L'enfant de l'espoir : Le sacrifice d'une mère : un roman inspiré d'une histoire vraie (French Edition)
Chapitre 8
Le lendemain, après avoir conduit Miriam à l’école, elle se hâta de prendre
la direction de la rue Vorsilska. Il avait gelé pendant la nuit, les toits avaient cristallisé, et de tout petits flocons, comme des grains de sucre, s’étaient nichés dans les fissures. Elle n’eut pas besoin de demander son chemin pour trouver le bureau de l’Anglais : une file d’attente serpentait jusqu’en bas de la rue. Elle prit place tout au bout, derrière une dame qui avait dans les bras un bébé emmailloté dans un châle de couleur vive et tenait par la main une enfant aux cheveux bruns, plus âgée. La dame lui sourit.
— Vos enfants sont très jeunes, dit Eva.
La dame hocha la tête. Des mèches brunes s’échappaient de son foulard, et
ses yeux marron étaient tristes.
— Le bébé est à peine sevré. Inka a trois ans, dit-elle en indiquant la petite
fille d’un geste.
— Vous n’avez pas peur de les faire partir alors qu’ils sont si petits ? — Si, bien sûr.
La dame se mordit la lèvre.
Eva s’en voulait. Quelle question stupide ! — Mon mari et moi avons eu des discussions interminables à ce sujet, dit
la dame. Cela va me briser le cœur de les voir partir. Je ne peux pas imaginer ma vie sans eux…
Sa poitrine se soulevait et s’abaissait rapidement. — … mais au moins, cela leur laissera une chance, et puis, nous les
retrouverons dans un an environ, quand les Allemands s’en iront.
Eva pensa au défilé résolu de chars entrant dans Prague, aux rangs
terrifiants de soldats marchant au pas de l’oie, aux immenses banderoles d’Adolf Hitler. Les Allemands s’en iraient-ils un jour ?
— Cela a dû être une décision très dure, dit-elle. — Atroce, répondit la dame, dont les yeux s’embuèrent de larmes, mais
c’était la bonne.
Une violente bourrasque souffla sur la rue, agitant le foulard de la dame et
ébouriffant les cheveux de la fillette. La petite poussa un cri et sa mère lissa distraitement ses boucles emmêlées, tout en la serrant plus étroitement contre son manteau.
Eva pensa au doux visage de Miriam, à ses membres potelés, à son odeur
de bébé, et son cœur se serra. Elle se détourna pour cacher ses propres larmes. Comment pourrait-elle supporter de perdre sa fille ? Mais comment pourrait-elle endurer l’inquiétude et la peur de la garder ici, auprès d’elle ? C’était effectivement une terrible décision ; mais au moins, le mari de cette dame l’avait prise avec elle. Eva planifiait ceci en secret. C’était mal de duper Josef, cela allait à l’encontre de tous les enseignements juifs ; mais le souvenir de cette nuit dans le cimetière refusait de la quitter. Elle songea à en reparler à Josef pour le persuader du danger ; mais elle ne pourrait jamais lui faire part de sa propre expérience épouvantable de la cruauté allemande. Ses parents n’avaient pas pu la sauver, à l’époque ; elle devait protéger sa propre fille à tout prix. C’était la seule solution.
Il était midi quand elle atteignit la tête de la file d’attente. L’Anglais avait
des yeux doux derrière des lunettes à monture d’écaille. Il était assis derrière un immense bureau couvert de dossiers et de papiers.
Il fit signe à Eva de s’asseoir, et elle s’exécuta. Elle lui donna le nom de
Miriam et son adresse.
L’homme leva les yeux de ce qu’il était en train d’écrire. — Photographie ?
Elle porta une main à sa poitrine.
— Je n’en ai pas, répondit-elle. Je ne savais pas… L’homme soupira doucement.
— Il nous faut des photographies, dit-il, posant son stylo. Nous les
envoyons aux gens en Angleterre, voyez-vous. Ils choisissent quel enfant ils vont accueillir.
— Oui, bien sûr.
Il lui faudrait emmener Miriam chez les photographes de la Staré Město 17 ,
le lendemain, après l’école. Elle n’aurait ensuite plus qu’à espérer que les boucles brunes et les yeux brillants de sa fille plairaient à une famille anglaise.
— Revenez le plus tôt possible, dit l’homme. Il faudra aussi que vous
apportiez un peu d’argent.
— De l’argent ?
Eva se sentait stupide. Pourquoi n’y avait-elle pas pensé ? Mais Frau
Golder ne le lui avait pas dit.
— Pour contribuer à subvenir aux besoins de l’enfant, dit l’homme d’un air
contrit. Je suis désolé, mais nos propres fonds sont limités.
— Bien sûr.
Eva se leva.
— Je reviendrai dès que possible.
— Merci, très chère. En attendant, Miriam est sur ma liste. Dès que j’aurai
l’argent et une photographie, j’ajouterai cela à son dossier. Ensuite, je vous préviendrai quand une famille se sera proposée pour l’accueillir.
Il prit un tampon, le pressa plusieurs fois sur un coussinet imbibé d’encre,
puis l’apposa fermement sur la feuille de papier qu’il avait sous les yeux.
La gorge serrée, Eva serra la main qu’il lui tendait, puis elle quitta la pièce,
les jambes flageolantes.
Quand Miriam et elle rentrèrent à la maison, plus tard dans l’après-midi,
Mutti regardait par la fenêtre, comme d’habitude. Depuis l’arrivée des Allemands, elle semblait s’être repliée sur elle-même. Elle ne prenait plus la peine de se faire faire de permanente et de mise en plis, se contentant de retenir ses cheveux avec des barrettes ou de les couvrir d’un foulard, même à l’intérieur. Ses yeux étaient éteints et son teint terreux.
Eva avait essayé de l’occuper ; il y avait certainement plus de cuisine à faire maintenant qu’ils étaient tous les cinq, et faire la queue pour acheter à manger prenait parfois toute la journée, mais il y avait encore des moments d’inaction pendant lesquels Mutti perdait courage et où une expression apathique s’affichait sur son visage. C’était le cas maintenant.
— Mutti…
Eva entraîna sa mère à l’écart de la fenêtre et la fit asseoir à la table de la
cuisine, où Miriam buvait bruyamment un verre de lait.
— J’envisage de confectionner quelques vêtements supplémentaires pour
Miriam. Elle grandit si vite, et c’est impossible de trouver quoi que ce soit dans les boutiques en ce moment.
Elle lança un regard sévère à Miriam, qui se mit docilement à boire plus
discrètement.
— Je me demande si tu aimerais m’aider… Tu es beaucoup plus douée que
moi pour la couture.
Mutti sourit.
— Tu as toujours préféré faire du piano que de la couture.
— Je sais. J’aurais peut-être mieux fait de t’écouter. Si elle n’avait pas été si obnubilée par la musique, elle n’aurait jamais été
au conservatoire. Son estomac se noua à cette pensée, et elle prit une profonde inspiration pour se calmer. Les Allemands étaient violents, sans merci. Miriam devait être protégée à tout prix. Eva prit la main de sa mère dans la sienne.
— Puis-je profiter de ta présence pour te demander ton aide ? Je me disais
que nous pourrions anticiper, faire des vêtements à Miriam pour l’année à venir. Comme ça, elle en aura assez même si les boutiques sont à court de tissu.
Les yeux de Mutti s’égayèrent un peu.
— Quelle bonne idée ! J’ai des vêtements dont je n’ai plus besoin. C’était
ridicule de ma part d’en apporter tant, vraiment… Je vais en tailler quelques-uns dedans pour Miriam. Ce sera beaucoup moins cher.
Eva avait espéré que sa mère dirait cela. En réalité, les réserves des
magasins s’amoindrissaient déjà. Elle n’avait pas les moyens d’acheter du tissu, de toute façon ; surtout maintenant qu’elle devait trouver de l’argent pour subvenir aux besoins de Miriam.
Alors que sa mère se précipitait dans sa chambre pour faire un tri parmi ses
vêtements, Eva fit les cent pas dans la maison. Comment trouver de l’argent ? Elle n’avait pas de bijoux en dehors de son alliance, et elle ne pouvait pas vendre cela . Josef aurait été scandalisé. Quel autre objet de valeur possédait-elle ? Elle s’approcha du piano, s’assit sur le tabouret et caressa les touches. De toute évidence, Miriam n’avait ni aptitude ni inclination à jouer. Quant à elle, elle n’allait certainement pas reprendre sa carrière depuis longtemps abandonnée. Le piano avait coûté des centaines de milliers de couronnes. Elle contacterait Thomann le lendemain et demanderait si on voulait bien le lui racheter.
Josef serait impressionné par son sens de l’économie : elle pourrait lui dire
qu’ils avaient besoin de l’argent pour Miriam. Ce ne serait pas un mensonge. Bien sûr, il croirait que ce serait pour des vêtements et des jouets, et non pour des provisions et pour le trajet jusqu’en Angleterre. Elle était torturée par l’idée de dire à Josef qu’elle projetait d’envoyer Miriam à l’étranger. Son travail à l’Institut lui mettait de telles œillères, il maintenait si catégoriquement qu’elle serait en sécurité à Prague… S’il était au courant de son expérience brutale des Allemands, il pourrait peut-être être convaincu, mais il faudrait pour cela qu’elle livre son secret ; et c’était impossible.
— Ce vieux châle ferait une jolie robe, dit Mutti, sortant de la chambre, quelques jours plus tard, avec un grand carré de tissu rouge et orange sur le bras.
Eva prit le tissu et l’étala sur la vieille table en bois de la cuisine. — Je ne suis pas sûre qu’il soit assez grand pour une robe, dit-elle. Miriam
grandit si rapidement ! Une jupe peut-être…
— Une jupe. Oui, dit Mutti en prenant les ciseaux, et peut-être une écharpe
avec les chutes.
— Veux-tu que je demande à Paní Kratz si nous pouvons lui emprunter sa
machine à coudre ? demanda Eva. Cela doit te faire mal aux yeux de tout coudre à la main.
Mutti jeta un coup d’œil en direction de la fenêtre. À travers les rideaux de
dentelle, le soleil était voilé, mais il était tout de même plus vif que quelques semaines plus tôt. Le printemps arrivait enfin.
— Je vois parfaitement bien quand je m’assieds là-bas, répondit-elle.
J’aime bien coudre à la main, et puis, cela m’occupe.
Eva ramassa les petits bouts de tissu tandis que sa mère donnait de petits
coups de ciseaux. L’un des morceaux était long et étroit. Elle l’enroula autour de ses doigts. Ses bords s’effilochaient, mais si elle le cousait à la main, elle aussi, peut-être pourrait-elle en faire un ruban pour les cheveux de Miriam. Les boucles brunes de la petite lui arrivaient maintenant aux épaules, et elle devait les attacher pour aller à l’école. Mais le soir, quand elle lâchait ses cheveux, elle laissait Eva les brosser, assise au coin du feu, jusqu’à ce qu’ils soient lisses.
Eva eut l’habituelle bouffée d’angoisse. Existait-il une femme en
Angleterre qui attacherait les cheveux de Miriam avec des rubans ou qui les lui brosserait pour les démêler ? La laisserait-elle porter les petites robes et les petites jupes cousues à la main, les chemisiers brodés avec soin, ou essaierait-elle de lui imposer des vêtements anglais ?
— Qu’est-ce qui ne va pas ? demanda Mutti.
Eva s’aperçut qu’elle enroulait le bout de tissu autour de ses doigts depuis
plusieurs minutes.
— Tout va bien, répondit-elle. Tu veux du café ? Je crois qu’il reste
quelques grains.
Sa mère secoua la tête.
— Garde-les pour Abba. Il sera frigorifié quand il rentrera. Abba avait pris l’habitude d’errer dans les rues pendant la journée, quand
Josef était au travail et Miriam à l’école. Eva n’avait pas la moindre idée de ce qu’il faisait. Parfois, il revenait avec des nouvelles de la Kotva, et avec les rumeurs sur les pauvres Juifs d’Allemagne, qui étaient maintenant emmenés par camions, perdaient leurs emplois, leurs commerces et peut-être même leurs vies. Cependant, Josef le rassurait toujours. « Nous sommes à Prague, ici, pas à Berlin. N’oubliez pas que votre beau-fils mène des recherches très importantes à l’Institut. Mon travail nous protégera tous. » Abba hochait la tête et répondait : « Adonaï nous protégera aussi. Nous avons foi en Lui. »
Hélas, le pauvre Abba n’avait rien pour s’occuper, contrairement à Mutti.
Cela faisait maintenant plus d’un mois que les parents d’Eva logeaient chez eux, et rien n’indiquait qu’ils aient l’intention de repartir. Les choses s’étaient calmées depuis cette terrifiante matinée de mars, mais il n’y avait aucun doute sur le fait que Prague était entre les mains des nazis. L’autre jour, quelqu’un avait même placé un svastika sur la statue de saint Venceslas. Les traces des chenilles des chars allemands étaient incrustées dans les pavés. De temps en temps, la rue résonnait du martèlement de poings sur des portes. Les paysans rougeauds du marché étaient devenus blafards.
— Voilà !
De ses doigts agiles, Mutti avait déjà découpé quatre pans de tissu dans son
vieux châle. Elle se leva avec raideur et s’approcha de la fenêtre pour enfiler son aiguille, plissant les yeux dans la lumière.
— Et si tu faisais un ourlet à ce ruban, Eva ? suggéra-t-elle. Il y a une autre
aiguille dans ma pelote à épingles, et plein de fil dans la corbeille à ouvrage.
Eva prit la pelote percée d’épingles à têtes de couleurs vives et d’une
aiguille enfoncée verticalement. Elle en sortit l’aiguille et prit une bobine de fil de coton rouge dans la corbeille à ouvrage de Mutti.
— D’accord. J’ai une heure devant moi avant de devoir aller chercher
Miriam.
Elle tira une aiguillée et la coupa à l’aide de ses dents, ignorant le
froncement de sourcils de Mutti, puis elle la tint à la lumière pour l’enfiler dans le chas. Elle fit ensuite un nœud à l’autre bout du fil et commença à coudre.
— Alors, dit Mutti sans quitter des yeux son propre ouvrage, le but de
toute cette couture est-il vraiment de m’occuper ?
— Bien sûr. Et de fournir à Miriam des vêtements pour l’année à venir. Les doigts habiles de Mutti enfonçaient l’aiguille dans le tissu et l’en
faisaient ressortir bien plus vite que ceux d’Eva ne pouvaient le faire. Quand elle était enfant, ses mains étaient bien trop occupées à jouer du piano pour coudre. Aujourd’hui, en revanche, c’étaient les travaux ménagers qui les occupaient le plus.
— Et tu ne me caches rien ?
Eva se piqua le doigt avec l’aiguille. Une goutte de sang bien ronde
apparut aussitôt.
— Bien sûr que non, Mutti.
Mutti continua à coudre. Elle n’avait toujours pas regardé Eva. — Parce que, tu sais, si tu projetais d’envoyer Miriam à l’étranger sans
consulter Josef, ce serait une transgression terrible de l’autorité de ton mari.
— Je sais. Mais la garder ici pourrait mettre sa vie en péril. Quel est le plus
grand péché ?
Eva essuya la goutte de sang avec le ruban. Cela tombait bien qu’il soit déjà de couleur rouge.
Mutti posa son propre ouvrage et lui prit le bout de tissu des mains, puis
elle appuya son pouce sur la piqûre d’aiguille qui continuait à saigner sur le doigt de sa fille.
— Dis-moi la vérité, Eva, fit-elle d’une voix douce. Eva passa sa main libre sur ses yeux.
— J’ai parlé à Josef d’envoyer Miriam à l’étranger, j’ai essayé de le
convaincre. Il maintient qu’elle est en sécurité avec nous… mais je sais de quoi les Allemands sont capables.
Mutti regarda dans le vide comme si elle se rejouait une scène dans sa tête. — Tu as payé un prix terrible pour t’être mise en danger. Eva hocha la tête, muette d’horreur. La faible mélodie d’une berceuse lui
traversa l’esprit.
— C’est mal de désobéir à ton mari.
Eva hocha de nouveau la tête.
— Je sais.
— On ne répare pas une injustice avec une autre. Eva regarda fixement Mutti.
— As-tu prévu d’envoyer Miriam à l’étranger ?
— Elle est sur une liste, murmura Eva. Un Anglais fait le nécessaire. Je lui
ai donné de l’argent et une photographie de Miriam. J’attends qu’il me prévienne quand une famille aura demandé à la faire venir.
Mutti reprit son ouvrage.
— Eh bien, dans ce cas, je présume que nous ferions mieux de nous
dépêcher de coudre ces vêtements, dit-elle.
17. Vieille Ville.
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