Le Soleil rouge de l’Assam

Abir Mukherjee · Chapitre 18 sur 38

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Le Soleil rouge de l’Assam

15: Février 1922: Assam

15

Février 1922

Assam

 

Le rapport de l’autopsie de Le Corbeau est arrivé… ou plutôt il ne l’est pas. Il a été envoyé au commissaire de police du district, quel qu’il soit, dans un endroit appelé Silchar, où qu’il se trouve. L’essentiel en est quand même parvenu à l’ashram, et pendant un de mes instants de plus grande lucidité frère Shankar me fait asseoir et m’en donne un résumé.

« Les poumons de Philippe étaient vides, me dit-il en s’asseyant devant moi les mains jointes devant le visage tel un professeur d’Oxford. Le docteur Deakin dit qu’il est mort instantanément quand sa tête a heurté le rocher. Il n’aurait pas souffert. »

Je hoche bêtement la tête.

Shankar me regarde comme s’il pouvait lire en moi.

« Vous êtes troublé ?

– Non. Si c’est ainsi qu’il est mort, alors c’est au moins sans douleur. C’est seulement…

– Quoi ?

– Je me demande avec quelle violence il aurait dû heurter ce rocher pour être tué instantanément. Je pensais que les chances d’un coup aussi sévère étaient, disons, de mille contre un. Le scénario le plus vraisemblable aurait été que le coup l’ait étourdi, qu’il soit tombé à l’eau et se soit noyé. »

Le moine change d’expression. « Que dites-vous ?

– Je… » J’hésite, je me gratte la nuque. Puis-je me fier à cet homme ? Si Le Corbeau a été assassiné, comment puis-je être sûr que Shankar n’y est pas mêlé ? Après tout, je n’ai que sa parole pour m’assurer qu’il était sorti de l’ashram. Pour autant que je sache, il pourrait avoir été assassiné ici, peut-être dans cette pièce même, puis emporté à la rivière.

« Sam ?

– Je… »

J’essaie de me contrôler. Je me dis de cesser de délirer. Si Shankar était effectivement impliqué dans ce qui est arrivé à Le Corbeau, pourquoi m’aurait-il emmené voir le corps ? Il ne l’a fait que parce qu’il pensait qu’en tant que policier je pourrais peut-être expliquer un peu l’événement. Je décide de lui faire confiance.

« Cela paraît fou mais Le Corbeau est peut-être mort autrement. Quelqu’un l’a peut-être frappé à la tête, l’a peut-être tué et traîné à la rivière pour faire croire à un accident ? »

Le moine semble horrifié. « Mais pourquoi quelqu’un aurait-il voulu le tuer ?

– Connaissait-il des personnes par ici ? »

Shankar secoue la tête. « Il est arrivé chez nous directement d’Anvers. Nous avons informé sa famille là-bas. À ma connaissance il ne connaissait personne en dehors de l’ashram.

– C’est peut-être un vol qui a mal tourné ?

– Je ne peux pas le croire. Il était habillé comme vous. Toutes les tribus locales savent que les initiés et les autres personnes qui dépendent de l’ashram n’ont pas d’argent sur eux. Je ne vois pas comment il peut s’agir d’autre chose que d’un tragique accident. »

Il a raison, bien entendu, du moins dans la mesure où il n’y a en effet aucun motif rationnel pour que quelqu’un autour de Jatinga veuille tuer Le Corbeau. Mais parfois des gens sont tués sans raison rationnelle ou sans raison aucune. J’en ai vu se faire tuer pour avoir simplement regardé un type de travers au pub, pour avoir été au mauvais endroit au mauvais moment, pour appartenir à la mauvaise religion, avoir le mauvais accent ou le mauvais fichu nom de famille ; ou pour être nés l’année qui leur donnait le bon âge pour être mobilisés et envoyés au massacre. Ce peut être difficile à comprendre pour un homme tel que Shankar, mais dans mon univers c’est tout le temps que les gens meurent pour des motifs irrationnels. La mort frappe sans discrimination, au hasard, comme à la loterie. Et quand votre numéro sort vous n’avez pas d’autre choix que de quitter ce monde cruel pour le prochain, s’il y en a un.

 

Je retourne au dortoir peu après et j’essaie de ne plus penser à Le Corbeau. Adler est étendu sur sa couchette, plongé dans un livre en hébreu.

En me voyant il le ferme, le pose à côté de lui et s’assoit.

« Wyndham, mon ami. Quelque chose vous préoccupe ?

– Le Corbeau. Le rapport du médecin confirme que sa mort est un accident…

– Mais vous n’y croyez pas ?

– Je n’ai aucune raison de ne pas y croire… sauf mon instinct. »

Le Juif réfléchit en appliquant à sa mâchoire un mouvement circulaire pendant qu’il rumine.

« Le décès de Philippe, le fait qu’il est survenu par hasard, vous rappelle peut-être que votre vie est éphémère, que vous êtes sans défense devant la mort.

– Quoi ?

– Allons donc, capitaine. Est-ce si difficile à croire ? Philippe avait votre taille, votre corpulence, et même votre couleur de cheveux. Se pourrait-il que vous vous voyiez en lui ? Et si lui, un jeune homme, a pu être emporté d’une façon aussi absurde, alors pourquoi pas vous ? »

Quelque chose dans ses mots m’atteint. Pas la bouillie métaphysique à propos de ma nature mortelle mais la similarité physique réelle entre Le Corbeau et moi. Shankar a dit qu’il était rare qu’un homme quitte le monastère à un stade du traitement aussi avancé que Le Corbeau. Et Adler a dit que les hommes étaient plus enclins à sortir pour essayer de trouver une dose de leur poison au cours de leurs premiers jours ici. Se pourrait-il que quelqu’un ait pris Le Corbeau pour moi ?

Je manque tomber à la renverse sur mon lit et je crains pour ma santé mentale. Il y a quelque chose dans cet endroit, une malveillance qui grésille dans l’air. Depuis que je suis descendu du train à Lumding, la réalité a commencé à échapper à tout contrôle : les hallucinations nocturnes de l’apparition à la gare, les souvenirs de Bessie Drummond, et maintenant la mort de Le Corbeau. Je ne peux pas m’empêcher de sentir que tout est lié d’une certaine façon, et pourtant c’est ridicule.

J’ai tout à coup très froid, je suis glacé jusqu’à la moelle. Je ferme les yeux et je me mets l’oreiller sur la figure tandis qu’une nouvelle vague de frissons incontrôlable m’envahit.

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