L'enfant de l'espoir : Le sacrifice d'une mère : un roman inspiré d'une histoire vraie (French Edition)
Chapitre 17
Par une journée d’automne, Eva rentra à la maison après une visite à la
synagogue avec un sachet en papier sous le bras.
Elle le posa sur les genoux de Mutti alors que celle-ci était assise à côté de
la fenêtre et reprisait des chaussettes dans la lumière déclinante de l’après-midi, qui éclairait de manière impitoyable ses cheveux blancs et ses rides profondes. Sa main gauche était glissée dans l’une des chaussettes noires d’Abba, le lainage tendu sur sa paume, tandis que les doigts de sa main droite recousaient habilement un trou. Cependant, dès que le trou fut refermé, de nouvelles échelles apparurent dans la laine fine. La tâche était impossible. Le talon avait été reprisé tant de fois déjà ! Elle prit une paire de ciseaux pour couper un fil, puis roula la chaussette en boule et la plaça sur le rebord de la fenêtre, sur une pile grandissante.
— Que m’apportes-tu, ma chérie ? demanda-t-elle à Eva en prenant le
sachet dans un bruissement de papier. Des hamantaschen ?
Eva fronça les sourcils.
— J’ai bien peur que non. Davantage de couture, c’est tout. Mutti ouvrit le sachet et en sortit une étoile jaune. Elle faisait à peu près la
taille de sa paume et était bordée de noir. Elle était composée de deux triangles l’un sur l’autre. Juif , était-il écrit dessus.
— Alors comme ça, cette terrible humiliation est finalement arrivée. Eva haussa les épaules avec une nonchalance feinte. — On nous avait prévenus.
S’ils se laissaient affecter par le nouveau pouvoir en place, cela
représenterait une autre victoire pour les Allemands. Pourtant, sa colère aussitôt ravivée, elle posa les mains sur ses hanches.
— Mais je n’arrive pas à croire qu’ils aient eu le culot de nous les faire payer !
Mutti fouilla dans sa corbeille à ouvrage à la recherche de fil jaune. — Va me chercher les manteaux, dit-elle. Ces étoiles sont des médailles d’honneur. Nous les porterons avec fierté.
Eva hocha la tête, refoulant d’un battement de paupières les larmes qui lui
montaient soudain aux yeux.
— Avec fierté, répéta-t-elle.
Plus tard dans la soirée, après avoir essayé, comme d’habitude, de faire
durer le plus longtemps possible leur ragoût trop liquide, Eva et Mutti débarrassèrent la table de la cuisine pendant qu’Abba et Josef s’installaient pour écouter le World Service. Puis Mutti se remit à son reprisage, plissant les yeux dans la lumière tamisée du lampadaire, tandis qu’Eva sortait son matériel de correspondance du tiroir. Elle dévissa lentement le bouchon de son stylo-plume et posa une précieuse feuille de son papier à lettre en biais sur la table.
Elle adorait recevoir les lettres de Miriam. Josef et elle avaient été ravis quand elle leur avait raconté qu’elle avait chanté devant le président Beneš ; Eva était très fière que le talent de sa fille soit entretenu en Angleterre – cela la confortait dans l’idée qu’elle avait bien fait de l’y envoyer. Cependant, la lettre qu’elle s’apprêtait à écrire allait être la lettre la plus dure qu’elle eût jamais eu à écrire. Elle protégeait Miriam des réalités de la vie à Prague depuis trop longtemps. Elle dictait depuis trop longtemps à Josef de longues lettres sur la dernière portée de chatons de Šťastný, sur les engelures d’Oma ou sur les rhumatismes d’Opa. Elle cherchait depuis trop longtemps les petites bribes de leurs misérables existences qui n’inquiéteraient pas leur enfant. Elle lui avait laissé entendre que la nourriture manquait, essayant d’insinuer que c’était amusant d’inventer de nouvelles recettes ; mais maintenant, le moment était venu d’être totalement honnête. Miriam n’entendrait peut-être plus jamais parler d’eux ; il fallait lui dire la vérité.
Malgré le contenu très dur de la lettre, cela faisait du bien d’écrire enfin à
Miriam par elle-même. Miriam apprenait à lire et à écrire le tchèque dans sa nouvelle école, même si elle lisait mieux l’anglais grâce au zèle de la famille Denison ; mais la plupart de ses professeurs étaient tchèques, et il y aurait dans l’école des enfants plus âgés pour lui lire la lettre si nécessaire. L’un d’eux pourrait peut-être lui tenir la main pendant que les mots douloureux feraient leur effet.
Eva appuya le bout du stylo-plume contre ses dents de devant pendant
encore quelques secondes, réfléchissant à la meilleure façon de commencer, puis elle se lança.
Ma très chère Miriam,
J’ai bien peur d’avoir de tristes nouvelles à t’annoncer. Il faut que tu sois très courageuse et que tu essaies de comprendre ce que je t’écris, car c’est très important. Garde précieusement cette lettre, peut-être dans ta petite valise ou sous ton oreiller, pour pouvoir la relire encore et encore. Tu devras peut-être la montrer à des adultes si tu n’as plus de nouvelles de moi pendant quelque temps.
Comme tu le sais, ton cher Abba fait un travail important à l’Institut, ici, à Prague. Il a contribué à inventer un médicament qui va sauver des centaines et des centaines de vies. Les nazis ont été très contents de son travail, et cela a assuré notre sécurité.
Certains de nos voisins n’ont pas eu notre chance. Elle s’interrompit, se remémorant le bruit des soldats allemands martelant
la porte de Paní Kratz au petit matin, voyant encore le visage blême aux traits tirés de leur adorable voisine lorsqu’elle était venue frapper à la porte pour demander à Eva de garder ses bijoux et ses tableaux en lieu sûr jusqu’à son retour, entendant encore le grondement du camion qui emmenait la vieille dame. Tous les jours, il y avait de nouvelles convocations pour les déportations. Personne ne savait où l’on conduisait les gens. D’après une rumeur, on les emmenait en Pologne. Tous les jours, d’autres familles quittaient le quartier de Josefov sous escorte armée, et le quartier juif se vidait peu à peu, de plus en plus désolé. Eva s’était toujours dit qu’ils étaient à l’abri du triste sort des autres Juifs, mais la décision de Josef leur avait arraché à tous cette sécurité. Ils vivaient maintenant dans la peur constante d’être les suivants.
Elle prit une profonde inspiration et recommença à écrire. Il y a quelques jours, on a demandé à ton père de trouver le moyen de fabriquer un produit chimique en très grande quantité. Il ne peut pas en être sûr, mais il a peur qu’il soit utilisé pour tuer des gens, y compris notre peuple. Il a eu une décision très difficile à prendre. Nous avons tous prié de toutes nos forces, et nous pensons qu’Abba a bien fait de refuser de créer ce produit chimique. Il ne veut pas prendre part à quelque chose qui risque d’être utilisé à des fins malfaisantes ; mais les nazis vont sûrement être en colère contre lui, et cela nous met tous en danger. Il est possible que nous soyons obligés de quitter la maison et d’aller vivre ailleurs, avec d’autres Juifs, jusqu’à la fin de la guerre. J’ai bien peur que nous n’ayons pas le droit de t’écrire de là-bas, alors je t’en prie, ne t’inquiète pas si tu n’as pas de nouvelles de nous pendant un long moment. Nous t’aimons de tout notre cœur, Miriam, et nous continuerons à espérer et à prier pour que nous soyons tous réunis très bientôt, dans notre propre maison, en famille. D’ici là, il faut que tu sois très courageuse. Souviens-toi de ce que je t’ai dit : quand tu es triste ou inquiète, serre fort Lilli dans tes bras, et je te serrerai dans les miens, dans mon cœur.
Avec tout notre amour, ma petite fille adorée,
Mutti et Abba
Eva s’empressa de tourner la tête pour que ses larmes ne tombent pas sur le
papier. Miriam serait très triste quand elle lirait cette lettre, mais elle leur avait parlé des professeurs bienveillants et des enfants très gentils de Hinton Hall : de toute évidence, elle s’y plaisait, et l’on y veillait bien sur elle ; mais surtout, elle y était en sécurité. Il y avait là-bas des gens bien qui seraient là pour la réconforter et l’occuper, et il devait y avoir plein d’enfants dans des situations similaires ou pires.
Eva serra le poing. Cet Adolf Hitler était vraiment un monstre de séparer
des enfants de leurs parents, de détruire le lien le plus fort qui soit, de faire de personnes vulnérables des orphelins ou des prisonniers. Josef et elle avaient eu des discussions interminables pour trouver un moyen de fuir la Tchécoslovaquie ; mais il était trop tard, les frontières étaient fermées depuis longtemps. Ils seraient tués si l’on découvrait qu’ils tentaient de s’enfuir, et ses parents étaient trop vieux pour faire face aux dangers qu’une tentative d’évasion représentait. Ils n’avaient pas le choix, ils devaient rester là et attendre que leurs noms figurent sur la liste des déportations.
Le sang palpitait à un rythme staccato à ses oreilles. Ce n’était qu’une
question de temps avant qu’ils ne quittent le quartier de Josefov ; et malgré l’optimisme des mots qu’elle venait d’écrire, en son for intérieur, elle craignait de ne jamais revoir Miriam.
*
Will poussa la manette des gaz. Il fit tourner le nez du Tiger Moth à gauche
et à droite tandis que l’avion roulait sur la piste de décollage. Le biplan prit de la vitesse et Will maintint la manette des gaz à fond et poussa sur le palonnier pour continuer tout droit. Quand le Tiger fut à environ deux cents mètres d’altitude, il amorça le vol en palier, puis il se laissa aller légèrement en arrière sur son siège et essuya son front moite de sueur. C’était son sixième vol, et déjà, le décollage commençait à lui être plus instinctif.
Maslen leva les pouces en signe de victoire, et Will s’autorisa un grand
sourire. Jusque-là, tout se passait bien. Cependant, quand il tourna la tête pour regarder un troupeau de moutons miniature en dessous de lui, le Tiger s’inclina sur le côté et tangua. Il le redressa immédiatement. Le Tiger avait la réputation de distinguer les bons pilotes des pilotes excellents. Il espérait faire un jour partie de ces derniers, mais il y avait tant de choses à retenir ! Ne pas faire basculer le fuselage, par exemple. Malgré tout, la formation de pilote était nettement mieux que de réviser des faits historiques pour l’examen d’entrée à Oxford.
Le commandant Maslen, l’instructeur de Will, était le calme incarné. On le
voyait rarement sans sa pipe à la bouche. Il en tirait des bouffées jusqu’au dernier moment, puis il tendait la pipe à l’un des membres de l’équipe au sol et montait à bord de l’avion. Ensuite, il arrivait sur la piste d’atterrissage main tendue, prêt à recommencer à fumer. Son uniforme était tellement imprégné de l’odeur riche et douce du tabac qu’elle flottait même dans le cockpit.
Maslen ne haussait jamais la voix. Il donnait toutes ses instructions d’une
voix mélodieuse. Seule une légère augmentation en fermeté et en volume trahissait parfois son anxiété. Une fois, alors que Will avait raté son décollage, il avait baissé les yeux et vu les articulations des doigts de son instructeur blanchir, mais c’était tout.
— Tu veux essayer de faire un tonneau ? demanda Maslen d’un ton
dégagé.
Will sentit sa gorge se serrer.
— Oui, je veux bien !
L’instructeur tendit le bras pour prendre les commandes. — Regarde le bout de l’aile.
Will tourna docilement la tête. Le monde lui sembla basculer sur le côté. Il ne put s’empêcher de rire, tout excité, tandis que l’horizon pivotait
autour d’eux, les champs et les arbres flamboyants de l’automne laissant leur place au ciel. Puis ils se retrouvèrent la tête en bas, et il regarda son harnais avec horreur. Le cuir était tendu contre son torse. Et s’il ne l’avait pas attaché correctement ou s’il se cassait en plein tonneau ? Cependant, alors même que cette pensée lui traversait l’esprit, ils reprenaient un vol rectiligne en palier. Il riait encore quand le monde retrouva son organisation habituelle.
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