plus proche de la fenêtre. Il m’avait vu le premier et s’était déjà levé.

Il m’a rejoint au bar avec un sourire, la main tendue. Comme je ne l’ai pas serrée il m’a tapé sur le bras. Sans son chapeau il avait l’air plus jeune, la petite trentaine, avec des cheveux noirs brillantinés un doigt trop longs sur la nuque et les côtés.

« Content de vous voir, monsieur l’agent, a-t-il dit. Désolé de vous avoir fait sortir par ce temps.

– Ce n’est rien. » En réalité je n’avais pas grand-chose d’autre à faire.

« Qu’est-ce que je peux vous offrir ?

– Qu’est-ce que vous buvez ?

– Un stout.

– Je prendrai la même chose. »

Harmsworth a commandé. « Deux pintes d’Imperial. » Puis il m’a demandé : « Alors vous n’avez pas eu de difficultés à trouver l’endroit ? » La question n’attendait pas vraiment de réponse, simple banalité que deux hommes qui se connaissaient à peine étaient censés échanger avant d’aborder des sujets plus importants.

« Je suis déjà venu. »

Le barman a posé deux pintes de stout brun sur le comptoir et a essuyé ce qui avait débordé avec un chiffon humide. Harmsworth m’a tendu mon verre, a laissé quelques pièces sur le comptoir et s’est dirigé vers sa table. Je l’ai suivi et me suis assis en face de lui. Dehors, la Tamise noire clapotait contre le quai.

Le journaleux a bu une longue gorgée et s’est essuyé la bouche du dos de la main. « C’est très aimable à vous d’être venu.

– Je vous en prie. Que puis-je faire pour vous, monsieur Harmsworth ? »

Il s’est penché en avant et a posé les mains de part et d’autre de son verre.

« Comme je vous l’ai dit cet après-midi, il s’agit plutôt de ce que nous pourrions faire l’un pour l’autre. Un de vos collègues m’a dit que vous étiez un jeune homme intelligent, à l’avenir prometteur. Qui sait, vous pourriez être nommé inspecteur un jour. »

Je n’ai rien dit, heureux de me complaire sous les feux de ses flatteries mielleuses.

« Beaucoup de policiers ont fait carrière grâce à quelques bons articles dans les journaux… De la même façon, un ou deux mauvais articles peuvent ruiner la réputation d’un homme… » Il a fait une pause pour laisser la dernière phrase prendre tout son poids. « Et je sais combien c’est difficile de joindre les deux bouts avec un salaire de simple agent de police…

– Je ne suis pas sûr de vous suivre. »

Harmsworth m’a regardé en se demandant si j’étais vraiment naïf à ce point ou si je faisais semblant.

Il a poursuivi : « Je pense que nous pouvons nous être mutuellement utiles. Appelez cela une sorte de partenariat. »

J’ai pris une gorgée de bière.

« J’espérais que vous pourriez envisager que nous nous retrouvions de temps en temps pour bavarder en prenant un verre. J’ai beaucoup de contacts et j’entends des choses qui pourraient être utiles à un jeune policier ambitieux.

– Et en échange ? »

Harmsworth m’a adressé un sourire qui avait l’air venu d’un visage de chérubin. « En échange, vous pourriez faire en sorte de me communiquer quelques détails sur des affaires auxquelles vous vous trouveriez mêlé. Des affaires susceptibles d’intéresser un large public.

– Telles que ?

– Eh bien, inutile de vous dire, cette histoire Bessie Drummond – terribles nouvelles –, nos lecteurs aimeraient la connaître de l’intérieur. Il paraît que vous êtes un des agents qui l’ont découverte. »

J’ai secoué la tête. « Elle a été découverte par d’autres locataires de son immeuble. Elles ont appelé la police. J’ai seulement été un des premiers sur les lieux.

– Vous voyez ? Vous corrigez déjà le rapport. Tout ce que je vous demande c’est de partager de temps à autre des détails relatifs à l’affaire.

– Tout pour garantir la vérité à vos lecteurs. »

Harmsworth a avalé une longue gorgée. « Exactement. Vous seriez rémunéré, bien entendu. Nous veillons toujours sur nos amis. Cigarette ? » Il a tiré un paquet de Pall Mall de sa poche.

J’ai décliné son offre. Les mots de Gooch ont soudain résonné dans ma tête comme un glas : Chaque semaine certains torchons n’impriment pratiquement que des ordures à propos des étrangers perfides et des Juifs sournois.

« Que voulez-vous savoir exactement ?

– Le bruit court que le tueur est un immigrant.

– Nous avons plusieurs suspects. »

Harmsworth a écarquillé les yeux. « Vraiment ? Parce que moi, j’ai entendu dire que vous les aviez presque tous éliminés de votre enquête sauf le Juif.

– Si vous en savez déjà tellement pourquoi avez-vous besoin de moi ?

– Pour corroboration. Vous êtes mêlé au tout premier chef à cette affaire. Vous nous aideriez si vous pouviez confirmer le nom de l’homme. »

Quelque chose m’a dit que si la source première de Harmsworth n’avait pas mentionné le nom de Vogel c’était soit parce qu’elle ne le connaissait pas soit pour recevoir plus d’argent.

J’ai demandé : « Et que feriez-vous avec ce renseignement ? Imprimer comme un fait avéré dans le journal de demain que ce Juif a assassiné une Anglaise ? Je vous ai dit que nous avions d’autres suspects. »

Harmsworth est resté placide. « Nos lecteurs ont le droit de savoir ce qui se passe. Si un de ces étrangers a tué une Anglaise, alors le public doit en être informé. Tous ces gens qui viennent ici de Dieu sait où. Les Anglais ont peur. »

J’ai terminé ma bière. « Vous avez raison. Les Anglais ont peur, en effet, et je ne suis pas sûr qu’une histoire mal fichue va les rassurer.

– C’est pourquoi je veux le plus de détails possible. Vous me donnez le nom du gars et je vous promets cinq shillings. Qu’est-ce que vous en dites ?

– J’ai une meilleure idée. Vous attendez que nous ayons attrapé quelqu’un et l’ayons mis en accusation et je vous donne toute l’histoire… pour rien. »

Harmsworth a secoué la tête. « En laissant un autre salaud avoir le scoop sur le Juif ? Ça n’est pas comme ça que ça marche, petit. »

*

 

Je suis retourné à pied à Wapping High Street. La pluie, devenue plus forte, tombait en rideaux et se déversait des toits sur les trottoirs. Je logeais à une demi-heure de là et j’aurais volontiers payé le double du prix d’un fiacre, mais à neuf heures et demie les fiacres à Wapping sont aussi rares que les politiciens honnêtes. J’ai donc boutonné mon manteau et me suis mis en route en direction de Ratcliffe Highway.

Je ne savais que penser de ma conversation avec Harmsworth. Toute ma vie j’ai été un outsider, certainement depuis le jour où ma mère est morte et où mon père m’a expédié au pensionnat. Je n’ai jamais compris ce qui conduit le fort à opprimer le faible, ni le besoin que beaucoup éprouvent de harceler ceux qui sont différents d’eux. C’était peut-être seulement plus facile : reprocher à quelqu’un d’autre, quelqu’un de différent, toutes les merdes qui vous tombaient dessus. Alors qu’à l’évidence, les ennuis sont le plus souvent provoqués par des gens qui vous ressemblent et non par ceux qui sont différents. Peut-être était-ce pour cela que j’avais toujours été du côté du perdant. Certains me qualifiaient d’opposant. Je me trouvais simplement correct. Je jugeais donc écœurant qu’Harmsworth puisse vouloir faire de moi un complice pour répandre ses demi-vérités et ses informations déformées. En même temps une part de moi était flattée qu’un journaliste me juge digne d’attention, et l’idée de voir mon nom dans les journaux me faisait frissonner de plaisir. Je n’en suis pas fier quand j’y repense, mais j’étais jeune. Et stupide.

Je suis arrivé à ma porte en retournant toujours la question dans ma tête. Je me suis essuyé le visage et j’ai pris la clef dans ma poche. Une voix a appelé derrière moi.

« Agent Wyndham. »

Je me suis retourné et j’ai vu sur le trottoir d’en face une mince silhouette soulignée par la lumière d’un lampadaire. La voix m’était familière, et quand le personnage a traversé la rue dans ma direction j’ai reconnu son profil, ou plus exactement son nez.

« Archibald Finlay, je pensais que vous seriez en train de consoler votre ami Tom Drummond de sa perte. Ne me dites pas que vous passiez devant chez moi par hasard. »

Finlay a eu un rire qui s’est transformé en toux. « Non. Je suis chargé de vous inviter à rencontrer des messieurs qui désirent avoir le plaisir de votre compagnie.

– On dirait que je suis très demandé ce soir, mais je ne suis pas sûr d’avoir envie de patauger davantage par ce temps. »

La pluie gouttait à l’extrémité du long pif de Finlay. « Croyez-moi, a-t-il dit, ça vaudra le déplacement.

– Eh bien, présenté de cette façon, comment refuser ? »

 

Nous nous sommes dirigés vers le nord et il ne fallait pas être un génie pour deviner où nous allions, mais qui nous allions voir et pourquoi restaient plus mystérieux. Vingt minutes plus tard nous étions dans Bethnal Green Road et nous marchions vers les lumières du Bleeding Hart. La pauvre bête de l’enseigne, au-dessus de la porte, paraissait encore plus abattue que d’habitude, et avec le temps qu’il faisait je ne pouvais pas lui en vouloir.

Les portes de bois ont grincé quand Finlay les a poussées, puis elles se sont refermées derrière nous. Le Bleeding Hart était plus animé que le Turk’s Head, avec l’atmosphère de la gare de Liverpool Street aux heures de pointe. Les hommes se bousculaient au comptoir et leur tête disparaissait dans une brume de fumée de cigarettes.

J’ai demandé : « Alors, qui dois-je rencontrer ici ?

– Pas ici, monsieur Wyndham. Vous êtes un homme important, votre réunion est dans l’arrière-salle. Exclusivement sur invitation. »

Il s’est frayé un chemin dans la masse de corps et je l’ai suivi jusqu’à une porte au fond. À côté, sur une chaise qui, sous lui, paraissait faite pour un enfant, était assis un homme avec une tête de rutabaga et un corps de cheval de combat. Il s’est levé, a salué Finlay d’un signe et a tourné la poignée de la porte en la prenant dans sa paume comme une balle de golf.

L’arrière-salle du Bleeding Hart ne signifiait qu’une seule chose. Les messieurs qui désiraient me voir n’étaient autres que les Spiller, les frères Grimm du Yorkshire.

La salle était plus grande que le bar. Et beaucoup moins bondée ; des dockers, à en juger par leur taille et leur odeur, jouaient aux cartes autour d’une table sous une lampe-tempête. Finlay ne leur a prêté aucune attention, il est passé devant un billard inoccupé et un comptoir que nettoyait un barman à l’air morne, pour arriver à un box dans le coin, éclairé par une grosse bougie.

« Asseyez-vous monsieur l’agent, a dit Finlay en indiquant une banquette en cuir bordeaux sur un côté de la table. Faites comme chez vous. Ils seront bientôt là. »

Il m’a laissé seul.

Il était déjà à quelques pas quand je l’ai appelé.

Il s’est retourné. « Oui ?

– Nous sommes dans un pub, n’est-ce pas ?

– Exact. Et alors ?

– Bien, et si vous alliez me chercher un verre ? Il m’aidera à me sentir à l’aise. »

Il a secoué la tête d’un air faussement compatissant.

« Une bière ?

– Pourquoi pas quelque chose de plus spécial ? Après tout, je suis un invité. Pourquoi pas un whisky ?

– Un whisky ? a grogné Finlay. On dirait qu’hier encore vous étiez en culotte courte. »

Une voix a retenti quelque part derrière moi.

« Apporte-lui un whisky… »

L’expression de Finlay a viré instantanément à l’obéissance craintive.

« … Et aussi la bouteille.

– Tout de suite, monsieur Spiller », a répondu Finlay en filant vers le bar.

Je me suis retourné et j’ai vu la silhouette d’un homme, celle, reconnaissable entre toutes, de Martin Spiller. Nous ne nous étions jamais rencontrés, c’est-à-dire que nous n’avions jamais été présentés, mais je savais qui il était. Tout Whitechapel savait qui il était.

Il portait un pantalon marron, des bretelles, et une chemise blanche, col ouvert et manches retroussées qui découvraient des avant-bras comme des pastèques. Il avait beaucoup d’allure pour un homme gros, ce qui laissait penser que son volume était plutôt fait de muscles que de graisse.

« C’est très aimable à vous d’être venu ici, agent Wyndham, a-t-il dit en s’asseyant sur la banquette opposée, particulièrement un soir aussi pourri. »

La lumière de la bougie se reflétait dans ses yeux noirs et cruels et jetait des ombres sur ses cheveux courts et ses traits épais.

« Je peux vous appeler Sam ? »

J’ai senti un goût de sel sur mes lèvres.

« Je vous en prie. »

Soudain le bruit de boules tombant sur le tapis est venu de la table de billard. Je me suis retourné et j’ai vu une autre silhouette encore plus massive que celle de l’homme en face de moi et le crâne rasé qui commençait à attaquer les boules.

« Ne faites pas attention à Wesley, a dit Martin. Il aime bien commencer la soirée avec une ou deux parties de billard. Dieu sait s’il a besoin de s’entraîner. »

Finlay est revenu du bar avec une bouteille et deux verres qu’il a déposés sur la table. Il s’est penché pour enlever le bouchon.

« Laisse », a dit Spiller.

Sans un mot, Finlay s’est retiré dans l’ombre. Spiller, le regard toujours fixé sur moi, a soulevé la bouteille et a versé deux bonnes doses de liquide ambré. L’odeur de naphte s’en est répandue dans l’air. Spiller a poussé un verre vers moi et a levé le sien.

« À la vôtre », a-t-il dit. Et il a avalé une bonne gorgée. J’en ai fait autant.

J’ai senti la chaleur du whisky descendre dans ma gorge et s’installer dans mon estomac.

De la table de billard est venu le bruit du choc de la queue sur une boule puis celui d’une douzaine d’autres qui se dispersaient.

Spiller a demandé : « Vous jouez ? Au billard, je veux dire.

– J’ai peur que non. Je n’en ai jamais eu l’occasion.

– Vous devriez vous y mettre. C’est un sport de gentleman. Et d’après ce que j’ai entendu dire, vous êtes un peu un gentleman, n’est-ce pas ?

– Je ne dirais pas cela. »

Spiller a reposé son verre sur la table. « Allons donc, jeune homme, le fils d’un maître d’école, neveu d’un magistrat, qui a étudié dans un endroit chic, et bien sûr le détail décisif : vos mains et vos ongles bien soignés. Sûrement pas des mains de docker, pas vrai fiston ? »

J’ai été impressionné, non par sa déduction à propos de mes mains, mais par le fait qu’il avait fait ses devoirs du soir. À l’évidence, il avait accès à mon dossier au commissariat de Leman Street. Je l’ai salué en levant mon verre et j’ai bu une autre gorgée.

« Alors je me demande comment un jeune gentleman comme il faut finit en agent de police qui fait des rondes dans l’East End.

– C’est une longue et triste histoire. En fait, pas très longue, mais je vous épargne les détails. Disons seulement que mes perspectives d’avenir ont été limitées par un manque chronique de fonds. »

Spiller a hoché la tête. « Oui, j’ai déjà vu ça. Une famille respectable, des dents bien propres mais pas de pantalon. Alors pourquoi ne pas entrer dans l’armée ou dans les ordres ? Ce n’est pas ce que font les gens comme vous quand ils ont ces… perspectives limitées ?

– J’ai envisagé l’armée. Engagez-vous et découvrez le monde… Sauf qu’apparemment les destinations proposées ne sont pas vraiment celles que j’ai envie de connaître. Si l’armée avait envahi Venise ou Florence, l’histoire aurait pu être différente. Quant à la prêtrise, ce sera un triste jour pour la chrétienté quand le Tout-Puissant décidera qu’Il a besoin de mon aide pour mener Son troupeau. »

Spiller a ri, puis il a fini son verre. Il s’est resservi.

« Vous devez sûrement vous demander pourquoi nous vous avons fait venir.

– En effet.

– Eh bien, finissez votre verre et nous y viendrons. »

J’ai obéi, j’ai vidé mon verre. Spiller a appelé. « Wesley ! » À la table de billard l’homme-montagne a frappé une boule, puis il s’est redressé et s’est tourné vers nous.

« Aurais-tu l’amabilité de nous rejoindre ? a dit Martin. Et un autre verre par ici », a-t-il lancé en direction du bar.

Wesley Spiller a déposé la queue de billard contre le mur et il est venu s’asseoir à côté de son frère tandis que le barman déposait un nouveau verre devant lui. Martin a rempli le verre de son frère et le mien, et il a fait les présentations.

« Wesley, voici l’agent Sam Wyndham, du commissariat de Leman Street. Sam, mon frère Wesley. »

La ressemblance était nette dans la froideur du regard et la mâchoire carrée.

« Wesley a reçu des informations qui pourraient avoir un intérêt pour vous, a dit Martin.

– C’est exact, a confirmé son frère.

– Nous savons que vous recherchez un youpin nommé Vogel », a poursuivi Martin.

J’ai pris une gorgée de whisky. « Les nouvelles circulent vite. »

Martin a feint la déception. « Allons, allons, monsieur l’agent. Ne nous fâchons pas. Nous savons tous que certains de vos collègues sont plutôt bavards. Et rappelez-vous, nous essayons de vous aider.

– Continuez.

– Il se trouve qu’une connaissance de Wesley dit pouvoir savoir où se trouve ce Vogel.

– Où ? »

Martin n’a pas répondu tout de suite.

« Inutile de vous dire, je suppose, ce que représenterait pour vous la capture du meurtrier de Bessie Drummond. Je suis sûr que les journaux s’en donneraient à cœur joie. Je vois d’ici les manchettes – “Le policier héroïque arrête le tueur de l’East End.” Vous seriez célèbre.

– Et que demanderiez-vous en échange ?

– Pas grand-chose, a répondu Martin innocemment. Seulement que vous nous rendiez un service similaire à l’avenir. Peut-être nous communiquer une petite information ici ou là.

– Vous voulez que je vous communique des informations ?

– Si vous pouviez, de temps en temps, comme nous le ferions pour vous. »

Était-ce l’effet de l’alcool ? Contre tout bon sens j’ai ressenti la séduction de ses propos. Les frères m’offraient une chance d’arrêter le meurtrier de Bessie, ou à tout le moins notre principal suspect dans son meurtre, et au regard d’une telle occasion mes réserves quant à sa culpabilité éventuelle s’évaporaient telles les dernières gouttes de whisky dans mon verre. Et tout ce qu’ils voulaient en échange était un petit quelque chose par ici et peut-être un tuyau par là. Mais je restais soucieux.

« Pourquoi me diriez-vous cela ?

– Voyons, monsieur l’agent. Une femme innocente a été tuée. C’est le devoir de tout Anglais patriote d’aider la police à traîner le meurtrier devant la justice.

– Je veux dire pourquoi moi ? Visiblement, vous avez déjà plusieurs amis dans la police. Pourquoi ne pas transmettre le renseignement à l’un d’eux ? »

Les frères ont échangé un regard.

« Voyez-vous, Sam, a dit Martin, nous pensons qu’on n’a jamais trop d’amis. Nous avons appris que vous travailliez sur l’affaire et nous avons pensé que vous pourriez apprécier le tuyau.

– Il y aura probablement une promotion pour vous », a ajouté Wesley.

Je n’ai pas pu m’empêcher d’envisager la chose. Arrêter Vogel m’aiderait certainement à me faire un allié de Gooch à Scotland Yard, ce qui ne pouvait pas faire de mal. Après tout, il avait insisté sur l’urgence de lui mettre la main dessus. Avec la presse toute prête à imprimer une histoire à propos d’une Anglaise assassinée par un Juif étranger, une histoire qui entraînerait sans aucun doute de l’hostilité non seulement contre le coupable mais contre tous les Juifs de l’East End, nos chances d’empêcher que les colères ne se déchaînent et peut-être d’éviter une émeute sanglante seraient infiniment plus grandes si nous pouvions dire que nous avions déjà arrêté le principal suspect.

On dit que l’enfer est pavé de bonnes intentions et j’ai justifié mon pacte avec les Spiller sous prétexte que l’arrestation de Vogel éviterait un bain de sang. Que s’il était innocent il pourrait le prouver et ensuite nous poursuivrions le véritable assassin.

J’ai demandé : « Racontez-moi. »

Spiller a eu un sourire de travers qui a révélé des dents d’une blancheur surprenante. Il a pris son verre et s’est tourné vers son frère. « Je vais laisser Wesley vous expliquer, mais tout d’abord, un toast à notre nouvel accord. »

Les frères ont trinqué puis ont tendu leur verre vers moi et je les ai imités. J’ai bu une gorgée. J’aimerais dire que le whisky m’a laissé un goût de cendres mais il n’en a rien été. La vérité est qu’il était toujours aussi moelleux et goûteux qu’avant.

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