Le Soleil rouge de l’Assam

Abir Mukherjee · Chapitre 27 sur 38

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Le Soleil rouge de l’Assam

24: Février 1905: Est de Londres

24

Février 1905

Est de Londres

 

À partir de l’inculpation les événements ont pris leur propre rythme, les rouages de la justice se sont mis en route, les journaux ont publié leurs histoires et la folie s’est installée. Chaque page incendiaire est devenue un chiffon rouge agité devant un public effrayé, offrant tous les prétextes nécessaires à ceux qui n’attendaient qu’une occasion de tout régler avec leurs poings.

Et Israel Vogel était au cœur de la tempête.

La presse l’a décrit comme l’incarnation du mal, en fait comme plusieurs incarnations différentes – un Judas de notre temps, un David convoitant Bethsabée, et même un second Jack l’Éventreur – l’accusant de pratiques sanglantes et de crime rituel.

Mais l’indignation est difficile à entretenir. Il n’y a qu’un nombre limité de façons de dépeindre un homme comme un monstre, et de jours pour le faire avant que la lassitude ne s’installe et que les journaux cessent de se vendre. Quand la colère contre l’homme a commencé à décliner ils s’en sont pris à son peuple. Et à l’avant-garde des assoiffés de sang figurait la Gazette, avec en première page des reconstitutions, des lettres indignées et même un éditorial intitulé Une Judenhetze couve dans l’est de Londres qui commençait ainsi :

 

Des Juifs étrangers sans aucune nationalité deviennent une infection et une menace pour

les natifs pauvres de l’East End. Ils ont probablement une plus grande responsabilité dans la misère qui règne là que toutes les autres causes réunies.

 

L’inspecteur Gooch l’a lu puis il l’a jeté sur la table avec un geste de mépris.

« C’est curieux, n’est-ce pas, comme les pauvres et les déshérités se font toujours reprocher leur malheur ? Comme si les Juifs qui échouent sur nos côtes étaient responsables des pogroms organisés contre eux et de la crasse dans laquelle vivent nos concitoyens. »

Il a indiqué le plan de l’East End accroché au mur et m’a demandé : « Montrez-moi les zones les plus sûres du quartier. »

J’ai indiqué le secteur autour de Brick Lane et de Fieldgate Street en disant : « En général nous ne constatons que peu d’incidents dans ces secteurs.

– Exactement. Les zones les plus sûres sont les rues majoritairement juives. La vérité c’est que les délits et la crasse n’ont rien à voir avec les Juifs. En fait c’était pire avant leur arrivée. Mais les gens ne veulent pas l’entendre. C’est plus facile de rendre quelqu’un d’autre responsable de vos difficultés que de vous regarder dans la glace et voir la poutre dans votre œil. Et les torchons tels que la Gazette sont ravis de fournir les cibles. Diviser pour régner, c’est leur mot d’ordre. Et vous savez quoi ? C’est efficace. Les journaux se vendent. La presse martèle ce que ces étrangers font à notre pays. Eh bien c’est aussi le mien, et il est meilleur que cela. Où sont passés le fair-play, le principe de donner sa chance à chaque homme, de ne pas le frapper quand il est à terre ? N’est-ce pas ce qui fait de nous des Britanniques ? Ne devrions-nous pas en être fiers plutôt que de diffamer les pauvres types venus chercher refuge parmi nous ?

– Mais comment combattre le pouvoir de la presse ? »

Gooch m’a regardé en souriant.

« Il y a des moyens, fiston. »

 

Au cours des trois jours suivants Vogel est devenu célèbre et la foule devant le commissariat s’est changée en cohue.

D’abord est arrivé le rapport du coroner. Armés du résultat de l’autopsie et du témoignage de Tom Drummond, du docteur Ludlow et du sergent Whitelaw, lui et le jury n’ont pas tardé à conclure au meurtre avec préméditation et citer Vogel à comparaître.

Le lendemain, sous la garde de l’inspecteur Gooch, il a été conduit au Thames Police Court où les déclarations des témoins ont été officiellement enregistrées et où un magistrat a décrété une mise en accusation. Gooch a informé le magistrat que s’agissant de meurtre le procès serait engagé par le ministère des Finances, il y a eu un ajournement d’une semaine et Vogel a été transféré à la prison de Pentonville.

 

Les jours ont passé et mes doutes quant à la culpabilité de Vogel ont commencé à céder sous le poids des gros titres des journaux condamnant le Juif et nous glorifiant pour l’avoir arrêté avant qu’il n’assassine d’autres jeunes Anglaises innocentes. Il y avait aussi l’élément personnel : félicitations de mes supérieurs, tapes dans le dos de la part de mes collègues, et admiration des voisins, notamment des dames qui avaient appris par la presse mon rôle dans l’arrestation.

Et je n’étais pas le seul dont les doutes s’effaçaient. La communauté juive ne s’est pas précipitée pour aider Vogel. Ses journaux, désireux de prendre leur distance avec lui, l’ont condamné presque aussi bruyamment que ceux des Gentils en le qualifiant de fou. Une aberration.

Pendant cette semaine-là, aucun rabbin, aucune personnalité juive officielle ne lui a rendu visite. Personne. À l’exception de Rebecca Kravitz qui a fait le voyage de Whitechapel à Caledonian Road, attendu des heures et subi les affronts des gardiens de la prison et du public, tout cela pour offrir à Vogel un quart d’heure de compagnie humaine. Je le sais parce qu’elle me l’a raconté devant un samovar dans le salon de thé de Hanbury Street.

Elle portait un épais châle gris sur les épaules et arborait une expression amère.

Vogel avait encore protesté de son innocence et avait ajouté qu’il n’était pas plus capable qu’elle-même de tuer Bessie.

Je lui ai rappelé que nous avions trouvé l’arme du crime dans sa chambre. « Il n’a pas d’alibi et il a essayé de fuir. Mais il aura droit à un procès équitable.

– Vraiment ? Avec les journaux qui réclament sa tête et la foule dans les rues ? Vous croyez que douze Anglais accorderont un procès équitable à un Juif ? »

Je n’ai pas répondu. Il n’y avait rien à dire.

Elle est partie peu après, sans me dire au revoir et d’une façon qui laissait entendre qu’en tant que policier je faisais partie du problème. C’était absurde, bien entendu. Je n’étais pas plus responsable de la manière dont la presse traitait Vogel que du fait que le soleil se couche à l’Ouest, mais quelque chose dans cette conversation m’a piqué au vif. J’allais la revoir, au procès, et plus tard, quand les choses se sont encore plus compliquées, mais cet après-midi-là, dans le salon de thé russe, devait être la dernière fois où je lui parlerais vraiment.

*

Le procès a repris une semaine plus tard. Vogel a plaidé non coupable et devait être jugé par le tribunal d’Old Bailey. Comme toujours dans ce type d’affaires, un grand jury de vingt-trois hommes a évalué s’il y avait matière à jugement et a décidé que oui, par un petit jury de douze hommes bons et honnêtes. Il a duré trois jours et Vogel avait un interprète derrière lui qui lui traduisait en yiddish quand l’anglais devenait trop compliqué.

Une fois de plus les suspects habituels ont témoigné (Tom Drummond et les autres résidents du 42 Fashion Street), ainsi que le sergent Whitelaw, l’inspecteur Gooch, des médecins et moi.

La défense n’a cité qu’un seul témoin, Rebecca Kravitz, qui a témoigné de l’honorabilité de Vogel. Mais après tout ce qui s’était passé ce n’était qu’un murmure face à une tempête.

J’ai comparu le jeudi, deuxième jour du procès. Debout dans le box des témoins j’ai juré sur la Bible et répété le témoignage du sergent Whitelaw sur les circonstances dans lesquelles nous avions découvert Bessie et j’ai ajouté mon grain de sel en racontant comment nous avions arrêté Vogel dans l’établissement de bains. Pendant tout ce temps celui-ci est resté impassible, et sans la présence du traducteur qui chuchotait de temps en temps à son oreille j’aurais pu penser qu’il ne comprenait pas ce qui se passait et s’en fichait éperdument.

Le dernier jour était un vendredi. Je suis arrivé pour le verdict, ainsi que de nombreux Juifs de l’East End, entassés dans la galerie supérieure comme au paradis du théâtre Shoreditch Empire.

Au moment de la sentence, ils étaient assis au bord de leurs bancs, bien qu’il n’y ait pas eu de réel doute.

Le président du jury a annoncé le verdict. « Coupable. »

Les Juifs de la galerie l’ont reçu avec les soupirs des opprimés. Dans les rues il a été accueilli par les acclamations de la populace.

C’est au juge qu’est revenu de prononcer la peine de Vogel avec des phrases toutes faites, fixées sinon par la loi, certainement par la tradition, ce qui en Angleterre est souvent tout aussi contraignant.

« Et la sentence de cette cour est que vous soyez emmené d’ici à un lieu d’exécution, que vous y soyez pendu par le cou jusqu’à ce que mort s’ensuive, et que vous soyez enterré dans l’enceinte de la dernière prison dans laquelle vous avez été incarcéré – et puisse Dieu avoir pitié de votre âme. »

Vogel a écouté la traduction avec la même indifférence qu’il avait montrée tout au long du procès. Je le soupçonne d’avoir connu son sort dès l’instant où je l’avais arrêté dans les bains de Brick Lane. La sentence allait de soi aussi naturellement que la nuit suit le jour et il m’a semblé que cet homme était déjà en paix avec son créateur.

Il a été reconduit dans sa cellule de Pentonville et je suis retourné à Whitechapel recevoir des claques dans le dos et fêter l’événement au pub. Mais je sentais un vide au creux de l’estomac que ni la nourriture ni, en l’occurrence, l’alcool ne pouvaient combler.

Mes doutes qui s’étaient si facilement dissipés au début du procès étaient revenus pendant son déroulement et m’avaient frappé comme un coup dans les côtes à la lecture du verdict. J’étais maintenant seul, une pinte à la main, dans un océan d’amis et de collègues, et je pensais à Vogel, à Bessie Drummond et au péché de l’avoir peut-être trahie deux fois. Après ma troisième pinte, je me suis excusé, non que quiconque ait paru s’y intéresser, et je suis parti.

 

La nuit était humide comme elle l’est le plus souvent au début du printemps à Whitechapel, mais pas aussi froide, et la pluie tombait monotone, sans violence. Dans un brouillard, j’ai marché vers le nord, puis vers l’est, jusqu’à ce que l’enseigne au-dessus du Bleeding Hart apparaisse dans l’obscurité tel le fanal d’un phare.

J’ai pénétré dans l’odeur particulière d’un vendredi soir dans l’East End. L’endroit était bondé et braillard et puait la sueur de mâle, la bière éventée et les vieux mégots. Par-dessus le vacarme et les corps on entendait les notes d’un piano. Quelque part quelqu’un chantait My Old Dutch d’une voix suraiguë censée faire rire. Je suis parvenu à atteindre le comptoir, j’ai commandé une pinte, et dans l’incapacité de me déplacer je suis resté là, je l’ai bue et j’en ai commandé une autre.

C’était ma première visite dans l’établissement depuis la nuit où les frères Spiller m’avaient fourni le tuyau pour coincer Vogel. Je n’avais revu aucun des deux depuis, et bien que le pub soit le leur j’avais déjà bu cinq pintes et les Spiller n’étaient pas précisément une priorité dans mon esprit. C’est pourquoi le choc a été plus brutal qu’il n’aurait dû lorsque j’ai reçu une tape sur l’épaule avant de reconnaître le sourire et les dents jaunes d’Archibald Finlay.

« Tout va bien, agent Wyndham ? Quelle agréable surprise de vous voir ici. Je peux vous demander ce qui vous amène ? »

J’ai essayé de trouver la réponse acerbe qui convienne mais il faut être doué pour pouvoir le faire après cinq pintes. Au-delà de la troisième mon esprit s’absente.

Je me suis retourné vers le bar en disant : « En quoi cela vous regarde-t-il ?

– En rien, bien sûr. Vous avez tout à fait raison. » Son sourire a soudain disparu. « Sauf que ça n’est pas moi qui le demande. C’est M. Martin, et il demande que vous le rejoigniez dans l’arrière-salle. »

Il devait y avoir une centaine d’hommes dans le pub, probablement tous redevables aux Spiller d’une manière ou d’une autre. Et je me suis brutalement rendu compte que désormais je n’étais pas différent d’eux.

J’ai vidé le fond de mon verre et j’ai dit : « Allons-y. »

 

Martin Spiller se prélassait sur la banquette d’un box de l’arrière-salle comme un baron du Moyen Âge. Il a levé les yeux et a souri.

« Agent Wyndham, a-t-il dit en se levant, quel plaisir de vous revoir. Venez vous asseoir avec nous. Vous prendrez bien un verre, n’est-ce pas ? » Il a demandé à Finlay : « Archie, une bouteille de whisky. »

Je me suis assis pendant que Finlay s’exécutait. Dans la pénombre j’ai aperçu la silhouette puissante de Wesley assis sur un tabouret et accoudé au comptoir avec deux autres hommes.

Finlay est revenu avec le whisky et a rempli deux verres, puis il est reparti.

« Vous êtes vraiment l’étoile montante, a dit Spiller avec un sourire d’oreille à oreille. Ne vous l’avais-je pas prédit ? »

J’ai avalé une petite gorgée de whisky et j’ai senti la brûlure médicinale dans mon arrière-gorge avant qu’elle ne descende plus bas. J’ai dit : « Ils vont le pendre. Ils vont pendre Vogel.

– Oui. Et c’est grâce à vous. »

Les mots sont tombés comme un sarcasme acide.

J’ai regardé le gros homme de l’autre côté de la table, les mains qui enveloppaient le verre de whisky comme si c’était un jouet d’enfant, des mains qui pouvaient ôter la vie à un homme et l’avaient probablement fait. Cet homme savait tout ce qui se passait à Whitechapel. Absolument tout…

« Il n’est pas coupable, n’est-ce pas ? »

Spiller a eu un ricanement sinistre. « Il a été jugé coupable. Par un juge et un jury. »

Et à ce moment-là j’ai compris que l’on s’était servi de moi.

« Qui l’a tuée ? Tom Drummond ? »

Spiller a secoué la tête. « Justice est faite, petit, et vous êtes un héros. C’est ce qui compte. Maintenant buvez. Passez une bonne soirée et rappelez-vous, je pourrais avoir besoin que vous me rendiez service un jour. »

J’ai fini le whisky, je me suis levé sur des jambes instables et j’ai titubé vers la porte, le cerveau noyé dans l’alcool. La chaleur et la puanteur de la salle principale m’ont frappé comme un coup de pied dans l’estomac. J’ai bousculé les buveurs, je me suis élancé dehors et j’ai vomi dans le caniveau.

J’ai essuyé avec ma manche ce qui restait de vomi et de salive sur mon menton et j’ai essayé de tenir debout. L’air de la nuit m’a aidé à reprendre mes esprits. J’ai pensé à rentrer chez moi, mais je n’y trouverais qu’un lit froid et d’autres démons. Alors je suis retourné au Bleeding Hart.

*

 

Je suis resté jusqu’à la fermeture, et seulement en partie parce que je n’avais pas de meilleur endroit où aller. En retournant à l’intérieur j’avais repéré Tom Drummond appuyé contre un mur une pinte à la main et l’air sinistre. J’ai résisté à l’envie d’aller lui casser la figure, un peu parce que si je le faisais j’étais presque sûr qu’une demi-douzaine de ses copains me rendraient la pareille, mais surtout parce que dans l’état où je me trouvais je n’étais pas certain de pouvoir le frapper sans m’écrouler.

J’ai préféré commander une autre pinte que j’ai fait durer, sans cesser de surveiller Drummond de l’autre côté de la salle. S’il m’a vu, il n’a pas montré qu’il me reconnaissait et il a passé les quelques heures suivantes à se saouler pour oublier.

Le pub était encore plein quand le barman a annoncé que c’étaient les dernières commandes, et il ne s’est vidé que lorsque celui-ci a saisi la cloche de cuivre et sonné l’heure de la fermeture. Alors l’exode a commencé et les clients sont partis dans la nuit vers leur domicile et leur foyer ou les bordels de Stepney.

J’ai regardé Tom Drummond sortir en titubant, je suis allé au comptoir, j’ai montré ma carte au barman en précisant que j’étais un ami des Spiller et j’ai obtenu qu’il me vende une bouteille de gin avant que je m’en aille.

Dehors, Drummond et ses amis étaient encore sur le trottoir et se faisaient leurs adieux à la façon vacillante, titubante et pataude des ivrognes de partout. De là il a pris la direction de Commercial Road et je l’ai suivi à distance discrète.

Ce n’est que lorsqu’il a tourné dans Brick Lane que j’ai accéléré et que je l’ai rattrapé.

J’ai crié : « Drummond ! »

Il s’est arrêté, a regardé lentement par-dessus son épaule et a grogné.

Je me suis approché. « Il faut que je vous parle.

– J’ai rien à vous dire. » De la mousse est apparue au coin de ses lèvres.

J’ai sorti la bouteille de gin de mon manteau et la lui ai mise sous le nez.

« Pas même en buvant un verre ? »

 

Nous nous sommes assis dans la cuisine du 42 Fashion Street. Drummond était allé chercher deux gobelets émaillés écaillés.

En s’apprêtant à boire il a demandé : « Alors, vous vouliez parler de quoi ?

– Je veux parler de Bessie, et de ce qui lui est réellement arrivé. »

Drummond a grogné. « Ce salaud de Vogel l’a tuée. »

Je l’ai regardé dans les yeux. L’alcool, et peut-être le remords, l’avait rendu imprudent, et à cet instant-là j’ai su qu’il n’y croyait pas. Il a vidé son gobelet.

Je l’ai resservi.

« Ils vont le pendre.

– C’est pas vous qui l’avez arrêté ?

– Si. Et s’il est pendu alors qu’il est innocent, j’aurai du sang sur les mains. Et vous aussi. »

Drummond a bu une longue gorgée de gin. Une larme a coulé sur sa joue.

J’ai demandé doucement : « Qui l’a tuée ? Qui a tué Bessie ? »

Il a secoué la tête. « Elle était spéciale, vous savez. J’ai jamais connu de femme comme elle dans ma vie. Ouais, on se battait comme chien et chat, mais je l’aimais.

– Qui l’a tuée, Drummond ?

– Il me tuera aussi. » Il regardait la bouteille.

« Qui ? »

Il avait les yeux rouges, mouillés de larmes.

« Caine. »

J’ai failli tomber de ma chaise. « Jeremiah Caine a tué Bessie ?

– C’est forcément lui. Bessie était quasiment morte quand on est arrivé Finlay et moi.

– Pourquoi Caine aurait tué Bessie ?

– Peut-être qu’elle le volait ? Je vais vous dire aut’chose : Finlay était au courant.

– Quoi ?

– Finlay savait qu’on l’avait attaquée. Il a été envoyé nettoyer après. Ce matin-là aux docks Finlay me dit qu’il a un message des Spiller : ils veulent parler à Bessie. Y dit qu’ils lui ont demandé de lui passer un message. J’y dis de me le donner et que je le passerai à Bessie.

« Pas question, qu’y me dit, ordres du gouverneur, je dois lui parler en personne et en privé. Alors je l’ai emmené chez nous. Comme vous, il avait une bouteille avec lui. Y m’a dit d’attendre dans la cuisine et de prendre un verre pendant qu’il montait parler à Bessie. »

Drummond a vidé son verre d’un coup et s’est resservi.

« Il est resté là-haut un bon moment et j’ai commencé à m’inquiéter. Alors je suis monté voir ce qui se passait. »

Drummond a respiré à fond et il a de nouveau vidé son verre. « La porte était fermée. Ensuite je vois Finlay descendre l’escalier.

– Il venait de la chambre de Vogel ?

– C’est ça. J’ai compris que quelque chose n’allait pas… je l’ai compris à la minute où j’ai vu sa sale gueule. Il a dit que tout allait bien et que nous devions partir. J’ai dit que je voulais voir Bessie mais il a dit qu’on n’avait pas le temps. Que les Spiller voulaient me parler. J’y ai dit que ça prendrait qu’une minute. C’est là qu’il est devenu mauvais. Y m’a poussé contre le mur, y m’a dit que j’avais intérêt à arrêter de perdre du temps. Y m’a fourré un billet d’une livre dans la main comme pourboire.

– Et ensuite ?

– On est parti. Je l’ai suivi au Bleeding Hart. Y m’a emmené direct dans l’arrière-salle. Martin m’attendait. Le gros Wes aussi. Y m’ont dit que Bessie leur avait causé des ennuis en fourrant son nez où y fallait pas. Que quelqu’un s’était occupé d’elle. Forcément, je me suis mis en colère, j’ai essayé de me lever pour le frapper, mais Wes m’a repoussé sur mon siège et Martin m’a passé un billet de dix livres. Il a dit qu’y en aurait un autre si je la bouclais. Ils ont dit qu’ils avaient surveillé les lieux, que Finlay avait tout arrangé pour que vous pensiez tous que c’était le Youde de l’étage au-dessus qui avait fait le coup. »

J’ai tout récapitulé dans ma tête. « Caine a tué Bessie ? Mais la porte était fermée de l’intérieur. Comment est-il sorti de la pièce ? »

Drummond m’a regardé comme si j’étais un imbécile.

« C’est le proprio. Il a les clefs de toutes les chambres.

– Et l’arme ?

– Je suppose qu’il l’a apportée avec lui, et qu’il l’a laissée là. Les Spiller ont envoyé Finlay tout arranger. Ils devaient être dans le coup depuis le début. »

Les éléments se sont mis en place : Caine attaquant Bessie et la laissant pour morte, puis fermant la porte derrière lui avec sa propre clef ; Caine donnant ensuite la clef et celle de la chambre de Vogel aux Spiller ; les Spiller ordonnant à Finlay de tout arranger pour faire croire que c’était Vogel qui avait attaqué Bessie et pour s’assurer que Tom Drummond la boucle.

« Pourquoi les Spiller voudraient-ils aider Caine ? »

Drummond m’a regardé dans les yeux. « Toutes les marchandises qui passent par les docks, y’en a qui paient pas de taxes, façon de parler. C’est un de leurs plus gros clients. »

J’ai réfléchi un moment. « Je vais avoir besoin d’une déclaration de votre part qui confirme toute cette histoire.

– Vous aurez rien de plus de moi. Vous savez ce que les Spiller font aux mouchards ? C’est pas joli.

– La vie d’un homme est en jeu.

– Et maintenant la mienne aussi. Je vous ai dit ce qui s’est passé. Ce que vous en faites, ça vous regarde. »

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