Le Soleil rouge de l’Assam
1: Deux semaines plus tôt
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Deux semaines plus tôt
J’ai quitté Calcutta avec une résolution inébranlable, une pleine valise de gourdes de kerdu* et en cas d’urgence une boulette de résine d’opium cachée entre les plis de mes vêtements. Ma destination était un ashram dans les collines de Cachar, un endroit oublié au fin fond de la lointaine province de l’Assam, à trois jours de train et un million de miles de la sophistication, si l’on peut dire, de Calcutta. Elle m’a été sinon hautement recommandée, du moins chaudement vantée par mon médecin le docteur Chatterjee, un praticien indien spécialisé dans les potions ayurvédiques, que j’aurais traité de charlatan si ses remèdes ne m’avaient paru efficaces. Il m’a expliqué avec des accents pieux que l’ashram était dirigé par un saint homme du nom de Devraha Swami, un vieux sage de 250 ans qui peut guérir à peu près tout depuis les remontées acides jusqu’à la fièvre jaune avec seulement quelques herbes et beaucoup de prières. Ce n’est pas grand-chose sur quoi fonder ses espoirs, mais dans ma situation actuelle je n’ai guère le choix. Et comme on dit, un homme qui se noie s’accroche à une paille… ou un brin d’herbe.
La gourde de kerdu est aussi une suggestion de Chatterjee ; écrasée et mélangée à quelques autres éléments elle donne une pulpe qui, une fois allongée d’eau, a le goût du cirage, mais apporte un répit temporaire dans les crises de manque. J’en ai emporté suffisamment pour un voyage de trois jours, plus un supplément parce qu’en matière de transport ferroviaire, comme en toute chose d’ailleurs, rien en Inde ne fonctionne jamais selon les horaires prévus.
J’ai débarqué dans ce pays il y a presque quatre ans, j’ai traîné sur les quais de Kidderpore et suis entré dans la première d’un millier de fumeries d’opium – j’exagère à peine –, et j’ai certainement trouvé ma première dose dans la semaine qui a suivi mon arrivée.
Je ne suis pas arrivé toxicomane – opiomane – comme disent les prêtres et les pédants. Je faisais de l’opium un usage médical, un moyen de supprimer les cauchemars et provoquer le sommeil. L’addiction est venue plus tard, graduellement, pernicieusement, et j’ai mis encore plus longtemps à m’en rendre compte.
J’ai essayé de m’en détacher. Qui ne l’aurait pas fait ? Après tout, un policier qui fume régulièrement de l’opium est comme un coureur qui a ses chaussures attachées. Il peut réussir à tenir un moment debout, mais tôt ou tard il finira par tomber à plat ventre.
Et quand vous tombez, les gens le remarquent.
Malheureusement pour moi, ceux qui l’ont remarqué les premiers ont été les hommes et les femmes omniscients de la Section H, le bras du renseignement de l’armée, responsables de la stabilité politique du Raj. Ils ont tendance à interpréter leur tâche au sens le plus large, ce qui signifie qu’ils espionnent tout un chacun, moi inclus dans mes pèlerinages nocturnes aux mauvais temples.
Jusqu’ici ils ont gardé l’information pour eux, moins par bonté d’âme que pour avoir prise sur moi et me contraindre à leur obéir. Quoi qu’il en soit, rien ne garantit qu’ils ne changeront pas d’avis et n’informeront pas mes supérieurs, et la menace plane au-dessus de ma tête.
J’ai donc décidé d’agir, d’où mon voyage, d’abord par chemin de fer puis par la route, vers l’ashram de Devraha Swami.
L’expédition a assez bien commencé. J’ai pris le Darjeeling Mail à la gare de Sealdah pour Santahar Junction, dans le nord du Bengale, en espérant attraper la correspondance pour Guwahati, la capitale de l’Assam. Mais il n’y en a pas eu, en raison apparemment d’une grève de « ces horribles employés indigènes bons à rien » plus loin sur la ligne.
Face à une telle adversité j’ai fait ce que ferait tout Anglais qui se respecte. J’ai donné quelques annas à un garnement pour qu’il m’indique la boisson alcoolisée la plus proche et j’ai plongé dedans.
J’ai passé le plus clair de la journée à attendre accoudé au bar d’un tripot défraîchi appelé Duncan’s Hotel où la bière était autorisée mais où je manquais tristement de compagnie. Ce n’est pas agréable de boire seul, en tout cas pas très, quant à des compagnons de bière, ou de n’importe quelle autre sorte, d’ailleurs, je n’en avais qu’un : mon ami et jeune second le sergent Sat Banerjee. Il m’a sauvé la vie un jour et je ne lui en ai pas tenu rigueur. Bien entendu, Sat n’est pas son véritable prénom. Les Indiens n’aiment pas les prénoms victoriens prétentieux, du moins pas pour leurs enfants. Il s’appelle en réalité Satyendra, que personne ne sait prononcer, et tout le monde l’appelle Sat. En tout cas tous les Anglais.
Or Sat était en route pour Dacca, la deuxième ville du Bengale, dans le trou du cul de la province, et séparée de Calcutta par deux cents miles et la moitié du delta du Gange. Il est allé chez sa tante pour échapper à la fièvre torride d’indépendance qui a infesté la populace indigène de Calcutta et divisé les familles, frère contre frère, père contre fils.
Au bout d’une demi-journée il me manque déjà, et je m’aperçois que c’est parce que ces six derniers mois nous avons passé très peu de temps à prendre un verre ensemble comme nous aimions à le faire lorsque je suis arrivé, quand la ville était nouvelle et brillante et que l’opium était mon serviteur, non mon maître. Au Duncan’s Hotel j’ai levé mon verre en son honneur, alors que sa tolérance à l’alcool est égale à celle de l’écolière anglaise moyenne.
À la tombée de la nuit le gamin est revenu m’annoncer l’arrivée de l’Assam Mail et je l’ai suivi, sans avoir appris qui était ou avait été Duncan, ni quelle terrible folie l’avait poussé à installer cet hôtel au milieu de nulle part.
Le soulagement que j’ai pu éprouver à me trouver enfin dans l’Assam Mail s’est évaporé quand je me suis rendu compte que j’aurais probablement pu aller à pied à Guwahati plus vite que le bruyant petit train sur voie étroite. Alors que la vieille locomotive avançait pesamment dans l’obscurité j’ai tenté l’impossible en essayant de m’installer confortablement sur la rude banquette en bois du wagon de deuxième classe où j’allais passer la nuit.
Quand nous sommes arrivés à la capitale de l’Assam un soleil rouge se levait et il faisait suffisamment clair pour que je voie mon train pour Lumding quitter joyeusement la gare. Quelqu’un d’autre aurait peut-être attendu le prochain, mais il n’avait probablement pas deux courges en train de pourrir dans sa valise. J’ai préféré arrêter un chauffeur de camion et le payer pour me transporter en quatrième vitesse au prochain arrêt sur la ligne, où nous sommes arrivés juste au moment où le chef de gare allait siffler.
Lumding est apparu neuf heures plus tard ; mon stock de kerdu et moi étions au bord de l’épuisement. Je suis tombé du train dans la pagaille odorante et multicolore de la vie provinciale indienne, avec ses marchands et ses voyageurs, ses colporteurs qui vantent leurs articles avec la même urgence que les adventistes du septième jour annoncent la venue prochaine du Messie, et ses paysans qui vont au marché chargés comme des bêtes de somme de leurs produits, leur gagne-pain, qui pèsent sur leur dos étroit. Il y avait même quelques officiers coloniaux aux joues rouges de bébé, frais émoulus, qui voyagent en solitaire à l’intérieur du pays vers quelque avant-poste lointain où ils seront l’unique autorité blanche dans un rayon de cinquante miles.
C’est arrivé sur le quai. Comme un coup de tonnerre. Une décharge électrique de terreur. Le temps d’un battement de cœur j’ai croisé un fantôme, un mort, un homme que j’ai vu pour la dernière fois il y a presque vingt ans. Son regard a traversé le hall de la gare pour me transpercer. Plus vieux, ravagé par le temps, mais toujours avec la même froide fixité. Certes, avec les années la mémoire joue des tours, mais il est difficile d’oublier le visage de l’homme qui a essayé de vous tuer.
Une sueur froide a coulé dans mon cou. Je me suis dit que j’étais le jouet d’un jeu de lumière, de mon épuisement, une victime de l’opium, j’étais prêt à accepter n’importe quoi sauf l’évidence qui se trouvait devant moi. C’est peut-être la raison pour laquelle je suis resté planté là, stupéfait.
Une seconde plus tard il avait disparu dans les remous de l’océan de corps. J’ai repris mes esprits dans la panique, les tempes battantes, j’ai attrapé ma valise et je l’ai poursuivi en me frayant un chemin dans la foule, sans croire encore tout à fait à mes yeux et à ma mémoire. J’ai bousculé des voyageurs qui protestaient et j’ai aperçu le dos d’un costume en lin avant de perdre encore l’homme dans la foule qui se dirigeait vers la sortie.
J’ai couru, hors d’haleine et trempé de sueur, et j’ai émergé sur les marches de la gare juste à temps pour le voir disparaître dans une grosse voiture noire qui attendait moteur tournant au ralenti. Un porteur y a déposé sa valise et un chauffeur vêtu de blanc a démarré. Quand la voiture s’est éloignée j’ai aperçu une dernière fois l’homme assis à l’arrière. Je me disais que c’était impossible. Ici, maintenant, dans ce coin perdu, comment pouvais-je voir un homme qui avait échappé à une condamnation pour meurtre, un homme qui avait également cherché à me tuer ? Et il avait bien failli réussir.
J’ai frissonné et j’ai regardé la voiture prendre de la vitesse, désespéré. J’étais plié en deux tant ma tête et mes os étaient devenus douloureux. Je me suis dit que j’avais affaire à une absurdité, une aberration, une illusion paranoïaque, appelez cela comme vous voudrez, et que la silhouette était celle de quelqu’un d’autre, un commerçant, un inspecteur des impôts, ou encore un planteur de thé en voyage d’affaires. Après tout, j’avais déjà eu des hallucinations dues à l’opium, rien de tel il est vrai. Jamais rien d’aussi palpable, aussi précis. Qui plus est, elles étaient toujours survenues sous l’effet de la drogue et dans l’isolement d’une fumerie ; jamais, comme cette fois, au cœur d’une énorme foule. Et tout en pensant qu’halluciner soudain, après tant d’années, au sujet d’un meurtrier mort depuis longtemps était troublant, j’étais terrorisé à l’idée que je sombrais peut-être dans la folie.
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