Le Soleil rouge de l’Assam

Abir Mukherjee · Chapitre 3 sur 38

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Le Soleil rouge de l’Assam

PROLOGUE: Février 1922: Jatinga, Assam

PROLOGUE

 

Février 1922

Jatinga, Assam

 

Les oiseaux se suicident.

Pas quelques-uns, mais des milliers.

« Ce sont des étourneaux, dit la femme. Des “oiseaux suicide”. »

Une question d’un maître d’école mort depuis longtemps résonne dans mon crâne.

« Vous, Wyndham. Le nom collectif pour un vol d’étourneaux est… ? »

Mon ignorance, marquée par un claquement de règle sur le bureau.

« Murmuration, mon garçon ! Une nuée d’étourneaux est une murmuration ! N’oubliez pas. »

Ce mot suggérait la clandestinité. Le chuchotement. Un mystère.

Il était peut-être lié à la manière dont volent ces oiseaux ; d’immenses nuées qui pirouettent dans les nuages comme d’un même élan, sous les ordres d’une seule voix.

Et ce soir, dans le vide de la nouvelle lune, cette voix leur ordonne-t-elle de descendre en vrille à travers le brouillard de la montagne pour venir s’écraser sur le sol de cette vallée au milieu de nulle part ? Je m’accoude à la balustrade de bois de la véranda et j’observe.

Dans la vallée, les flammes d’une centaine de torches éclairent une scène dantesque où des hommes demi-nus de la tribu locale poussent des cris aigus et courent attaquer les oiseaux tombés avec des massues et des bâtons.

Je demande pourquoi.

La femme se tourne vers moi, l’expression soudain assombrie.

« Par peur, dit-elle. Comme les hommes du monde entier attaquent tout ce qu’ils ne comprennent pas.

– Je parlais des oiseaux. Pourquoi viennent-ils ici pour mourir ? »

Elle sourit. « Nous devons tous mourir quelque part. Et personnellement, je ne vois pas de meilleur endroit. Et vous, capitaine ? » Elle regarde vers les hommes de la tribu. « Bien entendu, les gens d’ici disent que la vallée est maudite. Que les oiseaux sont possédés par des esprits mauvais.

– Et vous ? Que croyez-vous ?

– Moi ? »

Elle feint la surprise et se rapproche de moi. Quand elle répond, c’est par un chuchotement. « Si vous décidez de rester un certain temps dans notre petit avant-poste, capitaine, vous risquez de découvrir que bon nombre d’entre nous sont possédés par une certaine malveillance. Qui peut dire qu’ici le mal n’est pas à l’œuvre ? »

Les cris montant de la vallée s’éteignent peu à peu et le vent commence à se calmer, libéré du tourbillon constant des oiseaux venant mourir en frappant le sol.

Une porte s’ouvre derrière nous. Une lumière jaune déborde sur l’obscurité veloutée de la véranda. Un domestique raide en tunique blanche coiffé d’un turban en éventail empesé annonce que le dîner est servi, puis il

s’efface tandis que les * 1 sahibs et memsahibs du Jatinga Club se hâtent de vider leur verre et retournent à l’intérieur.

Emily Carter boit la dernière gorgée de sa flûte. « Préparez-vous, capitaine, dit-elle. C’est là que le spectacle commence. »

Elle tend son verre vide au domestique et disparaît à l’intérieur, non sans avoir repoussé d’un coup de pied un oiseau ensanglanté et l’avoir fait tomber dans l’obscurité au-dessous de nous.

 

1. Les mots en italique suivis d’un astérisque sont définis dans le glossaire en fin de volume.

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