L'enfant de l'espoir : Le sacrifice d'une mère : un roman inspiré d'une histoire vraie (French Edition)
Chapitre 26
Eva était assise avec Hana sur le tabouret de piano. La fenêtre était
ouverte, derrière elles, et les bruits du début du printemps leur parvenaient : un coup de pied dans un ballon, un cri de joie lointain dans le parc, le roulement toujours présent d’un corbillard, le bourdonnement forcené d’une mouche.
Elles travaillaient le Lux Æterna , la partie la plus difficile du Requiem , et
les changements de tonalité donnaient du fil à retordre à Hana. Eva lui fit rejouer le même passage encore et encore.
— Tu y es presque, lui dit-elle. Veille simplement à entraîner avec toi le
quatuor de solistes. Ce ne sera pas harmonieux du tout si tout le monde n’est pas parfaitement ensemble.
Les mains de Hana semblaient voler au-dessus des touches. Eva observa sa
fille, dont le visage indiquait une intense concentration. Son teint était pâle et elle avait des taches de rousseur sur le nez. Elle avait un tout petit grain de beauté juste au-dessus de la bouche. À la racine de ses cheveux, une petite cicatrice. Peut-être avait-elle eu la varicelle quand elle était bébé. Sa mère lui avait-elle appliqué de la lotion calmante à la calamine et du bicarbonate de soude comme elle-même l’avait fait pour Miriam quand elle avait eu cette maladie ? Elle se demandait ce qui, chez sa fille, venait d’Otto et ce qui venait d’elle. De toute évidence, Hana avait hérité de son talent pour la musique, et sa complexion était plutôt celle de son père. Peu d’enfants à Terezín étaient aussi blonds qu’elle.
Ces temps-ci, Eva voyait souvent Otto traîner dans le fond de la salle lors
des répétitions, ou regarder Hana s’exercer quand il croyait qu’elles ne pouvaient pas le voir. Parfois, elle levait les yeux et apercevait une expression étrangement mélancolique sur son visage. Commençait-il à admettre, en son for intérieur, que Hana était sa fille ?
Comme les autres filles de son âge, Hana était dans les baraquements de
Hauptstrasse. Quelques-uns des aînés essayaient d’assurer chaque jour leur instruction par le biais de ce que l’on appelait le Programme, mais Eva était convaincue que ses leçons de piano étaient plus importantes.
Hana finit de jouer et regarda Eva, dans l’expectative. — Encore, dit Eva.
Une fois de plus, les notes tombèrent en cascade. Cependant, quelque
chose n’allait pas.
Eva essayait de cerner le problème quand elle s’aperçut que certaines des
touches étaient mouillées. Des larmes coulaient sur les joues de Hana.
— Qu’est-ce qui ne va pas, Hana ?
La petite fille prit une profonde inspiration saccadée. — C’est trop dur.
Eva la regarda avec stupéfaction.
— Pendant tout ce temps, je ne t’ai jamais entendue prononcer ces mots.
Tu t’es exercée encore et encore, tu as encaissé avec courage toutes sortes de critiques, tu ne t’es jamais avouée vaincue – même si tu étais épuisée et même si le morceau était très difficile… Pourquoi maintenant ?
Hana s’essuya les joues du revers de la main.
— Je suis désolée. Je ne sais pas ce que j’ai.
— Nous ferions peut-être mieux de nous arrêter un moment. Hana acquiesça d’un hochement de tête.
Eva ferma le couvercle du piano, mais elles restèrent assises sur le
tabouret, côte à côte.
— Pourquoi devons-nous jouer ce morceau ? demanda Hana. Il est
tellement triste !
— Je sais, mais monsieur Schmidt pense qu’il montrera notre courage aux
Allemands. C’est un acte de défi.
— N’est-ce pas dangereux ?
Eva haussa les épaules.
— Probablement… mais de toute façon, tout est dangereux ici. Elle marqua un temps d’arrêt.
— Tu sais, Hana, reprit-elle, je pourrais être déportée à tout moment. Hana hocha la tête.
— Moi aussi.
— Je fais tout mon possible pour empêcher cela. — Comment ?
Eva avait réussi à éluder les questions de Hana au sujet de son père pendant des semaines ; mais cette fois, elle prononça les mots qu’elle avait préparés si soigneusement cette nuit-là dans le dortoir.
— Il y a ici un homme, un garde allemand, qui, je crois, te protégera peut-
être.
— Pourquoi me protégerait-il ?
Elle devait dire la vérité à sa fille, même si cette vérité était très
désagréable à entendre. Le temps lui était compté maintenant. Elle prit la main de Hana et la couvrit de la sienne.
— Parce que c’est ton père.
Le visage de Hana prit la teinte des touches d’ivoire du piano. Le souffle
coupé, elle retira sa main de celle d’Eva.
Celle-ci ne tenta pas d’établir un nouveau contact tandis qu’elle lui
racontait la terrible histoire de l’agression au cimetière, tout en s’efforçant de refouler les souvenirs qui l’assaillaient.
Hana eut un haut-le-cœur, comme si elle allait vomir. — Tu es en train de me dire que mon père est un Allemand et un violeur ? Eva hocha faiblement la tête.
— Mais ta mère est une Juive tchèque qui t’aime tendrement. — Comment sais-tu que c’est lui ?
L’expression horrifiée et soupçonneuse de Hana rappelait à Eva la réaction
d’Otto quand elle lui avait dit qu’il avait une fille, mais elle n’osait pas le lui dire.
— Je le sais. Crois-moi, je le sais.
Elle ne mentionna pas le rire. D’une certaine façon, cela semblait ridicule.
Toutefois, c’était bien lui, cela ne faisait pas l’ombre d’un doute pour elle ; et à en juger par les coups d’œil curieux qu’il lui lançait parfois, il commençait à l’admettre.
Hana s’affaissa sur son siège.
— Hana. À tout moment, je pourrais être forcée de quitter Terezín. Je ferai
tout mon possible pour m’assurer que tu resteras ici. La guerre ne durera pas éternellement. Le bruit court déjà que les Allemands ne s’en sortent pas si bien. Cela pourrait se terminer en l’espace de quelques mois. Tu es jeune. Tu pourras reconstruire ta vie.
Hana posa ses doigts tremblants sur le couvercle du piano. — Je veux que tu joues le Requiem de Verdi si tu restes ici après mon
départ. Tu en seras tout à fait capable une fois que nous aurons réglé ce petit problème de changement de tonalité.
— Tu le penses vraiment ? murmura Hana.
Eva admirait sa fille. Malgré son effroi et son épuisement, la flamme de
l’ambition couvait encore en elle. Elle allait en avoir besoin pour survivre, pour se bâtir un avenir. Un avenir qui tournerait autour de la musique. L’avenir dont Eva avait été dépossédée à l’âge de seize ans et dont elle allait probablement de nouveau être dépossédée très bientôt.
— Oui, je le pense vraiment. Tu joues tellement bien, Hana ! Tu es très douée dans l’absolu, mais pour une fille de douze ans, tu es brillante. Encore meilleure que moi à ton âge.
Hana sourit faiblement.
— Alors je vais travailler plus dur que jamais. Je vais te rendre fière de moi.
— C’est ce que j’espérais entendre.
Eva rouvrit le couvercle du piano et posa les doigts sur le clavier. Elle joua
alors la berceuse de Hana, la mélodie qu’elle avait composée pour son bébé, avec tout l’amour et toute la tendresse qui l’animaient.
*
L’été passa. Quand le mois de novembre arriva, Abba dépérissait sous
leurs yeux. Il ne partageait plus le même dortoir que Josef, car on l’avait envoyé dormir sous les combles avec les autres personnes frêles et âgées. Il y faisait un froid glacial en hiver et une chaleur étouffante en été. Les personnes âgées du ghetto recevaient de plus petites rations de nourriture que qui que ce soit d’autre. En conséquence, elles faiblissaient, et leur faiblesse les empêchait de travailler. C’était un cercle vicieux.
Quand Josef vint trouver Eva à la blanchisserie par une journée d’hiver
glaciale, son expression était encore plus sombre que d’habitude.
— Ma chérie…
Il l’entraîna à l’écart de la lessiveuse bouillonnante et l’emmena au calme
relatif de la salle de repassage.
— C’est Abba, n’est-ce pas ?
Josef hocha la tête.
— Je suis désolé, Eva. Le médecin a dit que son cœur avait tout
simplement lâché.
Eva revoyait le bon et solide Abba tenant la coupe de kiddouch et souriant
fièrement à sa fille, elle le revoyait donnant la ‘hallah à Mutti, avec une expression pleine de tendresse pour celle qui était son épouse depuis près de quarante ans. Elle pensa à la noirceur du temps qu’il avait passé à Terezín sans Mutti, à son air désorienté. Puis, soudain, quelque chose changea en elle. Ses parents étaient morts tous les deux maintenant. En dépit de la présence de Josef, et de la merveilleuse découverte de Hana, elle se sentait terriblement seule. Pourtant, peut-être était-ce égoïste de sa part. Abba était en paix maintenant.
Elle s’essuya les joues du revers de la main.
— Je suis contente, dit-elle. Sa souffrance est enfin terminée. Au moins ne verrait-il pas de pires atrocités. C’était affreux de finir ses
jours à Terezín, mais pire d’être déporté pour connaître un sort encore plus effroyable.
— Il doit être au Gan Eden avec ta mère.
Eva hocha la tête. Il n’y avait plus d’enterrements. Tous les morts étaient
désormais introduits dans les immenses fours du crématorium et ils en ressortaient sous la forme d’un tas de cendres. Une autre insulte aux Juifs. Néanmoins, Abba n’avait pas besoin de son frêle corps terrestre. Elle essaya d’imaginer ses parents jeunes et pleins d’espoir, riant, main dans la main. Ils étaient à nouveau réunis, libérés de toute douleur et de toute inquiétude. Ils devaient connaître la paix.
L’espace d’un instant, elle pensa à Miriam, elle imagina à quel point elle
serait bouleversée par la perte de ses grands-parents, mais il n’y avait aucun moyen de la prévenir. Elle n’en parlerait pas non plus à Hana. Hana n’avait pas connu Abba, elle n’était jamais allée à la synagogue avec lui, déguisée en reine Esther, et Mutti ne lui avait jamais donné de hamantaschen . C’était une perte pour Miriam, et non pour Hana.
*
Depuis plusieurs mois, la voie ferrée de Prague était prolongée jusqu’à
Terezín. Josef avait été affecté à l’équipe de construction. Je suis un scientifique, pas un ingénieur , avait-il grommelé la dernière fois qu’Eva et lui avaient réussi à grappiller quelques minutes en tête à tête. Cependant, la vie avant Terezín n’avait plus grande importance. En dehors des conférences hebdomadaires que Josef donnait encore, et auxquelles beaucoup de monde continuait à assister, il faisait tout simplement partie de la main-d’œuvre, comme tout le monde.
Il mit sa pioche et sa pelle sur son épaule et s’éloigna au pas avec les autres
membres de l’équipe chargée de poser les rails. Tant de gens avaient été déportés depuis Prague, et plus encore avaient été conduits à l’est, à tel point que Terezín était presque devenue une plate-forme de correspondance. La pose des voies épargnerait aux gens chargés de bagages la marche pénible et lugubre de la gare au ghetto, aux côtés des charretiers qui portaient les choses lourdes et les biens de ceux qui étaient trop vieux ou trop jeunes pour se charger. C’était une solution ingénieuse, même si le travail était acharné et éreintant pour les prisonniers qui y avaient été affectés.
Josef prit son marteau et commença à enfoncer des clous dans les traverses
placées à intervalles réguliers le long de la voie ferrée. La terre se ramollissait après l’hiver ; tout autour de lui, il y avait de jeunes pousses vertes et des bourgeons. Les oiseaux chantaient dans les arbres. Quel que fût le nombre de morts que le ghetto subissait, la nature réagissait à la chaleur et au soleil. Une nouvelle saison débutait.
À côté de lui, Ivor, un jeune homme de son dortoir, respirait bruyamment
comme il donnait des coups de pioche dans le sol caillouteux devant lui.
— Ta femme est une excellente pianiste, dit-il à Josef entre deux coups de
pioche.
Josef jeta un coup d’œil autour de lui pour vérifier qu’aucun garde ne les
observait, puis il posa son marteau et se releva, un peu chancelant.
— Oui. Elle avait un niveau de concertiste quand elle était adolescente. Je
suis content qu’elle ait pu recommencer à jouer ici.
Ivor posa sa pioche par terre et se frictionna le dos. — C’est aussi une très bonne professeure. Cette petite fille, Hana, fait
beaucoup de progrès. Je l’ai entendue travailler le Requiem , l’autre jour. Magnifique !
Il essuya la sueur de son front avec la manche de sa chemise. — Elle ressemble un peu à ta femme d’ailleurs. Josef le regarda fixement.
— Mais Eva est brune et Hana a les cheveux blonds. — C’est plus subtil que ça. Elles ont toutes les deux un côté réservé. Elles
sont toutes les deux parfaitement immobiles avant de commencer à jouer… comme si elles s’étaient mises sous clef.
Ivor était poète avant de devenir esclave à Terezín. Il remarquait de petits
détails ; il était doué pour manier les mots.
— Silence ! Reprenez votre travail.
Un garde s’avançait vers eux, l’air furieux.
Les deux hommes ramassèrent leurs outils et se remirent à donner des
coups de pioche et des coups de marteau de toutes leurs forces. En passant à côté d’eux, le garde leur donna à chacun un coup de poing dans le dos, et tous deux firent la grimace. Cependant, une fois que la douleur lancinante se fut un peu calmée, et que Josef put penser à autre chose, son expression se fit méditative tandis qu’il retournait dans sa tête les paroles d’Ivor. L’intimité grandissante entre Eva et Hana cachait-elle plus qu’il ne s’en était aperçu ? Il eut un accès de jalousie irrationnelle au nom de Miriam. Bien sûr, il était ravi qu’elle fût en sécurité, mais Eva remplaçait-elle en quelque sorte leur fille absente par cette enfant ? C’était à sa propre fille qu’elle aurait dû enseigner si patiemment le piano, pas à la fille de quelqu’un d’autre.
Il abattit son marteau avec colère, et Ivor leva les yeux, surpris, quand un
clou vola.
*
Elles travaillaient maintenant au Requiem de Verdi tous les soirs. Eva
prenait place au piano, avec Hana à ses côtés qui tournait les pages pour elle et observait le moindre de ses gestes, et elle jouait chaque partie annoncée par Gabriel. Elle devait parfois prendre sur elle pour retenir ses larmes quand les voix chaudes s’élevaient brusquement autour d’elle, et quand ces personnes que l’épuisement, la maladie ou le désespoir pur et simple avaient, à la fin de la journée, mises à genoux trouvaient la force de se tenir droites, de rentrer leur ventre déjà creux, de dilater la poitrine et de chanter de toutes les fibres de leur corps. Elle s’émerveillait de la résistance de l’esprit humain, de la puissance interne qui permettait à un être n’ayant aucun espoir de tout donner.
Gabriel avait dit que c’était l’acte de défi par excellence et il avait raison.
Comme acte de défi à l’encontre de ceux qui prétendaient que les Juifs étaient des incapables, des bons à rien inutiles à la race humaine, ils chantaient avec toute la douceur et toute la puissance dont les êtres humains étaient capables ; comme acte de défi clamant que nul ne pouvait anéantir le peuple d’Adonaï, ils chantaient à pleins poumons ; comme acte de défi annonçant aux Allemands, sans même qu’ils s’en rendent compte, que la mort était le prix du péché, ils chantaient les paroles glaçantes qui les persuadaient, ne fût-ce que sur le moment, qu’aucune arme conçue dans la colère ne pourrait jamais les terrasser. Leurs corps s’affaiblissaient, leur espoir déclinait, mais leurs âmes étaient vivantes et transcendantes.
Quand Eva jouait les notes tumultueuses du Dies iræ et qu’elle entendait le
chœur chanter rien ne restera impuni , c’était le visage d’Otto qu’elle martelait, c’était de son sort que le juge décidait ; et, chaque fois, il était reconnu coupable.
*
Ils terminèrent la voie ferrée. Josef avait l’impression qu’elle était faite de
leur sueur et de leur sang autant que de fer et de bois. La voie fut utilisée immédiatement : des trains arrivèrent de Prague, amenant des centaines de passagers effrayés et fatigués ; les trains quittèrent Terezín avec des centaines d’autres, encore plus maigres, encore plus malingres, et encore plus effrayés.
— Ce n’est plus qu’une question de temps, maintenant, dit-il à Eva. Nous
avons fait notre temps. Nous allons bientôt partir pour l’est.
Eva hocha la tête. Tous ceux dont le numéro de déportation commençait
par un 5 avaient reçu leurs convocations ; on en était maintenant au milieu des numéros commençant par un 6. Josef avait pour numéro 768, et elle 769. Ils feraient partie des suivants, c’était évident.
*
Gabriel était bien décidé à ce que le Requiem de Verdi soit leur meilleure
représentation. Tous les soirs, les peintres travaillaient tard aux décors. Ils avaient réussi à trouver quelques planches de bois dans le ghetto, et quelqu’un avait fait entrer clandestinement un ensemble de pots de peinture. Le résultat était sensationnel : des arrière-plans sombres, des ombres immenses, des nuages menaçants ; et, dans le coin, le blanc éblouissant du soleil, qui diffusait sa lumière sur les ténèbres.
Eva concentrait tous ses efforts sur l’apprentissage de Hana. La petite fille
maîtrisait enfin le Lux Æterna , et Eva était très fière d’elle. Il arrivait à Hana de jouer de grands passages lors des répétitions, tandis qu’Eva restait assise à côté d’elle pour tourner les pages ou lui murmurer un conseil ou un mot d’encouragement. Grâce à ses cours particuliers, Hana s’épanouissait et gagnait en dextérité et en expertise bien plus rapidement qu’elle ne l’aurait fait au conservatoire de Prague. Si elle survivait, elle pourrait devenir une virtuose du piano. La musicienne que je voulais être , pensait Eva.
Elles n’avaient pas reparlé d’Otto. Eva soupçonnait Hana d’avoir enfoui au plus profond de son esprit la nouvelle choquante selon laquelle il était son père ; c’était trop horrible pour qu’elle pût le concevoir. Néanmoins, maintenant, elle lui avait enfin dit la vérité ; elle n’avait plus qu’à espérer qu’Otto protégerait sa fille le moment venu.
*
Quand Eva revit Gabriel, son visage trahissait sa sidération et son angoisse. — Il y a eu de nouvelles convocations pendant la nuit, lui dit-il. La plupart
de ceux dont le numéro commençait par un 6 sont partis. La moitié du chœur a été déportée. Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire ?
Il se passa nerveusement les mains dans les cheveux. Celles d’Eva se mirent à trembler. Le numéro de Hana était 694. — Est-ce que Hana est partie ? demanda-t-elle dans un souffle. — Non. Pas Hana. Elle est en sécurité pour le moment. Mais Erika,
Friedrich, Corrie…
Gabriel commença à énumérer quelques-uns des autres musiciens. Erika était leur Aninka. C’était une belle petite fille à la voix exquise. Et
les autres étaient si jeunes… Eva cligna des yeux alors que leurs chers petits visages apparaissaient devant elle. Elle était rassurée de savoir que Hana n’avait pas été déportée, mais dévastée pour ceux qui l’avaient été. Elle inspira profondément.
— Bien. Nous allons former de nouveaux chanteurs, de nouveaux
musiciens. Nous avons trop investi là-dedans pour abandonner.
Gabriel se prit la tête entre les mains.
— Comment allons-nous faire pour faire répéter de nouveaux chanteurs en
partant de rien ? Il a fallu des semaines et des semaines pour que le chœur soit parfaitement au point.
— Je n’en sais rien, répondit Eva, mais nous ne pouvons pas abandonner.
Ce serait comme de capituler devant les Allemands, ce serait une insulte à la mémoire de ceux qui ont été déportés. Nous devons puiser dans notre courage plus profondément que jamais et aller de l’avant.
Gabriel abaissa lentement les mains.
— Tu as raison, murmura-t-il. Je voulais que cette représentation soit un
acte de défi. Nous ne les laisserons pas nous arrêter.
Il prit une profonde inspiration.
— Je vais demander à quelques-uns des peintres d’accrocher de nouvelles
affiches. Nous ne baisserons pas les bras.
*
Quand Eva revit Otto, en train de fumer une Stuyvesant, adossé au mur du
centre de tri, elle se força à aller se placer à côté de lui, même si sa proximité lui donnait toujours la nausée. Il était tout seul, et pour une fois le centre de tri était désert.
— Votre fille est une excellente musicienne, lui dit-elle, s’efforçant de
garder une voix ferme.
Otto lui souffla une volute de fumée au visage. — Je vous l’ai déjà dit, vous ne pouvez pas prouver que c’est ma fille. Ça
pourrait être la fille de n’importe qui.
— Pas de n’importe qui, non. Regardez mes cheveux. Ils sont bruns. Ils
l’ont toujours été. La plupart des membres de ma famille ont la même couleur de cheveux. Ceux de Hana ressemblent beaucoup plus aux vôtres.
Otto eut son ricanement d’hyène.
— Vous avez très bien pu écarter les cuisses pour n’importe quel Aryen. Eva le regarda sans ciller.
— Ou j’ai très bien pu être violée par l’un d’eux. J’étais vierge. Il n’y a qu’un seul homme qui puisse être le père de mon enfant.
Otto passa d’un pied sur l’autre.
— Vous pouvez dire ce que vous voulez. C’est votre parole contre la
mienne.
— Je vous ai vu l’observer. Vous savez que c’est votre fille. Tout ce que je
veux, c’est que vous la protégiez. Je sais que mes jours ici sont comptés. Personne n’est jamais revenu de l’est, n’est-ce pas ?
Otto détourna le regard et remua comme s’il était mal à l’aise. — Je suis sûr que les décisions du Troisième Reich sont les meilleures
pour tout le monde.
Une file irrégulière d’hommes munis d’outils de jardinage avançait
péniblement vers eux. Eva remarqua qu’Otto se redressait un peu pour les regarder.
— Venez ici ! cria-t-il. Je dois compter vos outils. Les hommes s’exécutèrent.
Eva resserra son cardigan autour d’elle.
— C’est votre fille, chuchota-t-elle. Personne d’autre ne pourrait être son
père.
— Pas un mot, siffla-t-il comme les hommes approchaient. Cependant, avant de se détourner pour emprunter le chemin dans l’autre sens, elle entrevit une expression fugace de panique sur son visage blanc.
Une fois de plus, elle se trouvait dans le cimetière. Les garçons étaient là,
persifleurs, comme d’habitude, mais cette fois, ils avaient tous à la main un morceau de papier. Au clair de lune, elle aperçut ce qui était écrit dessus. Sur chaque morceau de papier apparaissait un numéro, et chaque numéro était le même : 769.
Elle se réveilla en sursaut, le cœur battant affrettando . Une torche
électrique était braquée sur ses yeux ; et derrière la torche se tenait Helga Schmidt, l’une des gardes allemandes. Elle lui fourra dans les mains un bordereau froissé.
— Votre convocation. Dépêchez-vous.
Eva s’assit sur sa couchette. Helga éclaira le papier. Vous êtes convoqués
pour être déportés à 5 heures. Merci de vous réunir sur la place du marché . Eva se leva en chancelant et, son cœur martelant toujours sa poitrine, commença à rassembler ses maigres possessions. On entendait les pas de Helga qui s’éloignaient tandis qu’elle quittait le dortoir et remontait le couloir.
Quand elle arriva au marché, Eva vit presque tout de suite Josef. Il avait le
dos voûté, maintenant, et affichait une expression d’incrédulité perpétuelle, comme s’il n’arrivait pas à comprendre ce qui lui arrivait. Il tendit les bras en la voyant, et elle avança vers lui d’un pas trébuchant.
— Au moins, nous sommes ensemble, murmura-t-il. Elle lui déposa un baiser sur la joue, mais alors qu’elle regardait par-dessus
son épaule, tout son corps s’immobilisa. Au milieu d’un groupe de fillettes, muettes d’horreur, se tenait Hana.
Eva se tortilla pour se libérer de l’étreinte de Josef et se rua vers elle. — Toi aussi ?
Hana hocha la tête. Elle était blanche comme un linge et ses yeux étaient
vitreux.
— Monsieur Schmidt va être obligé de trouver une nouvelle pianiste, dit-
elle d’une voix tremblante.
— Non ! répondit Eva. Certainement pas !
Elle entendit le cri de surprise de Josef, derrière elle, et elle avait
conscience des regards scrutateurs des cent autres prisonniers qui se tenaient là, mais elle ne s’en souciait pas. Tout ce qui lui importait, c’était de protéger Hana.
Elle n’eut pas à chercher loin pour trouver Otto. Le train était entré en gare et il faisait partie des soldats qui s’assuraient que les gens montaient à bord et étaient assez étroitement serrés les uns contre les autres.
— Otto !
Il la regarda, les yeux plissés.
— C’est Hana ! Elle doit prendre le train. Vous devez faire quelque
chose… s’il vous plaît !
Otto la regarda fixement, la mâchoire contractée ; mais il arrêta ce qu’il était en train de faire.
— Je vous en supplie. Même si vous ne me croyez pas, même si vous
n’admettez pas que c’est votre fille, s’il vous plaît, rendez-vous compte que vous sacrifiez un grand prodige de la musique. Hana est extrêmement douée. Ne privez pas le monde du talent de votre fille.
Otto ne lui répondit pas, mais il marmonna quelque chose à l’un des autres
gardes et s’éloigna à grandes enjambées.
Quand le moment fut venu pour Josef et pour Eva de monter à bord du
train, Otto n’était toujours pas revenu. Eva s’assit entre Josef et un homme qui avait une bouche tombante et dont la moustache suivait la même courbe. Ils lui écrasaient les épaules et les cuisses, et elle dut tendre le cou pour voir à travers la vitre. Des gardes hurlaient, on donnait des coups de sifflet, des gens murmuraient craintivement. Où était Hana ? Où était Otto ?
Le train se mit en branle, et elle se pencha en avant, essayant
désespérément de voir au-dehors. Ils passèrent devant des piles de sacs à dos… devant des charrettes… devant des gardes… Les silhouettes et les visages flous défilaient derrière la vitre. Le train prit de la vitesse, et l’homme assis à côté d’elle se pencha en avant, lui bouchant la vue. Elle se leva, ignorant les cris de protestation et la difficulté à garder l’équilibre. Elle pressa son visage contre la vitre, essayant de balayer du regard les groupes de personnes dont ils s’éloignaient rapidement : moins de cinquante mètres plus loin, la voie ferrée tournait brusquement à droite, et elle ne pourrait bientôt plus voir personne. Pourtant, juste avant que le train ne les emmène hors de vue, elle fut sûre d’avoir aperçu deux silhouettes : celle d’Otto, qui souriait d’un air sinistre, et celle de Hana, qui se tenait à côté de lui avec un air choqué.
Tandis qu’Eva se laissait retomber en arrière contre le tissu rugueux de la
banquette, elle vit de la fumée s’élever du crématorium, tourbillonnant et se mêlant à la vapeur du train. Hana est en sécurité, Hana est en sécurité , se répéta-t-elle encore et encore, au rythme du fracas des roues du train sur les rails que Josef avait contribué à construire. Elle appuya sa tête sur l’épaule de son mari. Et Miriam est en Angleterre, où elle s’épanouit grâce aux bons soins des Denison. Elle promettait déjà beaucoup en tant que chanteuse. Peut-être qu’elle et Hana seraient réunies et qu’elles pourraient même un jour se produire ensemble au Rudolfinum. Eva sourit pour elle-même. C’était un rêve absurde, mais il l’aidait à réprimer la terreur qui l’étreignait. Elle le laissa occuper ses pensées tandis que le train l’emmenait jusqu’à la destination que les nazis leur réservaient.
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