L'enfant de l'espoir : Le sacrifice d'une mère : un roman inspiré d'une histoire vraie (French Edition)

Chapitre 22

 

Eva se tenait aux côtés d’Abba et de Josef devant la tombe creusée à la hâte dans le bassin de Bohušovice, refoulant d’un battement de paupières les larmes qui lui voilaient les yeux alors qu’elle regardait le corps de sa mère être mis en terre. Cela devait être l’un des derniers enterrements. Le bâtiment qui abriterait l’immense nouveau crématorium était presque achevé. C’était un énième affront aux Juifs, qui abhorraient l’incinération des corps. Eva était contente que sa mère ait une tombe correcte, même si sa mort était survenue trop tôt, l’épuisement et le typhus l’ayant fauchée bien avant son heure. Elle enfouit brièvement son visage dans le creux de l’épaule de Josef, puis elle jeta un coup d’œil derrière elle. Les longues ombres des murailles imposantes de la ville s’étiraient sur l’herbe, derrière eux. Un vent froid fouettait le foulard d’Eva et rougissait les joues mouillées de larmes d’Abba. Elle lui prit la main et la tint dans la sienne.

— Plus de souffrance, ma chérie, murmura-t-il. Eva jeta un coup d’œil à son père. Ce n’était pas à elle que ses mots

s’adressaient. Ses yeux étaient rivés sur la tombe.

— Je te verrai au Gan Eden.

Devant lui, dans un rai de lumière pâle, deux papillons blancs exécutaient

une danse élaborée, en parfaite symétrie. Quelle que soit la distance qui les séparait, leurs mouvements étaient parfaitement synchrones.

Eva serra tendrement la main d’Abba dans la sienne. Elle repensa à la

compassion dont sa mère avait fait preuve quand elle avait été agressée, aux heures que Mutti avait passées à coudre des vêtements pour Miriam, au soutien qu’elle lui avait apporté quand elle avait décidé d’envoyer Miriam en Angleterre, à toutes les fois où elle avait prétendu ne pas avoir faim pour que Miriam ait plus à manger, à son dévouement, même dans sa dernière maladie. Oui, Mutti était sûrement au Gan Eden maintenant.

Alors qu’ils retournaient vers leurs baraquements d’un pas traînant, Eva

jeta un coup d’œil en direction de la petite forteresse. Un jour, on l’y avait envoyée chercher du linge, et elle en avait profité pour flâner, savourant cette occasion unique de respirer un peu d’air frais. Elle s’était attardée sur le pont, avait baissé les yeux vers les douves à sec et avait remarqué un fouillis de myosotis aux pétales bleu ciel niché dans les mauvaises herbes. Comme elle regrettait de ne pas en avoir à déposer sur la tombe de Mutti ! Peut-être pourrait-elle en cueillir quelques-uns la prochaine fois qu’on l’enverrait à la forteresse.

Elle se demandait si elle devait se risquer à essayer de contacter Miriam.

Le châtiment pour tenter d’envoyer du courrier était sévère. En janvier, neuf prisonniers avaient été pendus pour avoir essayé d’envoyer des lettres chez eux ; de plus, même si elle arrivait à envoyer une lettre, il était très improbable que celle-ci parvienne à Miriam. Et puis, pourquoi faire du chagrin à l’enfant en lui annonçant la mort de sa chère Oma ? Elle serait au courant bien assez tôt.

Eva laissa Josef raccompagner un Abba soudain frêle jusqu’aux

baraquements de la région des Sudètes, tandis qu’elle regagnait son dortoir dans le block de Dresde. Son deuil lui avait donné un jour de répit dans son travail à la blanchisserie, mais la corvée reprendrait le lendemain.

*

Pamela ouvrit la caisse en bois et plaça une boîte de riz au lait dans un coin

et une boîte de harengs dans un autre. Elle cala les sachets de thé et les biscuits au milieu, et posa les articles plus fragiles, les barres chocolatées et les paquets de cigarettes au-dessus. Enfin, elle referma fermement le couvercle, colla une étiquette dessus et ficela la caisse.

C’était agréable d’avoir de nouveau un but, maintenant que les Collins

étaient enfin remis sur pied et qu’ils n’avaient plus besoin de son aide. Même Hugh avait fini par reconnaître qu’elle devait faire plus. Cette fois, elle empaquetait de la nourriture, et non des vêtements, destinée à des prisonniers de guerre, et non à des réfugiés. Comme d’habitude, elle se demandait si l’un des colis parviendrait à Will. Elle l’imaginait en train de tirer sur la ficelle et d’ouvrir le couvercle de la caisse avant de se jeter sur le chocolat. Dévorerait-il tout d’un coup ou le savourerait-il petit bout par petit bout ? Il n’avait jamais fumé, mais il pourrait probablement échanger les cigarettes contre d’autres barres chocolatées ; et peut-être que, pendant quelques instants, la douceur crémeuse lui donnerait un bref répit dans les horreurs de la captivité et raviverait les souvenirs d’une enfance heureuse et protégée. Elle avait souvent glissé des barres de Dairy Milk dans la réserve de friandises qu’il emportait à l’école.

— Vous en avez d’autres, madame D. ?

Archie Higgins poussait son chariot dans l’allée et prenait les caisses sur

son passage.

Pamela sursauta. N’avait-elle vraiment préparé qu’une seule caisse ? — Je suis désolée, Archie. Pouvez-vous repasser dans une dizaine de

minutes ? Je vous en donnerai deux ou trois autres.

— D’accord !

C’était un bon garçon, de l’âge de Will à peu près. Si Will n’avait pas été si

têtu, lui aussi aurait pu préparer des colis dans un dépôt de la Croix-Rouge au lieu de croupir dans une cellule de prison. Pamela pinça les lèvres. Elle ne devait pas penser à Will ; il valait bien mieux qu’elle s’occupe. Elle prit une boîte de cacao et commença à préparer un autre colis.

*

Quelques semaines plus tard, Eva rencontra enfin Gabriel Schmidt. Elsa et

elle apportaient du linge au SS-Service Club dans une énorme charrette à bras noire, l’un des corbillards dans lesquels on transportait tout à Terezín, quand elles tombèrent sur un groupe d’hommes équipés de binettes et de râteaux, en route pour les jardins. Un sourire s’afficha sur le visage de Schmidt, et il lui fit signe d’approcher dans l’ombre, sur le côté d’un baraquement.

— Eva Novak ! s’exclama-t-il.

— Gabri ! Il me semblait bien t’avoir vu il y a quelque temps, mais je n’en

étais pas sûre.

Elle regarda avec un sourire le visage bienveillant et familier du musicien.

Ils avaient appris à bien se connaître au conservatoire. Gabri était beaucoup plus âgé qu’elle, c’était un excellent compositeur et pianiste, même s’il avait dû donner des leçons de piano pour compléter ses revenus. Un jour, ils avaient joué en duo sous le regard vigilant du Pr Novotny. Gabriel était un homme bon et généreux, et ne plus le voir avait fait partie des tristesses du passé d’Eva. Comme c’était étrange de le retrouver dans cet endroit atroce !

— Eva… Viens !

Contrariée de devoir l’attendre, Elsa agita les poignées du corbillard. Gabriel tourna la tête. Les hommes qui allaient aux jardins avec lui étaient

déjà à une vingtaine de mètres.

— Retrouve-moi dans la cour de Dresde ce soir à 20 heures. J’ai quelque

chose à te montrer.

Eva sourit et rejoignit Elsa, qui prit un air renfrogné et poussa brusquement

le corbillard.

*

À ٢٠ heures, l’obscurité était totale. Durant les mois d’été, les garçons

avaient joué au football dans la cour, mais maintenant que l’hiver approchait, tous les jeux d’extérieur avaient cessé. Eva leva les yeux et vit Gabriel approcher, son souffle formant un petit nuage de buée blanche dans l’air froid. Les feuilles mortes craquaient sous ses pieds.

— Eva !

Il l’embrassa chaleureusement sur les deux joues, et Eva jeta

instinctivement un coup d’œil autour d’elle, cherchant du regard Josef ou des Allemands, elle-même n’aurait su le dire.

— Que t’est-il arrivé ? Tu étais l’une des étoiles montantes du

conservatoire et, tout à coup, tu as disparu et personne ne savait où tu étais passée.

Eva gratta une piqûre de puce sur son bras. Elle en avait des centaines. — J’ai décidé d’abandonner ma carrière, dit-elle. Je me suis mariée… et

j’ai fondé une famille.

Gabriel hocha la tête, mais son regard était intense. — C’est pour le monde de la musique que c’est une grande perte alors. Elle haussa les épaules.

— Et toi ? Tu composes toujours ?

— Un peu. Même ici.

Il regarda autour de lui, mais il n’y avait pas un mouvement dans la cour.

On entendait un cliquetis lointain provenir de l’un des dortoirs et, plus loin encore, quelqu’un qui criait, mais rien à proximité.

— Mais j’ai un nouveau projet, maintenant, ajouta-t-il, les yeux brillant

dans le noir. Viens avec moi.

Il l’emmena dans le parc, lui fit traverser la rue principale et la conduisit

dans une salle de la Maison des garçons.

— Voici le gymnase.

L’estomac noué, Eva balaya du regard la pièce caverneuse, avec sa

peinture qui s’écaillait et son odeur de renfermé et de transpiration. Entrevoir Otto l’avait terrifiée et, depuis, elle était sur le qui-vive. Elle l’imaginait maintenant en train de rôder derrière les espaliers, tapi dans l’ombre ou, pire encore, faisant irruption avec un groupe de gardes armés pour les punir. Elle posa une main sur son cœur pour le calmer.

— Viens par ici.

Gabriel lui fit signe de le suivre à l’autre bout de la salle qui résonnait. Il

sortit une petite lampe électrique de sa poche et éclaira une grande forme dans un coin.

— Regarde !

Le faisceau de lumière révéla un piano quart de queue très abîmé et

couvert de poussière. Il n’avait plus de pieds.

En dépit de la terreur qui l’étreignait, Eva était intriguée. — Comment est-ce qu’il a bien pu finir ici ?

— Quelqu’un l’a découvert il y a quelques mois à Sokolovna, juste aux

abords de la ville. Il a été transporté ici en cachette il y a quelques nuits de cela.

Il la fit approcher, s’accroupit et posa les mains sur les touches jaunes avant de jouer une gamme de la bémol majeur. Le son n’était pas mauvais. Peut-être que quelqu’un l’avait accordé. Elle s’agenouilla à côté de lui et pianota les quelques premières notes de la villanelle. Pourquoi ce morceau, elle n’en avait pas la moindre idée, mais il fit apparaître le fantôme du Pr Novotny à ses côtés, l’écoutant d’une oreille critique, l’ébauche d’un sourire dansant sur ses lèvres. L’espace d’un instant, elle s’imagina dans la salle de répétition du conservatoire, en train de travailler son morceau pour le concert au Rudolfinum. Quelle enfant innocente elle était alors ! Elle ne soupçonnait pas qu’elle passerait le restant de ses jours à avoir peur de son ombre, à essayer de refouler les horreurs qui menaçaient de l’engloutir.

— Quelle belle mélodie ! dit Gabriel.

Eva s’interrompit.

— Je n’avais pas joué ce morceau depuis bien longtemps. Pas depuis qu’elle avait vendu son propre piano pour financer le trajet de

Miriam jusqu’en Angleterre. Elle aurait dû s’en débarrasser un peu plus tard de toute façon : les Juifs n’avaient plus le droit de posséder des instruments de musique. Elle se releva, titubant légèrement, prise d’un vertige.

— Mais c’est interdit, n’est-ce pas ?

Elle jeta de nouveau un coup d’œil autour d’elle pour s’assurer que la salle

était vide.

Gabriel se releva aussi, un peu plus lentement.

— Les Allemands sont étonnamment détendus vis-à-vis de la musique ici.

Quelques-uns des prisonniers ont formé un chœur de chambre.

— C’est vrai ? Et les Allemands sont au courant ? — Ils nous ont bien fait comprendre qu’ils fermeraient les yeux. Peut-être

qu’ils estiment que c’est inoffensif.

Il y avait dans l’expression de Gabriel un entrain qu’elle avait rarement vu

à Terezín. Comment se pouvait-il qu’elle n’ait pas entendu parler de cela plus tôt ? Elle avait été trop occupée à s’inquiéter pour Mutti et pour Abba – et pour Josef, en fait – et à venir à bout de son travail éreintant à la blanchisserie, pour découvrir la moindre activité culturelle.

— Mais j’ai de plus grands projets, reprit Gabriel, se tournant de nouveau

vers le piano. Si je trouve quelqu’un pour le nettoyer et le réparer, seras-tu prête à jouer pour nous ?

Elle croisa ses bras sur sa poitrine.

— Je suis complètement rouillée.

Cela faisait douze ans qu’elle n’avait pas joué devant un public. Ses mains

étaient gonflées et rougies par la lessive, elle avait tellement mal au dos qu’elle avait peine à se tenir droite, elle était épuisée et accablée de chagrin. Jouer du piano était une activité d’une autre époque, d’une autre vie. Pourtant, ses doigts la démangeaient, et elle tendit une paume sur sa jambe et fit un accord.

— Nous sommes nombreux à l’être. Ça va te revenir. Nous jouerons des

morceaux plus simples au début. Nous nous y remettons petit à petit.

— Pourquoi veux-tu faire ça ? Est-ce que cela t’aide à oublier ce qui se passe ici ?

Gabriel rit.

— Un peu, oui. Peut-être que cela nous donne le sentiment d’avoir un but. — Et est-ce que cela vaut la peine de prendre de tels risques ? Il dessina un cercle sur le sol avec son pied. Quand il leva les yeux, son

expression était farouche.

— Ces maudits nazis croient qu’ils peuvent nous briser. Ils nous humilient,

nous font travailler jusqu’à l’épuisement, nous retirent jusqu’à la dernière once de notre humanité… mais ils ne peuvent pas nous prendre notre créativité. Ni notre âme.

— Alors la musique nous donne de l’espoir ?

— De l’espoir… une identité… l’insoumission. Un héritage. Eva regarda le visage pâle de Gabriel. Il avait des cernes noirs sous les yeux, ses joues étaient creuses, ses cheveux plus clairsemés que dans son souvenir ; mais son regard révélait une fougue qui ne pourrait être étouffée.

— Tu ne croiras jamais combien il y a de musiciens et de chanteurs ici :

Gideon Klein, Pavel Haas, Ada Hecht. Je sais que nous pouvons travailler ensemble pour produire quelque chose d’extrêmement puissant.

— Je ne savais pas que Gideon était ici, et Pavel non plus, je les

connaissais vaguement… mais c’est merveilleux d’avoir un chanteur d’opéra.

Gabriel fit un pas en avant, lui prit le bras et braqua sa lampe sur la sortie. — Et avoir une pianiste de ton calibre est merveilleux aussi. Je crois que

nous pourrions produire la meilleure représentation de nos vies. Accepteras-tu de te joindre à nous ?

Eva jeta un coup d’œil au piano par-dessus son épaule. Elle avait cru que

ce chapitre de sa vie était clos ; mais elle avait également cru avoir un avenir en tant qu’épouse et en tant que mère. Maintenant, Miriam était en Angleterre – elle ne l’avait pas vue depuis plus de trois ans – et Josef et elle ne pouvaient plus vivre ensemble en tant que mari et femme. Gabriel avait raison. Comment savoir ce que l’avenir leur réservait ? De plus en plus de rumeurs circulaient au sujet des déportations vers l’est. On parlait de conditions de vie encore plus dures. De mort, même. Le but de la vie était-il seulement de survivre à la monotonie ou de créer quelque chose d’extraordinaire ? Le feu qui couvait sous la cendre depuis si longtemps commença à se ranimer. Elle regarda Gabriel avec un grand sourire.

— Je suis des vôtres ! dit-elle.

*

Le lendemain soir, après l’habituelle soupe de betteraves inconsistante et le

petit pain dur qui leur servaient de dîner, Eva se rendit seule au gymnase. Elle en avait assez de jouer aux cartes avec les autres femmes du dortoir ou d’écrire des lettres décousues à Josef dans l’espoir que quelqu’un muni d’un laissez-passer les lui fasse remettre. C’était pratiquement impossible pour elle de parler à son mari, et pourtant, les Allemands autorisaient apparemment les musiciens des deux sexes à se fréquenter librement. Gabriel lui avait offert l’occasion de raviver sa passion, de prendre part à quelque chose de capital. Comment aurait-elle pu refuser ?

Elle fouilla dans son sac à dos à la recherche d’une lampe de poche et

s’aperçut que si elle la posait sur le piano, elle pouvait l’orienter de façon à éclairer les touches. Au début, elle craignit d’être entendue à une heure si tardive, mais elle se rappela alors que Gabriel lui avait assuré que les Allemands toléraient la pratique de la musique, et elle commença à se détendre.

Elle s’agenouilla et essaya de faire quelques gammes majeures, obligeant

ses doigts raides à courir sur le clavier. Elle joua ensuite plusieurs gammes mineures, suivies de quelques arpèges, de quelques accords, et d’une gamme chromatique à chaque main. Sans qu’elle s’en soit aperçue, une heure s’était écoulée. Elle avait les doigts douloureux. Tandis qu’elle jouait, elle s’était à moitié attendue à ce que Mutti entre et lui reproche de trop travailler, et elle s’était représenté la scène de façon si nette qu’elle avait été replongée dans son enfance, mais bien sûr la porte était restée fermée et, de toute la soirée, elle n’avait eu d’autre compagnie que celle d’une souris dans un coin de la pièce.

Avant de se lever, chancelant un peu sur ses jambes, elle joua la villanelle

en entier. Gabri avait raison : cela lui était revenu. Peut-être pourrait-elle être utile au chœur, après tout. Pendant une heure entière, elle avait oublié les punaises de lit, la faim qui la tenaillait, la séparation encore douloureuse d’avec Miriam ; et, comme Gabri le lui avait promis, elle n’avait pas été interrompue une seule fois.

*

Pamela essuya une pellicule de condensation sur la vitre et regarda au

travers. Après des semaines de journées d’hiver maussades, un soleil blanc éclairait les trottoirs scintillants de givre, et la neige poudreuse sur les toits. Elle décrocha l’une des vieilles écharpes de Hugh de la patère de l’entrée, l’enroula autour de son cou et boutonna son manteau d’hiver par-dessus. Elle mit ensuite un vieux chapeau cloche et enfonça ses mains dans ses poches pour en retirer ses gants. Elle hésita à aller chercher ses bottes à la cave, mais décida que ses richelieus sur ses bas de fil seraient suffisants.

C’était agréable de laisser derrière soi la maison morne et de remonter à grands pas Templewood Avenue en direction du Hampstead Heath. Même avec le froid qui rougissait son nez et faisait pleurer ses yeux, le temps était vivifiant. Elle ne s’était pas sentie aussi vivante depuis des semaines, même si elle avait sous les yeux les maisons endommagées par les bombardements, avec leurs fenêtres condamnées par des planches et leurs toitures grossièrement réparées. En principe, ils étaient encore en danger, mais leur vieille maison n’avait pas perdu une seule brique. D’une certaine façon, elle se serait sentie moins coupable si cela avait été le cas. Ses parents étaient bien plus vulnérables dans l’East End, mais ils avaient refusé de céder à ses requêtes de plus en plus insistantes pour qu’ils viennent s’installer avec Hugh et elle. Ils n’avaient toujours pas de nouvelles de Will, et Dieu seul savait ce qui était arrivé aux parents de Miriam. Cela ne lui semblait pas juste d’être en sécurité alors que d’autres souffraient tant.

Elle apercevait déjà l’entrecroisement des treillis au loin. Quelques mois

plus tôt, des haricots verts s’enroulaient autour d’eux, mais les plants avaient dépéri depuis bien longtemps, laissant derrière eux des squelettes en bambou. Alors qu’elle approchait, elle vit des carrés plantés de choux aux feuilles dentelées, dont le cœur resserré était couvert de gouttes de rosée. Cela faisait maintenant quelques années qu’il y avait des potagers au Hampstead Heath, et elle se sentait coupable de n’avoir encore rien fait pousser en dehors du persil jaunissant qui se morfondait sur le rebord de sa fenêtre.

Elle dit bonjour à un homme qui donnait des coups de pioche dans la terre

tandis qu’une fillette, sans doute sa petite-fille, s’approchait tout doucement, avec quelques miettes de pain dans la paume blanche de sa main tendue, d’un rouge-gorge peu farouche perché sur le manche d’une pelle.

L’homme toucha son chapeau pour saluer Pamela. — Belle journée !

Elle sourit.

— Il fait un peu frais…

Elle le regarda s’essuyer le front avec son mouchoir. — … mais je suppose que l’on a chaud quand on travaille. — C’est vrai, répondit-il, mais je suis bien content de faire ma part dans

l’effort de guerre.

Elle hocha la tête.

— Nous avons beaucoup souffert par ici.

Pas plus tard que la semaine précédente, au croisement de West End Lane

et de Dennington Park Road, une bombe avait frappé les invités d’un mariage. Dix personnes avaient été tuées, y compris deux bébés. Le seul membre de la famille qui avait survécu était le père du jeune soldat qui devait se marier plus tard dans la journée. L’incident avait fait la une du Herald .

Elle se demanda pourquoi la petite fille n’avait pas été évacuée. — C’est votre petite-fille ? demanda-t-elle à l’homme. — Oui. Nous avons perdu sa maman pendant le Blitz . Son père se bat au

sein des Rats du désert 31 . Nous ne pouvions pas supporter d’être séparés de Joan, alors nous l’avons gardée avec nous.

— Cela doit être dur pour vous. Mon fils a été porté disparu. Je donnerais

n’importe quoi pour l’avoir auprès de moi, à la maison.

La compassion se lut sur le visage de l’homme. — Je suis vraiment désolé.

Pamela se détourna, s’apprêtant à partir, mais elle se ravisa. — Est-ce difficile d’obtenir une parcelle de terre ? L’homme s’appuya sur sa pioche.

— En temps normal, oui, mais cela fait quelque temps que je trouve que

c’est un peu trop pour moi. Je pourrais vous donner un petit bout de ma parcelle, si vous voulez.

Pamela se revit soudain en train de planter des carottes avec son père,

tenant les petites graines marron au creux de sa paume. Elle avait inspecté le sol tous les jours, jusqu’à ce que les premières feuilles fines comme des plumes sortent de la terre. Elle les avait ensuite arrachées trop tôt. Le rire de son père devant sa poignée de minuscules racines jaunes traversait les ans pour résonner à ses oreilles.

— Volontiers, merci.

— Nous allons bientôt avoir fini pour aujourd’hui, mais si vous revenez

demain à la même heure, nous mettrons quelque chose au point.

— Merci, je n’y manquerai pas.

L’homme toucha de nouveau son chapeau, et Pamela continua son chemin,

tout excitée à la perspective d’une nouvelle activité pour occuper ses journées.

S’il y avait un patchwork de jardins ouvriers en bordure du Hampstead

Heath, plus haut, les zones d’avant-guerre d’herbe sèche et de sentiers étaient toujours intactes. Il n’y avait personne d’autre alentour et Pamela appréciait la solitude de sa promenade. Cela faisait du bien de marcher d’un bon pas dans le soleil hivernal, de sentir les muscles de ses jambes se contracter et se détendre, de balancer les bras à un rythme soutenu. Elle était restée prudente pendant très longtemps après son accident de ski, mais maintenant, sa jambe ne lui faisait presque plus mal.

Alors qu’elle continuait à avancer, elle vit la silhouette indistincte d’un petit garçon courant dans la brume de la fin de matinée. Hugh et elle avaient offert un cerf-volant à Will pour son dixième anniversaire, et ils l’avaient emmené au Hampstead Heath pour l’essayer. Impatient, Will avait tiré sur la main de Hugh tandis qu’ils gravissaient la côte jusqu’à l’endroit où ils semblaient être le plus proches du ciel translucide et où le vent violent leur fouettait les oreilles. Enfin, Hugh avait placé le cerf-volant qui s’agitait follement entre les mains du petit garçon, et il lui avait dit de s’y cramponner de toutes ses forces. Puis il avait lâché la corde, mètre après mètre, jusqu’à ce que l’effort pour tenir le cerf-volant fasse crier Will.

— Très bien. Lâche-le ! avait alors crié Hugh. Will avait ouvert les doigts et le cerf-volant s’en était aussitôt échappé,

s’élevant en flèche dans l’air tourbillonnant.

Hugh avait tiré sur la ficelle et l’avait relâchée, et le cerf-volant avait décrit

un arc dans le ciel. Pamela avait ri devant l’expression de joie pure de Will, devant ses mouvements saccadés tandis qu’il courait, la tête en arrière, avec des cris de joie. Elle avait regretté de ne pas avoir apporté, pour immortaliser ce moment, le petit appareil photo Brownie que Hugh lui avait offert. Elle s’était contentée d’essayer de le graver dans sa mémoire. Cependant, inévitablement, les cycles et l’affairement de la vie l’avaient enfoui au plus profond de son esprit. Jusqu’à aujourd’hui.

Elle releva son col et continua à avancer contre le vent, s’efforçant de

raviver le souvenir d’une petite main dans la sienne alors qu’elle rebroussait chemin pour rentrer chez elle.

 

31. e 7 division blindée de l’armée britannique.

 

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