Le Soleil rouge de l’Assam
34: Février 1922: Assam
34
Février 1922
Assam
C’est une tout autre atmosphère ce soir au Jatinga Club. Tout d’abord il n’y a pas d’oiseaux se précipitant vers leur mort, bien que le spectacle, semble-t-il, ait provoqué chez les membres du club moins de consternation que la vue d’un indigène en dhoti dînant entre les murs lambrissés de leur sacro-sainte institution.
Après mes malheureuses remarques à Emily Carter j’ai quitté Highfield avec un début de mal de crâne et je suis allé retrouver Satyendra. Il est coincé derrière une table dans un coin discret près de la cuisine, et pourtant, pour les autres dîneurs, il ne pourrait pas se faire remarquer davantage s’il s’était peint aux trois couleurs nationalistes et se mettait à chanter Vande Mataram, l’hymne de l’Inde libre, à pleins poumons.
Ce n’est pas la première fois que je suis forcé de méditer sur la nature de mes compatriotes. Nous aimons nous voir comme une race noble, architectes du plus grand empire que le monde ait jamais connu, mais notre comportement reste enraciné dans la mentalité étroite de cette petite île humide d’où nous venons. La vérité est que nous gaspillons un temps et une énergie démesurés en hiérarchies mesquines et hypocrisies. Nous sommes outragés à l’idée qu’un homme avec une teinte de peau différente puisse avoir la témérité de manger dans la même pièce que nous, en négligeant allègrement le fait que ce pays est le sien et que nous y sommes les étrangers.
Je traverse un océan de regards et prends la chaise en face de Satyendra qui est assis devant un jus de citron vert et un menu en loques qu’il étudie avec solennité.
Je lui demande : « Qu’est-ce qu’il y a de bon ? » tandis qu’un serveur en jaquette noire, le seul autre indigène dans la pièce, accourt et me pose une serviette sur les genoux.
« Rien, à ma connaissance. » Il jette le menu sur la table. « Mon Dieu, Calcutta me manque. Cela ne me dérange pas de manger de la cuisine anglaise, mais celle-ci n’a même pas l’air d’être de la bonne cuisine anglaise. » D’un signe de tête il indique la porte derrière lui. « Et les plats qui sortent d’ici donnent un nouveau sens au mot “fade”. »
Je prends le menu.
« Vous voulez que je commande pour vous ?
– Pourquoi pas ? » Il sourit. « Ainsi, tout le blâme retombera sur vous, l’officier supérieur.
– Comme il se doit. Avez-vous envoyé le télégramme ? »
Satyen acquiesce. « Et j’ai même reçu une réponse. On dirait que Carter était un homme très spécial par ici. Ils ont déjà commencé l’autopsie. Nous devrions avoir les résultats dès demain matin.
– Eh bien, voilà qui se fête. »
J’indique son verre de jus de citron vert. « Allez-vous vous joindre à moi pour une boisson convenable ou vous en tenir à l’eau de Gandhi pendant toute la soirée ?
– Une boisson convenable s’impose. Nous n’avons pas encore eu l’occasion de fêter votre victoire sur l’opium.
– Bien. » Je fais signe au serveur.
« Deux whiskys. Bien tassés. Oh, et puis non, apportez-nous la bouteille. »
Satyen écarquille les yeux.
Je dis : « Eh bien, quoi ? C’est la fête. »
Une heure plus tard, efficacement assistés par une bouteille très convenable de Highland Park, nous avons épuisé une série de sujets divers tels que mon séjour à l’ashram et le sien à Dacca, ses réflexions sur ma relation plutôt chancelante, que certains pourraient qualifier de non existante, avec une femme du nom d’Annie Grant, et mon avis quant à sa famille désunie. Finalement, et malgré tous mes efforts, la conversation revient à la mort de Ronald Carter.
« Cette affaire, dit Satyen en examinant les entrailles gélatineuses d’une crème caramel insipide, je ne sais pas quoi en penser. Un homme meurt, dans son sommeil et dans son lit, et je jure que je ne vois pas comment ce peut être autre chose qu’un empoisonnement ou une mort naturelle.
– Je suis désolé de vous y avoir mêlé. Tout sera terminé demain quand arriveront les résultats de l’autopsie. S’il y a le moindre signe d’overdose ou de poison nous arrêterons Deakin et Dewar et cet épouvantable prêtre écossais trucmuche.
– Philips.
– Philips. Nous les arrêterons tous. Si au contraire il n’y a rien de suspect, nous leur serrerons la main et nous les laisserons vaquer à leurs occupations. Ensuite nous attraperons le premier train vers Calcutta et vers une cuisine ridiculement incendiaire plus en accord avec vos goûts. Qu’en dites-vous ? »
Satyendra lève le nez de son assiette. « Je dois dire que je ne vous avais encore jamais vu aussi calme devant l’éventualité d’un crime impuni. L’ashram vous en a peut-être guéri aussi.
– L’homme que je voulais arrêter est mort, et en ce qui me concerne c’est une conclusion satisfaisante. Mais rassurez-vous, dès que nous atteindrons la gare de Howrah je redeviendrai l’insupportable moi-même. »
Le sergent acquiesce, mais quelque chose me dit qu’il n’est pas totalement convaincu.
Satyendra me suit dans la véranda où nous fumons une cigarette. Il affiche un sourire de profonde satisfaction et je devine qu’il prend plaisir à faire date en qualité de premier hôte non-blanc du Jatinga Club. Je ne le lui reproche certainement pas.
Finalement je le quitte et me rends là où je suis logé, chez Charlie Preston.
La rue qui descend est déserte, sa surface luit sous la rosée récente. La brume s’est épaissie et je marche à l’aveuglette dans une obscurité animée par l’appel des criquets et des grenouilles.
La maison de Preston est telle que je l’ai laissée ; le montant de la porte d’entrée et le pot fracassés. J’envisage d’improviser un moyen de la bloquer, mais j’y renonce vite. D’abord parce que je pense que les chances d’être attaqué deux nuits consécutives sont minimes, ensuite parce que je suis trop fatigué.
Je laisse donc la porte entrouverte et me dirige vers ma chambre dans le noir absolu, j’enlève ma chemise et mes chaussures, et oubliant que la moustiquaire est encore en place je me jette sur le lit, tête la première dans la gaze. Ensuite vient un bruit sec quand un des cordons maintenant la moustiquaire au mur cède et s’écroule autour de moi.
Je mets une bonne demi-minute à m’extraire de ce fichu machin, puis j’allume une bougie et entreprends de le réinstaller en réattachant les cordons de chaque coin aux crochets du mur. C’est une corvée qu’il vaut mieux laisser aux domestiques et je ne peux pas me rappeler la dernière fois que j’ai dû hisser une moustiquaire. Mais comme on dit, nécessité fait loi. Je devais y penser à cet instant, mais l’épuisement a attaqué mes synapses, et je m’effondre sans soupçonner une seconde que j’ai frôlé la vérité.
*
Je me réveille avec un mal de tête épouvantable et au bruit de quelqu’un qui cogne contre ce qui reste de la porte d’entrée. Je soulève le bord de la moustiquaire, je rampe hors du lit, je me mets debout et je cherche ma chemise.
De l’extérieur parvient la voix douce de mon collègue Satyendra.
« Sam ! »
Je grogne : « J’arrive. »
Mes tempes résonnent au son de ma propre voix et j’ai un goût amer dans la bouche.
En trébuchant dans le couloir j’arrive jusqu’au vestibule, j’ouvre la porte et cligne des yeux face à la violente lumière du jour et à la tenue d’un blanc éclatant de Satyen aujourd’hui : kurta et pantalon blancs, châle crème.
Je lui montre le linteau brisé. « Vous auriez pu entrer directement. Comme vous voyez, la porte a été défoncée.
– Je ne voulais pas risquer de me tromper de maison. »
Je le fais entrer en disant : « Je vois. Et cogner sur une porte déglinguée en hurlant mon nom est un comportement parfaitement sensé en l’occurrence, n’est-ce pas ? Bon, quelle heure est-il ?
– Huit heures. Huit heures cinq, en fait.
– À quelle heure attendez-vous des nouvelles de l’autopsie ?
– À midi au plus tard.
– Parfait. C’est aimable de votre part de m’avoir réveillé à temps.
– J’ai pensé que nous pouvions examiner les preuves encore une fois.
– D’accord. Faites comme chez vous pendant que je m’habille. Je vous proposerais bien du thé, mais il n’y a personne ici pour le préparer.
– C’est pourquoi nous ne devrions jamais voyager sans nos domestiques.
– Ne recommencez pas avec ces histoires. » Sur quoi je pars à la recherche d’une bassine d’eau, d’une chemise propre et d’un tube d’aspirine.
Vingt minutes plus tard, n’ayant trouvé ni chemise ni aspirine et portant un polo de Preston j’émerge dans le vestibule, après m’être peigné d’une façon que j’espère acceptable. Satyen est assis sur le canapé le nez dans un des romans de gare de Preston.
Il lève la tête.
Je lui dis : « Allons-y. Nous allons tout terminer aujourd’hui, mais d’abord j’ai besoin d’un petit déjeuner. »
La cabane en bordure de la partie indienne de la ville est plus animée aujourd’hui, et ils sont trois à assurer le service au lieu du vieil homme habituel. Le curry aussi est différent – chou-fleur à la place des pommes de terre – et Satyen en commande deux, que nous mangeons avec des rotis tandis que je m’efforce de ne rien dire ou faire qui risque d’aggraver mon mal de tête. Ce qui m’amène à une réflexion. « Comment se fait-il que vous n’ayez pas la gueule de bois ce matin ?
– Parce que j’ai le meilleur antidote qui soit.
– Et quel peut-il bien être ?
– La jeunesse. Vous, vous vieillissez. »
Une heure plus tard nous remontons vers Highfield. Nous voyons Thakur sortir de la maison et se diriger vers la grange.
Satyen me demande ce qu’elle contient.
« Une vieille voiture. Emily Carter est en train de la restaurer.
– Elle s’y connaît en voitures ?
– Elle était mécanicien pendant la guerre. Mais c’est bizarre…
– Qu’est-ce qui est bizarre ?
– Vous vous rappelez qu’hier le boy nous a dit qu’Emily Carter a une pièce en haut qu’elle utilise comme atelier ?
– Vaguement.
– J’y suis monté. La pièce était vide. Thakur a passé la moitié de la journée d’hier à la vider et à transporter le contenu ici. Il a dit que la memsahib le lui avait demandé.
– Vous pensez que nous devrions jeter un coup d’œil ?
– Ça ne peut pas faire de mal. »
Thakur arrive à la grange avant nous. Quelque part dans la forêt proche un oiseau appelle. La porte est entrouverte et répand la douce lumière jaune d’une lampe-tempête.
Je frappe et j’entre, Satyen sur mes talons. Thakur, dos à nous, range une boîte par terre près du mur du fond. Il se retourne, l’air affolé comme s’il avait peur de se trouver devant un brigand, ou un fantôme. Je lève la main pour le rassurer et je souris.
« À votre service, sahib, dit-il.
– Je voulais seulement montrer la voiture à mon ami. C’est sa passion.
– Absolument, confirme Satyen. Je ne m’en lasse pas. »
Je jette un coup d’œil autour de la grange. Elle est à peu près telle qu’elle était le jour où Emily Carter me l’a fait visiter, à la différence que la carrosserie de la Bugatti est maintenant recouverte d’une bâche et qu’il y a plusieurs boîtes et caisses supplémentaires déposées autour. Je reconnais celle sur laquelle est penché le boy.
« Pourriez-vous retirer la bâche ? », demande Satyen.
Le boy acquiesce et s’empresse d’aller découvrir la voiture. Le sergent la caresse d’un geste théâtral pendant que je m’approche de la boîte par terre. Aucun doute, elle est identique à celle que j’ai apportée du grand magasin il y a quelques jours. Satyen ne paraît pas impressionné par ce qui reste de la Bugatti.
« C’était une voiture rapide ?
– À une certaine époque, oui. »
Je demande à Thakur : « Qu’est-ce qu’il y a dans les caisses ? Celles que tu as apportées de la maison ?
– Je ne sais pas, sahib. Mais lourdes », répond-il avec un grand sourire.
Je vais soulever le couvercle. À l’intérieur se trouve la grosse batterie noire caoutchoutée avec le sigle de la Hudson Motor Company.
« Qu’est-ce que c’est ? demande Satyen.
– Venez voir.
– C’est une… ?
– Exact. Une batterie de voiture. Exactement ce dont aurait besoin une voiture neuve. »
Il me regarde avec insistance. « C’est aussi une source d’électricité. »
Tout à coup je me rends compte qu’il a raison. De l’électricité dans un lieu qui n’en a pas. Cependant, cela ne veut rien dire.
« On ne peut pas électrocuter quelqu’un avec une batterie de voiture. Le voltage n’est pas assez puissant. Le seul moyen de tuer quelqu’un avec serait de la lui lancer de très haut sur la tête. »
Je regarde le sergent se diriger vers l’établi examiner des petites pièces, bougies et autres composants de moteur lubrifiés. Puis il s’intéresse aux boîtes. La première est bourrée de ressorts, de morceaux de métal usiné et de verrous, mais la seconde est différente. Elle contient des circuits électriques démontés, du fil de cuivre et des composants exotiques. Il les sort un à un et les pose sur l’établi. La plupart me sont inconnus – je ne suis pas mécanicien, après tout – mais ensuite il retire un objet que je reconnais, et j’ai la respiration coupée. C’est un cube de métal vide dont deux faces sont recouvertes d’une masse de fil de cuivre. Il est plus serré sur une face que sur l’autre. On en voyait beaucoup dans les tranchées pendant la guerre.
La panique commence à m’envahir à mesure que Satyen continue de fouiller dans les dernières caisses. On dirait qu’il sent mon malaise.
« Tout va bien ? demande-t-il.
– Très bien. » C’est faux. « Ce ne sont que les effets secondaires de ma cure de désintoxication. »
Puis, au fond d’une autre caisse, je reconnais quelque chose. Quand Satyen le sort, je retiens involontairement ma respiration.
C’est un appareil encastré dans du métal et à peu près de la taille d’une machine à écrire sans les caractères, fixé sur une base en bois d’où sortent des fils. Sur une petite plaque en métal est inscrit General Electric Company.
« Une idée de ce que cela peut être ? »
Je sais ce que c’est. Deux ans dans les services secrets pendant la guerre ne m’ont pas appris grand-chose en matière de moteurs de voiture mais ils m’ont apporté les connaissances nécessaires du matériel électrique. C’est ce que nous appelions un générateur, ou parfois un oscillateur.
La flamme de la lampe-tempête tremblote et jette des ombres dansantes sur le visage de Satyendra.
« Aucune idée.
– Et maintenant ? demande-t-il en remettant tout dans les caisses.
– Nous pouvons peut-être examiner encore la chambre de Carter.
– Vous pensez que quelque chose a pu nous échapper ? »
Je le pense. Mais je ne vais pas lui en parler tout de suite. Je dis au boy que nous avons besoin de voir la chambre de Carter encore une fois.
« Bien sûr, sahib. »
Pendant que nous montons vers la maison tout se bouscule dans ma tête. Une image se forme, tellement fantastique qu’elle paraît presque impossible. Je ressens un profond malaise. La première femme de Jeremiah Caine a été électrocutée. Bessie Drummond a été assassinée dans une chambre dont on a fait en sorte qu’elle soit fermée de l’intérieur. Si Caine, qui se faisait appeler dernièrement Ronald Carter, est mort comme je commence à le supposer, alors c’est plus que de la justice poétique, et les similitudes frôlent le surnaturel.
Je m’ordonne de me ressaisir. Je vais trop vite. Pour le moment je n’ai encore rien trouvé de tangible, et une part de moi espère ne jamais rien trouver.
La chambre de Carter est telle que nous l’avons vue hier, à la différence que cette fois, naturellement, le corps n’est plus là et les draps ont été retirés. Elle sent déjà la poussière et la naphtaline et je ne cesse jamais d’être surpris par la vitesse à laquelle les traces de la présence d’une personne peuvent disparaître.
« Que cherchons-nous ? » demande Satyen.
Je ne sais pas quoi lui dire. Je veux la vérité. J’en ai besoin. Mais une voix me conseille de ne pas partager mes soupçons trop vite avec mon collègue.
« N’importe quoi de bizarre, je suppose. » J’examine le lit, j’appuie sur le matelas. « Quelque chose qui ne devrait pas se trouver là.
– Je ne vois rien d’inhabituel. »
C’est bien. Le hic c’est que moi non plus. Il semble n’y avoir rien qui puisse corroborer la théorie qui prend forme dans ma tête.
Je vais à la fenêtre. Elle est fermée, les volets le sont aussi, exactement comme lorsque je suis entré et que j’ai trouvé Carter mort. Est-il possible que quelqu’un ait pu sortir de la chambre par la fenêtre en refermant les volets derrière lui ?
J’ouvre la fenêtre, j’ouvre les volets et ils frappent les murs avec un bruit mat. Je me hisse pour voir au-dehors comme je l’ai fait à la fenêtre de Bessie il y a tant d’années. En avançant, je me suis aperçu que cette seule action a déclenché une succession d’événements au terme desquels un homme a été pendu.
« Que faites-vous ? demande Satyen.
– Je vérifie si quelqu’un a pu partir par la fenêtre.
– Et ? »
En dessous, le rebord est mince et fragile, et je doute qu’il puisse supporter le poids d’un homme. Je regarde en haut et en bas. L’étage au-dessus et le toit sont inaccessibles. Il n’y a aucun tuyau d’évacuation ni d’autre moyen de franchir la distance. De même, sauter sur la véranda, presque deux étages au-dessous, suffirait à vous briser les os. En outre, je m’aperçois que l’étroitesse du rebord ne permettrait pas de fermer les volets et d’avoir encore la place de s’y tenir, surtout avec toute une caisse de matériel.
Je reviens à l’intérieur, je saute à terre et je dis à Satyen : « Je doute que l’on puisse sortir de la pièce par la fenêtre. Elle est trop haute et il n’y a aucun accès ni au toit ni à l’étage inférieur. Je ne vois pas comment quelqu’un aurait pu tuer Carter et s’enfuir.
– Vous pensiez que l’un des invités avait pu entrer par la fenêtre, injecter une dose mortelle à Carter et repartir par le même chemin ?
– Peut-être. »
Ce n’est pas ce que j’ai pensé, mais si c’est ce que présume Satyen, je n’y vois pas d’inconvénient. Quant à ma théorie, celle qui paraissait presque vraisemblable quand Satyendra m’a montré des composants dans la grange, elle est en lambeaux. Mise en pièces par la dure réalité que l’on ne peut ni entrer dans la chambre de Carter ni en sortir, sauf par une porte fermée de l’intérieur.
« Alors où en sommes-nous ? » demande Satyen.
C’est une bonne question.
Deakin, Dewar et Philips sont peut-être responsables de la mort de Carter. Ou peut-être y a-t-il quelque chose de plus puissant en jeu. Quelque chose de surnaturel qui a foudroyé Carter et peut-être provoqué la chute mortelle de Le Corbeau. Ou encore ce ne sont que coïncidences et coups de malchance.
« Je suppose que votre théorie du poison est maintenant la seule qui tienne.
– Mais nous ne pouvons pas la démontrer. »
Je regarde ma montre. « Il est presque onze heures. Nous devrions peut-être aller au bureau du télégraphe. »
*
La forêt est silencieuse, sa tranquillité surnaturelle n’est troublée que par le crissement du gravier sous nos pas. Satyen et moi marchons en silence vers le bureau du télégraphe ; notre réserve cache une tension croissante. Pour ce qui est de Satyen, je sais que les résultats de l’autopsie vont décider s’il a de quoi attaquer les anciens amis de Carter ou s’il devra admettre une mort naturelle et les laisser libres.
Le bureau n’a guère changé depuis ma précédente visite. La peinture s’écaille toujours sur les planches de bois de l’entrée de la cabane et le chien errant somnole au soleil du matin comme il y a deux jours. Ici le temps s’est arrêté, et pourtant, au cours de ces quarante-huit heures, la situation a changé du tout au tout.
Les gonds protestent quand Satyen ouvre la porte. Il s’arrête.
« Après vous, monsieur », dit-il avec un sourire.
Je m’en étonne, je suis incapable de me rappeler la dernière fois qu’il m’a appelé monsieur.
« Assez de bavardage, sergent. De toute façon, c’est votre enquête. Ce n’est que justice que vous lisiez le télégramme le premier. J’attendrai dehors.
– Vous êtes sûr ?
– Tout à fait. »
Il s’apprête à entrer puis se retourne.
« Croyez-vous qu’ils soient innocents ?
– Je n’en sais vraiment rien.
– Voulez-vous qu’ils le soient ? »
Je frotte ma joue rapeuse.
« Alors là, c’est une bonne question. »
Satyen entre dans la cabane et je vais m’asseoir au soleil sur un gros tronc d’arbre, près du chien qui fait sa sieste. De là, je regarde la forêt qui s’éclaircit aux abords de la route de la ville. À moins d’un mile trois hommes attendent, ignorant que toute leur vie est en jeu, qu’elle dépend de quelques mots transmis par télégraphe sur une distance de vingt miles, imprimés sur un bout de papier que le sergent est en train de lire.
Je pense à la dernière question de Satyen et je m’aperçois que je ne sais pas si j’ai envie qu’ils soient coupables ou non. Je n’aimais pas l’homme qui se faisait appeler Ronald Carter, et je ne suis pas malheureux qu’il soit mort. Mais si MM. Deakin, Dewar et Philips ne l’ont pas tué, cela signifie que ce salaud est mort paisiblement dans son sommeil et qu’il a échappé à toute justice pour ses crimes. En ce qui me concerne je préférerais nettement qu’ils l’aient assassiné, même en me laissant face au dilemme de devoir les arrêter pour cela.
Les gonds non huilés grincent de nouveau et je vois Satyendra sortir avec une tête d’enterrement.
Je me lève.
« Eh bien ? »
Il me tend le bout de papier bleu. Je le lis, je le plie et je le mets dans ma poche. Satyendra pousse un soupir.
« Venez, dis-je en lui tapant sur l’épaule. Allons annoncer la nouvelle. »
Nous nous mettons en route et nous retournons en silence à Jatinga.
Cette fois je frappe à la porte de Highfield d’une manière plus civilisée qu’hier. C’est encore la domestique Ranjana qui l’ouvre. Satyen lui demande d’appeler sa memsahib et de réunir les invités dans la bibliothèque. Nous y entrons quelques minutes plus tard, accueillis par les regards de visages cendreux. Après nos séances d’interrogatoire d’hier les meubles ont repris leur place d’origine et les canapés se font face devant l’âtre, séparés par une table basse en acajou.
Les Dewar en occupent un, et Emily Carter partage l’autre avec Deakin. Le pasteur Philips est debout près de la porte-fenêtre tandis que Charlie Preston s’appuie contre le globe-bar après avoir jeté un regard curieux sur mon polo.
Satyen toussote pour demander le silence puis il se place au centre de la pièce tel le prophète Daniel dans la fosse aux lions. Six paires d’yeux suivent ses mouvements et le regardent fixement, les unes dans l’expectative, les autres avec des expressions assurément moins bienveillantes.
« Mesdames et messieurs », commence-t-il gravement. Je me prépare. « Nous avons reçu les résultats de l’autopsie effectuée sur M. Ronald Carter. Ils indiquent que la cause de la mort… n’a pas pu être déterminée. Il n’y a donc pas lieu de vous retenir ici plus longtemps. Vous êtes tous libres. »
Ses derniers mots se perdent parmi les jurons et les soupirs de soulagement. Seule Emily Carter reste impassible.
Ils se lèvent un à un et quittent la pièce, deux d’un côté, trois de l’autre, les uns en me tournant ostensiblement le dos, les autres en s’appliquant à m’adresser quelques mots choisis que je reçois sur le menton comme il se doit.
À l’exception de Charlie Preston, qui réussit à voir l’aspect comique de la situation.
« Mon vieux, je dois dire que vous nous avez fait une bonne blague. J’espère que vous reviendrez nous voir. Et gardez le polo. Considérez-le comme un cadeau. »
Je tends le télégramme à Satyendra.
« Tenez. Un souvenir de votre première enquête. »
Il le déplie et le relit.
CAUSE DE LA MORT INDÉTERMINÉE.
CAUSE DES MARQUES DE BRÛLURES SUR LE TORSE INDÉTERMINÉE.
AUCUNE TRACE DE MORPHINE OU AUTRES SUBSTANCES TOXIQUES.
« Honnêtement, je croyais qu’ils l’avaient tué, dit-il. Je ne parviens pas à croire que ce soit une coïncidence si Carter est mort quelques heures après que le fakir l’a prédit.
– C’en est peut-être une, ou peut-être ont-ils simplement utilisé une toxine indétectable. Regardez autour de vous. Nous sommes au milieu d’une forêt subtropicale. Qui sait quels poisons exotiques les tribus d’ici tirent des arbres. »
Je pense au médicament d’herbes dont j’ai été nourri pendant dix jours dans l’ashram. Qui peut dire qu’il n’y avait pas d’autres potions moins bienfaisantes ?
« Ou alors il s’agit peut-être d’une œuvre de dieux. La vengeance de ses péchés passés. »
Satyen me reprend. « Vous ne le croyez pas vraiment, n’est-ce pas ?
– Non. Mais j’aimerais.
– Pouvons-nous rentrer chez nous, maintenant ?
– Ne me dites pas que vous ne vous amusez pas, sergent.
– Ici c’est trop froid et trop montagneux pour des Bengalis.
– Vous trouvez cet endroit pénible ? Vous devriez essayer l’Écosse. Mais très bien. Allez faire vos bagages et je vous retrouverai au club dans une demi-heure. »
Il me dit d’un air entendu : « Laissez-moi deviner, vous allez faire vos adieux à Mme Carter. »
Cinq minutes plus tard je le raccompagne à la porte où on se croirait à la sortie du Ritz. Les Dewar et Deakin tournent en rond en attendant l’arrivée d’un transport à cheval tandis que Thakur se bat dans l’escalier avec leurs valises. Satyen, dans un geste de magnanimité, leur souhaite bon voyage.
J’ai avec eux une conversation forcée. D’après Alan Dewar, Preston est déjà parti chez lui et le pasteur Philips est encore dans sa chambre, probablement en train de faire ses bagages ou dire ses prières.
Aucun signe d’Emily Carter, et ses invités ne savent pas mieux que moi où elle se trouve. Je leur dis au revoir et je monte au premier. Je frappe à chaque porte dans l’espoir qu’une sera ouverte par la maîtresse de maison et non par le prêcheur baptiste.
Pas de réponse aux deux premières portes, mais à la troisième tout change. J’ai peut-être frappé un brin plus fort que nécessaire ou convenable, mais ce ne serait pas grave si la porte était bien fermée. Or elle ne l’est pas, et elle s’ouvre sur Ranjana debout sur le lit en train de s’occuper de la moustiquaire. Je suppose qu’il s’agit d’une des chambres occupées par les invités des Carter, et que la domestique en profite pour mettre de l’ordre. Elle se retourne, surprise, et perd l’équilibre. À la dernière seconde elle s’agrippe à la moustiquaire.
« Je ne voulais pas vous faire peur. Je cherche votre memsahib. »
Elle a ce regard inexpressif que les domestiques réservent à leurs supérieurs quand ils considèrent qu’ils perdent leur temps et descend du lit.
« Je vais la chercher, sahib.
– Ne vous pressez pas. Finissez ce que vous faisiez. »
La jeune fille acquiesce et remonte détacher la moustiquaire d’un gros crochet fixé au centre du plafond. Quand elle la décroche et que le voile diaphane tombe sur le sol j’ai une révélation.
La moustiquaire.
Avec une certaine grâce et sans tenir compte des règles du décorum britannique elle descend du lit en silence et rassemble la moustiquaire qu’elle plie soigneusement avant de la ranger dans un coffre au pied du lit, en faisant de son mieux pour ignorer l’enquêteur anglais qui observe chacun de ses gestes.
« Un moment, sahib. Je cherche memsahib.
– Attendez. » Je la prends par l’épaule. « Il faut que je voie la moustiquaire qui était pendue au-dessus du lit de votre maître la nuit où il a été tué. »
Elle me regarde comme si j’étais fou, mais elle se garde de questionner un sahib. Elle me conduit à la chambre de Ronald Carter et entre.
Elle ouvre l’armoire, s’agenouille, fouille en bas et en sort la moustiquaire. D’un seul regard je peux dire qu’elle est différente de celle de l’autre chambre. Elle paraît plus raide, moins délicate, et elle est loin d’être aussi soigneusement pliée. Je vois un reflet métallique.
« Posez-la sur le lit. »
Elle obéit sans un mot et je lui ordonne de sortir. J’examine la chose et je regarde le crochet au plafond d’où elle pendait la nuit où Carter est mort. Puis je l’enveloppe dans un drap et je l’emporte. Maintenant je sais où se trouve Emily Carter.
*
« Je pensais vous trouver ici. »
Emily Carter se retourne, une main sur la bouche sous le choc.
« Capitaine Wyndham. Vous m’avez fait peur. »
Je m’en doute un peu.
Elle regarde ce que je tiens avec curiosité et un sourire nerveux.
Je lui demande ce qu’elle fait.
Elle passe la main sur l’établi.
« Je suppose que vous pourriez appeler cela un nettoyage de printemps. » Comme pour illustrer son propos elle prend la boîte contenant la batterie Hudson et la dépose dans une caisse en bois à côté d’elle. « J’ai décidé de me débarrasser de la voiture. Je ne suis pas sûre d’avoir le cœur à travailler dessus maintenant que Ronald est parti.
– C’est probablement pour le mieux. À vue de nez je ne pense pas que vous auriez réussi à la faire rouler de nouveau. » Je jette un coup d’œil à la caisse. « Installer une batterie sur une Bugatti de 1913 laisserait penser que vous ne connaissez rien aux voitures. »
Je vais retirer la bâche qui couvre la Bugatti et je m’agenouille devant le radiateur.
« Vous voyez ceci ? dis-je en indiquant la manivelle au-dessous du radiateur. Vous savez ce que c’est, n’est-ce pas ? »
Elle lève le menton et envoie sa crinière blonde en arrière.
« Vous parlez de la manivelle ? »
Je me relève. « Très bien, dis-je avec un manque de sincérité appuyé. Cette Bugatti n’a jamais eu besoin de batterie parce qu’elle démarrait à la manivelle. Mécaniquement, et pas électriquement. »
Son regard s’assombrit bien qu’elle reste d’une impassibilité impressionnante.
« Mais vous le savez déjà, comme toute mécanicienne digne de ce nom, notamment une qui comme vous a servi dans le WAAC. »
Elle se tait.
« Vous n’aviez pas besoin de la batterie pour la voiture, n’est-ce pas ? Vous en aviez besoin comme source d’électricité pour assassiner votre mari. »
Elle secoue la tête. « C’est peut-être mon tour de faire votre éducation, capitaine. C’est impossible d’électrocuter quelqu’un avec une batterie de voiture. Le voltage est trop faible.
– C’est vrai. » Je m’approche d’une des boîtes. « Et c’est peut-être pour cela que je n’y ai pas pensé au début. Mais hier j’ai vu votre boy transporter tout ce matériel depuis la maison. Cela a piqué ma curiosité et ce matin mon collègue et moi sommes venus faire une petite visite. Naturellement il y avait des pièces de voiture, mais ce n’était que pour camoufler les composants qui vous intéressaient réellement. »
Je sors le bloc de métal avec les fils enroulés autour et le brandis devant elle.
« Ceci est un transformateur, n’est-ce pas ? Et il sert à augmenter le voltage dans un circuit électrique. Et ceci » – j’indique l’appareil sur l’établi portant la petite plaque de la General Electric Company –, « si je ne me trompe, est un oscillateur, appelé aussi un générateur, et je devine que vous savez à quoi il sert. »
Cette fois elle renonce à faire semblant.
« Il transforme le courant continu en courant alternatif. »
Je confirme d’un signe de tête. « Et le courant alternatif convient mieux que le courant continu pour provoquer une crise cardiaque. Allez savoir pourquoi.
– Ainsi, vous pensez que je suis allée dans la chambre de mon mari avec une batterie de voiture, un transformateur et un oscillateur, que j’ai tout installé sur sa poitrine sans qu’il se réveille, que je l’ai électrocuté et qu’ensuite j’ai remporté tout le matériel sans que personne ne le remarque, en fermant la porte de l’intérieur par miracle ? »
Je la regarde avec, je dois le dire, une pointe d’admiration.
« Je reconnais que c’est ce que j’ai pensé. Le seul point qui m’échappait était comment vous étiez sortie de la chambre. Mais maintenant ? Maintenant, je pense que vous êtes une des personnes les plus intelligentes que j’aie jamais rencontrées.
– J’en suis flattée, dit-elle sèchement, mais je ne vois toujours pas comment vous pensez que moi, j’ai pu tuer Ronald.
– Dans ce cas, laissez-moi vous expliquer. Un certain nombre de détails ont éveillé mes soupçons. Quand mon collègue le sergent Banerjee vous interrogeait vous avez dit que vous avez deviné qu’il se passait quelque chose quand vous avez été réveillée par le bruit que je faisais pour entrer chez vous. Que vous êtes sortie de votre chambre et m’avez trouvé en train de frapper à la porte de la chambre de votre mari.
– C’est exact.
– Sauf que votre chambre est au premier. Au même étage que celle de votre mari et celles de vos invités. Mais la première fois que je vous ai vue hier matin je me tenais devant la porte de votre mari et vous n’êtes pas arrivée du corridor mais vous êtes descendue du deuxième étage. Je n’ai pas pu m’expliquer tout de suite pourquoi vous nous mentiriez. »
Emily regarde par terre et secoue la tête.
« Ensuite le boy, Thakur, m’a dit que vous utilisiez parfois une chambre là-haut comme atelier et qu’elle était exactement au-dessus de la chambre de votre mari. Pourquoi auriez-vous besoin d’un atelier au deuxième étage de votre maison alors que vous aviez déjà toute cette grange pour y travailler ? J’ai décidé d’aller voir. Mais quand je suis monté hier soir la pièce était vide, parce que vous aviez déjà demandé à Thakur de nettoyer et de descendre tout le matériel ici.
– Je continue de ne pas savoir où vous voulez en venir, capitaine, et à moins que vous n’ayez quelque chose de tangible à ajouter je vous serais reconnaissante de vous retirer. J’ai un mari à enterrer et beaucoup de travail à…
– Je crois que vous avez relié tous vos appareils électriques dans la chambre du deuxième étage, que vous avez soulevé les lattes du parquet au centre de la pièce et relié le tout au piton qui maintient le crochet au plafond de la chambre de votre mari et que vous l’avez relié à ceci. »
Je sors la moustiquaire du drap et la jette à ses pieds. Le reflet d’un des fils brille à la lumière.
« C’est ingénieux. Vous avez introduit du fil de cuivre dans le bord de la moustiquaire, vous l’avez relié au crochet du plafond et vous avez complété le circuit en mettant en contact l’extrémité des fils et le lit ainsi que les ressorts du matelas. Vous avez attendu que votre mari et vos invités soient endormis puis, au milieu de la nuit, vous êtes montée dans la chambre du dessus, vous avez relié la batterie au transformateur et à l’oscillateur et le tout au piton qui maintient le crochet auquel était accrochée la moustiquaire et ses fils. Le voltage a dû être suffisant pour provoquer l’arrêt cardiaque. Quant aux marques de brûlures sur le corps de votre mari je suppose qu’elles ont été occasionnées par les ressorts du matelas. »
Elle ne répond pas.
« Je reconnais n’être jamais tombé sur une méthode de meurtre aussi novatrice. Électrocuter un homme dans un lieu où il n’y a pas d’électricité. Nous frôlons l’artistique, et étant données les circonstances dans lesquelles il s’est débarrassé de sa première épouse, c’est presque poétique. Comment y avez-vous pensé ?
– Je savais qui il était, dit-elle simplement. Helena Gibb était ma tante.
– Sa première femme ?
– Elle était la sœur de mon père. Il est mort en 1900, laissant ma mère avec trois jeunes enfants à élever. C’est tante Helena qui s’est occupée de nous, de notre entretien et de notre éducation. J’avais douze ans quand elle est morte. La première fois que j’ai vu Jeremiah Caine c’était à l’enterrement de tante Helena. Ce n’est que quelques mois plus tard que les journaux ont annoncé qu’elle avait été assassinée. Naturellement, il avait déjà pris la fuite et on supposait qu’il était mort en mer… En tout cas, la mort d’Helena a été la fin pour nous. Sans son soutien, son argent, ma mère s’est effondrée. J’ai dû quitter l’école pour m’occuper d’elle et de mes sœurs… j’ai dû… faire des choses qu’aucune femme et encore moins une fillette ne devrait être forcée de faire… mais je les ai faites, pour sauver les autres. »
Elle essuie une larme sur sa joue et c’est comme un coup de poignard dans ma poitrine.
« J’étais pratiquement condamnée, poursuit-elle, une femme déchue. » Elle a un sourire amer. « Et je peux vous dire qu’une femme de la classe moyenne tombe de plus haut et a peu de chance de rédemption. Mais la guerre est arrivée, et avec elle le WAAC, et c’est ce qui m’a permis d’échapper à cette existence. Je me suis engagée, j’ai appris un métier, et vous connaissez la suite… à peu près. Je suis arrivée ici après la guerre, j’ai rencontré Caine, qui se faisait désormais appeler Carter. Je l’ai aussitôt reconnu. Il n’avait aucune idée de qui j’étais, bien entendu. La dernière fois qu’il m’avait vue j’avais douze ans et je portais le voile de deuil. C’est alors que j’ai décidé de me venger de ce qu’il avait fait à ma famille. »
C’est une belle histoire et pourtant je ne suis pas totalement convaincu. « Vous ne pouviez pas trouver un autre moyen de le tuer ? Vous deviez l’épouser d’abord ? Cela paraît un peu tarabiscoté. »
Elle secoue la tête comme si je me montrais obtus. « Vous avez combattu pendant la guerre, capitaine. Au bout de quatre ans de mort et de destruction aurait-il suffi d’accepter la défaite allemande et de rentrer tous chez nous ? Non, nous avions besoin d’une forme de vengeance, de réparation, quelque chose qui justifie la douleur et la souffrance. C’était la même chose pour moi avec Jeremiah Caine. J’ai voulu moi aussi une forme de réparation. J’ai voulu le tuer, mais j’ai aussi voulu son argent.
– Et vous vous êtes mariée avec lui.
– Je n’ai pas eu de mal à le convaincre. Il m’a pratiquement suppliée de devenir Mme Carter.
– Et les contusions ? Faisaient-elles partie de la comédie ? Des blessures que vous vous êtes infligées pour susciter ma pitié ?
– Elles n’étaient que trop réelles, proteste-t-elle. Ses violences ont commencé dès notre nuit de noces quand il s’est aperçu que je n’étais pas exactement vierge. » Elle rit. « Quelle ironie ! Qu’il soit tellement offensé par mon impureté alors que le meurtre de ma tante en était la cause. Naturellement il a menacé de divorcer, mais il n’a jamais cherché à le faire réellement. Je suppose qu’il aurait trop souffert de perdre la face devant tous ceux d’ici sur lesquels il régnait. Mais cela ne veut pas dire que je n’aurais pas connu le même destin que tante Helena. Je me souviens d’avoir été reconnaissante de l’absence d’électricité par ici. Il faudrait qu’il trouve un autre moyen pour se débarrasser de moi. J’ai commencé à réfléchir. » Elle regarde le transformateur et l’oscillateur sur l’établi. « Et un jour Ranjana se plaignait de la tête de lit en métal dans la chambre de Ronald, et j’ai eu une inspiration divine. Il m’a fallu du temps pour réunir toutes les pièces, mais finalement la batterie est arrivée et vous m’avez aidée à la monter ici. Puis, l’autre nuit, quand les oiseaux mouraient et que le fakir a prédit la mort de Ronald, c’était comme si le destin me disait que c’était le moment d’agir. Ce que je n’ai pas compris c’est si le fakir savait que j’allais assassiner Ronald cette nuit-là ou si je l’ai fait parce qu’il en a parlé. Vous ne me croirez pas, mais j’ai eu l’impression que quelque chose s’emparait de moi et guidait presque ma main. »
Je regarde la mauvaise contusion clairement visible sur son visage et je pense soudain à Bessie la nuit où nous l’avons trouvée dans Gray Eagle Street. Je pense à tous ceux qui sont morts à cause du mauvais sort jeté par Jeremiah Caine : Helena, Israel Vogel et Tom Drummond, et peut-être même le pauvre Philippe Le Corbeau, quoique nous ne puissions jamais en être sûrs, et dès lors le dernier doute disparaît. Je prends le transformateur sur l’établi et je commence à arracher les fils.
Emily me regarde et me demande ce que je fais.
Je lui indique l’oscillateur. « Vous devez vous en débarrasser. Le jeter quelque part dans la montagne et brûler la moustiquaire. Non, je le ferai. »
Elle est sous le choc. « Vous n’allez pas m’arrêter ?
– Votre mari n’a pas seulement tué sa première femme. Il a aussi assassiné quelqu’un qui a compté pour moi autrefois. Elle était intelligente et belle comme vous et je l’ai abandonnée. Il méritait d’être condamné à mort pour ses crimes. Peut-être étiez-vous simplement destinée à être l’exécutrice. »
Elle m’embrasse doucement sur la joue.
J’arrache les derniers fils du transformateur, je le jette sous le siège de la malheureuse Bugatti et recouvre de nouveau le tout avec la bâche.
Ensuite je ramasse la moustiquaire, je l’enveloppe de nouveau dans le drap et je quitte la grange.
En partant je prends un bidon de térébenthine, je remonte vers la maison et je vais à l’arrière. En bas du jardin il y a un coin isolé, caché par une rangée de gommiers rouges. Là je jette le drap avec la moustiquaire, je dévisse le bidon et je noie tout dans la térébenthine.
Je sors de ma poche des cigarettes et une pochette d’allumettes. Je prends la dernière cigarette dans le paquet froissé que je jette sur le tas. J’étudie la pochette d’allumettes : colorée en rouge et or elle me rappelle une des cravates de Preston et j’ai dû la trouver à Chinatown il y a des semaines. Sur le rabat figure un gros buddha qui rayonne de contentement. Des vingt allumettes de carton à tête rouge il ne reste que deux utilisables. Je détache l’avant-dernière, je la gratte sur l’étroite bande d’émeri et je la regarde prendre vie. En la protégeant de ma main j’allume ma cigarette et je tire une bouffée. Je regarde la petite flamme qui consume lentement le carton et je dis une prière. Je reste un instant cloué sur place.
Je ne l’entends pas approcher.
« Allez-vous le faire ? »
Je me retourne et je vois Satyen, d’un calme presque serein. La flamme vacille et meurt entre mes doigts.
Il regarde le drap. Un coin de la moustiquaire apparaît d’un côté.
« Pensiez-vous que je ne comprendrais pas ? demande-t-il.
– J’ai bien failli ne pas y arriver moi-même. Je n’ai réussi que grâce à un goût pour les composants électriques qui m’est venu pendant la guerre. Et vous, comment l’avez-vous compris ?
– J’avais l’avantage d’observer votre comportement bizarre.
– C’est absurde. Mon comportement a été bizarre toute l’année.
– Vrai, dit-il en souriant, mais pas de cette façon. Je ne savais peut-être pas quels étaient les composants, mais quand j’ai vu la batterie et votre réaction j’ai su qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas.
– Vous voulez que je vous l’explique ?
– Pas vraiment. Je suppose que c’est sa femme qui l’a tué.
– Juste.
– Logique. J’ai peut-être du mal à parler aux jolies femmes, mais vous, vous ne pouvez jamais leur dire non.
– Ce n’est pas cela.
– Non ? » Il y a de la déception dans son regard. « Nous devrions l’arrêter. Ne pas le faire serait une perversion de la justice. »
Je sens la bile monter dans ma gorge. « La justice ? Vous croyez vraiment que ce salaud meurtrier méritait la justice ? Avez-vous pensé que sa mort était peut-être la justice ? Emily Carter a peut-être été l’instrument de cette justice. Elle a peut-être été la foudre du dieu Indra ou l’instrument d’un Jéhovah vengeur. Quoi qu’il en soit il y aura très peu de justice à la voir pendue. »
Satyendra a un rire amer. « Depuis mon enfance des Anglais me disent les vertus de la justice anglaise. “Elle est honnête et équitable et ne connaît ni sentiments ni partialité.” » Il a cité les mots avec la voix d’un maître d’école anglais. « Et pourtant, dans la pratique, vos critères de justice sont aussi arbitraires que ceux de n’importe qui d’autre. Comment osez-vous alors dire aux Indiens ce qui est bien ou mal dans notre propre pays ?
– L’heure n’est pas au débat politique. Et comme vous avez pu le remarquer, je ne suis pas l’empire britannique. Tout ce que je sais c’est qu’Emily Carter ne mérite pas la corde pour la mort de son persécuteur. »
Satyen regarde les arbres. De longues secondes s’écoulent et il continue de se taire.
Finalement je lui demande : « Eh bien ? »
Il se retourne et me regarde dans les yeux.
« Allez-y. »
Le feu prend extrêmement vite, les flammes orange font une danse hypnotique et nous restons longtemps à regarder la moustiquaire se réduire en cendres.
« Allez-vous parler de ceci à Turner ?
– Pour lui dire quoi ? Que vous avez brûlé une moustiquaire dans un jardin ? »
La fumée devient soudain noire et âcre et me fait tousser. Le caoutchouc d’isolation autour du fil de cuivre qu’Emily a cousu dans le bord de la moustiquaire commence à se carboniser et brûler. Satyen se colle son mouchoir sur la bouche. Il ne reste bientôt qu’un tas de cendres noires et du fil de cuivre très fin.
Je suis prêt à partir mais Satyen me retient par le bras.
« Souvenez-vous de ce qui s’est passé ici aujourd’hui, Sam. Un jour viendra peut-être où je vous demanderai moi aussi de regarder ailleurs. Pour la justice, ou pour moi. »
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