L'enfant de l'espoir : Le sacrifice d'une mère : un roman inspiré d'une histoire vraie (French Edition)
Chapitre 23
Pour une fois, Eva se réjouissait de l’atmosphère moite et embuée de la
blanchisserie. Dehors, des stalactites étaient accrochés aux rebords des fenêtres et un vent glacial soufflait dans les rues du ghetto. En dépit de l’odeur fétide des toilettes, des nuages de vapeur qui s’élevaient en tourbillons des lessiveuses, c’était un soulagement de ne pas avoir à travailler dans le froid. À part au travail, elle portait des gants tout le temps, maintenant, même au lit, dans le dortoir glacial. Cela aurait été catastrophique d’avoir des engelures : elle aurait pu supporter la douleur, mais ses doigts n’auraient pas été aussi agiles sur les touches du piano. Les boursouflures dues à son travail à la blanchisserie n’étaient que passagères, elles s’apaisaient dès qu’elle sortait dans le froid ; des engelures auraient duré bien plus longtemps.
La porte s’ouvrit brusquement, laissant entrer une bourrasque d’air froid.
Eva leva les yeux et vit Gabriel s’approcher d’elle à grandes enjambées avec un grand sourire.
— Que dirais-tu de jouer La Fiancée vendue ? Eva fronça les sourcils.
— Je croyais que Smetana était interdit.
Le sourire de Gabriel s’élargit.
— Comme Mendelssohn, Mahler, Schoenberg, Offenbach… — Alors n’est-ce pas prendre un très grand risque que de jouer un opéra
tchèque sous le nez des Allemands ?
Gabriel mima un accord triomphant.
— Pas quand les nazis nous y encouragent activement. Ils appellent cela
Freizeitgestaltung : les activités de temps libre. Apparemment, c’est bon pour nous.
Eva secoua la tête.
— Alors maris et femmes n’ont pas le droit de vivre ensemble, on nous donne de maigres rations et on nous fait travailler jusqu’à l’épuisement, mais nous pouvons nous réunir librement et faire de la musique ?
— C’est l’idée. Viens au sous-sol des baraquements de la région des
Sudètes ce soir. Nous allons avoir notre première répétition.
Ce soir-là, dans la pénombre d’un sous-sol humide qui sentait le renfermé,
Eva observa les visages épuisés des autres prisonniers. La plupart étaient des femmes ; elle en reconnaissait quelques-unes des baraquements de Dresde, de la blanchisserie ou des cuisines. Truda Borger interpréterait Mařenka, Franta Weissenstein Jeník, Bedřich Borges Kecal et Jakob Goldring Vašek. Gabriel dirigeait. Il fit signe à Eva de s’asseoir au piano, maintenant accordé, qui avait de nouveaux pieds et qui avait été déplacé, et il lui tendit des partitions.
— Tu as apporté ça à Terezín alors que tu n’avais droit qu’à cinquante
kilos ?
Gabriel hocha la tête.
— J’ai plein de partitions. Elles me sont beaucoup plus utiles que des
livres ou des chaussettes supplémentaires. Je connais un violoncelliste qui a démonté son instrument, qui a enveloppé les morceaux de bois dans une couverture, avec de la colle et des serre-joints, et qui l’a remonté en arrivant ici.
Eva sentit ses yeux picoter.
— Quelle prévoyance ! murmura-t-elle. Mais, Gabri, je n’ai pas travaillé
ce morceau…
Gabriel rit.
— Personne d’autre ne l’a fait ! C’est à cela que servent les répétitions. Il donna un petit coup de sa baguette de fortune sur la table. — Merci à tous d’être venus, dit-il. Je sais que nous sommes tous épuisés,
mais j’ai pensé qu’un peu de Smetana nous remonterait peut-être le moral. Il représente le cœur de notre culture. Alors, mesdames et messieurs : le chœur d’ouverture, Réjouissons-nous .
Il se tourna pour regarder Eva, qui joua docilement l’ouverture. Elle
parvint à ne pas faire une fausse note et fut récompensée par un crescendo de voix chantant les paroles joyeuses et triomphales du premier acte de l’opéra de Smetana. C’était difficile de rester impassible devant l’espoir et le courage qu’elles insufflaient.
Quand elle joua la dernière note, Eva regarda le chœur. Elle vit de jeunes
femmes dont le visage était prématurément ridé, des filles au foulard décoloré et au pull-over rapiécé, des hommes aux joues creuses, des gens maigres, fatigués, désespérés ; mais chacun d’entre eux se tenait droit et chantait de son mieux, les yeux brillants et le cœur plein. Oui, ils étaient des Juifs tchèques, mais même ici, dans les circonstances les plus humiliantes, ils interprétaient la chanson avec fierté et en triomphe : Réjouissons-nous . Oui ! Pourquoi pas ?
*
Assise à côté de la fenêtre, Pamela regardait au-dehors. Le réverbère à
l’extrémité de leur jardin de devant répandait une lumière jaune sur le trottoir, et la pluie brouillait la haie de la maison d’en face. Il serait bientôt l’heure de tirer le rideau opaque pour le couvre-feu, qui les emprisonnerait encore une fois pour la nuit.
Elle était retournée au jardin ouvrier, un peu plus tôt. L’homme avait
délimité une surface d’environ trois mètres carrés.
— C’est à vous !
— Merci, avait-elle dit, se baissant pour prendre une poignée de terre
sablonneuse.
Il faudrait qu’elle se procure du fumier, mais les carottes pousseraient bien
à cet endroit, et les panais aussi, probablement. Elle pourrait peut-être même faire pousser quelques pommes de terre. Comme ce serait merveilleux d’avoir Miriam et Will à la maison et de voir leur étonnement en leur tendant des assiettes pleines d’une épaisse soupe de légumes de son propre potager !
— Combien vous dois-je ?
— Rien, avait répondu l’homme. Donnez-moi juste quelques légumes de
temps en temps.
Pamela avait ri.
— C’est d’accord !
Elle jeta un coup d’œil à sa montre. Il était près de 18 heures. Cela faisait
longtemps qu’elle n’anticipait plus le retour de Hugh. Il devait en avoir assez de manger des repas réchauffés. Elle se dirigea vers la cuisine d’un pas traînant, se pencha pour sortir du four la cocotte de ragoût d’agneau que Kitty avait préparé un peu plus tôt. Elle en vida le contenu à la louche dans deux assiettes, recouvrit celle de Hugh d’un bol retourné et la mit de côté. Elle resterait chaude un moment ; plus tard, elle ferait bouillir de l’eau dans une casserole et poserait l’assiette dessus pour la réchauffer.
Elle emporta son propre repas dans la salle à manger. Elle n’avait pas faim
– elle avait rarement faim –, mais elle le fit quand même machinalement, repoussant de sa fourchette les légumes mous et un tout petit morceau de viande et essayant de recueillir la sauce trop liquide. Elle avait eu l’intention de faire cuire quelques pommes de terre pour absorber le jus, mais elle avait en quelque sorte perdu la notion du temps. Il restait un quignon dans la boîte à pain. Il faudrait bien que cela suffise.
Alors qu’elle se levait pour aller le chercher, elle entendit la clef de Hugh
dans la serrure. Elle se rua dans l’entrée pour l’accueillir.
— Je me suis éclipsé de bonne heure pour une fois, dit-il en s’essuyant
énergiquement les pieds sur le paillasson. Tu as du nouveau ?
Pamela secoua la tête.
— Et toi ?
— Ces maudits Allemands ! Ils sont censés nous fournir la liste des
prisonniers de guerre, mais plus rien ne semble passer en ce moment. On croirait qu’en travaillant au ministère des Affaires étrangères, je serais le premier à avoir des nouvelles de mon propre fils, mais je ne trouve rien. Apparemment, s’il est prisonnier de guerre, il aura rempli ce que l’on appelle une carte-avis de capture à son arrivée au camp. S’il a été fait prisonnier, nous serons avertis.
La déception noua l’estomac de Pamela.
— Je suppose que nous devons juste être patients. Elle prit le manteau de Hugh et l’accrocha à la patère. — Le dîner est prêt. Je t’apporte le tien tout de suite. — D’accord !
Elle alla chercher l’assiette de Hugh dans la cuisine et la posa sur le set de
table en face du sien, puis elle reprit sa fourchette et son couteau sans enthousiasme. Un autre repas passé à faire semblant que tout allait bien, une autre soirée à avoir une conversation décousue. L’un comme l’autre réticents à discuter des peurs qui les rongeaient. Ou du terrible sentiment d’appréhension qui grandissait chaque jour passé sans nouvelles de Will.
*
Les femmes se rassemblèrent, dans leurs vêtements fraîchement lavés et
repassés. La première bougie avait été allumée et elle projetait de longues ombres dans la pièce. La responsable du dortoir s’approcha de la menorah et pria. « Ma’oz tzur yeshu’ati… » C’était étrange d’entendre une voix de femme prononcer ces mots, au lieu de la voix familière et bien-aimée d’Abba.
Ils étaient bien décidés à célébrer Hanouka à Terezín cette année. Dans les
baraquements des femmes, quelqu’un avait « emprunté » une nappe blanche, et l’un des hommes, un ancien menuisier, leur avait donné une menorah qu’il avait sculptée dans du bois. Grâce à la discrétion et à l’ingéniosité de personnes qui travaillaient en cuisine, il y avait du pain frais et même un gâteau. Et, à l’aide de vieux restes, elles s’étaient confectionné des cadeaux les unes pour les autres au fil des semaines. Eva avait composé un air et, pour les distribuer plus tard, avait passé les quelques dernières soirées à le consigner soigneusement sur de petits morceaux de papier à musique que Gabri lui avait donnés. Même si ses camarades de chambrée ne savaient pas lire la musique, elles seraient touchées par l’effort, Eva en était sûre. Elle était contente d’elle. Elle n’avait rien composé de nouveau depuis qu’elle avait écrit la berceuse au sanatorium.
Soudain, il y eut un chuchotement pressant.
— Il y a un Allemand dans le bâtiment !
C’était celle qui faisait le guet qui avait couru à l’étage. Quelqu’un éteignit la bougie. Les ombres disparurent et la pièce fut
plongée dans les ténèbres. Eva saisit la menorah .
— Retournez dans vos dortoirs, vite ! siffla la responsable. Tout le monde se dispersa.
— Sans bruit ! Ils ne doivent pas vous entendre. Eva regagna précipitamment son dortoir, glissa brusquement la menorah
sous son matelas et se jeta à plat ventre sur sa couchette, son cœur martelant sa poitrine. La porte s’ouvrit violemment ; elle entendit le bruit sourd de lourdes bottes et sentit sa poitrine se contracter. Un rapide coup d’œil en biais lui confirma ce qu’elle redoutait constamment chaque jour passé au camp : c’était Otto. Les battements de son cœur s’accélérèrent jusqu’à devenir presque une seule longue note continue. Elle le regarda s’approcher de la table à grandes enjambées, s’asseoir sur le banc et bombarder de questions la responsable du dortoir. Pourquoi la table était-elle si joliment dressée ? Où avaient-elles eu tout ce pain ?
La responsable du dortoir prononça ses réponses en bafouillant. Dieu
merci, Eva avait caché la menorah , même s’il n’allait pas falloir longtemps à Otto pour la trouver s’il se montrait suffisamment persévérant. Heureusement, la femme ne révéla rien.
Eva se cacha de nouveau le visage, mais elle entendait encore Otto rôder
dans la pièce. Sa respiration bruyante se rapprocha ; il se tenait maintenant à côté de son lit, il la regardait. Même avec le nez enfoui dans la couverture, elle sentait son odeur nauséabonde.
Une fois de plus, elle se retrouvait au cimetière, on lui déchirait ses
vêtements, son corps était démoli et déchiré. Elle se prépara psychologiquement à l’agression.
Il lui tira brutalement les cheveux pour lui faire relever la tête. — Debout, la Belle au bois dormant !
Eva le regarda dans les yeux. Cette fois encore, elle y vit une lueur de reconnaissance. Plus nette que la fois précédente. Elle avait envie de prendre la menorah et de s’enfuir en courant, de continuer à courir jusqu’à ce que Terezín et toutes ses horreurs soient derrière elle ; mais elle n’arriverait jamais à s’échapper. Cette fois, elle devait affronter ses démons. La pièce entière semblait retenir son souffle. Eva continuait à regarder Otto d’un œil noir.
Otto soutint un instant son regard, et quelque chose passa entre eux, puis sa
bouche se tordit et il recula. Elle laissa retomber sa tête et écouta le bruit de ses pas s’éloigner, le sang bourdonnant à ses oreilles.
La femme qui faisait le guet finit par signaler qu’il avait quitté le bâtiment.
On apporta et distribua les cadeaux, elles mangèrent leur dîner ; mais le pain pesait sur l’estomac d’Eva. Cet homme n’allait-il donc jamais cesser de la tourmenter ?
Josef avait un laissez-passer maintenant. Cela signifiait qu’il avait le droit
d’aller et venir dans le camp. Il pouvait aussi voir Eva plus souvent. Il parvint à aller à la blanchisserie pour lui parler un matin. Elle repassait des uniformes allemands dans la salle de repassage. Une odeur de serge chaude emplissait l’air.
— Comment vas-tu, Liebling ?
Elle tendit le cou pour l’embrasser. Tout le visage de Josef s’était affaissé
au cours des quelques derniers mois, et sa veste semblait avoir été conçue pour un homme bien plus imposant. La blanchisseuse en elle avait envie de la défroisser, mais l’épouse en elle aspirait à le voir redevenir l’homme plus fort et en meilleure santé avec lequel elle s’était mariée – en dépit de son côté hypocondriaque.
— Ça va, répondit-elle avec un haussement d’épaules. Je suis fatiguée,
évidemment, mais je tiens le coup.
Josef soupira.
— C’est toute cette musique. Ça t’épuise en plus de tout le reste. — C’est la seule chose qui me permette de tenir. Tout le reste, ce sont des
corvées.
— Y compris moi ?
Eva prit le fer à repasser.
— Bien sûr que non ! Mais nous nous voyons à peine. Nous ne sommes
plus vraiment mari et femme.
— Non. J’ai davantage l’impression d’être marié à ton père qu’à toi ! Elle rit.
— Je suis désolée, mon chéri. Je sais que tu veilles sur lui et je t’en suis
reconnaissante… mais nous devons tous trouver un moyen de tenir le coup.
— Et la musique est le tien ?
Elle marqua un temps d’arrêt, et un chœur de voix emplit sa poitrine. — Oui, la musique est le mien. Je ne pensais pas y retrouver un jour autant
de plaisir, mais le niveau est si élevé… Nous avons la chance d’avoir quelques-uns des meilleurs musiciens, ici, à Terezín.
— La chance ? répéta Josef d’un ton empreint d’amertume. Comment
pourrait-on parler de chance dans un endroit pareil ?
— Peut-être que chance n’est pas le mot qui convient, mais curieusement,
d’une certaine façon, je me sens de nouveau en vie.
— Et tu ne te sentais pas en vie avec moi ?
— Bien sûr que si !
Eva prit conscience de la portée de ses paroles. — J’adorais… J’adore être ta femme, m’occuper de Miriam, passer du
temps avec mes parents… mais les choses sont différentes aujourd’hui.
— Terriblement différentes. Et tout est ma faute. — Josef. Nous en avons déjà parlé. Nous prenons tous des décisions. C’est
moi qui ai décidé d’envoyer Miriam à l’étranger, rappelle-toi. J’ai dû vivre avec ce choix.
Josef lui tapota maladroitement l’épaule.
— C’était la bonne décision.
Eva hocha la tête. Après La Fiancée vendue , on parlait d’un opéra pour
enfants. Elle aurait adoré et aurait été fière d’entendre Miriam chanter en solo, de partager avec elle la joie que la musique apportait ; mais c’était là une pensée égoïste. D’ailleurs, Miriam avait l’occasion de chanter en Angleterre, et elle y était bien plus en sécurité. Eva avait appris à réprimer le sentiment d’envie qu’elle éprouvait chaque fois qu’elle voyait une mère avec une enfant de l’âge de Miriam. Elle avait près de neuf ans maintenant. Bien sûr, c’était aussi un immense soulagement que Miriam n’ait pas à faire face aux privations quotidiennes subies à Terezín.
— Oui, c’était la bonne décision, répéta-t-elle. — Mais je m’inquiète pour toi, dit Josef. Tu vas te rendre malade avec
toutes ces répétitions.
Eva secoua la tête.
— Elles me revigorent. Je vais au lit avec de la musique dans les oreilles,
des mélodies dans le cœur. Je me réveille impatiente d’assister à la répétition suivante. Cela me permet de tenir le coup toute la journée.
— Je sais. Fais juste attention à ne pas te surmener. Eva eut une idée.
— Il ne s’agit pas seulement de musique, tu sais. Aaron Rathstein invite
toute personne ayant des connaissances spécifiques à donner des conférences. Tu pourrais parler de science.
Josef eut un rire sans joie.
— Pour dire à tout le monde comment fabriquer de l’acide cyanhydrique ? — Non. Bien sûr que non. Mais tu pourrais parler de ton travail sur les
antisérums. Les gens trouveraient cela intéressant… et je veux que tout le monde sache quelle bonne personne tu es.
— Je le ferai peut-être… C’est une bonne idée. Merci. Je préparerai peut-
être quelques notes ce soir.
Josef quitta la blanchisserie, oubliant de l’embrasser pour lui dire au revoir. Eva reprit le fer à repasser. Elle savait que cet oubli était dû à sa distraction
plus qu’à un manque d’affection. Sa suggestion à propos d’une conférence scientifique avait touché une corde sensible, et elle était ravie qu’il ait quelque chose pour s’occuper l’esprit.
Ils avaient tous deux leurs passions, Josef et elle, mais contrairement aux
autres couples à Terezín, qui souffraient cruellement du manque et d’être séparés, leurs passions résidaient ailleurs. C’était la musique qui faisait battre le cœur d’Eva, et elle avait ravivé la flamme dans le lieu le plus inattendu.
*
Au carré potager, Pamela avait placé la fourche verticalement, avec
l’intention de l’enfoncer dans le sol couvert de givre, mais quand elle appuya dessus, les dents heurtèrent la surface gelée, laissant à peine une marque. Elle remit la fourche à la verticale, plaça une botte en caoutchouc de chaque côté, se hissa dessus et pesa de tout son poids. Cette fois, les dents s’enfoncèrent d’environ un centimètre, mais quand elle en redescendit, la fourche resta plantée dans la terre.
— Bon sang !
Elle jeta un coup d’œil, mais le jardin ouvrier plongé dans la brume était
désert, les cadavres des légumes abandonnés depuis longtemps enveloppés de blanc, les arbres squelettiques dans l’air opacifié.
Elle extirpa péniblement la fourche du sol et, tout essoufflée, la laissa
tomber par terre. Puis elle s’agenouilla sur la terre gelée, retira ses gants et creusa la terre à mains nues, jusqu’à ce qu’elle ait retourné quelques cailloux et quelques mottes de terre glaise.
Il était inutile d’essayer de jardiner par un temps pareil ; elle s’en était rendu compte dès qu’elle avait essuyé la buée sur la vitre, le matin même, et vu l’épais brouillard au-dehors, mais elle n’avait pas pu supporter l’idée de passer une journée de plus dans la maison lugubre, à écouter Kitty aller et venir à pas feutrés, comme si elle avait peur de faire le moindre bruit. Elle avait eu besoin de sentir le vent froid sur son visage, la terre glacée sur ses doigts, le givre sous ses ongles rongés.
Né de la poussière, tu redeviendras poussière. Tommy était mort en hiver.
Il avait été enterré là où il était tombé, près du front, dans un champ, en France. Ses compagnons d’armes avaient dû pilonner la terre dure avec des pelles et des pioches pour creuser une tombe peu profonde, sur le qui-vive, guettant les coups de feu, avant de mettre son corps en terre et de le recouvrir. Après la guerre, on avait informé ses parents qu’il avait été transféré dans un cimetière militaire. Ils n’y étaient jamais allés. « Il est dans nos cœurs, avait murmuré sa mère, s’essuyant les joues. Nous l’y garderons précieusement. »
Pamela chassa de son esprit la pensée de Will rejoignant Tommy en
France, de l’oncle et du neveu enterrés dans le même sol étranger, et elle s’assit sur ses talons. La transpiration lui picotait les aisselles, et les joues lui brûlaient. Au moins, maintenant, elle avait chaud. Elle avait espéré creuser suffisamment la terre pour faire des plantations précoces, mais il n’y avait plus rien à faire aujourd’hui. De plus, elle devait se rendre à la Croix-Rouge plus tard dans la journée. Elle ramassa ses gants, glissa dedans ses mains couvertes de terre et prit le chemin du retour à travers les rues encore blanches de givre.
Elle venait de mettre sa clef dans la serrure et s’apprêtait à essuyer ses bottes quand elle vit une carte blanche tout abîmée sur le paillasson. Sa poitrine se contracta. Se pouvait-il que ce soit enfin la carte-avis de capture ? Elle la ramassa d’une main tremblante. Elle reconnut l’écriture en pattes de mouche de Will et le cachet de la poste allemande. Elle venait d’un endroit appelé Hammelburg. Les mots Remplissez cette carte immédiatement étaient tapés à la machine dans la partie supérieure de la carte. En dessous, il était écrit : Je suis prisonnier de guerre en Allemagne . Il y avait ensuite quelques détails rédigés de la main de Will : son nom, son rang et son escadrille. Sous les mots En bonne santé , il avait écrit Oui . Le mot Blessé avait été barré. En dessous, d’autres mots étaient dactylographiés : Ne répondez pas à Hammelburg, attendez des informations complémentaires .
Pamela s’appuya au mur, essayant de tenir la carte immobile. Merci, mon
Dieu ! Will était en sécurité. Il avait été fait prisonnier, mais il était en sécurité et, apparemment, il n’était pas blessé. Elle attendit que les battements de son cœur s’espacent, puis elle téléphona à Hugh.
*
La Fiancée vendue fut un succès retentissant. Non seulement
l’interprétation fut d’excellente qualité, mais l’opéra ranima un peu le sentiment de fierté nationale perdu des prisonniers. C’était douloureux de se remémorer le passé, bien sûr, mais cela éveillait au fond de leur cœur quelque chose qui les faisait se tenir un peu plus droits, froncer un peu moins les sourcils, sourire un peu plus. La musique était un puissant remède.
Josef faisait partie du public, le premier soir, avec Abba, et tous deux la serrèrent chaleureusement dans leurs bras après la représentation.
— Bravo, ma chérie ! dit Josef.
— Tu as joué exactement comme tu le faisais quand tu étais petite fille, dit
Abba avec un sourire plein de fierté.
Eva fit la grimace.
— J’en doute… mais c’était merveilleux de jouer de nouveau en public. Josef hocha la tête, comme s’il comprenait enfin. Eva avait parfois le sentiment d’avoir été un peu dure avec lui. Il ne s’était pas imaginé que leur mariage en était un d’amour quand il l’avait épousée, mais elle avait fait de son mieux pour prendre soin de lui et le rendre heureux. Elle ne pouvait absolument pas rivaliser avec sa première femme,
qui semblait avoir été la hausfrau 32 idéale, avant de contracter une pneumonie et de connaître une fin prématurée. Pourtant, Josef avait été un très bon père pour Miriam, et les années qu’ils avaient passées tous ensemble à Prague, quand elle était toute petite, avaient été heureuses. Josef avait passé des heures à fabriquer des marionnettes pour sa petite fille, à la faire rire en leur faisant faire des pitreries, et l’amour qu’il avait témoigné à sa fille avait accru l’affection qu’Eva avait pour lui. Cependant, une fois Miriam partie, et avec des mois de silence réprobateur de Josef suspendus entre eux, bien peu de choses semblaient encore les unir.
C’était avec Mutti qu’elle avait partagé son matelas avant que celle-ci ne
tombe malade ; la séparation physique d’avec Josef avait favorisé la séparation mentale. Maintenant, deux femmes dormaient à la place de sa mère. De nouveaux prisonniers arrivaient chaque jour à Terezín ; le camp était bondé. Parfois, au lit, elles devaient toutes se retourner en même temps et coordonner leurs mouvements afin de prendre le moins de place possible. Cela évoquait à Eva des sardines en boîte – même s’ils n’en avaient pas mangé depuis très longtemps.
Elle était contente que Josef ait suivi ses conseils et se soit proposé pour
donner des conférences scientifiques. Son enthousiasme pour ce projet avait un peu apaisé le sentiment de culpabilité qu’elle éprouvait parce qu’elle passait des heures en répétition. Josef était un conférencier rigoureux, quoique pointilleux, parfois, et de nombreux scientifiques à Terezín affluaient pour l’écouter. Sa popularité lui donnait confiance en lui. Chacun à sa façon, ils avaient trouvé la lumière dans le plus sombre des lieux.
32. Femme au foyer.
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