L'enfant de l'espoir : Le sacrifice d'une mère : un roman inspiré d'une histoire vraie (French Edition)
Chapitre 15
Eva errait, désespérée, sur la place du marché. Trois ans plus tôt, elle était
venue ici avec Miriam, à une époque où l’air vibrait du beuglement du groupe de musique folklorique, des cris des marchands, de l’odeur des cornichons et des oignons. Aujourd’hui, il n’était plus que l’ombre de lui-même. Les étals délabrés, dépourvus des produits sous le poids desquels ils croulaient autrefois, oscillaient au vent, leurs montants de bois abîmés et décolorés. Quelques marchands rebelles, qui soufflaient sur leurs doigts pour les réchauffer, se tenaient derrière des tonneaux à moitié vides de pommes talées ou de navets couverts de terre. Une bourrasque envoya un sac en papier vide rouler sur le sol.
Eva s’avança vers un marchand qui se tenait devant un cageot de panais
qui avaient l’air caoutchouteux. Elle plongea la main dans le tas pour voir s’il y en avait de plus frais en dessous, ignorant l’air renfrogné de l’homme, et en tira deux qui avaient l’air d’être presque comestibles.
— Trente hellers, dit-il, évitant de croiser son regard. — C’est scandaleux, répondit Eva. Tenez…
Elle laissa tomber deux pièces dans sa paume malpropre. — Je vous en donne vingt, pas plus.
Le vendeur lui lança un regard noir, mais hocha la tête. Eva mit les panais
dans son panier. Si elle arrivait à trouver des oignons, elle pourrait préparer un ragoût de légumes le soir même. Il n’y avait aucun espoir de trouver de la viande, mais il lui restait un peu de sel pour en relever le goût.
Cependant, elle n’était pas venue là dans le seul but d’acheter des légumes.
Elle cherchait en réalité un cadeau pour Miriam. Sa fille aurait bientôt sept ans. Eva aurait tant aimé lui acheter une maison de poupée, avec de petits volets roses et de minuscules lits en bois ! Miriam se serait bien amusée à examiner toutes les pièces, à habiller les petits personnages, à les faire asseoir à table pour leur donner à manger de la nourriture miniature, à harceler Mutti pour qu’elle l’aide à coudre des vêtements de poupée. Eva pouvait presque imaginer la voix de sa fille inventant des conversations entre les différents personnages. L’année dernière, Abba avait réussi à obtenir un peu de bois et il avait sculpté un beau bâton auquel emmancher une tête de cheval. Mutti avait réalisé la tête du cheval et les rênes dans des coupons de tissu, et Josef avait trouvé une paire de roulettes à fixer au bout du bâton ; mais le cheval avait passé l’année entière appuyé derrière la porte de l’ancienne chambre de Miriam, à attendre une cavalière qui n’était jamais arrivée. Même s’il y avait eu une maison de poupée pour l’accompagner, quelles étaient les chances que Miriam revienne un jour pour s’amuser avec ses jouets ? Ou qu’elle soit encore assez jeune pour avoir plaisir à jouer avec si elle revenait bel et bien ?
Eva se dirigea d’un pas lourd vers un étal au milieu de la place, devant lequel il y avait une longue file d’attente. Peut-être y avait-il eu une nouvelle livraison. Cependant, alors qu’elle s’en approchait, elle s’aperçut que ce n’était pas de la nourriture présentée sur la grande table, mais un assortiment d’objets ménagers : de la vaisselle ébréchée, quelques colliers clinquants et deux petits tableaux aux angles moisis.
Elle ne voyait pas vraiment ce que les gens pourraient faire de ce genre de
choses, mais elle décida de faire la queue quand même. Peut-être achèterait-elle l’un des colliers pour Miriam. Cela lui donnerait peut-être plus l’impression d’être une grande fille ; et Eva trouverait peut-être le moyen d’envoyer quelque chose d’aussi petit en Angleterre.
Quand elle prit sa place dans la file, la personne devant elle, une dame d’âge mûr aux cheveux poivre et sel et aux yeux marron foncé, se tourna vers elle et sourit.
— Qu’est-ce qui vous fait envie ?
Eva lui rendit son sourire.
— C’est bientôt l’anniversaire de ma fille… Je pensais lui offrir l’un de ces
colliers.
La dame tendit le cou pour voir les articles exposés sur l’étal. — Le vert est joli…
— Oui, très. Espérons que personne ne l’achète avant moi ! — Je suis sûre que vous trouverez quelque chose. Eva haussa les épaules.
— C’est curieux que ce soit l’étal le plus prisé alors qu’il n’y a rien à manger.
La dame rit.
— Oui. On ne peut rien faire à manger avec de la porcelaine ou du métal…
mais peut-être que lorsque l’on est entouré de jolies choses, la vie devient un peu plus supportable.
— Peut-être.
Pourtant, Eva n’avait pas besoin de choses matérielles. Seule la musique
rendait la vie supportable ; et il n’y en avait plus eu beaucoup dans sa vie depuis qu’elle avait vendu le piano.
La dame avança, traînant les pieds, tandis qu’un homme s’éloignait de
l’étal avec un vieux livre très abîmé.
— Je me demande d’où viennent tous ces articles, remarqua Eva, pensant
tout haut.
— Oh, vous n’êtes pas au courant ? Pour la plupart, ce sont des objets qui
viennent de maisons vides. De Juifs qui ont été déportés. Peu importe à quel point ils protègent leurs propriétés, les gens entrent, prennent tout ce qui leur fait envie et le revendent.
Eva se figea d’horreur.
— Comment les gens peuvent-ils être si insensibles ? La dame haussa les épaules.
— Ces Juifs ne reviendront jamais chercher leurs affaires. Autant qu’elles
soient utiles à d’autres.
Eva eut brusquement envie de vomir. Elle fit un signe de tête à la dame. — Achetez le collier, vous, dit-elle. Il est un peu terni à mon goût. Là-dessus, elle s’éloigna d’un pas rapide avant de pouvoir entendre la
réponse de la dame.
*
Will griffonna son nom dans le cahier d’exercices abîmé posé sur la table
de l’entrée, poussa la lourde porte et remonta d’un bon pas l’allée du lycée avant de tourner dans Pewsey Road. Par chance, la rue principale n’était pas loin ; il n’avait pas besoin de prendre le bus. Il avait une permission de sortie pour l’après-midi et quelques pièces de monnaie sur lui, prudemment économisées sur son argent de poche, et il était bien décidé à acheter un cadeau à Miriam pour son anniversaire. Il savait qu’il n’aurait pas lieu avant encore un certain temps, mais si les autres projets qu’il avait en tête aboutissaient, il risquait de ne pas la voir avant des mois.
Pendant ses vacances scolaires, il lui avait appris à jouer à la bataille avec de vieilles cartes, et elle avait vite compris. Un jour, il avait mélangé les cartes après une partie et en avait disposé quelques-unes sur la table.
— Tu vois cette forme noire ici, Miriam ? Cela s’appelle un pique. — Peque , avait-elle dit.
— Non, pas peque , piiique .
Il étira le I au milieu du mot.
— Pique , avait dit Miriam, avant d’afficher un grand sourire. — Très bien !
Il lui avait ensuite montré un trèfle, un cœur et deux carreaux, répétant soigneusement les mots et recevant en réponse une imitation presque parfaite.
Sa mère disait que Miriam avait l’oreille musicale ; ce qui était sûr, c’était
qu’elle écoutait attentivement et son anglais s’améliorait très bien.
Il s’engagea dans la rue principale et regarda l’éventail de boutiques devant
lui. Peut-être offrirait-il un jeu à Miriam. Quelque chose de plus sophistiqué que la bataille. Elle aimait jouer à des jeux de société avec lui, et cela l’aiderait à élargir son vocabulaire. Il trouva la boutique de jouets au milieu de la rue et ouvrit la porte, provoquant le tintement joyeux d’une clochette et un « Bonjour ! » encore plus enjoué du commerçant qui se tenait derrière le comptoir et gribouillait sur un bloc.
— Que puis-je faire pour vous ?
— Je cherche un jeu…
Will balaya la boutique du regard, remarqua les étagères vides, les
couvertures jaunies des livres, les boîtes puzzle poussiéreuses.
— Ces jouets sont neufs, je présume ?
Le vendeur eut un rire un peu forcé, sembla-t-il à Will. — Aussi neufs que possible. Il y a une pénurie de jouets, ces derniers
temps, comme de tout le reste. Et les gens sont trop occupés à essayer de remplir l’estomac de leurs enfants de nourriture pour s’inquiéter de leur acheter des jeux.
— Bien sûr.
Will s’éclaircit la gorge.
— Néanmoins, je suppose que vous avez bien quelques jeux à vendre. — C’est exact.
Le commerçant contourna le comptoir et le conduisit jusqu’à un rayon où
étaient alignées quelques boîtes.
— Nous avons le Monopoly, le Ludo, Serpents et Échelles…
Will fronça les sourcils. Le Monopoly était trop difficile, et ils avaient déjà
Serpents et Échelles, mais le Ludo pourrait être amusant.
— Je vais prendre celui-ci, s’il vous plaît, dit-il, prenant la boîte avec soin,
qui était vive avec ses couleurs primaires.
Convient aux enfants de 6 ans et plus , était-il écrit dessus. C’était parfait. — Très bien, monsieur. Cela fera un shilling.
Will tendit l’une de ses pièces à l’homme, qui emballa la boîte dans du
papier journal et la lui donna. Will le remercia d’un signe de tête et sortit de la boutique. Maintenant, il pouvait passer le reste de son temps à essayer de
trouver des Black Jack 23 et des sucettes à tremper dans leur poudre acidulée pour réapprovisionner sa réserve de friandises. Il adorait ces bonbons depuis qu’il était petit garçon ; mais la décision qu’il avait prise récemment ferait de lui un homme.
S’il arrivait à ses fins, il ne retournerait jamais au lycée.
*
Miriam trempa une cuillère dans le pot de miel, la fit tourner sur elle-même pour qu’aucune goutte ne tombe, et la tint au-dessus de son pain jusqu’à ce que l’épais liquide coule dessus et s’étale pour former une flaque dorée. Elle replia le pain sur lui-même et l’enfonça dans sa bouche. Le pain était aussi insipide que d’habitude, mais quand le miel toucha sa langue, le délicieux goût de sucre lui fit fermer les yeux de plaisir.
— Allez, Miriam.
Vera lui donna un violent coup de coude. Vera avait fui la Tchécoslovaquie
dans une valise. Ses parents lui avaient fait passer la frontière pour la mettre à l’abri. Peut-être se servait-elle plus librement de ses membres maintenant parce qu’elle avait passé toutes ces heures à devoir rester immobile. Miriam lui tendit le pot à contrecœur, et Vera y plongea sa cuillère.
Les fûts de miel avaient fait tout le chemin depuis le palais de
Buckingham.
« Vous en avez, de la chance, n’est-ce pas ? avait dit Pan 24 Čapek, le
directeur. C’était un cadeau du gouvernement argentin, mais les enfants de la famille royale ont insisté pour qu’on vous l’envoie immédiatement. » Miriam imaginait les princesses anglaises avec leurs couronnes dorées et leurs longues robes scintillantes emballer le miel et l’envoyer à Hinton Hall. Qu’elles étaient gentilles !
Miriam adorait être avec les autres enfants tchèques de l’école, et c’était merveilleux de parler de nouveau sa propre langue. Le soir, dans le dortoir, elles se racontaient leurs histoires à voix basse. L’une des autres filles lui avait parlé du petit Rene, qui avait traversé les Pyrénées à pied avec sa mère. Une patrouille frontalière les avait aperçus et avait tué leurs compagnons, mais la mère de Rene lui avait dit de rester immobile et de faire comme s’il était un rocher. En rampant et en se cachant, ils avaient fini par réussir à se mettre à l’abri.
La plupart des enfants avaient des récits d’évasion et de sauvetage. La
propre expérience de Miriam avait été assez ordinaire par comparaison avec d’autres. Cependant, au bout de quelque temps, ils arrêtèrent de parler du passé. Les enseignants étaient gentils, les lits douillets, les leçons amusantes, et en dehors des moments où ils recevaient une lettre de leurs parents, leur rappelant la chance qu’ils avaient eue de pouvoir s’enfuir, ils étaient simplement contents d’être ensemble.
Elle essaya de mettre de côté son inquiétude au sujet de Mutti et d’Abba.
Ils lui manquaient toujours terriblement, mais la seule façon de le supporter était d’éviter de trop penser à eux. Pourtant, la crainte suscitée par l’absence de lettre récente commençait à ronger ses défenses bien construites. Peut-être avaient-ils envoyé une lettre à Hampstead par erreur et Mme Denison avait-elle oublié de la lui faire suivre. Elle espérait en recevoir une bientôt.
Le premier cours de la journée était celui de chant. Le préféré de Miriam.
Le bruit courait qu’un homme très important allait venir les voir, et ils répétaient des chansons tchèques pour l’accueillir.
— Pauvre président Beneš, obligé de fuir son pays, comme cela ! dit Paní
Černý, leur professeure de musique, écartant de son visage la mèche de cheveux qui s’échappait toujours de son chignon. Nous devons veiller à très bien chanter toutes les chansons pour lui remonter le moral !
Miriam n’avait pas besoin de se l’entendre dire. Mutti lui avait appris
qu’elle devait toujours chanter le mieux possible, que quelqu’un l’écoute ou non. Elle se joignit aux autres enfants, en rangs au fond de la salle, prenant soin de se placer le plus loin possible de la grosse Ester Hirsch, qui avait une voix monotone comme le vrombissement d’un vieux tracteur.
Paní Černý s’assit au piano et ajusta la partition posée sur le support
métallique.
— Okolo Třeboně , annonça-t-elle d’une voix forte en faisant un accord de
sol majeur. Allez-y !
Miriam se tint bien droite, comme Mutti le lui avait enseigné, et prit une profonde inspiration, gonflant le ventre, jusqu’à ce que sa poitrine soit emplie d’air. Mutti lui avait appris cette chanson ; elle la connaissait bien. Les premières notes franchirent ses lèvres, douces et onctueuses comme le miel qu’elle avait mangé au petit-déjeuner. Olga et Hana, à ses côtés, chantaient merveilleusement bien, et elle sentait le souffle de Hans Becker sur sa nuque tandis que sa voix retentissait derrière elle. La mélodie folklorique qu’elle connaissait si bien déferlait comme les vagues sur la mer, et Miriam avait la sensation d’être enveloppée dans une houle chaude de voix. Mis à part le grondement lointain d’Ester, au bout de la rangée, ils chantèrent bien.
— Continuez à chanter, dit Paní Černý. Elle abandonna le piano et remonta les rangées d’enfants, inclinant la tête
pour entendre chacun d’entre eux chanter a cappella . Quand elle arriva devant Ester, elle pinça les lèvres, mais ne dit rien. Miriam s’efforça de laisser sa propre voix prendre son essor quand la professeure approcha. Paní Černý s’arrêta devant elle, sa mèche rebelle flottant dans la brise de leurs voix, puis elle sourit et se remit à marcher.
À la fin de la leçon, elle retint Miriam.
— Aimerais-tu chanter en solo devant le président Beneš ? lui demanda-t-
elle.
— Oui, s’il vous plaît !
L’enseignante rit.
— C’est bien ! Viens après les cours, tu pourras t’exercer. Miriam jubilait quand elle quitta la salle. Un solo devant leur président !
C’était merveilleux. Cependant, tout au fond d’elle-même, elle se sentait vide. Elle aurait tant aimé pouvoir voir sa famille dans le public tandis qu’elle chanterait, croiser le regard de Mutti, apercevoir le sourire plein de fierté d’Abba, regarder Oma et Opa articuler silencieusement les paroles et lui adresser un sourire rayonnant. Ce serait son premier solo, et il n’y aurait personne de sa famille pour l’entendre. Il faudrait qu’elle fasse un dessin d’elle-même en train de chanter au concert. Si ses proches ne pouvaient pas être là pour de vrai, elle veillerait à ce qu’ils voient à quoi tout cela ressemblait.
Elle travailla tous les soirs au cours des quelques semaines qui suivirent,
répétant la chanson encore et encore jusqu’à ce que chaque note soit parfaite. Elle la chanta en explorant les prés et les champs autour de l’école, en barbotant dans l’étang, emplissant l’air des sons les plus doux qu’elle pût émettre. Elle la chanta dans le bain hebdomadaire auquel ils avaient droit, appréciant la façon dont sa voix résonnait dans la pièce pleine de buée. Elle répéta les paroles dans sa tête en s’endormant. Même si Mutti ne pouvait pas être là pour l’écouter, Miriam ferait en sorte qu’elle soit fière.
Quand Miriam s’avança pour chanter son solo, elle avait les jambes
flageolantes. Elle fut étonnée d’arriver à atteindre le devant de la scène sans tomber, mais dès que Paní Černý commença à jouer, sa nervosité se dissipa. La musique était tellement joyeuse qu’elle avait envie que sa voix la suive pour toujours, montant et descendant, claire et lumineuse, pleine de bonheur. Quand elle entendit les applaudissements, elle se rendit compte que les gens étaient heureux aussi.
Après le concert, Miriam fut invitée à s’asseoir à côté de M. Beneš pendant
qu’il prenait le thé dans la salle des professeurs. Apparemment, il avait demandé à la voir, elle, en particulier. Il avait des mèches de cheveux plus longues sur l’arrière du crâne et les cheveux fins devant, comme ceux d’un bébé. Sa moustache avait la même forme que celle de Herr Hitler sur une photographie qu’elle avait vue de lui, sauf qu’elle était grise et non noire. Ses sourcils étaient épais et noirs, mais ses yeux marron étaient bienveillants.
— Où as-tu appris à chanter comme cela, ma petite ? — C’est ma maman qui m’a appris.
M. Beneš but une gorgée de thé.
— Est-ce qu’elle chante, elle aussi ?
— Non, elle faisait du piano. Avant ma naissance. — Elle et ton père doivent te manquer énormément. Une goutte de thé brune était restée accrochée à sa moustache. Il l’essuya
du revers de la main.
— Oui, mais nous nous écrivons souvent. Même si… Miriam s’essuya les paumes sur sa jupe.
— … je n’ai pas reçu de lettre depuis longtemps. Peut-être qu’Abba était trop pris par son travail, ou Mutti trop fatiguée
d’essayer de trouver de quoi manger pour eux tous. La dernière fois qu’il lui avait écrit, Abba lui avait dit que Šťastný, la chatte du quartier, allait avoir des chatons. Ils devaient être nés maintenant.
M. Beneš regardait par la fenêtre. Quand il reporta son attention sur elle,
son visage était triste.
— C’est une période très dure pour le peuple tchèque. Je voudrais pouvoir faire plus pour aider.
— Pouvez-vous aller voir mes parents et leur demander pourquoi ils ne
m’ont pas écrit pour me parler des chatons ?
M. Beneš soupira.
— J’aimerais pouvoir, mais j’ai bien peur que les Allemands ne me
laissent pas regagner Prague. Je dois rester à Londres jusqu’à la fin de la guerre…
Il marqua un temps d’arrêt et but une autre gorgée de thé. — … mais si tu veux, j’essaierai de me renseigner. Il ouvrit sa veste et en tapota la poche intérieure avant d’en sortir un
crayon et un petit calepin, qu’il tendit à Miriam.
— Écris-moi le nom et l’adresse de tes parents, et je verrai ce que je peux
faire.
Miriam posa le calepin en équilibre sur son genou et écrivit avec soin : Josef et Eva Kolischer, 18a Maiselova, Praha 1, Československo . Puis elle le lui rendit. M. Beneš remit le crayon et le calepin dans la poche intérieure de sa veste et il lui sourit.
— Je ferai de mon mieux, petit rossignol.
Deux semaines plus tard, Miriam reçut une lettre et une carte
d’anniversaire de ses parents. Ils se portaient bien, et les chatons aussi.
*
Pamela posa les instructions griffonnées à la hâte contre la boîte métallique
contenant la farine et lut la liste d’ingrédients. Chou-fleur, panais, carottes… Par chance, Kitty était allée chez le marchand de fruits et légumes le matin même et elle avait rapporté d’abondantes réserves de légumes. Dieu merci, ils n’étaient pas encore rationnés. De nombreuses femmes faisaient maintenant pousser leurs propres légumes, retournant leurs pelouses et leurs parterres de fleurs pour planter des tubercules comestibles, mais Pamela doutait que la récolte pût être prospère dans leur petit jardin de maison mitoyenne. Tant qu’il restait assez de produits dans les commerces, c’était plus simple d’acheter ce dont elle avait besoin. Elle avait bien planté quelques herbes aromatiques dans des jardinières, au grand amusement de Hugh, mais c’était sa seule tentative d’autarcie. Elle prit le bouquet de persil qu’elle venait de cueillir et enfouit le nez dedans, savourant son parfum frais et herbeux. Au moins, elle aurait quelque chose de son jardin d’herbes à mettre dans la tourte.
Elle regarda de nouveau la liste et commença à découper les têtes du chou-
fleur, s’amusant du bruit satisfaisant de chaque cassure. Disposés sur le torchon, les bouquets ressemblaient à des arbres blancs miniatures. L’abattage de fantômes arboricoles. Elle s’apprêtait à jeter à la poubelle les trognons plus ligneux, mais elle se ravisa. L’économie protège du besoin. Elle prit un couteau et les coupa en morceaux.
Kitty avait son après-midi, et Pamela avait décidé de cuisiner pour faire
une surprise à Hugh. Ils étaient allés au Savoy la semaine précédente avec l’ambassadeur des États-Unis, et le chef leur avait servi cette tourte. Elle était délicieuse : chou-fleur émincé, panais et carottes dans une sauce au goût de viande surprenant. Quand elle avait demandé au serveur quels en étaient les ingrédients, monsieur Latry était venu en personne vers Pamela, s’inclinant devant elle, la recette écrite à la hâte.
— Comment avez-vous fait pour que cette sauce soit si délicieuse ? lui
avait-elle demandé. Y a-t-il du brandy ou du vin rouge ?
Le chef avait eu un haussement d’épaules typiquement français, et il avait
indiqué du doigt l’un des ingrédients sur la liste.
— Marmite 25 , avait-elle lu à haute voix. Hugh avait ri.
Elle éplucha une carotte en une seule spirale et la mit de côté pour la couper en morceaux plus tard. C’était agréable de faire quelque chose de manuel, pour une fois. Ces derniers temps, elle avait passé bien trop d’heures à réfléchir à ce qu’elle allait écrire à Will et à Miriam pour faire paraître la routine monotone de sa vie légère et passionnante dans ses lettres et elle était passée plusieurs fois chez ses parents pour vérifier que les raids aériens incessants n’avaient pas rongé davantage leurs nerfs déjà à vif. Les habitants de l’East End étaient à plaindre : ils devaient courir se réfugier dans l’abri antiaérien de Whitechapel Road nuit après nuit, et les maisons de quelques-uns des amis de ses parents avaient même été détruites. Pamela avait essayé de les convaincre de venir habiter avec Hugh et elle, au moins pendant quelque temps – ils avaient beaucoup de place et ne devaient pas partager leur sous-sol avec qui que ce soit d’autre –, mais son père refusait catégoriquement de quitter sa maison, et Pamela savait que cela n’aurait servi à rien de lutter contre son entêtement.
La nuit, allongée dans l’obscurité, l’oreille tendue, à l’affût de sifflements
et de sirènes, elle composait des messages interminables destinés à sa famille, ses pensées tournant en boucle à l’infini. Les mots étaient si fatigants. Que c’était apaisant de concentrer tous ses efforts sur l’épluchage, le découpage et le mélange de légumes. Toutefois, c’était égoïste de sa part de rester à la maison. Ses valeurs quakers lui interdisaient de s’engager dans les forces armées ou dans tout effort de guerre flagrant. Elle devait trouver un autre travail utile auprès des réfugiés.
Elle ouvrit l’un des placards, écarta une boîte de crème pâtissière en
poudre, une boîte de conserve de petits pois, un paquet de sel et prit le pot noir caractéristique. Will adorait la Marmite quand il était petit. Kitty lui en tartinait sur du pain grillé dégoulinant de beurre qu’elle découpait en mouillettes. Quand il avait fini de manger, il avait une moustache brune et son haleine sentait la levure. Il détestait qu’on lui essuie la bouche avec un gant de toilette ; elle avait beau faire tout son possible pour essayer de le distraire, il la voyait venir et baissait la tête au dernier moment. Elle emballait toujours un pot de Marmite dans sa malle pour le pensionnat. Le trimestre dernier, il était reparti avec l’un des rasoirs de Hugh, en plus, désireux de s’initier au rituel du rasage. Comme c’était étrange que des hommes qui avaient passé leur enfance à éviter qu’on leur essuie le visage passent leur âge adulte à se racler la peau pour éliminer le moindre poil qui traînait !
Will avait fini par accepter de rester à Marlborough un trimestre de plus pour étudier en vue d’aller à Oxford. Il rapportait des piles de livres à la maison à toutes les vacances scolaires, mais Pamela l’avait surpris plus d’une fois à jouer avec ses modèles réduits d’avions alors qu’il aurait dû être en train de réviser.
Elle espérait ardemment que la guerre serait terminée avant qu’il ne
commence ses études.
Elle prit une casserole sur le portant au-dessus de la cuisinière et la remplit
à moitié d’eau avant de faire tomber les légumes dedans et d’y ajouter deux cuillères à café de Marmite. Elle préparerait la pâte pendant que le bouillon chauffait. Comme il y avait un reste de purée de pommes de terre du dîner de la veille dans le garde-manger, elle n’avait plus qu’à mélanger la farine et la sauce du rôti.
Elle commença à faire pénétrer le gras comme elle le faisait enfant. « Une
bonne pâtissière doit avoir les mains froides », lui disait sa mère, essuyant ses propres mains rouges sur un torchon et faisant signe à Pamela de prendre le relais. Il y avait quelque chose d’artistique à faire une pâte, à tenir le paquet de farine au-dessus du saladier et à la laisser tomber en pluie pour qu’elle soit légère et aérienne, à écraser les grumeaux entre le pouce et l’index, jusqu’à ce que le mélange ne soit plus collant mais homogène.
Le bouillon commença à frémir sur la cuisinière, la vapeur qui s’en élevait
couvrant les vitres et embaumant l’air d’une bonne odeur poivrée. Il y avait une atmosphère chaleureuse dans la cuisine. Pamela passa le côté non tranchant d’un couteau de chaque côté de ses doigts pour retirer les derniers restes de farine collante, puis elle tendit la main pour allumer la T.S.F. La voix des sœurs Andrew se mêla au chœur des bruits de la cuisine. Elle se passa les mains sous l’eau, puis elle alla chercher le saladier de purée de pommes de terre dans le garde-manger.
Elle n’entendit pas tout de suite le téléphone sonner, à cause de tous les autres bruits, mais son intuition la poussa à ouvrir la porte de la cuisine et à tendre l’oreille une seconde, et elle courut alors dans l’entrée pour décrocher le combiné.
— Hampstead 4529, dit-elle, un peu essoufflée, essuyant ses mains sur son
tablier comme si la personne qui l’appelait l’inspectait pour s’assurer de son aspect soigné.
— Madame Denison ?
— Oui ?
— Francis Heywood à l’appareil.
— Oh !…
C’était le proviseur de Will. Pourquoi lui téléphonait-il ? Elle se reprit. — Y a-t-il un problème ?
— Je me demandais si William était avec vous… Le ventre de Pamela se noua.
— Non. Il n’est pas à l’école ?
Elle imaginait le froncement de sourcils se former à l’autre bout du fil. — Nous ne l’avons pas vu depuis le déjeuner. Il a manqué l’entraînement
de rugby cette après-midi et il n’est pas allé en cours ensuite. Ses affaires sont toujours dans son dortoir, mais William lui-même semble avoir disparu.
— Oh, mon Dieu ! Je suis vraiment navrée…
Pamela eut soudain la nausée.
— Je vais contacter mon mari pour lui demander s’il est au courant de quoi
que ce soit.
— C’est une bonne idée, je vous remercie. J’espère avoir de vos nouvelles
très bientôt.
Il y eut un petit bruit sec, suivi d’un bourdonnement sourd. Elle reposa le
combiné sur son socle.
Hélas, Hugh, manifestement agacé d’être interrompu en pleine réunion et
plutôt abrupt, ne savait rien non plus.
— C’est probablement une plaisanterie de gamin, dit-il. Préviens-moi
quand tu auras de ses nouvelles.
— Bien sûr, répondit Pamela, s’efforçant de garder une voix ferme. Je te
préviendrai immédiatement.
Pamela retourna à sa pâtisserie le cœur gros.
*
Ils mangèrent leur tourte en silence. Pamela craignait que le seul bruit que
Hugh faisait en mastiquant la croûte pâteuse, avec un air de martyr, fût trop fort pour qu’ils entendent la sonnerie du téléphone ou la sonnette. Sa mère avait raison : après l’appel de M. Heywood, l’anxiété l’avait enfiévrée et ses mains moites avaient gâché la préparation de la pâte, et même si elle avait continué à faire la tourte dans un état d’hébétude, elle avait la tête ailleurs. La création qui en avait découlé était fade et molle, et ne ressemblait en rien au célèbre plat de monsieur Latry. De toute façon, cela n’avait plus d’importance. Tout ce qui importait, c’était de retrouver Will.
Tout de suite après avoir eu le proviseur au téléphone, elle avait appelé toutes les mères des amis de Will pour voir si elles savaient quelque chose. Ils avaient rappelé le lycée deux fois, mais personne n’avait de renseignements à leur donner. En fin de compte, ils allèrent se coucher et restèrent immobiles dans l’obscurité, aucun des deux ne souhaitant avouer à l’autre son insomnie.
Hugh partit de bonne heure pour Whitehall. Quand Pamela lui jeta un coup
d’œil tandis qu’il enfilait sa chemise dans la pénombre, son visage était pâle d’épuisement et ses yeux étaient vitreux.
— Je te préviendrai dès que j’aurai du nouveau, dit-elle. Hugh se contenta de hocher la tête, mit sa veste et s’en alla. Pamela se leva, chancelante, et s’approcha de la fenêtre d’un pas lourd.
Elle était trop affolée la veille au soir pour pendre ses vêtements, et elle les avait donc entassés sur la méridienne placée dans l’alcôve. Elle les ramassa et passa sa gaine. Elle avait deux vieux corsets dans son tiroir, mais elle ne les mettait presque jamais. Les usines de vêtements avaient cessé d’en fabriquer – on avait besoin de l’acier pour la guerre – et de toute façon, les gaines étaient bien plus confortables. Néanmoins, le bruit courait que le caoutchouc serait bientôt rationné ; elle risquait de devoir faire durer sa gaine très longtemps. Elle mit des bas, agrafa son soutien-gorge et enfila sa combinaison. Enfin, elle mit son chemisier vert et sa jupe et les boutonna rapidement. Pas besoin de maquillage aujourd’hui ; elle n’avait pas l’intention de sortir de chez elle. Même si elle avait eu une voiture, ils n’avaient pas l’essence nécessaire pour qu’elle fasse un tour en auto à la recherche de Will comme elle en avait envie. Elle se sentait tellement impuissante à rester à la maison !
Kitty était entrée avec sa clef un peu plus tôt et elle était déjà dans la cuisine, occupée à préparer le petit-déjeuner.
— Bonjour, Kitty.
— Bonjour, madame Denison.
Pamela regarda l’assiette encore pleine de tartines grillées sur la table. — Monsieur Denison n’a-t-il pas voulu de son petit-déjeuner ? Kitty pinça les lèvres.
— Il n’en a pas pris une bouchée. Il s’est contenté de boire une gorgée de
thé et il est parti précipitamment.
— Oh là là…
Pamela avait l’impression que ses jambes allaient se dérober sous elle. Elle
s’assit et raconta tout à Kitty au sujet de Will.
— Il reviendra quand il aura faim, dit Kitty en servant à Pamela une tasse
de thé et en y ajoutant une bonne cuillerée de sucre de leurs réserves qui s’épuisaient. Voulez-vous que je vous apporte tout cela dans la salle à manger ?
Pamela se frotta les yeux. Elle avait encore les jambes trop faibles pour la
soutenir.
— Vous savez quoi ? Je crois que je vais prendre mon petit-déjeuner ici. Kitty fit glisser l’assiette de tartines grillées vers elle. — D’accord !
Les heures s’étirèrent interminablement. Pamela les passa à essayer
d’écrire à Miriam, à tenter de se forcer à avaler les sandwiches au pâté de hareng saur malgré sa gorge sèche, à se creuser la cervelle pour trouver d’autres parents d’amis de Will à appeler, à passer à côté du téléphone et à souhaiter de toutes ses forces qu’il sonne. Ses émotions passaient de l’angoisse à la colère. Will s’était-il enfui pour ne pas avoir à passer l’examen d’entrée à Oxford ? Ou pour aller rendre visite à une fille quelque part ? Était-il perdu et effrayé ? Comment avait-il bien pu leur faire une chose pareille ?
À ١٧ heures, elle somnolait dans le salon, épuisée d’avoir passé une nuit et
une journée entières à s’inquiéter ; mais elle se leva d’un bond de son fauteuil en entendant la porte de l’entrée s’ouvrir. Il était trop tôt pour que ce soit Hugh, et n’importe qui d’autre aurait frappé. Se pouvait-il que… ? Elle courut dans l’entrée et se trouva face à un Will arborant une expression de triomphe, déjà plus grand et plus large d’épaules que quelques semaines plus tôt, se passant les doigts dans les cheveux, les joues rouges, les yeux brillants.
— Kitty ! Il est revenu ! cria Pamela par-dessus son épaule, avant de se ruer sur son fils pour l’embrasser.
Elle le serra étroitement dans ses bras, savourant la chaleur qui émanait de
son corps ferme, et respirant le parfum rassurant de son huile capillaire et de son eau de Cologne.
Kitty sortit de la cuisine d’un air affairé, une assiette de sandwiches à la main.
— Bonsoir, monsieur Will. Vous avez fait très peur à vos parents. Will lâcha doucement Pamela et hocha la tête. Il lui fit signe de le précéder
dans le salon, où Kitty posa l’assiette devant lui.
— Je suis désolé, maman, dit-il en prenant un sandwich. Pamela essaya de prendre un air courroucé, mais son soulagement était
trop grand.
— Le lycée m’a téléphoné hier après-midi. Nous étions fous d’inquiétude ! — Je sais. Je suis désolé. Je ne pouvais pas vous en parler à l’avance ; je
savais que vous essaieriez de m’en dissuader.
Un frisson glacé parcourut l’échine de Pamela. — Te dissuader de faire quoi ?
Will soupira et posa son sandwich.
— Je suis allé à Boscombe Down. J’y suis allé à pied depuis le lycée hier
soir. J’ai passé la nuit dans une grange et je me suis engagé ce matin au plus tôt.
Un seul mot frappa Pamela.
— Tu t’es… engagé ?
Will hocha la tête.
— Je suis désolé, maman, mais je suis dans la Royal Air Force. J’ai passé
la visite médicale hier.
Il déglutit.
— Je suis maintenant un pilote en formation.
Le sang bourdonnait aux oreilles de Pamela.
— Non ! Will, c’est impossible ! Tu sais très bien ce que nous pensons de
la guerre. Et le lycée ? Et Oxford ?
— C’est pour les gamins, répondit Will, donnant un petit coup de pied
dans le bord du tapis devant lui. Je ne pouvais pas rester au lycée alors que des garçons de mon âge se battent pour leur pays. La culpabilité et la frustration me rongeaient. Je devais faire quelque chose.
— Non, tu ne devais pas ! Nous sommes des quakers , Will. Si tu tenais
vraiment à faire quelque chose, tu aurais pu conduire une ambulance.
Le visage de Will s’empourpra.
— Ou porter des civières comme l’oncle Tommy pour finir abattu quand
même… Quelle différence ? Au moins, comme ça, je ne suis pas un lâche.
Pamela se leva d’un bond.
— Mon frère n’était pas un lâche ! As-tu la moindre idée du courage qu’il
fallait pour être objecteur de conscience quand on te crachait dessus tous les jours, quand le jardin de tes parents était saccagé toutes les nuits ? Quand ta propre mère ouvrait la porte d’entrée pour trouver des excréments humains sur le seuil ?
Will se frotta l’arête du nez.
— Je suis désolé. Oncle Tommy était courageux. Vous avez tous été
courageux.
Il se leva aussi et passa un bras autour d’elle.
— Mais je dois emprunter une voie différente. Pamela se rassit dans son fauteuil, se couvrit le visage des mains et parla
entre ses doigts. Elle était horrifiée que Will veuille combattre alors que toute sa vie on lui avait inculqué les valeurs de la paix.
— Attends un peu que ton père entende ça, dit-elle avec lassitude.
23. Bonbons à l’anis.
24. Monsieur.
25. Pâte à tartiner à base de levure de bière.
OceanofPDF.com