L'enfant de l'espoir : Le sacrifice d'une mère : un roman inspiré d'une histoire vraie (French Edition)
Chapitre 2
Eva haïssait le papier peint floqué. Elle détestait les motifs en imitation velours, rendus mats par des années de doigts crasseux, le lustre de mauvais goût du papier, l’artifice ridicule qui aspirait à la grandeur, mais n’arrivait qu’à être collet monté.
Aujourd’hui, les bandes dorées, presque vertes dans la lueur naissante de
l’aube, avaient la couleur de la bile. Elle ferma les yeux, plus pour chasser la vue des murs de la chambre, qui lui soulevait l’estomac, que pour tenter de dormir. Il était trop tard pour cela : elle avait encore fait le cauchemar, toujours aussi horriblement net, même après trois longues années, et des rires abominables bourdonnaient à ses oreilles. Elle ne se rendormirait plus, même si Josef ronflait encore à ses côtés, ses grognements vibrato émanant de son grand nez. Le catarrhe encombrait peut-être déjà ses cavités nasales. La veille au soir, il s’était dit qu’il était en train d’attraper un rhume. Ou, plutôt, une « maladie infectieuse virale des voies respiratoires supérieures », comme il le lui avait dit de son ton précis de scientifique. Josef n’attrapait pas de simples rhumes.
Parfois, Eva avait peine à croire à quel point sa vie avait changé depuis ce
soir-là, dans le cimetière. Elle était bien loin de la jeune fille naïve qui avait quitté son cours de piano en courant pour rentrer chez elle, trois ans plus tôt. Elle était maintenant enlisée dans le mariage et dans les responsabilités ; elle était la femme obéissante d’un mari bien plus âgé. Ce n’était pas du tout l’avenir qu’elle avait imaginé. Cette atroce soirée avait tout changé.
Elle se tourna sur le côté sans faire de bruit, et son estomac se souleva aussitôt. Elle avait l’impression d’avoir les intestins en bouillie. Avait-elle mangé la veille au soir ? Ah, oui ! Le souvenir de l’épais ragoût de bœuf qu’elle avait passé une demi-journée à préparer et à remuer emplit sa bouche d’un goût amer. Josef s’était régalé, il s’était léché les babines, lui avait dit qu’elle cuisinait très bien et qu’on disait que la viande rouge faisait augmenter le taux de fer dans le sang. Cependant, Eva n’en avait mangé que de toutes petites bouchées, juste assez pour faire passer, du moins provisoirement, le goût métallique qu’elle avait dans la bouche depuis quelques jours.
Elle refoula la nausée que ce souvenir provoquait en elle et essaya de se redresser un peu dans le lit. Cela l’aiderait peut-être à se sentir mieux. Cependant, le seul effort qu’elle fit pour bouger lui donna le vertige, et elle laissa sa tête retomber en arrière contre le bois de lit. Elle referma les yeux. N’étant pas du genre à avoir l’appétit coupé quand il était malade, Josef ne tarderait pas à réclamer son petit-déjeuner. Elle devait aller jusqu’à la salle de bains sur la pointe des pieds, retirer sa longue robe de nuit, faire jouer les vieux robinets pour obtenir un peu plus qu’un simple filet d’eau et faire sa toilette avant de retourner dans la chambre pour choisir une autre tenue terne parmi les chemisiers et les jupes banales qui constituaient sa garde-robe. Il lui sembla soudain sentir de la soie émeraude effleurer sa peau et les bas les plus fins caresser ses jambes, mais elle s’empressa de la réprimer. Elle s’était promis de ne pas penser à ce qui aurait pu être. Quant aux souvenirs les plus perturbants, elle les refoulait tout à fait.
Tandis qu’elle restait adossée à la tête de lit, essayant de trouver un peu de
force et de libérer ses oreilles des sons qui la hantaient, elle s’aperçut que Josef se réveillait à côté d’elle. Après s’être raclé la gorge avec une série de toussotements staccato , il ravala des mucosités avec un frisson de martyr. Puis il émit de petits gémissements moroses, destinés, sans aucun doute, à attirer son attention sur la gravité de son état. Son rituel matinal durait encore plus longtemps que d’habitude aujourd’hui.
— Bonjour, Josef, dit-elle.
— Bonjour, répondit-il d’une voix trahissant son apitoiement sur lui-
même.
De toute évidence, c’était le signal pour qu’elle s’enquière de sa santé. — Comment te sens-tu ? lui demanda-t-elle consciencieusement,
s’efforçant de paraître aussi attentionnée que l’exigeaient les circonstances.
Josef écarta sa frange grisonnante du bout des doigts. — Touche mon front, implora-t-il d’un ton plaintif. Je crois que j’ai de la
fièvre…
Eva s’exécuta. Sa paume glissa sur une fine pellicule de sueur. — C’est possible, mais il fait une chaleur étouffante ici. Josef avait insisté pour qu’ils choisissent les lourds rideaux dorés assortis
au papier peint écœurant quand ils avaient acheté la maison. Eva était trop lasse et trop résignée pour protester, à l’époque. Elle n’avait encore que dix-neuf ans et elle était mariée à Josef depuis maintenant deux ans, même si elle avait l’impression que cela faisait beaucoup plus longtemps.
— Va chercher un thermomètre, Liebling 7 . Eva appréhendait de se lever, mais elle devait cacher son propre état de
santé à son mari, sinon il ajouterait la gastro-entérite à la liste de ses affections. Elle remonta le couloir d’un pas vacillant jusqu’à la salle de bains, ouvrit l’armoire à pharmacie, en sortit le thermomètre et retourna auprès de l’invalide. Tandis qu’elle secouait le mercure pour le faire descendre, Josef sortit un mouchoir de la poche de son pyjama, le remplit d’un flot de mucus vert et en examina le contenu. Eva sentit son estomac se soulever. Elle parvint de justesse à enfoncer le tube en verre entre les lèvres pâles de Josef avant de regagner la salle de bains, chancelante, de relever précipitamment la lunette des toilettes et de déposer dans la cuvette le peu qui restait du dîner de la veille.
Elle resta agenouillée au-dessus de la cuvette pendant un petit moment,
jusqu’à ce qu’elle soit sûre que son estomac était vide, puis elle se leva, les jambes flageolantes, se rinça la bouche et s’aspergea le visage d’eau fraîche avant de rouvrir l’armoire à pharmacie. Celle-ci contenait un petit pot de baume. Si elle disait à Josef de le tenir sous son nez pour se déboucher les narines, il ne risquerait pas de sentir sur elle l’odeur persistante du vomi.
Quand elle retourna dans la chambre, il avait la tête tournée sur le côté, les
yeux vitreux à cause de sa fièvre imaginaire, et il avait encore le thermomètre dans la bouche. Elle le prit et le tint à la lumière, plissant les yeux pour regarder le niveau du mercure.
— Alors ? demanda-t-il d’une voix rauque.
Eva se tourna vers lui et sourit.
— Tu as un tout petit peu de température. Il n’y a aucun souci à se faire. — J’en étais sûr.
La tête de Josef heurta le bois de lit.
— Je sentais que j’allais être malade. Je souffre d’infections des voies
respiratoires.
Eva serra les lèvres l’une contre l’autre et lui tendit le baume. — Peux-tu m’apporter un peu de citron chaud, Liebling ? Et peut-être un
journal ensuite ? Lire m’aidera peut-être à oublier un peu mon infirmité.
Il tint le pot de baume sous chaque narine, d’une main tremblante, puis il
renifla bruyamment.
— Tu vas aussi devoir contacter l’Institut. Demande à Paní 8 Kratz si tu
peux utiliser son téléphone. Dis-leur que je suis bien trop souffrant pour aller travailler. Le Dr Svoboda comprendra.
— Bien sûr, répondit Eva, se forçant à sourire. Cela me prendra sans doute
un moment… Je dois aller au marché.
Elle sortit des vêtements de l’armoire tout en parlant. Josef n’avait pas
pensé à lui demander pourquoi elle n’était pas encore habillée ; par chance, il était trop préoccupé par sa propre indisposition pour remarquer la sienne. Elle enfila une jupe marron et un chemisier vert pâle, une paire de bas et de grosses chaussures à lacets. Elle prendrait son foulard et le panier en osier accrochés à la patère de l’entrée en sortant. Josef n’approuvant pas qu’elle mette du fard à joues, elle ne pouvait rien faire pour remédier à son teint terreux. Elle devait se contenter d’espérer que marcher d’un bon pas lui redonnerait un peu de couleurs.
— Au revoir, Josef ! lui cria-t-elle en déverrouillant la lourde porte en bois
de l’entrée. Je serai aussi rapide que possible.
— Rentre vite, Liebling ! lui cria-t-il à son tour d’une voix faible avant de
tousser plusieurs fois de manière théâtrale.
Tandis qu’elle descendait la rue, après avoir téléphoné au co-chercheur de
Josef depuis la maison de leur gentille voisine, Eva se sentait plus forte qu’elle ne s’y était attendue. L’air frais la revigorait peut-être. C’était étrange qu’elle puisse se sentir si mal un instant et se porter pratiquement comme un charme l’instant d’après. Ce n’était pas un problème gastrique ordinaire. Soudain, de nulle part, une conversation qu’elle avait eue avec Mutti lui revint en mémoire : « J’étais malade comme un chien quand je t’attendais, Eva. Ce qui est drôle, c’est que je me sentais toujours mieux dès que mon estomac était vide. À la fin, je me réjouissais presque de vomir. »
Eva s’arrêta net, passant en revue mentalement les dates. La dernière fois
qu’elle avait dû acheter des protections hygiéniques, c’était à Pessa’h ; elle se souvenait des douleurs qui lui nouaient le ventre alors qu’elle était assise avec Josef chez ses parents, à table, à attendre qu’Abba récite le kiddouch et serve le vin. Elle compta sur ses doigts. Pessa’h était six semaines plus tôt. Elle lissa son manteau sur son ventre. Se pouvait-il qu’elle soit enceinte ? Elle jeta un coup d’œil à sa montre. Elle n’avait même pas commencé à faire les courses et elle devait retourner auprès de Josef, mais plus tard, s’il dormait, par exemple, elle pourrait écrire à Mutti.
Imaginer la bienveillante sollicitude de sa mère, l’étincelle d’espoir dans ses yeux marron, emplit de joie le cœur d’Eva. Elle s’était sentie si mal, persuadée qu’elle était malade. Mais un bébé ! Ce serait merveilleux. Une nouvelle vie effacerait peut-être les souvenirs.
Tandis qu’elle passait devant les étals de fruits et de légumes du marché,
choisissait les citrons les plus gros à la peau la plus fine pour la boisson de Josef, et fouillait dans son sac à la recherche de couronnes tchèques – les denrées atteignaient des sommes faramineuses, ces temps-ci –, elle composait une berceuse pour un nouveau-né, se voyait le bercer au creux de ses bras tout en chantant, ce nouveau départ l’emplissant d’espoir.
C’était drôle de penser que son lugubre mari d’âge mûr, tellement objectif
quand il s’agissait de science mais si irrationnel en ce qui concernait sa propre santé, allait être père. Comment avaient-ils conçu ce bébé ? Y avait-il eu un temps où les flammes de la passion réciproque avaient triomphé de la prudence de Josef et du malaise d’Eva ? Avait-il mis de côté son hypocondrie et elle sa léthargie pour une nuit de luxure débridée ? Il devait s’agir du soir où ils avaient fêté la fin officielle de l’abstinence. Un vague souvenir de vin, de rires, de boutons et de fermetures éclair défaits maladroitement, de membres emmêlés, d’un empressement inhabituel s’imposa à elle.
Son couple n’était certes pas celui qu’elle avait imaginé quand elle n’était
qu’une jeune pianiste qui rêvait de romance, mais Josef avait toujours été gentil et il avait toujours pris soin d’elle, à sa manière. Elle aurait dû lui en être reconnaissante. Et puis, il n’était pas responsable de ce qui lui était arrivé.
Elle essaya d’imaginer à quoi leur bébé ressemblerait et étouffa un rire à la
pensée d’un nourrisson au visage rouge, avec la kippa noire brodée de Josef glissant sur sa petite tête. L’enfant serait-il rationnel comme Josef ou musicien comme elle ? Avoir un bébé débarrasserait peut-être Josef de son hypocondrie. D’un autre côté, il s’inquiéterait peut-être deux fois plus. Elle se demanda si elle devait le lui dire. S’il savait qu’elle était enceinte, il analyserait la composition nutritionnelle de chacune de ses bouchées, passerait son temps à calculer le poids et la taille du bébé, souffrirait peut-être même de nausées lui-même par compassion. Elle plaça une paume sur son estomac. Peut-être garderait-elle cela pour elle pendant quelque temps. Peut-être attendrait-elle que le Dr Aaronovich le lui confirme. Même si, en fait, les signes étaient trop forts pour qu’il y ait le moindre doute.
Tandis qu’elle remontait la route, respirant l’air doux du mois de mai, elle se demanda si avoir cette nouvelle vie en elle enterrerait enfin le passé. Elle chassa de son esprit le souvenir du regard réprobateur du Pr Novotny quand elle lui avait annoncé qu’elle ne jouerait pas la villanelle au Rudolfinum, ni où que ce soit d’autre. Elle ravala la douleur viscérale de ne pas pouvoir travailler, sentir les touches prendre vie sous ses doigts puissants, entendre les mélodies, éprouver la joie qui parcourait tout son corps quand elle jouait. Cependant, c’étaient la stupeur et la tristesse de ses parents qui l’avaient le plus blessée.
Ils avaient essayé d’être gentils avec elle. Mutti avait passé des heures à faire du bouillon de poulet et de petits gâteaux, à tenter Eva avec de petites bouchées alors même que sa gorge se serrait et que son estomac se soulevait, et Abba n’arrêtait pas de la serrer dans ses bras ; mais Eva voyait bien l’expression tourmentée de ses parents. Leurs espoirs aussi avaient été brisés.
Elle avait passé un an au sanatorium dans les Carpates, à récupérer
mentalement et physiquement. La rumeur selon laquelle elle avait eu la tuberculose circula dans le quartier de Josefov. Ses parents ne firent rien pour la démentir ; mais la famille déménagea pour aller s’installer à Pilsen peu de temps après. C’était un nouveau départ, mais elle emporta le sentiment de ce qui aurait pu être.
Tout ce qu’elle avait pour se rappeler cette époque était une belle mélodie
qu’elle avait composée. Une berceuse, en fait, pour apaiser son esprit anéanti. Elle y pensait souvent, encore aujourd’hui, pour se réconforter.
Elle n’eut pas le temps de dire ouf qu’elle était déjà mariée. Non pas au beau jeune homme de ses rêves, lors d’un mariage exubérant où l’on avait dansé et ripaillé, mais lors d’une cérémonie quasi funèbre, au veuf d’âge mûr Josef Kolischer. Eva avait entendu son père chuchoter à Mutti, un soir où il la croyait dans sa chambre : « Heureusement que Kolischer veut bien d’elle ! Il fait du très bon travail à l’Institut ; il sera en mesure de subvenir à ses besoins. Et, plus important encore, il a déjà été marié. C’est triste que sa femme soit morte sans lui donner d’enfants, mais Eva est jeune et en bonne santé, et ils pourront fonder une famille ensemble. Et avec un peu de chance, elle apprendra à l’aimer, avec le temps. »
À l’aimer ? Eva n’avait jamais connu le sentiment d’amour. Elle se sentait
comme anesthésiée, la plupart du temps, sans vie, en dépit de la gentillesse de Josef. Mais peut-être éprouverait-elle de l’amour pour le bébé. Elle caressa de nouveau son ventre. Après avoir acheté les citrons et un exemplaire du Prague Press , elle avait le cœur plus léger.
— Qu’est-ce qui t’a pris si longtemps ? lui demanda Josef, qui était
toujours au lit, adossé aux oreillers. Est-ce que Paní Kratz t’a laissée téléphoner à l’Institut ?
— Oui, elle a été très gentille.
Eva lui tendit une tasse pleine de citron chaud au miel. — Bois ça, Josef… Je t’ai aussi apporté de l’aspirine. Elle lui tendit deux comprimés d’un blanc crayeux. Josef les mit dans sa
bouche, renversa la tête en arrière et les avala avec une grimace.
— Merci, ma chérie. Je souffre le martyre… Je suis sûr que les hommes
ressentent davantage la douleur que les femmes.
L’estomac d’Eva émit un gargouillement, et elle fut de nouveau prise de
nausée.
— Tu as sûrement raison, mon chéri, répondit-elle avant de se précipiter
une fois de plus vers la salle de bains.
Elle se sentit mieux après avoir mangé un peu de pain sec. Elle ne pouvait
même pas envisager la confiture faite maison de Mutti. Quand elle retourna dans la chambre pour voir comment allait Josef, il était caché derrière le journal. Seule sa respiration difficile indiquait sa présence.
— Comment te sens-tu ? lui demanda-t-elle, plongeant une main derrière
le journal pour lui toucher de nouveau le front.
Pas de réponse.
— Josef ?
Le journal s’abaissa dans un bruissement, révélant l’expression pensive de
Josef.
— Cet antisémite d’Adolf Hitler a prononcé un autre discours. Il prétend
qu’il…
Josef leva une nouvelle fois le journal pour parcourir l’article. — … n’essaiera jamais de soumettre les peuples étrangers. Il regarda Eva, oubliant un temps sa maladie.
— Peut-être que ce ne sont que des fanfaronnades qui ne seront pas suivies
d’effet. Je ne voudrais pas être trop confiant, mais les nouvelles sont peut-être meilleures que nous ne le pensions.
Depuis la loi des pleins pouvoirs adoptée au mois de mars, ils avaient peur
de ce que le chancelier allemand allait faire de son pouvoir croissant.
— Peut-être.
Eva récupéra la tasse vide de Josef, s’efforçant de refouler l’image d’un
tissu de couleur bise et de brassards rouges. Celle d’un visage concupiscent et de cheveux d’un blond presque blanc. Elle frissonna. Plus rien ne l’amènerait jamais à faire confiance aux Allemands.
L’expression de Josef se fit inquiète.
Eva n’allait certainement pas expliquer sa réaction. En partie pour le
rassurer, mais principalement parce qu’elle se rappela, dans un éclair de culpabilité, que c’était aussi son bébé à lui , elle s’assit sur le lit à côté de son mari, lui retira son journal avec douceur, prit ses mains froides dans les siennes et lui annonça la bonne nouvelle.
7. Chéri(e), en allemand.
8. Madame.
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