Le tailleur ensorcelé
Le Gros Lot
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Nous nous ruons chez le richard. À lui d’obtenir le classement de l’affaire. Mais voilà qu’il vous sort un argument qui n’est que juste, somme toute – si vous vous en souvenez encore : « Que voulez-vous de moi ? » Et de se débattre, et de se tortiller : « Pourquoi m’avoir collé une histoire qui ne me regarde pas du tout ? » Nous n’avons naturellement pas manqué de lui objecter : « Toute la raison est de votre côté. Cependant, qu’y pouvons-nous si, sans vous, on ne peut enterrer l’affaire ? » Il rétorque, à son tour : « Est-ce ma faute ? Faites comme vous l’entendez. Classez, évaporez, défaites, pulvérisez, enterrez… Est-ce que cela me regarde ? » Vous saisissez ? N’auriez-vous pas, par hasard, une affaire enterrée à m’offrir ? Pardon… Une cigarette, s’il vous plaît ! Bref, où en suis-je ? Ah oui, on est en train d’enterrer l’affaire. Conciliabules par-ci, palabres par-là, en un mot, on a décidé d’intenter un procès. Et puisqu’il s’agit d’un procès, il convient – comme de juste – de consulter un homme de loi. Et puisqu’il s’agit de consultation, il faut se rendre de nouveau au chef-lieu. Mais là, nouveau tracas : qui consulter ? Les uns opinent pour celui-ci, les autres préfèrent celui-là. On tranche le différend en consultant les deux à la fois. Pas d’autre solution.
Comme à l’accoutumée, l’avis de l’un est combattu par l’autre. Il ne reste donc qu’à prendre conseil d’un troisième. Alors on n’y est plus du tout… On tente la dernière chance : Que dira un quatrième juriste ? Bref, ce n’est pas à vous qu’il faudrait apprendre ce que c’est qu’un avocat. Les avocats et les médecins, ça ne fait qu’une seule et même plaie d’Égypte. Ils n’ont été créés – tous – que pour se contredire les uns les autres, comme le fait – révérence parler – la traduction araméenne à l’endroit du Pentateuque. Un mien ami m’a éclairé, un jour, sur l’attitude adoptée par le Targoum, c’est-à-dire la traduction araméenne. « Le Targoum, dit-il, est un sacré farceur. Tout ce que dit le Pentateuque, il le déforme à plaisir. Tenez, je vais vous citer un exemple : La loi de Moïse dit : « Vayomèr », qui signifie : « Et il dit » ; le Targoum, lui, le traduit par « Véamar ». Et quand l’Écriture avance le mot « Lémor », qui signifie : « pour dire », qu’est-ce qui te pousse, Sieur Targoum, à mettre ton « Lémemar » qui veut dire exactement la même chose ? » Vous saisissez ?
Ainsi les avocats. L’un nous suggère de déposer une plainte au nom de nous quatre à la fois contre la banque et contre le richard de notre ville qui refusent de nous restituer notre billet de loterie. Pan, dans le mille, n’est-ce pas ? Eh bien, non, c’est de l’illusionnisme pur. On voit bien que vous n’avez pas consulté l’avocat numéro deux qui estime, lui, que cette tâche n’incombe qu’à deux d’entre nous : à Birnbaum et à moi-même. Et cette plainte ne doit pas viser la banque, mais le richard seul, attendu qu’il refuse de donner à la banque l’ordre qui s’impose de nous restituer le billet. Ça se tient, pas vrai ? Telle n’est pourtant pas la thèse de l’avocat numéro trois. « Qu’est-ce que vous avez de commun avec la banque ? demande-t-il. Est-ce qu’elle vous connaît, la banque ? Avez-vous déjà fait quelques transactions avec elle ? Quant à la plainte, c’est Birnbaum en personne qui doit la déposer, et cela non pas contre la banque, mais contre le richard… puisque c’est lui, c’est-à-dire Birnbaum, qui a donné ordre à la banque de transférer le billet de son compte à celui du richard. » C’est le bon sens même, semble-t-il. Eh, non, pas tout à fait, pour peu qu’on veuille suivre le conseil donné par l’avocat numéro quatre. Celui-ci est formel : La plainte, ce n’est ni moi ni Birnbaum qui doit la déposer, mais bel et bien le prêtre. Et il doit le faire en accord avec mon frère, c’est-à-dire avec Hénekh. Ma foi, ce n’est pas si bête…
Arrive l’avocat numéro cinq qui chambarde tout. Selon lui, il faut laisser la justice tranquille. « Allons au fond des choses, prêche-t-il. Qui a pris l’initiative de déposer le billet à la banque au nom de notre richard ? Pour cela il faut remonter à Jacob-Yossl. » C’est-à-dire à moi-même. Et où l’ai-je pris, moi ? Chez mon frère, c’est-à-dire chez Hénekh. C’est clair. Mais lui, où l’a-t-il pris, le billet ? C’est-à-dire qui le lui a cédé, j’entends par là, vendu ? Le prêtre, c’est du moins ce qu’il prétend, bien que l’autre nie toute transaction. Quoi qu’il en soit, l’affaire semble louche. La seule chose à faire, pour le pope, pense l’avocat numéro cinq, c’est de demander à Hénekh, mon frère, la restitution du billet, après quoi Hénekh, mon frère, devra, à son tour, le demander à moi-même, puis moi à Birnbaum, puis Birnbaum à qui ? À la banque, voyons. Mais puisque la banque ne veut rien savoir d’un Birnbaum, étant donné qu’elle ne connaît que le richard, il ne reste rien d’autre à faire que ceci : Birnbaum s’adresse au richard, le richard s’adresse à la banque. Et voilà. Un seul hic : Le richard a peur. De quoi a-t-il peur ? Il a peur de tomber dans un piège. Contre cet inconvénient, statue notre avocat, il n’y a qu’un seul remède : Birnbaum donne une décharge au richard, moi, à mon tour, je décharge Birnbaum, Hénekh, mon frère, me décharge, moi, et le prêtre mettra un point final en déchargeant Hénekh, mon frère. Que dites-vous de cette astuce ? Ça coupe court à tout.
Apparaît alors l’avocat numéro six – une vraie perle, celui-là. Il découvre un vice de procédure fondamental qui remet tout en question. « Pas si vite, Messieurs, recommande-t-il. Qui peut nous garantir que ledit billet a déjà accompli son cycle en échouant chez le pope ? Que feriez-vous si un jour quelqu’un sort de sa cachette, au grenier, documents irréfutables en main et qu’il vienne vous dire : « Le billet, mes lascars, il est à moi. En voici la preuve ! » Comment vous défendriez-vous contre lui ? Ce n’est plus le billet qu’il exigera désormais, mais les soixante-quinze mille roubles en espèces. Et qui rendra-t-il responsable, sinon le richard, dépositaire en titre du billet en question ? »
Le richard aura beau exhiber un reçu signé de la main de Birnbaum, Birnbaum faire valoir une fiche signée de ma main, et moi me référer à un document signé par Hénekh, mon frère, et Hénekh, mon frère, avancer le prêtre. Tout se passerait comme dans le récit de la Haggadah : le chevreau dévoré par le chat, le chat mordu par le chien, le chien battu par le bâton, le bâton brûlé par le feu, le feu éteint par l’eau, l’eau bue par le taureau et le taureau égorgé par l’abatteur rituel. Vous saisissez ? En un mot, nous voilà dans de beaux draps !
Que faire ? En désespoir de cause, nous consultons un avocat de haute volée, c’est-à-dire Maître Kopernikov en personne. Pendant que nous y sommes, pourquoi nous limiter ? Visons plus haut encore. Allons consulter le juriste ultime, « l’Aiguille d’or », par exemple. Bref, nous les avons pris tous, un à un. Et nous nous sommes si bien empêtrés dans le maquis de la procédure que nous avons fini par ne plus voir, ni entendre, ni respirer qu’avocats, loi, justice, plainte, procès… N’auriez-vous pas, par hasard, un avocat à m’offrir ? Pardon… Une cigarette, s’il vous plaît !
Bref, où en suis-je ? Chez les avocats, bien sûr. Dieu a opéré un miracle et les avocats ont trouvé la vraie solution. Que voulez-vous, le droit, ils l’ont quand même étudié ! Quel est donc le conseil qu’ils nous ont donné ? Voici : Avant tout, moi-même et Birnbaum, c’est-à-dire nous deux ensemble, devons signer un papier chez le notaire stipulant que nous n’avons, ni l’un ni l’autre, rien à voir avec le bon à lots en question, mais rien de rien. C’est Hénekh, mon frère, qui me l’a envoyé, lequel Hénekh l’avait pris, c’est-à-dire acheté, chez le prêtre pour le mettre en gage ; ce que j’ai fait, puisque je l’ai déposé chez Birnbaum qui m’a prêté là-dessus deux cents roubles. Exactement comme cela s’est passé en réalité – la pure vérité, quoi. Tout simplement : sans détour aucun, sans commentaire, sans finasserie, sans complication. Trouvez-moi quelque chose de mieux que la vérité toute nue ? Pourtant personne n’y avait songé avant. Vous saisissez ?
On s’accommoderait fort bien de cette solution, n’était l’enjeu. Réfléchissons un peu. Comment pourrions-nous, Birnbaum et moi, c’est-à-dire nous deux à la fois, signer un document qui pourrait bien se retourner contre nous-mêmes ? Et comment, dans de telles conditions, toucherions-nous nos parts respectives du gros lot ? Que ferions-nous, par exemple, si au moment propice, on venait nous citer le mot fameux du Cantique des Cantiques : « Vichakéni », autrement dit : « embrasse-moi » ?… Vous voulez peut-être que je me fie au sens d’équité du mien frère ou à la parole sacrée du pope ? Je vois. Vous allez me dire que nous avons signé un document et que nous avons conclu notre accord en trinquant ensemble ? Poussière que tout cela ! Chiffon de papier ! Cela coûte moins que rien. Et puis, l’on peut trinquer tous les jours sans conclure le moindre accord, pourvu que l’eau-de-vie ne fasse pas défaut, comme vous dites, vous-même.
Au fond, qu’avons-nous désiré, Birnbaum autant que moi-même ? Nous avons exigé une garantie pour ne pas être volés – tout simplement. Vous saisissez ? Mais tenez-vous bien, C’est ici que commence le vrai chassé-croisé.
— Des garanties ? nous crie-t-on. Non content d’avoir des prétentions sur des parts auxquelles ils n’ont aucun droit, les voilà maintenant qui entendent se prémunir contre tous risques. » – « C’en est trop, crions-nous à notre tour. Voilà comment vous récompensez notre honnêteté, gens de mauvaise foi que vous êtes ! Vous ne nous semblez pas du tout apprécier notre attitude d’honnêtes hommes. N’aurions-nous pas pu encaisser les soixante-quinze mille sans que personne n’y voie goutte ? Et maintenant vous venez nous accabler de reproches ! » – « Alors quoi, me rétorque mon frère Hénekh, vous demandez peut-être les félicitations du jury ? L’honnêteté, chez toi, ça se monnaie ? » Oh, vous pensez bien, je ne me suis pas laissé sermonner par le frérot. Des paroles on en est venu aux mains et les gifles ont volé, comme c’est la coutume entre frères germains… Bref, nous avons obtenu notre garantie.
Mais au fait, de quelle garantie s’agit-il ? Encore un reçu ? Encore un chiffon, juste bon à faire des guirlandes qui iront décorer la cabane à la Fête des Tabernacles ? Ou alors des traites ? Dommage pour l’encre. Et quoi d’autre ? Des espèces sonnantes ? Ah ! ça oui. Ma grand-mère – qu’elle repose en paix ! – ne disait-elle pas : « Le meilleur laitage, c’est encore un bon plat de viande » ? Mais où le prendre, l’argent liquide, puisqu’on ne le trouve nulle part, à l’heure qu’il est ? Nulle part ? C’est une façon de parler. On le trouve bien – et même en pagaille – chez les Brodsky, par exemple, mais pas chez nous autres. En un mot, des paroles en l’air. Je ne signerai rien aussi longtemps que je n’aurai pas mes garanties. – « Mais quelles garanties, bon Dieu ? » — « N’importe lesquelles, pourvu que je ne devienne pas la risée des gens et qu’on ne vienne pas dire que ce Jacob-Yossl, VOUS savez, tout homme qu’il est, n’est qu’un veau !… » Vous saisissez ?
Et d’une !
Mon drôle de Birnbaum, lui, s’accroche de nouveau à son idée fixe : « Des hommes ! Des arbitres ! Cela s’impose de toute urgence, argumente-t-il, puisque je suis sur le point de lâcher une sorte de reçu, c’est-à-dire un récépissé valable pour toute l’éternité. C’est pourquoi j’exige le recours aux hommes, ce qu’ils décideront, ainsi sera fait. »
— Vous voilà de nouveau avec vos hommes, me suis-je impatienté, c’est entendu, n’en parlons plus. Mais entre nous, à quoi bon des hommes ?
— Comprenez-moi bien, rétorque le Birnbaum, j’insiste sur l’arbitrage parce que, qui sait ? les gens trouveront peut-être qu’en réalité personne ne me doit un traître sou. Dans ces conditions, comment voulez-vous que je m’approprie un bien qui ne m’appartient pas ?
Vous saisissez ? Moi, j’exige des garanties ; lui, il veut des hommes.
— Vous aurez vos garanties après, crie-t-il. D’abord, les hommes !
— Le voilà qui recommence avec ses hommes ! J’ai la tête toute farcie de vos humanisations. Il vaudrait bien mieux penser aux garanties. C’est ça qui prévaut ; c’est ça l’essentiel !
Bref, où en suis-je ? Ah oui, aux garanties. Laissez – moi vous dire que, cette fois-ci, on nous a garantis, assurés, rassurés de tous côtés. On nous a attachés, ficelés, l’un à l’autre, on ne peut mieux, par des signatures apposées un peu partout et cela chez le notaire lui-même ! Après quoi, on a déposé tous les documents chez qui de droit et on a repris la course aux avocats.
Il en a fallu des papiers ! Signez-moi par-ci, signez-moi par-là. Trimbalez-vous, s’il vous plaît, tous les deux jours de la petite ville à la grande, accumulez les frais, sans compter l’hébergement, laissez-vous dévorer par les punaises dans les « hôtels », comme ils l’affichent (ça ne leur convient pas d’afficher « on loge à pied »), avalez des plats de cafards grillés pourvu que ça porte le nom de rôti (on n’aime pas chez nous l’expression : pot-au-feu), et allez donc suer comme dans les bains turcs, et faites-vous griller par le soleil, et vautrez-vous dans la poussière des rues, et abîmez-vous le tympan par ce branle-bas infernal… Et tout ça dans quel but ? Je vous le demande. La belle affaire : soixante-quinze mille ! Ah, si au moins on les avait déjà dans la poche et qu’on n’en parle plus… Comme le dit si bien ma femme – longue vie à elle ! – « Un vieux sou en cuivre dans la main vaut mieux qu’un louis d’or en rêve ! Tes soixante-quinze mille, se lamente-t-elle, m’ont creusé soixante-quinze trous dans le cœur. Je suis prête à renoncer à tout ce bazar, tiens ! Ça m’écrase. J’avais bien besoin de ça… »
— Eh, tu n’es qu’une bonne femme. Et quand on est une bonne femme, on l’est pour la vie. Voilà ce que je lui ai servi. Mais, à dire vrai, je crois, en fin de compte, que c’est elle qui a raison, car qu’est-ce que ça me rapporte, tout cela, puisque ça n’a pas encore cours au marché ? Tout ce que j’ai gagné, c’est de me faire des ennemis pour rien : Un tel m’envie, un autre m’en veut. C’est qu’il a une peur bleue de me voir palper et il se dit : « De quel droit ce Jacob-Yossl doit-il nager dans les argents et moi pas ? » Vous saisissez enfin ?
En un mot, il vous suffira de savoir que j’ai eu largement ma part dans le lot de misères et de crève-cœur, jusqu’au moment où l’on m’a annoncé la bonne nouvelle, à savoir ; le procès venait d’aboutir à un non-lieu. Donc plus de procès ! Assez tiré la langue. Enfin, nous l’avons entrevu le billet gagnant – mais chut ! Ne tentons pas le destin !
Ah, je vous vois venir. Vous pensez, je parie, que nous sommes entrés en possession de ce billet, tout bêtement. Minute ! Ne vous emballez pas. D’abord il a fallu attendre sans pouvoir rien entreprendre : j’entends les trente jours réglementaires pendant lesquels l’opposition d’une des parties aurait pu remettre tout en question. Durant ce mois, je ne sais si j’ai dormi, ce qui s’appelle dormir, une seule nuit. Je me suis empêtré dans des cauchemars plus abracadabrants les uns que les autres. Combien de fois, vous m’entendez, combien de fois ne me suis-je pas réveillé en sursaut, au beau milieu de la nuit, en poussant des cris sauvages : « Tzipora ! Au secours ! Je m’envole ! On m’enlève ! » – « Qui t’enlève ? Qui s’envole ? Il t’a poussé des ailes ? mon pauvre homme. Allons, vite, crache trois fois et raconte-moi ton rêve. » – « Eh bien, j’ai fait un drôle de songe. J’ai rêvé que j’avais des ailes et que je me suis envolé, suivi par toute une cohorte de créatures étranges : serpents ailés, dragons qui menaçaient de m’étouffer. » Ça, c’était un premier rêve. J’en ai fait un autre : je me voyais assis sur un sac gonflé, un sac en caoutchouc rouge, marqué d’un chiffre immense : « soixante-quinze mille ». On était Shabbat après-midi, en plein été. Vous saisissez ? Toute la ville, hommes et femmes, se promènent. De temps à autre, les gens s’arrêtent et me dévorent des yeux… Soudain, crac ! Le sac a éclaté. Je tombe dans le vide et je crie : « Tzipora, ça a craqué ! » – « Pour l’amour de Dieu, qui a craqué ? Laisse donc craquer nos ennemis ! » Voilé ce que ma femme trouve à me dire, au réveil, en guise de consolation. En somme, toute bonne épouse en ferait autant. « Ce rêve est de bon augure ! » ajoute-t-elle.
Bref, où en suis-je ? Ah oui, sur le point de retirer le billet. Mais lorsque vint le moment de le retirer, vraiment, nouveau casse-tête : A qui va-t-on confier cette mission ? Chacun à part et en lui-même se considère comme le seul digne de la confiance de tous les autres. Quant à moi, me fier aux autres ? Je n’y suis nullement tenu. La tentation est vraiment trop forte. Il s’agit là de soixante-quinze mille roubles. Comprenez enfin !
Conclusion : Moi, je n’ai pas la moindre confiance en toi ; toi, tu n’as pas la moindre confiance en moi. Donc, allons-y tous, en camps opposés. Mais que signifie : tous en camps opposés ? Cela signifie que nous nous sommes lancés en avant tous ensemble, une dizaine de personnes à la fois. D’où viennent ces dix personnes ? me demanderez-vous. Faites le compte vous-même : Moi, je compte pour un, n’est-ce pas ? Birnbaum, ça fait deux. Le prêtre, ça fait déjà trois. Mon frère Hénekh, ça vous met à quatre, puis les trois avocats ; un pour le pope, un autre pour mon frère (celui-ci est un avocat originaire de Taracht, s’il vous plaît !), un troisième qui assiste Birnbaum et moi-même (et qui, lui, est originaire de Tcherkask). Voilà déjà sept, que Dieu les préserve du mauvais œil ! Ajoutons-y les trois intermédiaires, je veux dire les arbitres qui nous ont départagés et nous voici arrivés au chiffre global de dix personnes, c’est-à-dire le chiffre qu’il faut pour faire la prière en commun…
Au début, ç’a été un peu gênant. Mon frère, c’est-à-dire Hénekh, a rué dans les brancards. Il n’était pas content du tout de se voir mêlé à une telle foule. D’après lui, il aurait largement suffi que nous allions par deux, c’est-à-dire lui avec le prêtre, par exemple. Ça n’a pas eu l’heur de lui plaire, me semble-t-il, le fait qu’on mettait en doute sa probité de même que la parole du pope. Laissez-moi vous dire qu’on s’en est soucié comme des neiges d’antan. Chacun venait avec ses doutes propres. Et, ma foi, tout le monde avait raison. Moi, par exemple, j’ai imposé ma présence en tant que frère du gagnant : non, certes, pour y mettre un point d’honneur, mais par simple mesure de précaution, sachant qu’entre frères germains, il est admis de se gruger… Et si vraiment les choses allaient se passer de la sorte ? Que pourrais-je contre lui ? Le citer devant le Tribunal céleste ? Un frère, voyons !
De son côté, mon Birnbaum tirait argument de ma méfiance en disant : si l’on se suspecte entre frères germains, à plus forte raison lui, étranger à la famille, n’est nullement tenu de se fier au miracle. Il l’a assez prouvée, sa bonne volonté. C’est fini !
Et comment ne pas lui donner raison ?…
Quant aux trois avocats, personne ne songe à contester la légitimité de leur présence, puisqu’on aura encore besoin, disent-ils, de rédiger et de faire signer des papiers à qui mieux-mieux !
Restent les intermédiaires-commissionnaires. Ce ne sont pas eux qui se laisseront évincer. Ils veulent être de toutes les fêtes. « Nous sommes, proclament-ils, des chiens de chasse éprouvés, c’est-à-dire des hommes d’expérience à qui on n’en fait plus accroire. Nous sommes passés par une rude école, ajoutent-ils, nous connaissons bien les mœurs de la Bourse de Yehoupetz et nous ne savons que trop comment on peut frustrer les commissionnaires de leur juste courtage. Considérez-nous un peu comme les instruments de sainteté, c’est-à-dire : rabbin, chantre, abatteur rituel, etc., ceux qui sont bel et bien oubliés pour peu qu’ils ne soient pas de la noce. » Vous saisissez ?
Donc, allons-y tous, mais au moins pas en grappe. Allons l’un après l’autre. Mais comme chacun voulait être avant l’autre et non après, il faisait, bien sûr, de son mieux pour arriver bon premier.
Au petit matin, nous voilà tous devant la porte de la Banque. Nous battons la semelle pendant un bon moment jusqu’à ce qu’on ait ouvert la porte. Alors nous nous précipitons, tous à la fois, pour retirer l’obligation.
Inutile de vous décrire une banque. Une banque, ça déteste la hâte, la précipitation. Elle a tout son temps. Que va-t-elle s’embarrasser d’une obligation à lots de soixante-quinze mille, présentée par un Jacob-Yossl, par un prêtre, par un Hénekh, par un Birnbaum, par des intermédiaires-commissionnaires qui cherchent à gagner leur croûte, et d’autres pauvres diables ? Non, une banque n’en a cure. Derrière les guichets, c’est à qui allumera une cigarette, entamera un brin de conversation en l’air, à moins qu’on ne soit occupé à siroter un verre de thé. Tel taille son crayon ou jette un coup d’œil sur sa gazette, s’y plonge, bien décidé à ne pas lever la tête, même si on le menaçait de lui enfoncer les côtes.
Nous autres, nous virevoltons, bâillons, toussotons, impatients que nous sommes d’en finir une fois pour toutes. Peine perdue. Le comptable n’est pas encore arrivé. Ah ! Attention, il vient. Mais le caissier, lui, n’est pas là. Enfin, le voici. Et le directeur ? Où peut-il bien se trouver, celui-là ? Où ? Dans ses draps, parbleu ! Les banquiers, ça ne sait que dormir. Que vont-ils se tourmenter à cause d’une obligation à lots de soixante-quinze mille, présentée par un Jacob-Yossl, par un prêtre, par un Hénekh, par un Birnbaum, par des intermédiaires-commissionnaires qui cherchent à gagner leur croûte et par d’autres pauvres diables ?
La question se pose : un directeur de banque, combien peut-il gagner ? Six mille par mois, au bas mot, huit mille peut-être et pourquoi pas les dix mille ? Vous ne voyez donc pas combien il peine ? « Moi, je me serais contenté de la moitié, d’un tiers même et j’y aurais mis plus de zèle, soyez-en sûr. » Voilà ce que je me disais dans mon for intérieur ou peut-être ne me disais-je rien du tout. Vous saisissez ?
Sur ces entrefaites, arrive le Directeur en personne.
Apercevant le Directeur, nous nous sommes, vous pensez bien, tous jetés sur lui. Il en a été effrayé et a fait un geste de la main comme pour se défendre. Là-dessus, les trois avocats, suivis du prêtre, lui ont tendu tous les papiers. Vous saisissez ? Le Directeur s’est alors enfermé dans son cabinet, seul avec les papiers, et nous autres, nous n’avons eu qu’à attendre. Nous avons attendu tant que nous avons pu. Enfin, enfin, le Directeur apparaît, flanqué d’une espèce de gros type avec qui il continue une conversation entamée dans son cabinet et en nous tournant le dos, s’il vous plaît… Il converse encore et encore. Évidemment, que va-t-il s’embarrasser d’une obligation à lots de soixante-quinze mille présentée par un Jacob-Yossl, par un prêtre, par un Hénekh, par des intermédiaires-commissionnaires qui cherchent à gagner leur croûte et par d’autres pauvres diables !
Tout à coup, il se tourne vers nous et nous dit en russe : « Bien. Vos papiers sont en ordre. Présentez-les à la caisse. » Il ne pouvait donc pas le dire plus tôt ?
Les papiers en main, nous nous élançons tous comme un seul homme vers la caisse. Nous voilà au but. Mais là encore, il a fallu déchanter.
Le caissier est occupé à manipuler des liasses de billets de banque. Les billets volent entre ses doigts comme de la poussière, des billets de cent, de mille. Et que d’or ! Des montagnes d’or ! D’après vous, combien peut-il y en avoir ? Pauvre de moi ! Si je possédais une dixième partie de tout cela, je me moquerais bien du billet de loterie ! C’est ce que je me disais en contemplant cet amas d’or ou peut-être ne me disais-je rien du tout… Tandis que lui, c’est-à-dire le caissier, continuait à compter, sans nous gratifier d’un seul regard. Que va-t-il s’embarrasser d’une obligation à lots de soixante-quinze mille présentée par un Jacob-Yossl, par un prêtre, par un Hénekh, par un Birnbaum, par des intermédiaires-commissionnaires qui cherchent à gagner leur croûte et par d’autres pauvres diables ! L’or tinte entre ses doigts et fait un bruit si doux, un bruit d’or, quoi ! Vous saisissez ?
Bref, où en suis-je ? Ah oui, à l’or. Après avoir fini de compter son tas d’or, le caissier braque sur nous ses lunettes, prend les papiers que nous lui tendons et les tourne comme si c’étaient des billets de banque, en faisant étrangement claquer ses doigts. Puis il ouvre son tiroir, en retire un gros paquet, en sort une enveloppe, la décachette et le voilà ! Le billet est entre ses doigts, le vrai billet gagnant. « A qui dois-je le remettre ? » nous demande-t-il. Instantanément, dix paires de mains se tendent.
— Non, non, proteste-t-il, je ne peux tout de même pas le remettre entre tant de mains. Désignez quelqu’un de votre compagnie.
Nous avons élu un des nôtres, vous m’écoutez ? C’était le doyen des trois avocats. Il s’est saisi du billet avec force précautions, en le tenant des deux mains, comme si c’était un nouveau-né qu’on amenait pour le circoncire. Il a mis le billet d’abord sous le nez du pope, ensuite il l’a présenté à mon frère, c’est-à-dire à Hénekh, puis il me l’a montré à moi et à Birnbaum, c’est-à-dire à nous deux, afin que nous constations que c’était le seul et même billet.
Le prêtre affirme qu’il l’a reconnu illico, de loin, alors qu’il était encore entre les mains du caissier. Il prétend l’avoir marqué d’un signe, mais il se garde bien de dire lequel. Mon frère, c’est-à-dire Hénekh, jure, de son côté, par tout ce que vous voulez, que si par hasard on le réveillait en pleine nuit et on lui montrait le billet, il le reconnaîtrait du premier coup d’œil. Vous saisissez ? Birnbaum et moi, c’est-à-dire nous deux, – il faut que je l’avoue – ne l’avons pas reconnu. Pourquoi avancer quelque chose qui n’est pas conforme à la vérité ? Ce à quoi nous nous sommes appliqués, c’est de bien vérifier la série portant le numéro douze, car c’est là l’essentiel, comme vous diriez, vous autres, n’est-il pas vrai ?
De cette banque, nous nous sommes dirigés sans tarder vers la Banque d’État, afin de présenter le billet pour de bon et d’empocher enfin la galette, c’est-à-dire les soixante-quinze mille.
Nous avançons en rangs serrés, et tous à pied, s’il vous plaît, bien qu’il fallût monter une côte. Le doyen des avocats serre le billet dans ses deux mains, visiblement, afin qu’il ne l’égare pas ou qu’on ne s’imagine pas qu’il cherche à faire un tour de passe-passe en l’échangeant contre un autre. Un pauvre billet gagnant, si malheureux, si éprouvé, Dieu sait ce qui peut encore lui arriver ! « Vous saisissez ?
Notre groupe grossit à vue d’œil. Nous ne sommes plus dix, mais deux fois dix et même davantage. Vous voulez savoir d’où sont venus tant de gens, – que Dieu les préserve tous du mauvais œil ! – Je vous répondrai : En premier lieu, quelques bonnes connaissances de mon patelin se sont trouvés comme par hasard ce jour-là dans le chef-lieu. Nous voyant en marche vers la Banque d’État, pour encaisser les soixante-quinze mille, ils tiennent à nous accompagner, puisque l’occasion s’est présentée de voir de près comment on empoche un gros lot – spectacle plutôt rare.
Que vous dire de plus ? Nous avons eu de belles funérailles et un accueil des plus touchants à la Banque d’État. Planté à l’entrée, le portier a eu, il faut bien le dire, un mouvement de recul. Il a été quelque peu apeuré en voyant tant de Juifs – que Dieu les préserve ! – avec un pope au beau milieu. Cependant, ne nous plaignons pas. Il nous a reçus, ma foi, assez bien, nous invitant de franchir le seuil de la banque, mais un à un. Après avoir présenté notre papier où il fallait, nous avons été conduits auprès d’un fonctionnaire doté d’une calvitie blanche et luisante, pareille à une assiette réservée aux laitages. Nous lui avons remis notre billet en lui disant je ne sais quoi, mais quelque chose qui a incité le fonctionnaire à la calvitie, assis derrière les barreaux du guichet, à lever sur nous un regard perçant à travers ses lunettes, tout en continuant sa besogne. Il manipulait un canif avec lequel il grattait la page d’un livre de comptes. Il gratte placidement, longuement, pendant que nous autres, tels des poulets à la broche, brûlons d’impatience et cherchons à savoir où il veut en venir avec son grattage. La foule assemblée nous dévisage, sans nous perdre de vue un seul instant, tandis que lui, le fonctionnaire à la calvitie, gratte toujours. Tout autour, des tables devant lesquelles une multitude de fonctionnaires comptent de l’argent, de l’argent à pleines pelletées, des tas d’or à vous donner le vertige. Et le bruit d’or vous assourdit, ses mille feux dansent devant vos yeux…
« Quel démon, pensais-je, a donc pu inventer ce vil métal ? Pour le posséder, les gens ne sont-ils pas prêts à tout ? Ils se cogneraient la tête contre le mur pour l’avoir ; ils s’avaleraient l’un l’autre : plus de frère, plus de sœur, plus de parents, plus d’enfants, plus de voisins, plus d’amis, rien, rien, en dehors de l’argent, en dehors de l’or. » Voilà ce que je pensais ou peut-être ne pensais-je à rien du tout. Vous saisisses ? Pendant ce temps, lui, c’est-à-dire le fonctionnaire, gratte toujours dans son livre, car, que va-t-il s’embarrasser d’une obligation à lots de soixante-quinze mille présentée par un Jacob-Yossl, par un prêtre, par un Hénekh, par un Birnbaum, par des intermédiaires-commissionnaires qui cherchent à gagner leur croûte et par d’autres pauvres diables !
Mais comme dans le monde d’ici-bas tout prend fin, Dieu a eu tout de même pitié de nous et le gratte-papier, ayant mis un terme à son grattage, a plié soigneusement son canif bien aiguisé et l’a fourré dans la poche de son gilet. Puis il a sorti un mouchoir blanc comme neige, s’est mouché sans hâte et s’est emparé négligemment de notre billet comme si c’était une vulgaire feuille de papier. Le voici qui ouvre son registre – une espèce d’agenda – et se met à lorgner tantôt du côté du registre, tantôt du côté du billet, tantôt le billet, tantôt le registre. « On dirait qu’il a peur, cet imbécile de gratte-papier, peur qu’il s’agisse d’une contrefaçon de billet », pensais-je. « Va, tu peux toujours renifler, lorgner, scruter ! C’est un billet authentique, mon gaillard, il n’y a rien de faux en lui. »
Tout à coup, il saisit le billet et nous le jette à la face en s’écriant (oh, je me les rappelle bien, ses paroles, comme si c’était d’hier) :
— Qui vous a dit que cette obligation a gagné les soixante-quinze mille ?
Vous saisissez un peu ? « Qui vous a dit ? » qu’il demande. Comment vous plaît cette jolie parabole ?
— Qu’est-ce que cela veut dire : « Qui nous a dit ? » nous exclamons-nous tous ensemble. C’est le billet lui-même qui nous l’a dit. La série 2289, numéro 12 !
— C’est bien cela, rétorque-t-il avec gravité. C’est la vérité pure. La série 2289 numéro 12, a bien gagné le gros lot de soixante-quinze mille. Mais votre papier à vous appartient à la série 2298, billet numéro 12 ! Il y a là une toute petite erreur, un simple malentendu, conclut-il dans sa langue à lui, le russe.
Elle est bonne, celle-là, n’est-ce pas ?
Bref, que pourrais-je ajouter ? Tout d’abord nous sommes restés comme assommés. De deux choses l’une : cet homme est cinglé ou bien c’est nous qui sommes dingos. À moins que ce soit un cauchemar. Puis nous nous sommes mis à nous regarder les uns les autres. Ce n’est qu’après, longtemps après, que nous nous sommes jetés sur le billet. Ça, par exemple ! Aussi vrai que nous sommes Juifs : c’est la série 2298, billet numéro 12. Vous saisissez ?
*
* *
Eh bien, Juif de mon cœur, inutile de prolonger. Je me déclare absolument incapable de vous décrire même une infime partie de ce que nous avons vécu à ce moment-là. Personne ne peut imaginer la scène qui s’est déroulée à la banque, alors que nous étions là, sans pouvoir prononcer un mot. Nos visages reflétaient bien quelque chose, mais comment vous le dépeindre ? Nous n’avions plus de visages humains. Vous saisissez ? Nous étions devenus des bêtes, des animaux sauvages à l’apparence humaine. Si l’un avait pu pulvériser l’autre, rien qu’avec le regard, il l’aurait fait sans scrupule aucun.
Au fond, que nous est-il arrivé ? Nous avions fait un rêve de soixante-quinze mille roubles ? Eh bien, il est fini, ce rêve-là ! Est-ce une raison pour désespérer de la vie ? La vie ne représente-t-elle pas autre chose que l’argent, voyons ? Fous que nous sommes ! Vous saisissez ?
Réflexion faite, j’en voulais avant tout à mon animal de Birnbaum. Les autres, au moins, cherchaient à se disculper ou à se décharger sur le dos de leurs compagnons d’infortune. Ainsi, le pope, par exemple, a tout mis sur le compte de mon frère Hénekh, tandis que Hénekh, mon frère, prétendait, mine de rien, que jamais, – vous m’entendez – au grand jamais, il n’avait nourri un rêve de soixante-quinze mille roubles. Il n’y aurait même jamais pris un intérêt quelconque si moi, Jacob-Yossl, ne lui avais envoyé une dépêche de félicitations. Vous saisissez ?
— Ah, tu as eu un fameux coup d’œil, frérot, le jour où tu as regardé ton journal ! Tu as visé juste, rien à dire…
— Eh bien, il fallait y aller de ton coup d’œil, à toi, lui ai-je répliqué.
— C’est toi, le grand manitou. C’est toi qui détenais le billet. C’était toi le grand patron !
Qu’en dites-vous ? À l’époque où les soixante-quinze mille étaient là, tout prêts, je ne comptais pour rien, on voulait m’écarter du morceau. Maintenant que tout s’est envolé, je suis devenu le grand patron. Vous saisissez ? Mais laissons cela. Moi, Jacob-Yossl, la victime expiatoire, je veux bien vider la coupe jusqu’à la lie. Admettons que le coupable, c’est moi et personne d’autre. Bon. Mais vous tous ? Tas de veaux ! Où étaient vos propres yeux ? N’avez-vous pas fouillé en même temps que moi – et combien de fois encore ce tas de papiers : documents, reçus, polices d’assurance sur lesquels s’étalait, en gros caractères, le chiffre : 2298, billet numéro 12, alors que c’est le numéro 12 de la série 2289 qui est sorti gagnant ? Pourquoi n’avez-vous pas vu que le numéro 9 figurait après le numéro 8 ? Et plus tard, alors que vous avez eu le billet en main propre, pourquoi n’avez-vous pas vérifié la liste une fois de plus pour vous rendre compte que c’était bel et bien la série 2298 et non la série 2289 ? Quand nous sommes partis à l’assaut de la banque, vous n’avez pas hésité un seul instant. Quelle horde de sauvages vous faisiez ! Et ouste, à la débandade !… Bien sûr, bien sûr ! Vous alliez encaisser le précieux magot !…
Mais la plus grosse dent, je la gardais pour mon larron de Birnbaum. Vous auriez dû le voir comme il se tenait à l’écart ! On aurait dit un simple étranger sans rapport avec ce qui venait de se passer. Pourtant, il n’y a pas si longtemps, il remuait ciel et terre : « Je veux des hommes, moi ! Donnez-moi des hommes ! Je demande des arbitres ! » Regardez-le, l’innocent, l’agneau ! Il ne sait plus rien. « Ah, c’est comme ça », me disais-je et mon sang n’a fait qu’un tour. Je vais au moins lui en chanter une pour le récompenser de ce qu’il m’a fait voir, en ce fameux 2 mai, si vous vous en souvenez bien, alors que je me tenais devant lui et que je l’implorais, que je lui demandais pitié, comme à un assassin, pour qu’il me rende mon billet de loterie…
— Monsieur Birnbaum, que je lui dis, c’est maintenant ou jamais qu’il faut avoir recours à l’arbitrage. Des hommes ? En voici, il n’en manque pas dans cette enceinte, nous avons même la grande foule – que Dieu la préserve du mauvais œil ! Eh bien, qu’est-ce que vous attendez ? Pourquoi ne criez-vous pas justice ? C’est fini ? Plus besoin d’hommes ? Plus besoin d’arbitres ?…
En effet, la grande foule était là. On a fait recette. Vous saisissez ? Ç’a été la vraie rigolade. On se demande d’ailleurs pourquoi. Les gens riaient-ils parce que j’invitais mon drôle de Birnbaum à prendre à témoin les hommes ? Ou bien la foule se délectait-elle tout simplement de voir tourner soixante-quinze mille roubles en eau de vaisselle ?
Écoutez-moi. À vous, je peux bien le confier. Je peux même vous jurer par tout ce qui m’est cher que je me moque du gros lot envolé. Qu’il se consume jusqu’à la cendre, ce billet de malheur ! Ce qui me ronge, voyez-vous, c’est que tant qu’on croyait Jacob-Yossl à la tête d’une fortune de soixante-quinze billets, c’était reb Jacob-Yossl, mais aussitôt qu’on eut découvert que ce même Jacob-Yossl possède un abîme, s’il vous plaît, et non pas soixante-quinze mille, ç’a été un homme fini. Désormais, plus de reb, plus de monsieur. Plus rien.
Bande de salopards, va ! Et, salopards aussi, vos père et mère ! Quel crime ai-je commis ? Dites-le donc, vous ! Avec les soixante-quinze mille, sans les soixante-quinze mille, ne suis-je pas le même homme ?
Et puis, savez-vous, Messire Cholem Aleichem, ce que je vais vous dire ? Vous pouvez être fier de vos congénères, fier de votre humanité tout entière. Ça ne vaut pas grand’chose, avouez-le ! La vie, le monde, la société humaine, tout cela, c’est du toc, c’est corrompu et c’est bête. Mais entre nous, les oreilles ne vous bourdonnent pas encore ? Et l’histoire de mes soixante-quinze mille n’a pas donné le vertige à votre casquette ? Surtout ne m’en veuillez pas de vous avoir peut-être trop cassé les oreilles. Portez-vous bien ! Vous saisissez ?
Et puisse Dieu nous envoyer de meilleures aubaines !
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