Le Soleil rouge de l’Assam
8: Février 1905: Est de Londres
8
Février 1905
Est de Londres
Quand le corps de Bessie inconsciente a quitté la scène, la foule, comme toutes les foules, a senti que le spectacle était terminé et a commencé à se disperser. Ceux qui restaient se sont transformés de badauds en juge et jury, échafaudant des théories sur l’identité de l’agresseur.
La réponse était toute prête. C’était forcément Tom Drummond, ce gaspillage d’espace que Bessie avait épousé si hâtivement. C’était dans son caractère et ses habitudes de régler les problèmes avec ses poings. Mais en l’occurrence, dans l’atmosphère misérable de l’East End, rien n’était jamais aussi simple.
J’ai attendu jusqu’à ce que la foule se soit éloignée, je suis retourné à l’intérieur et je suis monté. La porte de la chambre de Bessie était entrouverte, la pièce était vide et le lit réduit au matelas trempé de sang. Ces quatre murs avaient contenu la totalité de ses possessions terrestres : le canari dans sa cage, un bureau branlant, entaillé et rayé, un fauteuil miteux sur lequel était plié son châle rouge, une armoire dont la porte ouverte pendait sur ses charnières et sur laquelle était posée une valise, et sous le lit une malle en acier comme les aiment les marins, protégée par un solide cadenas.
Je suis entré et j’ai essayé de fermer derrière moi la porte défoncée, mais elle s’est rouverte aussitôt. J’ai regardé les dégâts de plus près. La serrure semblait suffisamment résistante, le pêne était entièrement sorti. Mais la meilleure serrure ne sert à rien si le chambranle est pourri. Le montant lui-même était mince et s’était détaché facilement. Il n’avait pas dû falloir davantage que quelques vigoureux coups d’épaule pour qu’il se détache de l’encadrement.
C’est alors que je l’ai remarquée, bien qu’en réalité j’aie failli trébucher dessus. Sur le sol, non loin de la porte, se trouvait sa clef. Bizarre. La seule raison pour laquelle la clef pouvait se trouver là par terre était qu’elle avait été délogée quand la porte avait été forcée par ses voisines. Et si la porte était fermée de l’intérieur, alors comment Tom Drummond, ou qui que ce soit d’ailleurs, avait-il attaqué Bessie et était-il sorti de la pièce ? Cela impliquerait que son agresseur l’ait massacrée puis soit parti pendant qu’elle fermait la porte derrière lui avant de s’effondrer sur le lit. C’était absurde.
J’ai pris mon mouchoir et j’ai ramassé la clef avec précaution, je l’ai enveloppée et glissée dans la poche de ma tunique. J’ai passé les cinq minutes suivantes à fouiller la pièce à la recherche de l’arme qui avait été employée. Je n’ai rien trouvé. Je m’apprêtais à regarder par la fenêtre ouverte quand j’ai entendu la voix de Whitelaw qui venait de quelque part sur le palier. Je me suis hâté de retourner dans le couloir dans l’espoir qu’après le départ de la foule il m’autorise à aller à l’hôpital prendre des nouvelles de Bessie.
Deux portes plus loin j’ai trouvé Whitelaw debout devant un vieux couple assis au bord d’un lit. À côté d’eux se tenait Rebecca. Elle avait le visage tout rouge. La vieille dame était celle qui nous avait ouvert la porte précédemment. J’ai présumé que l’homme était son mari. Il avait l’air vieux comme Mathusalem, avec un visage épais et noueux comme de l’écorce. De fines mèches de cheveux blancs et rares sortaient de sous un petit calot noir. D’une main tremblante il tenait le manche de sa canne, et de l’autre la main de sa femme.
« Alors ils n’ont rien entendu ? » a demandé Whitelaw.
Rebecca a acquiescé. « C’est ce que j’essaie de vous expliquer.
– Une femme se fait battre comme plâtre à quelques pas d’ici et M. et Mme Rip Van Winkle n’ont strictement rien entendu ? Ils dormaient ? C’est ça ? »
La jeune fille a soupiré. « Mme Feldman a quitté la pièce avant sept heures ce matin. Elle était dans la cuisine ou dans la cour presque toute la matinée. M. Feldman est partiellement sourd d’une oreille et complètement de l’autre. Un train aurait pu traverser le palier sans qu’il l’entende. »
J’ai signalé ma présence en toussotant.
Whitelaw a dit : « Wyndham ? Je croyais vous avoir demandé de surveiller en bas.
– En effet, monsieur, mais il n’y a plus personne à surveiller. J’ai cru que je pouvais…
– Eh bien puisque vous êtes là, pourquoi vous n’essayez pas de tirer quelque chose de ces deux-là ? Une femme est attaquée au bout du couloir et apparemment ils n’entendent rien. À les croire, ç’aurait aussi bien pu arriver sur la lune. »
Rebecca a intercédé au nom du vieux couple. « J’ai essayé d’expliquer à votre collègue que M. Feldman est presque totalement sourd et que Mme Feldman n’était pas chez elle, mais il n’a pas l’air de comprendre l’anglais. »
Whitelaw s’est raidi et je me suis empressé de réprimer tout signe d’amusement.
« Avez-vous vu des étrangers entrer ou sortir de la maison aujourd’hui ? »
Rebecca a haussé les épaules. « Je ne pense pas. » Soudain son expression a changé. « Il y a eu un homme. Il était avec Tom, M. Drummond.
– Avec ? Quelle heure était-il ?
– Ce devait être après huit heures. Le sifflet des docks avait déjà retenti depuis un moment. M. Drummond l’a amené. Ils sont entrés et ils se sont assis dans la cuisine. Je le sais parce que j’étais là quand ils sont arrivés, je préparais le petit déjeuner.
– Et vous dites qu’il est arrivé avec Drummond ?
– Oui. Je n’ai pas vu Tom sortir, mais d’habitude il va à St Katharine Docks vers six heures le matin pour rejoindre les hommes qui cherchent un travail à la journée. S’il n’en trouve pas il revient généralement prendre le petit déjeuner.
– A-t-il l’habitude de revenir accompagné ?
– C’est la première fois que je l’ai vu avec un invité. »
Le choix du terme était surprenant. Tom Drummond ne m’apparaissait pas comme susceptible de recevoir des invités, notamment à huit heures le matin.
« De quoi cet invité avait-il l’air ? »
Elle a réfléchi un instant. « Taille moyenne, plus petit que M. Drummond. Il avait un nez bizarre.
– Bizarre ?
– Comme un aileron de requin.
– Autre chose ?
– Il portait un manteau marron. Rapiécé.
– Comme tout le monde par ici », a remarqué Whitelaw.
Elle lui a lancé un regard furieux. « Les pièces étaient vertes. Qui rapièce un manteau marron avec du tissu vert ? »
J’ai proposé : « Quelqu’un qui n’a pas d’autre couleur ? »
Elle a paru trouver ma réponse amusante. « À Whitechapel ? Il y a trente tailleurs rien que dans Brick Lane. »
C’était une remarque juste. Dans le quartier on trouvait un tailleur à chaque pas, et chaque tailleur avait des tas de chutes de tissus de toutes les couleurs.
« Il est peut-être seulement excentrique ? a dit Whitelaw.
– Peut-être. J’ai simplement trouvé ça inhabituel. »
Toujours assise sur le lit la vieille Mme Feldman a pris nerveusement la parole. Des mots en yiddish, destinés à Rebecca.
L’expression de la jeune fille a changé, son air supérieur a soudain disparu, sans doute temporairement.
Je lui ai demandé : « Qu’a-t-elle dit ?
– Qu’il y avait eu un autre visiteur ce matin… pas exactement un visiteur, et ce n’était pas un étranger.
– Qui donc ?
– Le propriétaire, M. Caine.
– Quelle heure était-il ? » a demandé Whitelaw.
Rebecca a consulté la vieille femme qui avait maintenant l’air de se repentir d’avoir ouvert la bouche.
« Elle pense qu’il devait être sept heures et demie. Avant que Tom Drummond revienne avec son ami.
– Et il a rendu visite à Bessie ? »
Nouvelle série de questions, réponses et traduction.
« C’est exact, a dit Rebecca. Il est venu voir si elle allait bien… et récupérer le loyer, sans aucun doute.
– Vous ne l’avez pas vu ?
– J’avais des courses à faire. Je me suis absentée entre sept et huit heures. »
Mme Feldman est intervenue de nouveau. Rebecca s’est tournée vers elle.
« Elle demande si vous avez encore besoin d’elle ou de son mari. »
Whitelaw a eu un rire bref et ironique. « Non, dites-leur que ça suffit, mon chou. Dites-leur qu’ils nous ont été très utiles.
– Dans ce cas, vous pensez que nous pouvons nous en aller ?
– Le bruit dérange M. Feldman ? » a-t-il dit d’un ton acerbe.
Rebecca Kravitz n’a rien vu là de drôle.
Quand nous sommes sortis le vieux M. Feldman nous a adressé un grand sourire édenté. J’ai fermé la porte et j’ai continué de poser des questions.
« Quand Drummond est revenu avec son invité, est-il monté voir sa femme ? »
Rebecca s’est gratté l’oreille. « Je ne l’ai pas vu, mais je suppose que oui.
– Pourquoi ?
– Parce que c’est ce qu’il fait d’habitude quand il n’a pas trouvé de travail. Il revient ici et arrache ce qu’il peut à Bessie pour aller au pub.
– Savez-vous à quelle heure ils sont partis, Drummond et l’homme au manteau marron ?
– Non. J’étais chez moi, mais je suis descendue vers neuf heures. Ils étaient déjà partis.
– Avez-vous vu Bessie après le départ de Drummond ?
– Vous voulez dire avant que nous la trouvions… chez elle ? »
J’ai acquiescé.
« Non. La dernière fois que je l’ai vue c’était vers six heures quand je suis allée à la cuisine. Elle faisait bouillir de l’eau pour le thé.
– Quelqu’un d’autre l’a vue ? »
Elle a réfléchi. « Difficile à dire. Certainement pas les Feldman, ni mes parents.
– Qui d’autre vit dans cette maison ?
– Il y a Mme Rosen. Elle est veuve. Elle loue la chambre à côté de la nôtre au rez-de-chaussée. Elle est assistante d’un pharmacien dans Whitechapel Road. Et il y a l’homme qui occupe les combles, Israel Vogel. Je ne l’ai pas vu ce matin.
– Donc, pour le moment, nous savons que Drummond est la dernière personne à avoir vu sa femme avant son agression ? » a demandé Whitelaw.
Et moi : « Où est-il en ce moment ?
– Je ne sais pas.
– Je pourrais faire une proposition, a dit Whitelaw. Si, comme dit la jeune fille, il est allé prendre un verre, je parie à deux contre un qu’il est au Bleeding Hart en train de se saouler. »
J’ai dit : « Nous devrions y aller », en me dirigeant vers l’escalier.
« Pas si vite, petit. Je vais poster un agent ici. Ensuite nous devrions informer la brigade criminelle. Croyez-moi, cette affaire de meurtre sera close. »
Je n’étais pas prêt à accepter cela. « Les médecins la sauveront sûrement. »
Le visage de Whitelaw est soudain devenu grave. D’une voix à peine plus forte qu’un murmure il m’a dit : « Fiston, le Seigneur lui-même aurait du mal à la sauver. Elle ne reviendra pas. »
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