L'enfant de l'espoir : Le sacrifice d'une mère : un roman inspiré d'une histoire vraie (French Edition)
Chapitre 29
— Je vous demande pardon, mais est-ce que je vous connais ? Hana leva les yeux vers la dame d’âge mûr qui se tenait à la porte d’entrée
de la maison de ses parents. Elle avait des cheveux gris permanentés et un visage anguleux. Ses lèvres fines n’indiquaient pas la moindre compassion.
— Je m’appelle Hana Rubenstein. J’habitais ici avant la guerre, avec mes
parents, Hilda et Kurt Rubenstein.
— Et alors ?
La dame referma un tout petit peu la porte. Celle-ci s’était abîmée au fil des ans, mais la peinture rouge cerise que le père de Hana avait appliquée avec tant de soin était encore visible.
Hana inspira profondément pour se donner du courage, comme elle le
faisait quand elle devait calmer sa nervosité avant un récital.
— Alors je me demande pourquoi vous habitez dans une maison qui
appartenait à mes parents.
— Des Juifs ?
Hana hocha la tête.
— Eh bien, ils ne vont plus en avoir besoin, n’est-ce pas ? — Non. Ils sont morts pendant la guerre. Mais je suis en vie et j’ai
l’intention d’habiter ici.
La porte se referma encore un peu. Hana apercevait le vieux buffet en pin
de sa mère, au bout du couloir. Elle se demanda si son piano était toujours dans le salon. Cette femme s’asseyait-elle à la table familiale des Rubenstein pour dîner dans leurs assiettes en porcelaine Epiag ornées de paons et boire dans leurs tasses bleues ? Hana sentit ses joues s’empourprer.
— Je suis désolée, dit la dame, qui n’avait pas du tout l’air de l’être. J’habite ici, maintenant, avec ma famille. Vous allez devoir trouver un autre endroit où loger.
— Mais c’est ma maison ! Ce sont nos affaires ! cria Hana. J’ai grandi
ici… Mon père a payé cette maison avec son salaire, ma mère l’adorait ! Elle revoyait soudain très nettement Mutti en train de broder les coussins,
soir après soir, de faire les délicates têtières au crochet, que cette femme souillait maintenant avec ses doigts infâmes.
La dame haussa les épaules et ferma résolument la porte. Hana bondit en avant et tapa du poing sur le bois dur, puis elle donna
plusieurs coups de pied dedans, mais la porte demeura fermée.
Essayant de trouver quoi faire, elle finit par remonter lentement la rue, le
sang martelant fortissimo ses oreilles.
Il se faisait tard. De longues ombres rayaient la rue. Les commerçants
fermaient leurs portes et rentraient leurs auvents. Une faible mélodie s’élevait dans l’air, qui commençait à se rafraîchir. Hana la suivit instinctivement. C’était un air de piano. Chopin. Ou peut-être Schubert. Le bâtiment jaune du conservatoire se dressa bientôt devant elle, rassurant par sa solidité. Les gens avaient-ils continué à y aller pendant la guerre ? À prendre des leçons ? À s’exercer ? C’était dur d’imaginer la vie suivant son cours, comme d’habitude.
Comme elle n’avait pas croisé Otto depuis que Terezín avait été libérée,
elle ne savait pas du tout s’il était à Prague ou non ; et même s’il y était, elle n’aurait pas su dire comment elle aurait réagi si elle l’avait revu. Elle éprouvait toujours de la curiosité au sujet de sa demi-sœur Miriam. Eva lui avait tant parlé d’elle ! Cependant, il était trop tôt pour la rechercher : elle n’aurait pu supporter aucun changement supplémentaire dans sa vie pour le moment. Elle voulait simplement retrouver une certaine stabilité ; et, pour elle, la stabilité avait toujours été synonyme de musique.
Elle poussa la lourde porte marron et entra.
Une dame était assise à un bureau et tapait à la machine. Elle leva la tête en
l’entendant entrer.
— Bonjour ! Est-ce que tu as une leçon ?
Hana secoua la tête. Comment aurait-elle pu dire à cette dame ce qu’elle
faisait là alors qu’elle ne le savait pas elle-même ?
— Je prenais des leçons ici avant la guerre.
— Qui était ton professeur, mon petit ?
La dame avait des yeux doux, marron.
— Gabriel Schmidt.
— Tu devais être douée. C’était le meilleur.
— Le meilleur et le plus courageux.
D’un battement de paupières, Hana refoula les larmes qui lui embuaient les yeux.
La dame acquiesça d’un hochement de tête.
— J’ai appris ce qui lui était arrivé. Nous avons perdu tant de nos meilleurs
musiciens ! Le conservatoire est comme une coquille vide maintenant.
Hana parla à la dame des représentations à Terezín. De Brundibár et du
Requiem .
La dame s’essuya les joues du revers de la main. — C’est tout Gabri d’avoir eu recours à la musique pour se défendre. Je
suis très fière de lui.
Hana hocha la tête. La dame semblait tellement compatissante qu’elle se
surprit à lui parler d’Eva.
— Eva Novak ? C’était une pianiste tellement prometteuse quand elle était
jeune fille !
— Je sais. C’est Eva Kolischer maintenant. Elle a eu l’occasion de rejouer
à Terezín. Elle était merveilleuse. Tout ce que je peux faire, c’est essayer d’être à la hauteur de son souvenir et d’honorer ainsi sa mémoire.
— Tu joues aussi ?
— Oui, je l’ai remplacée lors des concerts après son départ pour
Auschwitz.
La dame serra tendrement les mains de Hana dans les siennes. — Ma pauvre enfant ! Et où habites-tu maintenant ? Hana lui raconta sa tentative ratée pour reprendre possession de son
ancienne maison.
La dame hocha la tête.
— J’ai bien peur d’avoir entendu de nombreuses histoires semblables à la
tienne.
Elle jeta un coup d’œil à l’horloge, plaça une housse sur la machine à
écrire et se leva.
— Très bien ! Mon petit, j’ai une chambre d’amis dans mon appartement ;
tu vas venir avec moi.
Hana la suivit dans la rue, sans plus chercher à endiguer le flot de ses larmes.
Petit à petit, Prague reprit vie. Des gens revinrent des forêts, où ils s’étaient
nourris de baies sauvages et de déchets de nourriture récupérés dans les décharges, où ils avaient dormi à la belle étoile en été et dans des abris creusés de leurs propres mains en hiver. D’autres sortirent en claudiquant des prisons et firent de longs trajets à travers l’Europe, d’un pas traînant, pour fuir les camps de concentration. Hana entendit parler d’un garçon dont les sabots de bois avaient dû lui être retirés par un chirurgien parce que la plante de ses pieds ne faisait plus qu’un avec eux ; elle vit une jeune femme baiser le sol devant une statue de saint Venceslas avant de s’évanouir d’épuisement ; elle entendit parler de familles qui avaient rendu visite à des amis auxquels elles avaient confié leurs biens pour la durée de la guerre et qui avaient été invitées à s’asseoir dans leurs propres fauteuils et à boire dans leurs propres verres tandis que leurs amis faisaient semblant de ne pas savoir que ces biens leur avaient seulement été prêtés.
Des gens racontaient d’horribles histoires de mort, de sang, de gaz, tandis
que d’autres prétendaient que cela avait été une souffrance bien plus grande que de se contenter de lait écrémé et de se passer de beurre. Les affiches roses sur lesquelles étaient dressées de longues listes de noms de personnes qui avaient été exécutées pour « crimes contre le Reich » étaient arrachées des murs. Dans certains cas, des familles entières avaient été assassinées parce qu’elles avaient protégé un Juif ou un prisonnier évadé.
Pendant des mois, Hana s’emplit la tête de musique, dormant chez Irena, la
bienveillante réceptionniste, la nuit, et allant au conservatoire le jour. Personne ne lui demanda jamais d’argent pour les leçons.
— Tu es la fille d’Eva Novak, lui dit Irena d’une voix empreinte
d’admiration. C’était l’une de nos élèves les plus prometteuses. Ce sera toujours gratuit pour toi.
Chaque jour, Hana devenait plus douée, plus sûre d’elle.
*
Pamela descendit du bus et se dirigea vers Marylebone High Street. Elle
n’avait parlé ni à Miriam ni à Hugh de ce qu’elle s’apprêtait à faire. Il était important qu’elle soit toute seule pour découvrir l’information qu’elle cherchait. Elle pourrait ensuite décider de la façon dont elle présenterait les choses. En l’absence de nouvelles concrètes, ils avaient évité de parler à Miriam de ses parents. Quand elle les mentionnait, la petite parlait d’eux au passé, mais c’était peut-être qu’elle ne les avait pas vus depuis si longtemps. Les années qu’ils avaient passées ensemble à Prague devaient lui sembler appartenir à une autre vie. Pourtant, Pamela se demandait si elle ne nourrissait pas encore quelque espoir.
Comme elle entrait dans le hall du siège de la Croix-Rouge tchèque, elle
fut happée par une bouffée de chaleur étouffante. L’endroit était bondé. Elle vit tout autour d’elle des expressions angoissées, des femmes aux traits tirés qui portaient des foulards, des hommes âgés munis de cannes, des enfants visiblement effrayés qui se cramponnaient à la main de leurs mères. Pamela se rappela ce qu’elle avait éprouvé quand elle avait appris que Will avait été fait prisonnier, et son cœur se serra pour ces pauvres gens. Le cliquetis frénétique de la bande du téléscripteur qui débitait ses nouvelles dévastatrices couvrait le brouhaha des voix.
Le silence se fit lorsqu’une jeune femme apparut au balcon avec une liasse
de feuilles de papier tremblant dans les mains. Elle lut la liste d’une voix ferme, lentement. À chaque nom déclamé s’élevait un hurlement de chagrin dans le hall. Pamela pouvait à peine supporter de regarder les couples qui s’étreignaient en sanglotant, les enfants qui pleuraient dans le manteau de leurs mères, les visages blêmes de douleur et de désespoir.
La jeune femme était moins calme maintenant. Avant chaque annonce, elle
devait prendre une profonde inspiration pour se donner du courage. Pamela remarqua qu’elle levait les yeux, comme si elle ne pouvait plus supporter de constater le terrible désarroi que ses mots provoquaient. Quel métier horrible !
Pamela pensa à Kate, qui l’avait conduite à Hinton Hall le jour où elle
avait annoncé à Miriam que Will avait été porté disparu. Voilà une autre fille devenue une femme forte ! C’était drôle de voir l’effet que la guerre avait sur les gens. Les réserves de courage et de détermination qu’ils pouvaient trouver dans les épreuves les plus cruelles.
— Eva et Josef Kolischer.
L’attention de Pamela se reporta sur le moment présent. C’étaient les
parents de Miriam. Leur mort était confirmée. Son cœur sombra. Même si c’était ce qu’ils avaient redouté en leur for intérieur, cela lui faisait tout de même l’effet d’une bombe. Elle allait devoir faire preuve d’une infinie délicatesse pour annoncer la nouvelle à Miriam. Elle attendit que la jeune femme lise les noms de famille commençant par un N, et lorsqu’elle l’entendit dire « Esther et Samuel Novak », elle ressortit dans la rue d’un pas traînant, le cœur lourd.
Quand elle se rendit ensuite à la Croix-Rouge britannique, elle supplia le
réceptionniste de lui en dire davantage, mais celui-ci ne put que lui répéter que les Kolischer étaient sur la liste des personnes tuées ; que ce soit à Terezín ou ailleurs, il n’était pas en mesure de le lui dire.
*
Pamela resta assise à la fenêtre jusqu’à ce qu’elle voie Miriam descendre la
rue dans son blazer bleu marine, sa sacoche pleine à craquer en bandoulière. Elle se leva pour aller lui ouvrir, lui prit sa sacoche, accrocha son blazer à la patère et lui fit signe d’entrer dans le salon.
— Assieds-toi, ma chérie, lui dit-elle. J’ai quelque chose à te dire. Elle vit au visage blême de Miriam qu’elle devinait déjà la nouvelle
accablante qu’elle s’apprêtait à lui annoncer.
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